La saga de la sirène

Mermaid Saga est enfin éditée en intégralité par Glénat. Cette formidable mais courte série (inachevée au Japon) avait connu en 1998 un premier tome en français intitulé Mermaid Forest. Puis, plus rien jusqu’à la sortie en octobre 2021 du premier des deux tomes (le second est annoncé pour janvier 2022) composant cette nouvelle version française.

Selon la légende, la chair d’une sirène donne la vie éternelle… mais seulement pour ceux dont le « cœur est pur » ! Parce qu’il en a mangé, il y a 500 ans, Yuta est devenu immortel. Depuis des siècles, il traverse le Japon à la recherche d’une sirène qui pourra lui permettre de vieillir à nouveau, étant lassé de ne pas pouvoir vivre normalement auprès de gens qui ne soit pas des « éphémères ». Malheureusement, les sirènes sont des créatures aussi dangereuses que convoitées. Dans sa quête de la mortalité, Yuta rencontre Mana, une immortelle comme lui et désormais, ensemble, ils se déplacent dans tout le Japon. Arriveront-ils à résoudre l’énigme des sirènes ou subiront-ils à jamais cette tragique malédiction ?

Mermaid Saga est une série constituée de neuf histoires, ce qui représente en tout seize chapitres prépubliés entre 1984 et 1994. Les douze premiers chapitres ont fait l’objet d’une édition luxueuse (avec les pages couleurs) en deux volumes au Japon, le premier en 1988, le second en 1992. Les deux derniers chapitres n’ont été disponibles en version reliée qu’à l’occasion d’une réédition en trois tomes en 2003 (qui a servi aux versions taïwanaises, américaines, italiennes et allemandes). Celle-ci est encore disponible, y compris au format numérique. Même si Glénat vise un public adulte avec cette nouvelle édition, le titre est bel et bien un shônen manga. La première histoire est sortie dans le mensuel Shônen Sunday Zôkan avant de continuer épisodiquement dans l’hebdomadaire Weekly Shônen Sunday. Malheureusement, Rumiko Takahashi n’a pas apporté de conclusion à son récit. Tout espoir n’est pas perdu : la mangaka avait répondu à une question sur ce point en 2005 en confirmant qu’elle ne s’interdisait pas de reprendre un jour le fil des aventures de Yuta et de Mana.

Les sirènes du folklore japonais sont très différentes de leurs homologues occidentales. Celles de Rumiko Takahashi sont des bakemono, en partie poisson et en partie monstre. À la différence de certains yôkai, les bakemono sont toujours des êtres néfastes. Si un être humain mange la chair des sirènes (la partie poisson), il peut devenir immortel. Si l’opération échoue, il meurt ou est transformé en monstre appelé « abomination » ou « âme perdue ». Cette transformation est permanente et irréversible. Les sirènes sont capables de prendre les traits d’une femme humaine si elles suivent un rituel précis. Pour cela, il leur faut utiliser une jeune humaine pour en faire une immortelle en la nourrissant de chair de sirène. Cela exige le sacrifice d’une d’entre elles. Il faut ensuite manger la chair de l’humaine afin de prolonger une apparence humaine et retrouver un corps jeune. En effet, les sirènes vieillissent quand elles sont « humanisées ». Donc, tous les cent ans, elles cherchent une fille à « élever » sans que celle-ci sache qu’elle sera à un moment leur nourriture. Ici, c’est Mana qui se trouve dans cette situation sans avenir.

Beaucoup de sirènes à « forme humaine » se ressemblent parce qu’elles ont toutes les traits de la fille immortelle qui leur a servi « d’élixir » de jeunesse : les sirènes volent leur beauté. Ainsi, elles ressemblent aux êtres humains et marchent sur leurs deux pieds. Cependant, elles reviennent à leur forme demi-poisson si elles entrent dans l’eau. Si une sirène reste dans l’eau trop longtemps, elle perd sa capacité de revenir à sa forme humaine, perd sa beauté volée et retrouve ses traits monstrueux. Plusieurs parties de la sirène, sa peau, ses cendres, ses os, son foie peuvent être utilisées pour atteindre une immortalité « partielle », comme cela est montré dans plusieurs histoires de la saga de la sirène. De plus, Yuta croit qu’une sirène peut lui accorder un retour à une humanité « normale ». Cependant, les indices trouvés au fur et à mesure de différentes rencontres laissent à penser que cela n’est peut-être pas vrai. Néanmoins, Yuta refuse d’abandonner tout espoir…

Ce qui frappe le plus, dès les premières pages de Mermaid Saga, est la noirceur du récit, noirceur qui ne disparait pas au fur et à mesure de la progression de l’histoire, d’autant plus qu’il n’y a jamais de passage humoristique. Au contraire, quasiment toutes les personnes que rencontrent Yuta et Mana sont mauvaises. Leur égoïsme n’a généralement d’égal que leur cruauté. Nulle rédemption n’est à attendre de leur part, seule la mort semble pouvoir les arrêter. Il en résulte une grande violence visuelle, très sanguinolente. Enfin, de régulières scènes de nudité féminine finissent par donner une ambiance inattendue pour un manga destiné à un public adolescent. Voilà qui est plutôt original… Et fascinant ! Certes, Osamu Tezuka avait proposé une quinzaine d’années plus tôt dans le même magazine un récit très sombre, Dororo. Cependant, il n’était pas allé aussi loin que Rumiko Takahashi, et il avait abandonné sa série en cours de route. Ceci dit, il en est de même ici, nulle fin n’est à attendre… En fait, nous avons là une sorte de précurseur du young seinen (un sous-genre du seinen qui vise les ados âgés et les post-adolescents). Le magazine Young Sunday n’est arrivé qu’en 1987, cela pourrait expliquer que Rumiko Takahashi soit restée sur le Shônen Sunday pour Mermaid Saga.

Yuta est l’archétype du héros de shônen manga : il est courageux, généreux et sauve Mana à chaque fois que celle-ci est en danger (ce qui arrive très souvent). Par contre, nul voyage initiatique (ce qu’il cherche n’existe pas) et nulle progression dans ses capacités de combattant. Yuta n’est pas fort, du moins, pas plus que tout jeune homme habitué aux efforts physiques. D’ailleurs, lors des combats, il doit souvent sa survie à une intervention tierce. Néanmoins, il ne se laisse jamais abattre et refuse de mourir. Pourtant, ce qu’il veut, c’est ne plus être immortel. Ce paradoxe est peut-être là pour montrer aux lecteurs que le bonheur est dans la normalité. De plus, ayant rencontré une compagne de malédiction, Yuta a retrouvé une véritable raison de vivre. L’ambivalence du personnage de Mana est bien plus intéressante. D’une jeune fille extrêmement désagréable, caractérielle et égoïste (il faut dire qu’elle a tout le temps été choyée à l’écart des autres enfants), Rumiko Takahashi réussit à faire de Mana une personne qui comprend petit à petit le monde qui l’entoure et à ressentir de l’empathie pour autrui (l’épisode « La fin d’un rêve » le montre bien), notamment envers Yuta. Enfin, elle est de plus en plus active dans les différentes histoires, ne se cantonnant plus uniquement au rôle de « damsel in distress ».

Cela n’empêche pas qu’un sexisme certain (le féminisme des années 1970-1980 s’exprime plutôt dans le shôjo manga à cette époque) traverse les pages de Mermaid Saga : les sirènes sont systématiquement présentées comme des monstres féminins. Après tout, la présence de bakemono mâles n’auraient en aucun cas fait baisser la qualité du récit, bien au contraire. Alors qu’il est beau gosse, Yuta n’est pas sexualisé, pas comme Mana dont nous voyons régulièrement la poitrine dénudée. Au moins, celle-ci n’a pas de seins surdimensionnés comme on peut le voir dans le shônen manga et le young seinen depuis de nombreuses années. Rappelons qu’il ne s’agit pas là d’un ressort humoristique comme avec Ranma-fille dans Ranma ½. De plus, la beauté féminine est une fois de plus valorisée plus que de raison. Le culte de l’apparence et la pression sociale que cela entraine n’est pas loin dans plusieurs histoires. Enfin, les neuf récits proposés par la mangaka reposent sur le trope « damsel in distress » même si, comme cela a déjà été dit, ce rôle est de plus en plus dépassé par les agissements de Mana. Elle révèle avoir un caractère bien trempé et elle se laisse de moins en moins faire au fil des pages. Néanmoins, les préjugés qui enferment les femmes dans un certain rôle sont permanents dans Mermaid Saga.

Autre point négatif, le bonheur d’avoir une nouvelle édition de ce qui est une des meilleures séries de Rumiko Takahashi est quelque peu entaché par des soucis de qualité d’impression, à commencer par plusieurs pages très claires qui concernent un certain nombre d’exemplaires (présence certainement due à une mauvaise surveillance de la charge d’encre de la presse par l’imprimeur). De plus, les tramages ne sont pas bien rendues sur les pages à l’origine en couleur et sont parfois bouchées sur certaines cases en N&B. Glénat a très certainement utilisé le matériel que Shôgakukan (l’éditeur de la VO) lui a fourni, mais ce matériel, comme pour nombre de titres datant des années 1970 à 1990, est de piètre qualité (Panini a rencontré ce problème pour leur nouvelle version de Lone Wolf & Cub). Une comparaison entre la VF et la VO disponible au Japon (datant de 2003, rappelons-le) montre qu’il s’agit des mêmes scans, d’une qualité relative. Votre serviteur, ayant les deux tomes de la première version (celle de 1988/1992), a pu voir à quel point les scans ont été mal réalisés pour la réédition japonaise de 2003. Pour bien faire, mais cela aurait demandé beaucoup de travail, il aurait fallu repartir de cette première version (qui propose aussi les pages couleurs), ou avoir accès aux planches originales (à supposer qu’elles existent encore, étant donné que, comme partout dans le monde, elles n’étaient pas toujours gardées par les éditeurs ou les auteurs). Néanmoins, il suffit de ré-ouvrir l’édition Glénat de Mermaid Forest de 1998 pour constater que les améliorations sont nombreuses et manifestes.

Preuve de l’impact de Mermaid Saga à l’époque de sa publication, le titre a connu plusieurs adaptations en animé, à une époque où cela était moins fréquent qu’actuellement (le cross-media n’est dorénavant jamais bien loin). Il y a eu tout d’abord Mermaid Forest, une OAV tirée de l’histoire « Mermaid Forest » avec quelques ajouts venant du premier récit, « Les sirènes ne savent pas rire ». Cet animé fait partie de la série des Rumik World (Fire Tripper, Laughing Target et Maris the Chojo). Cette OAV est sortie en japonais en VHS et en LD, jamais en DVD. Il existe une version anglaise chez Manga Video mais, semble-t-il, pas de version française. Comme pour les autres OAV de la série des Rumik World, le titre est introuvable car épuisé depuis de nombreuses années. Sa durée est de 55′ et il date de 1991. Une seconde OAV, tirée de l’histoire « La cicatrice de la sirène », est par contre facilement trouvable en France car elle a été éditée par AK Vidéo. Cette édition propose sur DVD la version originale, mais aussi l’anglaise et la française, ainsi que les sous-titres en français. Sa durée est de 45′ et elle date de 1993. Il faut bien entendu supporter une animation limitée et un chara design un peu éloigné du dessin de Rumiko Takahashi.

En 2003, une série d’animation pour la télévision de treize épisodes a été diffusée sur la chaine TV Tokyo. Chaque épisode reprend assez fidèlement une histoire du manga (un chapitre égale un épisode). La violence et la nudité sont édulcorées par rapport à la version papier : les assassinats ne sont pas montrés mais suggérés par de gros plans sur des gerbes de sang et il n’y a plus de seins dénudés. Néanmoins, les différents récits restent sombres et durs, assez loin de l’idée qu’on pourrait se faire d’une série de dessin animé pour enfant. L’animation est plus moderne, notamment sur le plan de la colorisation (très artificielle). Malheureusement, si on retrouve un peu le dessin de Rumiko Takahashi (surtout période Inu Yasha) dans les personnages secondaires, il est impossible de reconnaître Yuta. Bien entendu, l’animation limitée est là aussi de rigueur. Bref, c’est moche et c’est mal animé. Cependant, les histoires restent excellentes. La violence était quand même trop importante pour une diffusion télévisuelle et les deux derniers épisodes (Mermaid Scar) sont sortis sous la forme de deux OAV de 25′. Un coffret de 3 DVD reprenant les onze premiers épisodes est sorti chez en francophonie en 2005 (en VO avec des sous-titres en français ou en néerlandais) chez Kaze. À cela, il faut ajouter un DVD proposant les deux OAV, toujours édité par Kazé.

Enfin ! Annoncée depuis longtemps, la saga de la sirène est donc éditée correctement en français. Préfigurant Inu Yasha par sa noirceur et ses monstres sans pitié, Mermaid saga est la série qui a permis à Rumiko Takahashi d’en finir définitivement avec le burlesque de Ranma ½. L’absence totale d’humour en fait un titre atypique dans l’œuvre de la mangaka. Mêmes ses histoires courtes publiées dans Big Comic Original (du seinen manga) contiennent des respirations dédramatisant des récits qui se finissent bien (de toute façon). Si la série a quelque peu vieilli sur certains aspects, elle reste d’une très grande efficacité et démontre (s’il en était nécessaire) que Rumiko Takahashi est capable d’aborder une grande diversité de thèmes, et qu’elle est une artiste créant des mangas extraordinairement captivants.

Mermaid Saga

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