PoE : et ce fut la rechute !

Il y a à peu près un an et demi, suite à la lecture d’un ouvrage dédié au genre, j’écrivais un billet souvenir sur les RPG qui m’avaient le plus marqué. Cependant, je pensais qu’il s’agissait là d’un temps définitivement révolu, n’arrivant pas à me passionner à nouveau pour ces univers vidéoludiques. Pourtant, c’est bien connu, il ne faut jamais dire jamais. Début novembre, pour offrir à ma filleule son cadeau d’anniversaire sous la forme d’une e-carte cadeau Steam, j’ai dû m’inscrire sur la fameuse plateforme de distribution en ligne de jeux vidéo. J’avais soigneusement évité de le faire pendant des années, m’en vantant presque alors qu’une bonne partie de mon entourage s’y trouvaient (ce qui est un frein social, il faut le reconnaître). Ayant dorénavant un compte Steam, je suis allé voir ce que proposait le magasin. Grave erreur ! Passant en revue les jeux de rôle, je suis tombé sur Pillars of Eternity, dont j’avais remarqué l’existence lors de mes recherches sur le Web lors de l’écriture du fameux billet dédié au genre. Manque de chance, voilà qu’il est en promo (genre -60%)… Impossible d’y résister et je me retrouve à remplir mon porte-monnaie Steam et à en faire l’acquisition. Pire, l’idée d’y jouer me vient… Et là, c’est la rechute tant le jeu se révèle être addictif. Résultat, j’y passe l’essentiel de mon temps libre, ce qui se traduit par un arrêt quasi complet de mes lectures et de l’écriture de billets WordPress (je ne parle même pas de poster sur les deux-trois forums que je suis).

Pillars of Eternity

Le titre est considéré comme étant le digne successeur de Baldur’s Gate, Effectivement, on y retrouve la même représentation isométrique des décors et des personnages, le même système de combat en temps réel avec pause, etc. Il y a aussi un système de réputation très intéressant, celle-ci variant en fonction du comportement du joueur lors des (très) nombreuses quêtes secondaires ou lors de choix à faire lors des quêtes principales. Cela peut aller jusqu’au départ de compagnons qui ne supporteraient pas telle ou telle façon de faire ou de choisir une faction qu’il est hors de question de soutenir. C’est donc sans surprise que le jeu a reçu un accueil critique et public très favorable, ce qui s’est traduit par un beau succès commercial pour Obsidian, le studio de développement, et pour Paradox, l’éditeur. Il existe aussi deux extensions qui sont vraiment plaisantes à faire. Bref, il s’agit là d’une belle réussite.

D’habitude, je prends comme avatar un beau blond bien baraqué. Cette fois, j’ai préféré prendre un personnage au physique plus quelconque, laissant le rôle à Edér, un des compagnons principaux. Les débuts se sont révélés être assez aisés, entre fonctionnement connu et système de tutoriel bien fait, le tout accompagné par une difficulté du jeu bien étudiée, surtout que j’ai décidé de jouer en mode facile pour ne pas avoir à perdre trop de temps avec les combats et pour profiter au mieux de l’histoire. Toujours dans l’optique de ne pas perdre du temps, je me suis souvent aidé de la solution proposée par le site Supersoluce.com ainsi que du Strategy Guide disponible au format PDF dans la Definitive Edition. Et tant qu’à tricher, allons jusqu’au bout : j’ai installé l’éditeur de sauvegarde Eternity Keeper, histoire de muscler un peu mon avatar car j’en avais un peu marre qu’il tombe trop souvent évanoui lors des combats. Il m’a quand même fallu pratiquement 90 heures (étalées sur un peu plus d’un mois) pour arriver à la fin du jeu.

Il faut dire que le jeu est assez vaste, surtout avec l’extension (en deux parties) The White March. Chaque nouveau site atteint donne envie d’en découvrir plus, de rencontrer les PNJ locaux et d’avancer dans les quêtes. On a même son petit chez-soi avec la forteresse de Cae Nua. Il faut aussi la gérer et la défendre contre différentes attaques, ce qui est assez simple et qui rapporte beaucoup, rendant facile le financement des améliorations diverses. En faisant toutes les quêtes secondaires, en acceptant toutes les primes, mon équipe est rapidement arrivée au maximum de ses capacités (bloquées au niveau 16), ce qui a rendu les combats facile à gagner, même celui contre le boss final. Je ne vais pas me plaindre car, je le rappelle, j’avais choisi le mode facile. Tant mieux, je n’ai plus le courage de micro-gérer les rencontres avec les ennemis, de trouver leurs points faibles afin d’utiliser les bonnes armes et les bons sorts. Tout le long du jeu, je me suis contenté de bourrinage avec deux tanks (Edér et mon avatar, appelé « Gardien » – The Watcher en VO), aidés par les autres compagnons équipés d’armes de jet (sans oublier les sorts de combat d’Aloth, l’indispensable magicien).

PoE II : Deadfire

Début janvier, à peine terminé le premier opus, je me suis jeté sur la suite (achetée lors des soldes d’hiver de Steam), intitulée Deadfire. L’histoire fait directement suite au premier opus. La gigantesque statue qui se trouvait dans les profondeurs de Cae Nua s’est animée en devenant le réceptacle d’un dieu, et elle a détruit la forteresse. Plus que commotionné par la catastrophe, le Garfien s’est réveillé dans un bateau, avec Edér à son chevet. Malgré un chavirage, il va falloir rejoindre l’île où se trouve la capitale d’Eora. Si PoE II permet de reprendre la sauvegarde du I, j’ai été un peu désappointé de voir que j’avais perdu tout mon bel équipement et mes caractéristiques gonflées par la triche. C’est logique et c’est tant mieux. En fait, cela permet seulement de récupérer la personnalité de son avatar. Elle résulte des quêtes et des choix de dialogues du premier épisode, et rien d’autre, même pas les caractéristiques que l’on doit reprendre à zéro. Par contre, si un ancien compagnon est mort dans PoE, il le restera dans Deadfire.

Le jeu réussit à être encore plus addictif grâce à une plus grande liberté laissée dans le déroulement du scénario et dans les déplacements (qui se font d’île en île, par la mer), même si cela m’a amené à réussir plusieurs primes avant de se les faire proposer par tel ou tel PNJ. Le scénario est plus sombre aussi, et pas seulement visuellement. Les actions scriptées ajoutent du contenu au récit sans que les développeurs aient eu à trop se fouler. C’est à cette occasion que l’on se rend compte de l’importance des capacités de l’équipe car plus elles sont élevées, plus grandes sont les chances de réussites. Néanmoins, il me semble que Deadfire n’est pas réellement plus long que son prédécesseur. Après une cinquantaine d’heures de jeu, alors que je me suis moins aidé du guide de jeu acheté au format PDF sur gamepressure.com, j’ai pratiquement terminé la partie principale de l’histoire. Il me reste à faire une petite poignée de quêtes secondaires comme la visite des ruines de Poko Kohara ou deux des six quêtes des compagnons. Je me demande même si je vais pouvoir atteindre le niveau 20 (j’approche lentement du 19) avant de m’attaquer à la partie finale sans devoir faire les lieux proposés par les trois extensions disponibles.

Voulant avoir une équipe pléthorique lors des abordages (je ne cherche pas à engager une bataille navale), je me suis amusé à créer deux aventurières supplémentaires. Pour cela, il faut se rendre dans une auberge et de demander à recruter un aventurier. C’est ainsi qu’Alia est venue rejoindre assez rapidement le groupe. Puis ça a été le tour de Yinia d’arriver afin d’aider à finir le jeu. Il est aussi possible de recruter des PNJ en important des aventuriers proposés sur le Workshop dédié de Steam (j’en ai importé trois, que des personnages féminins). Key et Tanuki, notez que si vous achetez un jour Deadfire, vous pourrez recruter Alia et Yinia. Cependant, il n’est possible de recruter des aventuriers que si on a au moins le même niveau. Il faut aussi noter que ça coûte cher si on les veut avec tout leur équipement (ce que je ne fais pas, j’en ai plein le coffre, du matériel haut de gamme). D’autres PNJ peuvent nous rejoindre lorsqu’on les rencontre et que l’on fait les bons choix de dialogue. Ne ratez pas Mirke. C’est une pirate ivrogne qui ne pense qu’à faire la fête, mais quelle combattante ! À l’arrivée, j’ai actuellement une petite bande de 15 personnes (les sept principaux, quatre des six secondaires, deux aventurières créées et une recrutée sur les trois importées). Cependant, il n’y en a que cinq qui peuvent être dans l’équipe principale, ce qui amène à jongler entre les profils en fonction des besoins.

Les trois DLC ajoutant des quêtes sont malheureusement peu intéressants car, à mon goût, ils sont trop orientés combats (difficiles car souvent assez tactiques). Je pense faire l’effort de terminer Forgotten Sanctum qui propose une histoire accrocheuse quoique bien glauque. Par contre, je manque sérieusement de motivation pour m’attaquer à Beast of Winter. Quand je lis sur le forum dédié de Steam qu’un joueur a mis quarante-cinq minutes pour réussir à tuer Le Messager (qui bloque le retour au bateau), cela m’enlève tout courage. Pour ma part, j’arrive à peine à égratigner le dragon avant que mon équipe (niveau 18 quand même) soit couchée dans la neige… Le bourrinage, ça ne le fait pas, là. Pourtant, il doit y avoir du XP à gagner. Il en est de même avec Seeker, Slayer, Survivor. Néanmoins, là, c’est pire : ce ne sont que des combats à n’en pas finir qui semblent nous attendre sur cette île. Déjà que je n’arrive pas à passer le premier challenge du rite de passage dans l’arène du temple de Toamowhai… Ceci dit, mon équipe a depuis progressé, ça devrait pouvoir le faire maintenant. Cependant, il y a quatre challenges à réussir…

Deadfire ne s’est pas vendu autant que prévu, il n’y a donc pas de suite de prévue pour l’instant. Ce qui fait qu’une fois que j’aurai terminé le jeu, il faudra que je me penche sur le reste de ma logithèque (riche d’environ 25 jeux). Je peux aussi acheter Tyranny (pour rester dans la continuité) ou Disco Elysium (pour changer un peu).

Des jeux pas toujours avouables

Ayant profité des soldes d’hiver pour acheter à bas prix un certain nombre de jeux d’aventures et en 3D (histoire de voir comment ma petite carte vidéo GeForce 1050 Ti récemment installée se comporte), je me retrouve à avoir (pour moins d’un euro chaque) dans ma logithèque deux jeux dont je ne devrai pas me vanter mais qui permettent une pause bien délassante entre deux parties de PoE. Il s’agit de deux créations d’un auteur indépendant américain (même si son nom d’éditeur sonne japonais) qui semble être un sacré otaku. C’est ainsi qu’après les deux PoE, les deux jeux auxquels j’ai le plus joué (presque trois heure à eux deux) sont réservés à un public adulte : The Last of Waifus et Anime Redemption de Konnichiwa Games. Et tant qu’à faire, autant installer leur DLC Nude (18+), histoire d’aller au bout de ma démarche et d’assumer une certaine curiosité vers ces jeux hentai qui sont si nombreux parmi les productions indépendantes à très petit prix. Ici, le joueur (ou la joueuse) incarne une waifu. Bien entendu, le fessier quelque peu callipyge et le bouncing breast sont de rigueur ; et c’est mieux sans culotte ni soutien-gorge, n’est-ce pas ?

L’idée était aussi de se ré-entrainer aux jeux 3D afin de se remettre dans un futur plus ou moins proche à jouer à la franchise Deus Ex, à commencer par Invisible War, seulement commencé il y a bien longtemps, lors de la sortie du jeu sur PC en 2004.

Deux Ex, c’est pour bientôt ?

Ayant acquis avec une belle réduction que je ne pouvais pas laisser passer, j’ai acquis à Noël The Deus Ex Collection, m’étant rapidement rendu compte que Deus Ex: Mankind Divided était en fait une préquelle, qu’il s’adressait plutôt aux férus de jeux d’action en 3D et que j’allais avoir besoin d’une sacrée réelle mise à niveau pour progresser dans l’histoire. Cet entrainement a commencé avec System Shock, pour la séquence nostalgie et pour voir comment était la 3D dans la version Enhanced.

L’amélioration dans la représentation 3D des décors et des personnages est bluffante au fil des versions, surtout dans l’animation des mouvements. Par contre, j’ai été surpris (à moitié seulement) d’avoir de gros soucis au lancement d’une nouvelle partie d’Invisible War. Sa réputation de jeu non-terminé et capricieux (comprendre truffé de bugs) semble être toujours méritée, plus de quinze ans après sa sortie. On verra dans quelques temps si j’arrive à passer l’endroit où le jeu plantait irrémédiablement à l’époque. J’ai bon espoir d’aller plus loin, ceci dit. Ensuite, il sera bien temps de s’attaquer aux autres opus. J’avoue ne pas avoir le courage de refaire les deux System Shock, tout en attendant la sortie du numéro 3 avec une certaine curiosité.

Un peu de Point & click pour terminer

Autre séquence nostalgie dont je m’étais fait l’écho il y a quelques temps dans un billet sur les jeux d’aventure : pour cela, il suffit d’y rejouer !

Grâce au studio américain Zojoi qui a fait revivre les quatre jeux antédiluviens MacVenture, j’ai pu refaire en deux heures The Uninvited en suivant une solution que j’avais corédigée il y a plus de 18 ans dans le numéro 25 du fanzine RCAP Magazine dont j’étais le rédacteur en chef. J’ai aussi recommencé The Secret of Monkey Island dans sa Special Edition pour m’habituer au nouveau graphisme du jeu et surtout à la nouvelle représentation de Guybrush Threepwood. En effet, je pense qu’un temps d’adaptation m’est nécessaire pour pouvoir apprécier The Curse of Monkey Island (que je n’avais pas acheté à l’époque à cause du changement de design) puis Escape from Monkey Island et enfin Tales of Monkey Island, sachant que je n’ai pas encore acquis ces trois derniers jeux. Il va falloir aussi que je rejoue à Beneath a Steel Sky (offert sur Steam) avant d’acquérir Beyond a Steel Sky qui est très différent car il s’agit dorénavant d’un jeu d’action en 3D. Il n’y a aucune urgence, j’attendrai des soldes intéressantes (au moins 60% de remise). Néanmoins, le fait que j’envisage de jouer à tous ces jeux démontre bien que je suis victime d’une sacrée rechute 😁.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (3/4)

Les festivaliers fans de manga, manhua et autres manhwa perdent le Manga Building avec la trente-huitième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême qui se déroule du 27 au 29 janvier 2011. En effet, le duo Julien Bastide et Nathalie Bougon n’a pas prolongé l’aventure et l’Espace Franquin est dévolu à une exposition sur la nouvelle BD belge, ainsi qu’à des spectacles et projections. 

Les années Mangasie (2011-2012)

Le nouveau responsable de ce qui est devenu l’Espace Mangasie, placé sur un côté du Monde des bulles sis Place du Champ de Mars, est Erwan Le Verger. Ce n’est pas un inconnu du festival car il faisait partie de l’équipe Tsuki qui proposait des ateliers liés au manga une dizaine d’années auparavant. Forcément, tant le Manga Building était apprécié par la délégation mangaversienne, , tant le nouvel espace l’est moins. La déception est au rendez-vous. Pourtant, force est de reconnaître que cette première édition de Mangasie est plutôt réussie, malgré un vraisemblable manque de budget. Le programme n’est pas inintéressant. L’exposition, dédiée au manga « underground » au féminin, a l’avantage d’aborder un sujet doublement ignoré : les mangaka femmes et la BD « alternative » japonaise. C’est simplement dommage que son côté « cheap » laisse une impression mitigée dès l’arrivée. L’idée de s’associer à MCM peut sembler bonne, ne serait-ce que pour essayer de s’adresser à un public jeune. Ceci dit, le manga intéressant principalement les adolescents en francophonie, cette démarche de s’associer avec une chaîne musicale du câble n’est peut-être pas indispensable pour assurer la popularité du lieu, même si les passerelles sont évidentes.

Au moins, cela permet une table ronde intéressante sur le sujet du sexe dans le manga grâce à la qualité des intervenant·e·s dont Katsuni, animatrice sur la chaine MCM et encore à l’époque star du porno. D’ailleurs, lors de cette rencontre, elle fait venir de nombreux représentants des médias dans le petit espace dédié aux animations, laissant peu de place au grand public. Les autres tables rondes sont plus anecdotiques et peu originales, même si elles sont bien animées. Il faut dire qu’Ivan West Laurence (ex-Animeland) est un spécialiste du manga et de l’animation. Les autres activités consistent en des démonstrations sur palette graphique réalisées par des auteur·e·s hongkongais·e·s ou français ·e·s. Outre le peu d’intérêt de l’exercice, les conditions d’accueil du public sont assez déplorables entre espace exigu, absence de sièges et bousculades permanentes par les festivaliers qui aimeraient circuler dans les allées. Il est donc impossible de s’y attarder, même pour regarder l’émission de Noémie Alazard diffusée en direct sur MCM. Passons sur les stands éditeurs, ces derniers se signalant surtout par leur absence : seul Kurokawa fait acte de présence, avec des vendeurs peu avenants et s’ennuyant ferme. IMHO est là aussi, ainsi que Le Lézard Noir mais on n’y reprendra plus l’éditeur poitevin : il vaut mieux pour lui être au Nouveau Monde. Trois stands représentent les différentes BD chinoises : Taïwan, Hong Kong et Pékin. Il y a donc moyen de rencontrer quelques auteurs sinisants. Le reste est composé de vendeurs de goodies et produits dérivés. Tous ces espaces sont petits par manque de place.

La seconde année de Mangasie est un ratage quasi complet. Entre un programme peu inintéressant, deux animateurs lamentables (Miko et Cartman de MCM), une exposition numérique ratée, ce n’est pas un nouvel emplacement (Le Monde des bulles 2), en théorie partagé avec la bande dessinée américaine (c’est plutôt un fourre-tout de petits éditeurs venus de tous horizons), qui sauve cette nouvelle organisation. Seul le retour de la Corée du Sud avec un beau stand (Komacon) vaut le détour. Ayons une petite pensée pour IMHO qui, avec son stand plutôt caché, a peu de fréquentation. Il y en a un peu plus uniquement lorsque son auteur invité, Atsushi Kaneko, est en dédicace. Kurokawa fait à nouveau acte de présence, ce qui n’a aucun intérêt pour nous. Inutile de dire que nous ne consacrons que peu de temps au lieu, avec toutefois ce qu’il faut pour assister à une rencontre sur le numérique avec Jérôme Chelim (qui remplace Raphaël Pennes au pied levé) de Kazé Manga et Sébastien Naeco, un spécialiste de la question.

Heureusement, la bande dessinée asiatique est présente en dehors de l’Espace Mangasie. Ainsi, en 2011, les Ateliers Magelis accueillent une exposition intéressante et instructive : « Kaléidoscope, une histoire de la bande dessinée à Hong Kong » qui retrace cinquante années de BD hongkongaise. Cette exposition est bien complétée par une conférence donnée au Conservatoire par Connie Lam et Alan Wam. Les Éditions Fei sont présentes au Nouveau Monde et la revue Special Comix, qui a gagné le prix de la meilleure revue alternative l’année précédente, a un petit stand au Nouveau Monde. De plus, les auteurs / représentants de la revue ont une rencontre organisée à l’auditorium du Conservatoire qui est animée par Camilla Patruno (traductrice et journaliste BD) et  Li-Chin Lin (auteure taïwanaise installée en France). Il y a aussi la présence en Rencontre Internationale de Riyoko Ikeda (La Rose de Versailles chez Kana), pourtant plus intéressée depuis 2009 par sa carrière de cantatrice que celle de mangaka. N’oublions pas l’exposition « off » sur YaYa, située dans un vieux bus placé en retrait sur la place Saint Martial.

En 2012, c’est au tour de Taïwan, en tant que « pays invité », de présenter ses manhua. Bénéficiant d’un bel emplacement avec une (petite) bulle située dans la cour de l’Hôtel de Ville, l’exposition « Taïwan, ocean of comics » semble plus publicitaire qu’informative, mais elle n’en reste pas moins intéressante. Enfin, il est possible d’écouter Atsushi Kaneko répondre aux questions de Stéphane Beaujean (chroniqueur BD aux Inrockuptibles, membre du comité de sélection du festival et libraire à Aaapoum Bapoum) lors d’une Rencontre du Nouveau Monde. Enfin, il est possible de rencontrer au Conservatoire quatre auteurs taïwanais venus présenter leur production. Le film Tatsumi, du réalisateur singapourien Eric Khoo est diffusé en avant première le samedi soir à l’Espace Franquin, dans la grande salle.

Les années Little Asia (2013-2015)

Devenu en 2013 « Little Asia », l’espace dédié aux bandes dessinées asiatique, dorénavant sous la responsabilité de Nicolas Finet (journaliste, spécialiste de l’Asie), est réduit à une petite salle (le Studio) située tout en haut du théâtre d’Angoulême. Elle est accessible uniquement par un interminable escalier. Il faut vraiment être motivé·e pour assister à une des sempiternelles performances graphiques, cette fois avec la participation d’auteur·e·s venus des trois Chine (Taïwan, Hong-Kong, Chine continentale), à des projections d’animés ainsi que d’épisodes de la (sans grand) intérêt websérie « Raconte-moi un manga ». Il y a quand même plusieurs tables rondes autour de la BD taïwanaise, une autre autour de l’œuvre de Leiji Matsumoto, un des invités du festival, une conférence présentant le Comix Home Base situé à Hong-Kong (animée par Connie Lam, sa directrice), et enfin, une autre consacrée à Billy Bat de Naoki Urasawa, animée par Alex Orsini (spécialiste du mangaka et responsable du site « La Base secrète »). Ne parlons pas de ce qui ose s’appeler une exposition dédiée au manga et présentant le titre Deux mangakas à Angoulême (Kana). Le résultat : un programme qui réussit l’exploit d’être plus inintéressant que l’année précédente, du moins pour le peu que nous pouvons en voir, ayant rarement le courage de monter au Studio alors qu’il y a tant d’activités intéressantes à faire au festival.

Heureusement, la bande dessinée asiatique ne résume pas à Little Asia. En 2013, la bulle de la place Saint-Martial est dédiée aux manhwa. En effet, la Corée du Sud fait très régulièrement acte de présence à Angoulême, notamment par le biais des stands de Komacon. Pour leur deuxième grande présence après celle de 2003, la Corée présente au public angoumoisin de nombreux auteurs dont certains ont été traduits en français. Surtout, une place importante est faite au webtoon, ces webcomics sud-coréens qui commencent à percer hors de l’Asie. Autre exposition, plus intéressante à nos yeux : celle en « off » consacrée aux lianhuanhua (bandes dessinées traditionnelle chinoises). D’ailleurs, à l’occasion de la sortie du coffret Les Trois Royaumes, les Éditions Fei, représentées principalement par Xu Ge Fei (la fondatrice) et Nie Chongrui (auteur du Juge Bao) participent à deux tables rondes, une à La Cité et une au Forum du Nouveau Monde.

Il faut dire qu’en 2013, les rencontres avec les auteurs asiatiques sont plutôt limitées, hors « performances graphiques » qui ne sont pas réellement intéressantes si l’on n’est pas apprenti dessinateur ou fan de la personne qui dessine. Leiji Matsumoto est l’un des invités vedettes de l’édition avec deux rencontres internationales, mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Les trois autres invités japonais ne sont pas réellement mis en avant. S’il est logique que Tomonori Taniguchi (publié au Petit Lézard) ait une rencontre jeunesse, il est regrettable qu’Atsuhi Hosogaya (un universitaire) et surtout Hisae Iwaoka (auteure de La Cité Saturne chez Kana) ne soient pas mieux utilisés, surtout que leur table ronde « La bande dessinée dans tous ses médias » n’est pas franchement une réussite. De plus, la deuxième rencontre avec Leiji Matsumoto (nous n’avons pas pu aller à la première pour cause de conflit d’emploi du temps) est massacrée par un interprétariat totalement raté, la pauvre interprète n’ayant plus l’esprit clair pour cause de fatigue excessive. C’est d’autant plus dommage que le mangaka a des choses intéressantes à dire, surtout que l’animation de Julien Bastide est bonne, avec des questions pertinentes. C’est d’autant plus dommage (bis) car Alexander Clarke, l’accompagnateur, est un excellent interprète et qu’il aurait pu prendre le relais sans difficulté, même si c’eût aurait fait perdre la traduction en simultané. Enfin, pour avoir une présentation plus globale de cette quarantième édition, il est possible de lire (et de voir) le compte-rendu 2013 de Mangaverse à Angoulême.

En 2014, Little Asia bénéficie à nouveau d’une bulle, celle située Place Saint-Martial. Benoit Mouchard n’étant plus le directeur artistique du festival depuis mars 2013, il est remplacé pour cette édition par un triumvirat composé de Stéphane Beaujean, Nicolas Finet et Ezilda Tribot (responsable Jeunesse au festival depuis plusieurs années). Il est donc légitime d’espérer qu’un programme digne de ce nom soit à nouveau proposé en ce qui concerne la bande dessinée asiatique, aidé en cela par la présence de Kazé. Las… Ce n’est pas le cas : impossible de ne pas y voir une redite de l’année précédente entre performances graphiques (sauf que cette fois, ce sont surtout des Taïwanais·es), projections de la (toujours sans intérêt) websérie Raconte-moi un manga, et nouvelle conférence sur Naoki Urasawa. L’espace en lui-même est déserté par les éditeurs francophones (ils sont dispersés dans les différentes bulles). Par contre, il est envahi par les vendeurs de produits dérivés et autres goodies. Seuls les stands des délégations taïwanaises et sud-coréennes valent la peine d’aller voir la bulle. Leur professionnalisme tranche d’ailleurs avec le reste. À l’arrivée, ce qui fait le plus parler de Little Asia est l’incident lié notamment à la location d’un stand par un groupuscule révisionniste qui refuse de reconnaître les atrocités commises par l’armée impériale durant la Seconde guerre mondiale et qui est interdit d’accès à la bulle durant le festival. Inutile de dire que nous ne mettons quasiment pas les pieds à Little Asia de tout notre séjour.

Cette fois encore, c’est en dehors de Little Asia que les fans de BD asiatique peuvent espérer trouver leur bonheur. C’est tout d’abord au Conservatoire Gabriel Fauré (dont la programmation est depuis 2011 sous la responsabilité de Jean-Paul Jennequin, spécialiste BD et traducteur) qu’il est possible d’assister à deux conférences, une sur Shôtarô Ishinomori (par Vincent Zouzoulkovsky, traducteur) et une autre sur Moto Hagio (par votre serviteur). Deux rencontres intéressantes sont proposées dans l’auditorium, la première avec Li Kunwu (Chine) et la seconde avec Tony Valente (France) dont le manfra rencontre un grand succès. L’espace Franquin permet de rencontrer à deux reprises Atsushi Kaneko (un habitué du festival), notamment à une Rencontre dite Internationale en duo avec le timide Suehiro Maruo. À l’arrivée, tout cela est bien léger, comme je l’affirmais à l’époque dans le traditionnel mini-site Mangaverse à Angoulême. Cependant, ce n’est pas bien gênant : il y a bien d’autres choses à faire et à voir… De plus, n’oublions pas l’exposition causant l’ire de quelques Japonais venus protester contre sa tenue lors du festival : « Fleurs qui ne se fanent pas » est située dans les Caves du Théâtre. Organisée par le gouvernement sud-coréen, elle veut « témoigner de l’histoire de ces femmes qui […] continuent à se battre pour la reconnaissance par le Japon de cette vérité historique faisant aujourd’hui encore polémique, […] l’histoire des femmes de réconfort ».

Pourtant, en 2015, le festival réussit à faire pire : le programme de Little Asia est absent du « heure par heure ». C’est normal : il n’y en a pas, de programme. Il n’y a pas de lieu dédié aux animations (hors du stand de Hong Kong). Il faut dire que la surface réduite (une bulle située dans la cour de l’Hôtel de Ville) ne se prête pas à la création d’un espace pour les tables rondes et sempiternelles séances de dessin en public. Il faut dire aussi que les stands de Taïwan et de Hong Kong (tous deux superbes) prennent beaucoup de place afin de proposer un bel échantillon de leurs productions « nationales ». En effet, cette année, la place Saint-Martial est occupée par le Pavillon Chine. Ce dernier met en valeur la bande dessinée venant de la ville de Canton, qui est « invitée » pour l’occasion. Donc, Little Asia, pour simplifier, est surtout composé de deux stands. Un autre emplacement, bien plus petit et basique, est occupé par le Bureau des populations aborigènes de la mairie de New Taipei City, un représentant bien improbable qui permet de remettre en valeur Chiu Row-long et son excellent Seediq Bale (Akata). Heureusement, il y a tout de même un certain nombre de manifestations plus ou moins intéressantes liées à la bande dessinée asiatique dans la programmation du festival.

En effet, les auteurs japonais sont plutôt nombreux : outre Jirô Taniguchi, le principal invité de cette quarante-deuxième édition et qui est aussi le sujet d’une grande exposition rétrospective dans le Vaisseau Moebius (ex-CNBDI), Eiji Ostuka et Junji Ito (Spirale, Le Voleur de visages, etc. chez Tonkam) sont aussi présents et participent à des Rencontres internationales (malheureusement toutes placées le même jour). Elles sont d’ailleurs toutes les trois intéressantes et bien animées. L’exposition « L’Homme qui rêve » est malheureusement décevante, sa scénographie étant ratée du fait de cartels indigents et d’un manque flagrant de cohérence. Passons sur les reproductions ratées car moirées… Atsushi Kaneko est là, lui aussi mais il n’a toujours pas droit à une Rencontre internationale en solo. Cette fois, il est à l’Espace Polar SNCF pour sa série Wet Moon chez Casterman / Sakka.

Le Pavillon Chine propose bien quelques animations mais cela consiste principalement en des démonstrations de dessin. Malheureusement, Xia Da, l’auteure des excellents Little Yu et La Princesse vagabonde est absente, étant malade, alors que nous aurions voulu pouvoir la rencontrer (l’une d’entre nous connaissant déjà son travail). Il reste toutefois une intéressante présentation de la bande dessinée chinoise par la mise en avant d’une dizaine d’auteur·e·s, dont Nie Jun, la tête d’affiche de la délégation chinoise. Le moment fort du Pavillon est son inauguration suivie de la signature d’un contrat d’édition ambitieux entre le groupe Dargaud et l’éditeur cantonais Comicfans. Le public est plutôt présent en nombre alors que ce genre de raout n’est censé n’intéresser personne en dehors des officiels et de la presse. Ce contrat aboutit au lancement du label Urban China, qui sera actif entre 2014 et 2019.

Les personnes les plus courageuses peuvent aller en haut du théâtre pour assister à des performances graphiques au Studio, histoire de revenir deux années en arrière. Eiji Otsuka propose deux masterclass au Nil (à côté du Musée du papier, tout en bas, sur les bords de la Charente). Enfin, nous pouvons toujours compter sur le Conservatoire pour nous proposer des tables rondes ou des conférences sur la bande dessinées asiatique. Elles sont au nombre de quatre dont la plus intéressante est peut-être bien celle consacrée au lettrage, Eric Montesinos étant un des adaptateurs graphiques les plus connus (et doués) de francophonie. La bulle du marché des droits n’est pas en reste avec deux rencontres réservées aux professionnels, une sur le Comix Home Base animée par Thomas Maksymowicz (Rédacteur en chef de Coyote Mag), ce qui permet ensuite de retrouver et de discuter un peu avec Connie Lam, et une autre sur l’évolution de la bande dessinée à Hong-Kong (à laquelle nous ne pouvons assister pour cause de conflit d’emploi du temps).

C’est ainsi que l’édition 2015 se révèle être un bon cru pour la bande dessinée asiatique malgré l’absence d’un programme dédié au sein de Little Asia et le loupé de l’exposition consacrée à Taniguchi. D’ailleurs, c’est toute la quarante-deuxième édition qui se révèle être d’une grande qualité, comme je l’expliquais dans le mini-site Mangaverse à Angoulême 2015. Néanmoins, Little Asia, c’est terminé : place au Quartier Asie en 2016, première année sous la direction artistique unique de Stéphane Beaujean.

Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses corrections. J’adresse aussi tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations dont 9e Art+.

New Cherbourg Stories

Sur une plage de New Cherbourg, Julienne est en plein entrainement avec ses petites camarades du club de natation féminine. C’est alors qu’elle tombe sur un étrange cétacé bleu à poils longs, mort et échoué parmi les rochers. Cette découverte fait la une de la presse locale et attire l’attention du contre-espionnage de la ville, service qui est déjà sur la piste d’espions qui logeraient au Roule Palace, un hôtel luxueux qui surplombe les environs. Les frères Glacère sont chargés de les débusquerà l’occasion de l’échange d’un dossier confidentiel qui a été volé. La mission n’est pas sans risque ; ils ont toutefois un atout maître dans leur manche : leurs « pouvoirs spéciaux ».

New Cherbourg Stories est la nouvelle série du duo Pierre Gabus (scénario) et Romuald Reutimann (dessin). Après les deux excellentes saisons de Cité 14 (2007-2012 aux Humanoïdes Associés) et la formidable et Extravagante Croisière de Lady Rozenbilt (2013 aux Humanoïdes Associés), voilà le binôme à nouveau réunit autour d’un projet mettant au centre du récit Cherbourg, la ville où les deux auteurs habitent. Cependant, avant de devenir de la bande dessinée éditée au format « classique » cartonné couleur de 64 pages, le début de la série a tout d’abord été proposé sous la forme d’une prépublication dans le journal local La Presse de la Manche. Ces prémisses sont devenus le premier tome, intitulé Le monstre de Querqueville. Cette version visait explicitement un lectorat local ; il y eut de surcroît une version presse sous la forme de deux fascicules de 32 pages. Il en a résulté une narration une peu décousue et un manque de caractérisation des personnages (un peu trop nombreux), la ville (sa représentation, plutôt) devant rester le moteur principal du récit. Heureusement, le projet New Cherbourg Stories a trouvé un éditeur de premier plan (Casterman), ce qui a peut-être permis plus de libertés créatives à Gabus et à Reutimann pour concevoir la suite.

En effet, Le Silence des Grondins bénéficie d’une aventure plus solide, moins centrée sur la ville de New Cherbourg, et qui est traitée sur l’ensemble de ce deuxième tome, même s’il y a à nouveau deux sous-intrigues. Surtout, l’histoire donne une plus grande importance à Julienne qui est incontestablement le personnage principal de la première partie, le commandant Criqueboeuf prenant le relais. Les frères Glacère, dont le rôle avait été quelque peu décevant dans le premier tome, sont clairement mis en retrait et servent régulièrement d’élément comique. Il faut dire que leur pouvoir spécial, quoique pratique, est assez ridicule. De plus, la partie que l’on pourrait qualifier d’« espionnage » est nettement moins palpitante que la partie « fantastique », ce qui réduit d’autant leur rôle. À l’inverse, les Grondins bénéficient d’un traitement intéressant, leur existence étant désormais connue par les lectrices et lecteurs de la série. Anton Lucas de Néhou, le scientifique, prend aussi de l’importance, ce qui devrait se confirmer dans le tome suivant qui est prévu pour octobre 2021. Quoi qu’il en soit, les deux auteurs ont réussi à nous proposer un nouvel univers où l’on ne demande qu’à retourner.

Comme l’explique très bien une vidéo diffusée à l’occasion d’une exposition présentée aux Cherbourgeoises et Cherbourgeois durant le mois de mars 2019, les deux auteurs, aidés par un « troisième homme », voulaient faire une bande dessinée sur Cherbourg, mais sans la forme historico-promotionnelle (voire institutionnelle) que l’on voit habituellement pour ce type de création. Ils ont préféré réaliser une fiction située dans les années 1930 avec une esthétique fantasmée rappelant l’urbanisme new-yorkais de l’époque, celui déjà vu dans Cité 14. Abandonnant le dessin animalier anthropomorphique de cette série, nos deux bédéistes créent alors une galerie de personnages inspirés de la ligne claire. Comme déjà dit, ceux-ci sont nombreux de façon à ne pas se focaliser sur l’un ou l’autre. C’est d’ailleurs ce qui fait la faiblesse du premier tome, qui peine à dégager une ligne directrice majeure : il y a bien trop de situations, qui ne sont pas parfaitement agencées entre elles ou du moins qui ne sont pas indispensables à la progression du récit.

Heureusement, la reconstitution par Romuald Reutimann de Cherbourg en New Cherbourg avec l’application d’un filtre esthétique « années 30 et d’urbanisme de grande ville américaine à la New-York » est très réussie, très « réaliste » et donc immersive. Il faut dire que le scénario de Pierre Gabus permet un récit bien rythmé. En se basant sur des faits divers d’époque, en multipliant les clins d’œil à la ville, il a mis en place une double narration dans chacun des deux tomes, ce qui a permis de multiplier les représentations de Cherbourg dans un premier temps, de s’en écarter ensuite. Cela permet, en définitive, de passer deux excellents moments de lecture, et nul doute que le troisième opus sera dans la même veine.

Toutes les illustrations sont © Reutimann. Merci à Manuka pour sa relecture.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (2B/4)

Voici le chapitre venant clore ma mise en lumière du premier « âge d’or » de la bande dessinée asiatique au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. L’année 2008 voit l’arrivée d’une importante nouveauté : le Manga Building. Comme l’annonce le dossier de presse, « le site dévolu au manga se réinvente […]. L’Espace Franquin se transforme en Manga Building pendant la durée du festival, sur le modèle des immeubles du quartier branché d’Akihabara à Tôkyô, épicentre de la culture manga. Un lieu différent pour découvrir ou retrouver le meilleur de la bande dessinée asiatique, dans toute sa diversité ». Cette organisation est mise en place durant trois années, entre 2008 et 2010, et reprend les principes vus lors de l’édition de 2007.

Sous la direction de Julien Bastide (mais nul doute que Nathalie Bougon a énormément contribué à sa mise en place), le Manga Building bénéficie d’espaces dédiés aux trois principaux types d’animations proposées : expositions, projections et rencontres / conférences. Il s’agit d’utiliser le sous-sol (avec ses trois salles) et le rez-de-chaussée du bâtiment. C’est ainsi que la salle Paul Iribe, avec ses 350 m² permet de proposer une exposition ambitieuse, que la salle Luis Buñuel admet jusqu’à 300 spectateurs pouvant assister aux principales rencontres et projections, et que la salle Georges Méliès, nettement plus petite avec ses 48 places, est dédiée aux projections et aux conférences / rencontres / tables rondes. De plus, les murs du sous-sol servent de lieu d’accrochage pour de petites expositions de planches dédiées à tel ou tel auteur. Enfin, une petite salle technique sert de lieu de repos et de stockage pour l’équipe des bénévoles (uniquement en 2008). Le rez-de-chaussée est nettement moins fonctionnel, avec un accueil général (qui ne présente aucun intérêt), un renfoncement permettant d’installer un unique stand (celui du magazine Animeland), un autre situé entre deux salles permettant (la première année seulement) de recevoir une vingtaine de personnes pour assister à des ateliers de dessin ou à trois ateliers sur la traduction des mangas.

La première année

Le programme de l’année 2008 est chargé, avec une prédominance de projections d’animés, si ce ne sont les premiers épisodes de séries à succès ou en relation avec les mangaka invités, ce sont des longs métrages d’animation, certains étant diffusés en avant-première ou en exclusivité. Inutile de dire que tout ceci ne m’intéresse pas trop : nous sommes là pour les rencontres et les expositions ! Cependant, le public répond présent. L’exposition dédiée à Lady Snowblood se résume à une poignée de planches originales (certes bien jolies) ; celle consacrée au célèbre studio CLAMP est d’un tout autre niveau. Divisée en quatre « salles », cette dernière, montée par Nathalie Bougon et Julien Bastide, est une vraie réussite (elle suscite même l’intérêt de Jean Giraud / Moebius qui vient la voir le vendredi). La première partie présente les principales thématiques que l’on retrouve dans l’œuvre de CLAMP à l’aide de nombreuses illustrations et cartels. La deuxième présente les différentes étapes de la réalisation d’un manga en présentant le rôle de chacune des quatre mangaka au sein du studio. On y trouve aussi les ateliers de dessin dédiés aux enfants. La troisième propose une vidéo où les auteures parlent de leurs tâches, de leur rôle dans le groupe. Enfin, la quatrième permet d’admirer des planches originales, sorties du Japon pour la première fois (malheureusement, les photos sont interdites). Pour être complet, évoquons la mini-exposition dédiée à l’univers Dofus et présentant le travail des auteurs sur la version « manfra ».

Concernant les rencontres, conférences et tables rondes, il faut surtout signaler la visioconférence organisée le samedi matin entre Jirô Taniguchi (présent à Tôkyô sur le site de l’Institut français du Japon) et François Schuiten (dessinateur des Cités obscures), animée par Benoit Mouchard, le directeur artistique du festival, et Julien Bastide, le responsable du Manga Building. Pendant 1h30, les deux auteurs échangent sur leur conception du médium et leur façon de travailler. Puis ils répondent aux questions du public. Grâce à Casterman, grand pourvoyeur d’invités asiatiques, les quatre jours du Manga Building sont rythmés par les rencontres avec Kim Dong Hwa (Histoire couleur terre), Yoshio Sawai (Bobobo-Bo Bo-Bobo) et Daisuke Igarashi (Sorcières) dont le compte rendu est disponible sur le mini-site « Mangaverse à ». N’oublions pas Tori Miki (Intermezzo chez IMHO) qui, comme ses trois « collègues », a droit à la grande salle Buñuel qui résonne comme une cathédrale par manque de public. Le Coréen Kang Do-ha (Catsby chez Hanguk / Casterman) et le Hongkongais Lai Tat Tat Wing (L’Enfer de Jade chez Hua Shu / Casterman) ont droit, eux, à la salle Méliès, bien plus adaptée par sa taille à ce genre de rencontre qui n’attire jamais la grande foule. Ladite salle est aussi le lieu de deux conférences : « Les onomatopées dans la bande dessinée japonaise » par Marie- Saskia Raynal (traductrice et ancienne du Virus Manga) et « De Dragon Ball à Death Note : une étude du “shônen manga” », par Nicolas Penedo (journaliste spécialisé à Animeland). Enfin, n’oublions pas l’atelier « Le Mystère des bulles : comment sont traduits les mangas ? » animé à trois reprises par Grégoire Hellot, le responsable de Kurokawa, qui a aussi proposé une conférence sur le même thème le jeudi au Pavillon Jeunes Talents (lieu qui a aussi organisé un débat sur le « manga européen») et les nombreux ateliers de dessin animés par des étudiants de l’école privée Eurasiam.

La bande dessinée asiatique est aussi présente en dehors du Manga Building avec le Pavillon Chine situé dans la cour de l’Hôtel de ville. Celui-ci présente un aperçu de la variété de la bande dessinée de la Chine continentale avec la venue d’une quinzaine d’auteur·e·s. Je dois avouer que l’équipe mangaversienne a un peu zappé cet espace, ce qui est une erreur qui ne sera pas renouvelée en 2015. Côté éditeurs, notons la présence de la Corée du Sud (stand Manhwa), de Pika, SeeBD, Tonkam, Ki-oon et Xio Pan dans Le Monde des bulles, sans oublier les espaces dédiés chez Bamboo, Carabas, Casterman, Delcourt, Glénat, Panini et Soleil. IMHO se la joue indépendant dans la bulle du Nouveau monde. Pour un peu de lecture complémentaire sur l’édition 2008, je vous conseille le compte rendu de Morgan sur le site de Mangaverse. Il y a aussi le mini-site Mangaverse à qui propose d’autres textes et photos…

La deuxième année

En 2009, c’est un peu « on prend les même et on recommence ». Le duo Julien Bastide et Nathalie Bougon est à nouveau en charge d’un Manga Building qui n’évolue qu’à la marge. Les invités japonais sont au nombre de trois : le flamboyant Hiroshi Hirata, le designer Murata Range et la francophone Junko Kawakami (qui vit à Paris depuis 2004). L’exposition principale (située dans la salle Iribe) est consacrée à Shiguri Mizuki qui, même en l’absence de planches originales, est une belle réussite (notamment grâce à la série de cinquante-cinq estampes baptisée « La Route de Yokaïdo ». L’exposition satellite propose des planches (une quinzaine d’originaux en l’occurrence) d’Hiroshi Hirata. Il y a aussi quelques illustrations de Murata Range sur un des murs du sous-sol. Il est possible d’admirer le travail de Junko Kawakami dans une petite salle (celle qui servait au repos des bénévoles en 2008) où la mangaka fait des démonstrations (en fait, elle réalise ses planches à envoyer au Japon).

Le programme du Manga Building est plutôt bien garni. Celui de la salle Buñuel (la grande) est intéressant avec principalement l’atelier « Le Manga pour les nuls » superbement animé du vendredi au dimanche par Grégoire Hellot de Kurokawa, complété par les trois démonstrations de dessin sur palette graphique (Murata Range le vendredi, Junko Kawakami le samedi et la française Raf-chan le dimanche) et quelques longs-métrages d’animation. Le programme de la salle Méliès (la petite) est moins captivant mais propose tout de même des rencontres avec Murata Range, Hiroshi Hirata et Raf-chan (qui fait du global manga avec sa série Debaser). Trois tables rondes (dont celle sur la profession de libraire spécialisé·e) et une conférence sur la fabrication des mangas complètent un programme surtout rythmé par les diffusions d’animés. Pour avoir plus de détails sur cette édition, le mieux est d’aller lire ce qui est disponible sur Mangaverse (notamment pour y lire les comptes rendus détaillés sur la table ronde concernant le métier de libraire et la Rencontre Internationale d’Hiroshi Hirata). Il y a également la page dédiée sur le mini-site « Mangaverse à ».

En dehors du Manga Building, la bande dessinée asiatique est présente dans au Monde des bulles grâce à quatre stands d’éditeurs spécialisés : Pika, Taïfu, Tonkam et Xiao Pan. L’absence de Kana, de Kurokawa, de SeeBD (qui a fait faillite en juillet 2008) et des autres se fait bien sentir pour les fans de manga et de manhwa même si, bien entendu, Casterman, Delcourt, Glénat, Milan, Panini et Soleil ont leur corner dédié. Dans la Bulle du nouveau monde, Le Lézard Noir fait sa première apparition au festival, permettant la présence du manga alternatif en l’absence d’IMHO. L’éditeur coréen Sai Comics permet aux festivaliers de découvrir la bande dessinée coréenne indépendante au Musée du papier, avec une dizaine d’auteur·e·s présent·e·s pour l’occasion, notamment pour réaliser une grande fresque collective. Au Pavillon Jeunes Talents, les fans de Murata Range peuvent assister le vendredi à une masterclass quelque peu silencieuse tant l’auteur est peu bavard sur son travail. Heureusement que Méko, l’animateur, est là pour donner un peu de vie à l’exercice. Les amatrices et les amateurs de Kiriko Nananan peuvent voir une exposition dédiée à la mangaka à la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image. Enfin, il est possible de faire le plein de goodies et produits dérivés à l’Espace Para-BD grâce à Asian Alternative et Mangashop (les deux enseignes n’existent plus depuis pas mal de temps).

N’oublions pas qu’un manga est au palmarès en 2009 : Opération mort de Shigeru Mizuki (Cornélius) remporte l’Essentiel Patrimoine.

La troisième année

Pour la troisième et dernière fois (mais nous ne le savons pas encore), la bande dessinée asiatique s’installe au sein de l’Espace Franquin, qui se transforme donc durant le festival en Manga Building. Cette année, c’est la série au succès international One Piece qui est à l’honneur. N’oublions pas qu’en 2010, la série est déjà en (long) cours depuis plus de neuf années. Le thème des pirates s’est bien sûr imposé, comme le montre la première salle. Julien Bastide et Nathalie Bougon, les commissaires, nous présentent ensuite l’univers d’Eiichirô Oda. Après deux excellentes expositions, il est impossible de ne pas être déçu par celle consacrée à Luffy et ses petits camarades. Outre un certain désintérêt de la délégation mangaversienne pour le titre, c’est le contenu de l’exposition, bien moins riche que les précédentes, qui pose peut-être problème avec son impression de trop peu. En ce qui concerne les invités, il n’y en a qu’un mais il est de qualité : Makoto Yukimura (Vinland Saga). Il est accompagné de son éditeur japonais, Mikito Takase (de Kodansha). Certes, le programme reste copieux mais il est indéniablement en deçà des deux années précédentes (par exemple, il y a beaucoup moins de diffusions). Heureusement, les excellentes performances de Grégoire Hellot, en tant qu’animateur et interprète, est l’assurance d’avoir des rencontres agréables à suivre, notamment celle entre le mangaka et Jean-David Morvan. Accordons une mention spéciale à la conférence sur le métier de tantosha donnée par Mikito Takase, mettant en lumière un des métiers méconnus de l’édition de manga au Japon. Bien entendu, l’habituelle exposition secondaire du Manga Building est consacrée à Vinland Saga. À titre personnel, c’est pour moi l’occasion de donner ma première conférence à Angoulême, et elle porte sur le shôjo manga, un domaine de la bande dessinée japonais mal perçu dans nos contrées. Notons enfin l’absence du stand Animeland, remplacé par un espace de vente proposant de nombreux titres, à commencer par One Piece et Vinland Saga. Toutefois, l’avantage d’un programme allégé de rencontres avec des auteur·e·s asiatiques permet de passer plus de temps sur les autres espaces du festival et de se consacrer aux autres bandes dessinées du monde entier.

Trois premières nous intéressent tout particulièrement : les Éditions Fei (créées par Xu Ge Fei en 2009) sont présentes au festival et proposent un excellent premier titre : Juge Bao qui bénéficie d’une petite exposition à l’accueil de l’Hôtel de Ville. La série est scénarisée par un Français, Patrick Marty, et dessiné par un Chinois, Nie Chongrui. Une autre première, dont l’importance pour le manga ne se révélera que les années suivantes, est la participation du Musée d’Angoulême au festival en mettant à la disposition de l’organisation un espace d’exposition. En 2010, une petite exposition centrée sur le Louvre permet d’admirer une illustration de Hirohiko Araki qui a réalisé la BD Rohan au Louvre dans le cadre d’une opération montée entre le Louvre, Futuropolis et Shueisha. Bien plus intéressante est la troisième première : c’est l’ouverture dans des anciens chais du Musée de la Bande Dessinée, devenant une des principales composantes de la CIBDI. L’exposition « Cent pour cent » permet de découvrir de nombreuses planches hommages réalisées par des auteurs chinois , coréens et japonais dont Ahko, Kazuichi Hanawa, Kan Takahama, Kim Dong Hwa, Laï Tat Tat Wing, Hideji Oda et Yao Feila. Il y a même un Vietnamien (Mangasia, l’ouvrage de Paul Gravett sur la bande dessinée asiatique nous montrera quelques années plus tard l’importance du médium au Vietnam) : Thi Mai Moa N’Guyen. En ce qui concerne les éditeurs présents à la manifestation, on reprend un peu les même qu’en 2009, Tonkam et Taïfu en moins. Milan abandonne ses collections asiatiques. Bref, le Festival d’Angoulême, malgré le succès de fréquentation du Manga Building, n’arrive toujours pas à donner une place réellement importante à la bande dessinée asiatique, bien au contraire…

Pour l’édition 2010, il est aussi possible de lire le compte rendu sur le mini-site dédié « Mangaverse à ». La première partie de ce dossier couvrant vingt ans de bandes dessinées asiatiques est disponible ici et la partie 2A est disponible . La troisième partie, à venir en décembre, couvrira les années 2011 à 2015. Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation. Enfin, j’adresse tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations dont 9e Art+.


3 ans !

Cette semaine, ce blog a fêté son troisième anniversaire. Je l’ai lancé le 23 octobre 2017 pour pouvoir écrire sur différents sujets culturels sans avoir de comptes à rendre au rédacteur en chef, même bienveillant, d’un site web (exemple : du9.org en ce qui concerne la bande dessinée sous toutes ses formes), et en compensation d’un forum de Mangaverse bien déserté à cause du raz de marée des réseaux sociaux (Twitter, Facebook, etc.) qui a balayé le « vieil internet » de la première moitié des années 2000. Ce besoin d’écrire et de communiquer sur ce qui n’est jamais qu’un passe-temps (une passion devrais-je dire) était alors revenu, peut-être plus fort que jamais. Trois années plus tard, ce besoin est toujours présent, malgré quelques désenchantements sur lesquels je reviendrai un peu plus tard.

Pour marquer le coup, je viens de passer le plan du blog de gratuit à premium malgré un coût prohibitif pour le peu de fonctionnalités ajoutées. Ainsi, mes visiteuses et visiteurs n’auront plus à subir de publicités, j’ai enfin la possibilité de modifier le CSS du site (ce n’est pas simple) et j’ai un nom de domaine dédié (ce dont je me fiche un peu). J’ai décidé de garder le thème Circa (gratuit), les 200 (ce qui fait peu en réalité) autres qui me sont désormais accessibles ne me convenant pas. En effet, malgré ses petits défauts, notamment d’accessibilité immédiate aux anciens textes, c’est celui qui me plait le plus pour son esthétique dépouillée, sa simplicité et facilité de lecture. C’est donc à vous, lectrices et lecteurs, de faire l’effort d’aller chercher les articles qui pourraient vous intéresser. Néanmoins, il y a quelques mois, j’ai ajouté une table des matières thématique permettant une meilleure vue d’ensemble et de retrouver plus facilement tel dossier ou telle chronique.

Trois ans, donc ! Avec ce petit recul, il est possible de faire un premier bilan. Tout d’abord, le nombre de visites (et de vues) progresse gentiment d’année en année, ce qui est plutôt encourageant. Certes, cela ne monte pas bien haut mais n’ayant aucune idée de la fréquentation que peut avoir un blog manga « tendance élitiste », je ne sais pas si je dois me désespérer de ne pas trouver une audience importante (toutefois, je prévois de travailler le SEO du blog). De toute façon, je ne cherche pas à monétiser mes propos, je communique peu sur les réseaux sociaux et je ne publie pas régulièrement des billets créant un effet de « rendez-vous ». Je ne cherche pas non plus à rejoindre des communautés de blogueuses et de blogueurs (et de faire des échanges de lien, à supposer que ça se fasse encore), je ne cherche pas à faire ami-ami avec quiconque. Mes rares commentaires sur d’autres blogs consistent surtout à relever des erreurs, ce qui n’est pas le meilleur moyen de se faire apprécier. Bref, j’ai l’impression que mes statistiques de visites ne sont pas bonnes mais je fais avec. N’oublions pas qu’il me reste deux mois pour les améliorer 😃.

Néanmoins, cela n’interdit pas de s’amuser un peu avec ces trois années de statistiques. Si l’année 2017 ne présente que six billets, cela représente une moyenne de trois par mois, rythme devenu impossible à suivre. J’aimerai avoir un rythme bimensuel, mais je n’y arrive pas. Cela a été particulièrement vrai en 2019 avec seulement quinze articles. En 2020, je pense que j’arriverai à en totaliser une vingtaine, mais guère plus. Il faut dire que je passe de plus en plus de temps à leur rédaction, comme le montre la colonne « Mots en moyenne ». En effet, outre m’obliger à écrire (c’est-à-dire pratiquer une activité intellectuelle), un des buts de mes billets WordPress est d’apprendre en effectuant quelques recherches préalables. Cela me permet, par exemple, de mieux comprendre telle bande dessinée chroniquée et d’en proposer quelques clés de lecture. C’est ainsi que mes chroniques BD de 2020 ont cherché à aller plus loin que de donner simplement des impressions de lecture. Bien entendu, tous mes textes regroupés dans la catégorie « Dossiers » relèvent de cette même démarche : apprendre. C’est aussi pour cela que j’accepte des thèmes imposés pour mes conférences à Angoulême ou à Cherisy Manga. Je n’y connais pas grand chose ? Pas de soucis, il suffit d’apprendre ! J’applique ici l’adage de Mangaverse : « la curiosité n’est pas un défaut ». Le petit inconvénient d’une telle démarche : cela prend un temps de folie. Pour ma dernière conférence, j’estime que j’ai passé au moins trois jours pleins à réfléchir, faire des recherches, rédiger, rechercher des illustrations et réaliser un visuel d’une quinzaine de diapos.

Cela représente donc beaucoup de travail pour un retour quasi inexistant. En effet, comme le montre le tableau des articles, mes billets reçoivent très peu de mentions « J’aime » et à peine plus de commentaires (et encore, je réponds systématiquement, ce qui gonfle les stats). Avant de me pencher sérieusement sur le sujet, je pensais que la chute que l’on peut observer en 2019 était en grande partie imputable à la défection de a-yin et de Shermane étant donné qu’elles avaient décidé de prendre « du recul » avec les blogs et que je perdais ainsi deux contributrices importantes en matière de « J’aime » et de commentaires. En fait, non. Je pense maintenant que je suis le seul responsable de cette chute en 2019 en ayant fait trop de dossiers et pas assez de textes plus fédérateurs comme des chroniques ou des bilans (mais bon, Shermane n’est pas innocente quand même… 😁 ). Heureusement, alamenthe est venue compenser cette défection. Quoi qu’il en soit, ce défaut de réaction et d’échange est ce qui me manque le plus comparé aux bons vieux forums phpBB comme celui de Mangaverse.

Il ne me reste plus qu’à faire mieux durant les douze prochains mois. Pour cela, il va falloir que mon billet sur Dorohedoro continue à faire venir beaucoup de monde grâce à Google. En 2020, ce texte représente 502 vues au 24 octobre (60 en 2019), grâce à l’animé diffusé par Netflix. Combien de ces personnes ont pris la peine de lire mes propos sur le dernier tome de la version française au format « papier », je me le demande… Ensuite, vient Game avec 131 vues (231 en 2019, 271 en 2018). Mon coup de gueule envers la communication d’Akata continue à avoir son petit succès, preuve que la série doit bien se vendre. La troisième place est occupée par mon dossier sur le manfra, ce qui illustre bien la montée en puissance de la bande dessinée francophone d’inspiration manga (119 vues en 2020, 95 en 2019). Mes autres articles tournent à un peu plus de 70 vues (entre 60 et 70 en 2019). En fait, tous ont peut-être plus de lecture que je ne le pense car la page d’accueil permet de lire l’intégralité des billets grâce à un scrolling infini et c’est elle qui obtient les meilleurs scores : 678 vues en 2020 (il devrait y en avoir environ 900 à la fin de l’année), 722 en 2019 et 589 en 2018.

Terminons sur les référents, c’est-à-dire, d’où viennent les visiteuses et les visiteurs. La moitié des vues (47%) provient des moteurs de recherche, de Google pour la quasi-totalité. L’autre moitié regroupe Facebook (j’y annonce systématiquement mes billets) pour 17%, les forums de Mangaverse pour 16% et de bulledair.com pour 7% (je poste dans les sujets dédiés lorsque c’est en rapport avec la bande dessinée), Twitter pour 5% (là, c’est surtout grâce à a-yin). Viennent ensuite le lecteur WordPress pour 1,7% (mes quelques abonnés, j’imagine) et le forum de bdgest.com pour 1,6%. Le reste compte pour moins de 1%. Cependant, je ne suis pas peu fier des deux vues venues de Wikipedia et de celle venue du blog de Marc Lizano.

Concernant l’origine géographique, la France apporte 76% des vues, très loin devant la Belgique (4,9%), la Suisse (3,3%), le Japon (3%), la Réunion (2,9%), les États-Unis (2,6%) et le Canada (1,2%). Ensuite, à moins de 1%, viennent l’Espagne, la Côte d’Ivoire, le Portugal, Hong-Kong, les Pays-Bas, le Royaume-Unis, la Chine, le Maroc, l’Italie, l’Allemagne et l’Algérie. Une grosse cinquantaine de localisations suivent avec un pourcentage qui va de 0,2% à 0,01%.

Toutes ces considérations ne font que renforcer ma détermination à continuer à proposer des billets variés : outre la suite de l’histoire de la BD asiatique à Angoulême, j’en ai deux en préparation sur la musique (enfin, ce que certains appellent du « bruit de machine à laver »), un sur les revues vidéoludiques des années 1980-2000 (séquence souvenirs), plusieurs chroniques (BD, manga, romans de SF, etc.), et bien d’autres choses encore. Sans parler des inévitables bilans de fin d’année (celui de 2020 portera sur mes lectures de bandes dessinées de tous pays).

Le manga, un phénomène de mode ? (partie 2/2)

Voici donc la seconde partie de ma conférence donnée à l’occasion de la deuxième édition de Cherisy Manga. Elle se focalise sur les relations entre le monde du manga et l’univers de la mode.

Le manga et la mode, le phénomène du cosplay

Avant de nous intéresser à la mode (vestimentaire) dans le manga (et au manga dans la mode), intéressons-nous un peu au cosplay. Le succès mondial rencontré par cette activité a sans nul doute aidé à la diffusion de la culture manga dans le monde de la haute couture, le lien étant le vêtement et sa réalisation sur mesure. Le terme est un mot-valise combinant les termes anglais « costume » et « play », faisant ainsi référence au fait de jouer un personnage issu d’un anime, d’un manga, d’un jeu vidéo ou d’un film / série tout en portant le costume correspondant. C’est un loisir apparu aux États-Unis dans les conventions de science-fiction à la fin des années 1930. Il a commencé à être notable au Japon durant la deuxième moitié des années 1970, après la création du Comiket. Le terme a été inventé par un journaliste japonais en 1984 dans un article relatant sa visite de la 42e WorldCon à Los Angeles. Le phénomène a continué à se développer au Japon durant les années 1980 et surtout 1990 puis il s’est répandu dans le monde occidental grâce au succès rencontré par les anime et les mangas avec Naruto et Sailor Moon en chefs de file, sans oublier les jeux vidéo japonais tels que Final Fantasy et Street Fighter. Au Japon, de nombreuses manifestations de cosplay sont organisées à Ikebukuro, un des quartiers de Tokyo réputé pour ses magasins dédiés à l’univers des animés, du jeu vidéo et du manga.

En France, c’est à la Japan Expo, fameuse convention dédiée aux cultures populaires, notamment venues du Japon, que vous croiserez le plus de cosplayers et cosplayeuses. Existant depuis plus de vingt ans, la manifestation a su capitaliser sur l’engouement occidental pour la culture manga et accompagner le développement du cosplay en Europe. C’est ainsi qu’on peut y trouver plusieurs zones proposant des défilés libres ou des spectacles, sans oublier des concours. Un village dédié regroupe des stands d’associations, d’exposants et des ateliers, ce qui permet d’obtenir des informations ou d’acheter costumes et accessoires. Ainsi, une communauté peut se retrouver et échanger autour de sa passion. Si le cosplay est avant tout un loisir qui permet non pas de se déguiser mais d’incarner un personnage, il s’agit aussi de s’habiller, de porter des vêtements, et même de les réaliser. Il est important de fabriquer soi-même le costume que l’on portera (pour concourir, il faut en réaliser soi-même au moins 80%). Il y a là un pont incontestable vers la mode vestimentaire.

Un manga sur le cosplay

En français, il est possible de lire une série dédiée au monde du cosplay. Il s’agit de Sexy Cosplay Doll qui parait chez Kana depuis 2019. Il s’agit d’un titre qui s’adresse à un public adolescent, plutôt masculin même s’il est réalisé par une femme qui s’est spécialisée dans les mangas un peu sexy. Cela ne l’empêche pas de proposer une histoire avec du contenu, notamment en expliquant de façon détaillée le monde du cosplay. Son récit met en scène Wakana Gojo, un lycéen plutôt solitaire. Il faut dire que sa passion pour la confection des vêtements pour les poupées traditionnelles japonaises n’est pas banale. Il y a aussi Marine Kitagawa, une des filles les plus populaires de l’établissement scolaire. Extrêmement mignonne, soignée, extravertie, amicale et pleine d’énergie, elle n’a aucune difficulté à établir des relations amicales avec ses congénères. Elle arrive même à adresser la parole à un loser comme Wakana. Pourtant, elle cache un secret : elle est fan d’anime mais aussi de jeux vidéo, notamment de dating games érotiques, passion peu banale pour une jeune fille. Surtout, elle rêve de pouvoir faire du cosplay. Problème : Marine est incapable de confectionner le moindre vêtement. Qu’à cela ne tienne, Wakana est là ! En fait, ils étaient destinés à se rencontrer malgré leurs différences…

Au fil des tomes, la mangaka explique ce qu’est le cosplay, comment on réalise des costumes, ce qui motive les jeunes filles (et quelques garçons) à se consacrer à un loisir qui demande beaucoup d’investissement personnel. En effet, celui-ci se fait à la fois en temps, en compétence et en argent. Il y a tout d’abord un aspect communautaire qui permet d’échanger autour d’une passion. Il s’agit aussi de partager d’une passion, que celle-ci se fasse virtuellement via le partage de photos, ou réellement lors des nombreuses manifestations organisées ici ou là. Si cela commence par le biais des réseaux sociaux, un besoin de se retrouver entre pairs se fait rapidement sentir. Le cosplay inclut ainsi de rejoindre une communauté permettant de vivre des expériences sortant de l’ordinaire. De ce fait, de nombreuses conventions, comme à Cherisy Manga, propose des activités de cosplay, à commencer par un défilé. C’est une activité qui permet aussi de s’affranchir temporairement de l’obligation à répondre à une certaine image. Cela est encore plus vrai au Japon où cette obligation d’apparence est omniprésente à l’école comme au travail : l’habit définit la fonction et correspond à un positionnement social. Le cosplay fait fi de ces conventions.

Le manga et la mode, l’appropriation par les couturiers

Le succès au Japon et dans le reste du monde du manga et de sa culture, dont le cosplay, a fini par attirer l’attention des créateurs de mode. C’est ainsi que depuis le début des années 2010, des créations rendent hommage à la culture manga ou sont conçues sous influence. Cela a commencé par des marques japonaises de streetwear comme ALOYE et BAPE qui ont proposé des sweats et des teeshirts issus de mangas tels que One Piece ou Dragon Ball. ALOYE, en son temps, avait rendu hommage au manga Doraemon. Depuis quelques années, Uniqlo n’est pas en reste avec ses teeshirts en séries limités basé sur les personnages de tel ou telle mangaka comme Tayou Matsumoto ou Ai Yazawa. Notons aussi en 2017 la création d’une collection Akira (de Katsuhiro Otomo) par la marque américaine Supreme. Néanmoins, il s’agit là de simplement imprimer des illustrations (commandées spécialement ou non), pas d’une réelle collaboration, d’une création commune.

Cependant, le streetwear n’est pas le seul domaine de la mode à s’intéresser à l’univers du manga. En 2007, Prada avait conçu des vêtements pour le film d’animation Appleseed Ex Machina. Cette connexion de l’univers du manga avec la mode est devenue encore plus manifeste lorsqu’en 2015, dans un sens inverse, Louis Vuitton, sous l’influence de son directeur des collections Femme, a choisi Lightning du jeu vidéo Final Fantasy XIII pour présenter la collection de sac à main SERIES 4.

Surtout, en 2011 Gucci demande à Hirohiko Araki, l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure de participer à la création d’une collection. Il faut dire que ce dernier s’inspire depuis toujours de la Haute Couture pour vêtir ses personnages et qu’il apporte toujours un grand soin et une imagination certaine pour dessiner les vêtements. Il y a là une véritable collaboration entre une maque de haute couture et un mangaka. En 2015, le couturier Julien David propose une série de manteaux incorporant des images de Goldorak. D’autres acteurs du monde de la mode suivent, comme la maison italienne MSGN qui propose en 2017 des vestes à l’effigie d’Olive et Tom.

Le manga et la mode

La mode (ou le mannequinat) est au centre du récit de quelques mangas disponibles en français. Citons par exemple Gokinjo, une vie de quartier d’Ai Yazawa, Complex de Kumiko Kikuchi et Fashion Doll de Mea Sakisaka, trois shôjo manga aux qualités diverses, sans oublier Les talons aiguilles rouges de Chise Ogawa (un yaoi). À ces quatre titres, ajoutons-en trois qui sortent du lot : Paradise Kiss d’Ai Yazawa, Princess Jellyfish d’Akiko Igashimura et Shine de Kotoba Inoya.

Paradise Kiss

Yukari Hayasaka est une lycéenne un peu asociale quoique très jolie qui passe son temps à étudier pour préparer les concours d’entrée à l’université. Suite à une rencontre bouleversante à plus d’un titre (elle s’évanouit sous le choc), elle se retrouve au Paradise Kiss, un ancien bar devenu l’Atelier qui sert d’atelier de couture à une bande d’étudiants d’une école de mode en train de préparer leur création de fin d’étude (une robe). Elle fait ainsi la connaissance d’Isabella, le travesti, Arashi, le garçon, et Miwako, la copine de ce dernier, qui voient en Yukari le mannequin idéal. C’est alors le début d’une aventure exaltante et la découverte de l’amour grâce à George, le créateur de la robe.

Paradise Kiss est un manga disponible en une grosse intégrale chez Kana et qui commence à devenir assez ancien (en VO, il date du début des années 2000). Il a la particularité d’avoir été prépublié dans un magazine de mode (Zipper) et non pas un mangashi (une des innombrables revues manga japonaises). De ce fait, on ne peut pas lui appliquer les classifications habituelles : ce n’est ni du shôjo manga ni du josei, encore moins du seinen. Notons que la série Gokinjo, une vie de quartier se déroule dans le même univers (l’école de mode Yazawa) et a été publiée quelques années auparavant. Ai Yazawa est connue en francophonie pour sa série Nana (toujours en en pause) qui a permis l’émergence du shôjo manga (dans sa version livre) dans nos contrées en étant un des premiers grands succès commerciaux du genre. Cette autrice, fan de mode, propose un dessin personnel réussi (moins à ses débuts) que l’on reconnait immédiatement. Elle apporte un grand soin aux costumes de ses personnages, exprimant ainsi son intérêt pour les vêtements.

Princess Jellyfish

Tsukimi Kurashita est une otaku très timide qui rêve de devenir dessinatrice. Elle s’est installée dans une pension interdite aux garçons, ce qui l’arrange bien car ceux-ci ne l’intéressent pas. La réciproque risque d’être vraie tant elle ne sait pas s’habiller, ne se maquille jamais et ne s’intéresse qu’aux méduses. Les autres pensionnaires sont toutes des otaku plus déjantées les unes que les autres et toutes ont trouvé un havre de paix avec la résidence Amamizu. C’est alors que débarque Kuranosuke, une jolie fille très apprêtée et passionnée par la mode. Or, Tsukumi va s’apercevoir que Kuranosuke est en réalité un garçon travesti issu d’une riche et influente famille de politiciens. C’est alors que Tsukumi va découvrir le fascinant monde de la création et l’amour.

Prépubliée dans un magazine de josei manga entre 2008 et 2017, Princess Jellyfish totalise dix-sept tomes publiés en français entre 2011 et 2019 par Akata-Delcourt (malheureusement, le titre devient difficile à trouver intégralement), La série a permis à son autrice, Akiko Igashimura, d’exprimer ton amour pour la mode et la couture. En effet, avant de devenir mangaka, elle s’était prise de passion pour la confection de vêtements. Il en résulte une série qui montre bien toute la difficulté de créer des robes et surtout de les réaliser, la couture demandant de maîtriser de nombreuses connaissances, encore plus si on veut exposer ses créations. Avec un humour très efficace et une galerie de personnages hauts en couleurs l’autrice nous propose une excellente série de bout en bout (à l’exception d’un petit passage à vide).

Shine

Nous suivons le parcours de deux lycéens, Ikuto Tsumura, un garçon qui rêve de devenir styliste, et Chiyuki Fujito qui veut devenir mannequin de haute couture et de défiler à Paris malgré sa petite taille. Cette dernière, étant la fille du dirigeant de l’agence de mannequinat Mille Neige, subit son entourage depuis qu’elle a cessé de grandir : en effet, tout le monde l’incite à abandonner son rêve malgré sa prestance. Ikuto, lui, pense que sa situation familiale et sa pauvreté ne lui permettront jamais de faire des études de mode. Pourtant, en refusant l’évidence, les deux adolescents vont réussir à surmonter les obstacles les uns après les autres grâce à leur talent, leur courage et leur persévérance.

Le manga est toujours en cours au Japon et compte quinze tomes (pour l’instant). Il a débuté en 2017 dans Weekly Shōnen Magazine. Contrairement à ce qu’affirme l’éditeur français, nobi-nobi !, c’est un titre qui s’adresse aux garçons, ce n’est en aucun cas un shôjo manga. Mais pour certains esprits peu éclairés, la mode, c’est un truc de filles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, le traitement narratif et graphique, la construction de l’histoire et la mise en avant des valeurs de persévérance permettant de passer les différents obstacles qui se dressent sur le chemin vers la réalisation de ses rêves (ou de sa destinée) sont typiques du shônen manga. Cela n’empêche pas d’apprécier une série qui n’est pas sans qualité, une fois que l’on fait l’impasse sur certaines situations et que l’on admet le talent quasiment inné dont font preuve les deux protagonistes.

Le manga, un phénomène de mode ? (partie 1/2)

J’ai eu l’honneur d’animer une conférence sur le manga à l’occasion de la deuxième édition de Cherisy Manga (17-18 octobre 2020). Voici le texte de cette intervention, divisé en deux parties. La première traite du manga en tant que phénomène commercial et la seconde aborde les différents liens entre la culture manga et le monde de la mode vestimentaire.

Le manga est-il un phénomène de mode ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord s’entendre sur ce qu’est le manga et sur les différents sens du terme « mode ». Nous sommes ici réunis dans le cadre d’un festival du livre ; nous allons surtout évoquer des ouvrages imprimés dans nos exemples. Néanmoins, nous nous devons d’englober dans le terme « manga » les différentes facettes de la bande dessinée japonaise, c’est-à-dire les livres, mais aussi la japanimation (les anime), le cosplay, les jeux vidéo, les produits dérivés, etc. Il s’agit ici de parler de « culture » manga, de son univers tel que nous le connaissons en francophonie.

Concernant le terme « mode », il a principalement deux sens dans le langage courant : D’après le Trésor de la Langue Française, son sens premier en tant que nom féminin substantif, s’applique à la manière d’être, de penser, de se comporter et ce, dans la durée. Par exemple, Auguste Renoir a saisi un « art de vivre », un loisir de la bourgeoisie de la région parisienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec le phénomène des canotiers (des hommes qui canotent sur la Seine le dimanche) et qui retrouvent ensuite jeunes femmes et amis sur les berges, le temps d’un déjeuner ou d’un apéritif. Cependant, son deuxième sens est presque inverse car il s’applique à des comportements temporaires : il s’agit alors d’une manière passagère de « penser, de vivre, érigée en norme sociale » dans un milieu précis. Il s’agit donc de se comporter d’une certaine manière afin de se conformer « à la mode » du moment qui reçoit la faveur du public. Dans le domaine qui nous intéresse, nous pouvons dire que telle série manga (My Hero Academia) ou tel anime (Demon Slayer) est actuellement à la mode chez les collégiens. Dans le domaine de l’habillement, la mode est un ensemble vestimentaire représentant un « modèle esthétique reçu par la société [ou une communauté] à laquelle on appartient ». Par exemple, la mode Lolita est une façon de s’habiller d’origine japonaise. Il s’agit d’une mode de rue, c’est-à-dire qui n’est pas issue des studios de création et des marques de haute couture.

Le manga n’est pas un phénomène de mode mais…

En Occident, le manga n’est pas un phénomène de mode, c’est-à-dire un intérêt passager pour une esthétique graphique, une narration particulière et des thèmes issus de la bande dessinée japonaise. Si certaines personnes ont pu le penser (parfois l’espérer) au milieu des années 1990 lorsque le marché des bande dessinées japonaises a connu une première crise commerciale débouchant sur la disparition d’une partie des éditeurs et une remise en cause des formats de la première vague (Kraken, Samouraï, Dark Horse France, les grands formats cartonnés comme ceux de la collection Kaméha chez Glénat), elles ont été déçues. De plus, cette première crise, de très courte durée, a libéré un espace qui a été rapidement comblé par J’ai Lu et Kana. Ensuite, entre 2011 et 2014, la croissance du marché du manga s’est inversée de façon spectaculaire, laissant craindre un scénario catastrophe à l’américaine. Néanmoins, le rebond de 2015 a été suivi d’une progression toute aussi spectaculaire de 10% tous les ans avec l’arrivée assez inattendue de plusieurs best-sellers comme Assassination Classroom ou One-Punch Man. Il en est de même pour les dessins animés. Les émissions du type Club Dorothée sur TF1 ou Youpi, l’école est finie ! sur La Cinq ont disparu au profit des chaines payantes diffusées par satellite (AB Cartoons devenu Mangas, Game One) puis sur les box Internet (J-One est la dernière chaine thématique en date). Il ne faut pas oublier les plateformes de VOD comme Crunchyroll et autre Wakanim qui ont permis aux animés d’être encore plus diffusés ces dernières années. Incontestablement, nous pouvons dire que le manga n’est pas un phénomène de mode. Par contre, le manga fait régulièrement l’objet de séries à la mode. Parfois, ce phénomène de mode trouve naissance dans la diffusion d’une version en anime sur un de ces canaux spécialisés.

Les séries à la mode : l’exemple Naruto

Même s’il commence à dater, le manga Naruto est tout à fait représentatif du phénomène. Il a été publié en francophonie entre mars 2002 et novembre 2016, pour un total de 72 tomes. Il faut généralement une à deux années pour qu’un titre s’installe. En 2002 et 2003, quatre tomes de Naruto sont sortis annuellement. Ensuite, un effet de mode permet un décollage vertigineux des ventes. Ce phénomène se développe généralement dans les collèges, et il est soit provoqué, soit souvenu par la diffusion à la télévision d’une version animée. Ce n’est pas réellement le cas ici. Le manga devient alors un phénomène commercial, la courbe du recrutement s’envole. Entre 2004 et 2010, six tomes sortent chaque année (sept en 2007), ce qui amplifie les ventes à la nouveauté, mais aussi celles du fonds, les nouveaux lecteurs ayant plus de tomes à rattraper. C’est en janvier 2006 que le premier épisode de la version animée commence sa diffusion en France sur Game One. Une chaine de la TNT (NT1, devenue TFX) commence à la diffuser gratuitement à la rentrée 2007. Pourtant, c’est après cette même année que la courbe s’inverse, preuve que l’anime n’a pas apporté de nombreux lecteurs. Le pic est atteint car la série n’arrive plus à recruter suffisamment de nouveaux lecteurs pour compenser l’érosion habituelle des ventes (un phénomène de pertes de lecteurs qui s’amplifie généralement à chaque sortie d’un nouveau volume) et que les ventes à la nouveauté stagnent : une sorte de plateau se dessine suite à cette stabilisation des ventes. De plus en plus, les ventes du fond baissent car le recrutement s’essouffle et les lecteurs actifs achèvent de rattraper le rythme de publication. L’espacement des sorties, à trois tomes par an une fois que la parution japonaise est rattrapée, entraine mécaniquement une baisse importante des ventes. Enfin, une fois terminée, la série peut disparaitre plus ou moins rapidement dans les limbes en fonction des nouvelles éditions qui peuvent être proposées quelques années plus tard. Naruto fait preuve d’une belle résistance, étant toujours disponible dans de nombreux points de vente et librairies. Néanmoins, l’effet de mode est passé.

La mode du moment

La dernière série à la mode en date est Demon Slayer. Panini Manga a commencé l’édition française du titre en aout 2017. Cette sortie s’est faite dans l’indifférence générale, l’éditeur ne l’ayant pas réellement accompagnée. Elle s’est retrouvée noyée dans le flot de la rentrée. De plus, la mauvaise réputation de Panini Manga chez les fans n’a pas aidé la série à trouver son public. Résultat, après trois tomes, Demon Slayer se retrouve à l’abandon avec un seul tome sorti en 2018, en janvier qui plus est, les ventes étant très mauvaises. Notons que la première tentative de version US par Viz connait aussi un échec, les lecteurs américains boudant la prépublication des trois premiers chapitres. Le succès a donc tardé à venir. Heureusement pour Panini, une adaptation en dessin animé est diffusée au Japon à partir du mois d’avril 2019. Celle-ci connait un grand succès, ce qui permet sa distribution en francophonie en simulcast sur Wakanim. Ici aussi, la version animée rencontre le succès, succès qui est amplifié grâce à une campagne d’avis favorables sur les réseaux sociaux, créant ainsi un phénomène de mode autour de Demon Slayer. En effet, Panini manga a décidé de relancer le manga en changeant son titre (ou plutôt en rétablissant le titre international, c’est-à-dire « Demon Slayer »), en adaptant la traduction afin de la faire coïncider à celle de l’anime et en communiquant sur cette nouvelle édition, notamment via des influenceurs. Résultat, les ventes sont au rendez-vous et l’éditeur, par chance, trouve enfin la locomotive dont il avait désespérément besoin pour tout simplement continuer à exister.

Demon Slayer narre en 23 volumes (publiés au Japon entre 2016 et 2020) les aventures de Tanjiro, dont la famille a été décimée à l’exception de sa petite sœur Nezuko. Malheureusement, celle-ci a été contaminée par un démon (une sorte de mélange entre les oni japonais et les vampires occidentaux). Pour la sauver, Tanjiro va devoir retrouver le responsable de ce massacre, Muzan, un démon très ancien qui a le pouvoir de transformer les humains en ses pareils. Pour cela, il va devoir devenir un « pourfendeur de démon » de plus en plus puissant. Il va y arriver grâce à sa rencontre avec une ligue informelle de pourfendeurs, un entrainement soutenu et de nombreuses missions effectuées avec plus ou moins de succès.

Basé sur de telles prémisses, Demon Slayer ne montre aucune originalité et ne semble pas se distinguer des innombrables shônen manga du Weekly Shonen Jump dont la série fait partie (au même titre que Dragon Ball, One Piece, Naruto, etc.) Cependant, derrière ce classicisme, il y a quelques touches d’originalités qui expliquent le succès rencontré. Tout d’abord, le récit est plutôt sombre, touchant à de nombreux moments, notamment lors des analepses présentant le passé des démons. En effet, Tanjiro ne peut pas se permettre le luxe d’essayer d’épargner ses ennemis, il doit se montrer impitoyable malgré ses idéaux et sa sensibilité. La narration est bien rythmée et le succès de la série ne débouche pas sur du délayage à outrance, phénomène souvent rencontré dans les bandes dessinées japonaises. L’entrainement est vite expédié, les combats sont brefs et lisibles, il n’y a pas de surenchère nekketsu. Il faut ajouter à cela un dessin parfois un peu brut, s’éloignant du graphisme léché et stylisé rencontré depuis quelques années. Néanmoins, c’est son adaptation réussie en anime qui est clairement le moteur du succès de la série. Celle-ci, par un format plus condensé et en préservant le côté sombre de l’histoire originale, ce qui est peu fréquent pour un dessin animé destiné à un public jeune, a réussi à sublimer Demon Slayer.

La seconde partie se consacre aux relations entre la mode (vestimentaire) et l’univers du manga.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (2A/4)

Après avoir essayé de retracer la présence du manga (et de la bande dessinée asiatique) entre 2001 et 2004, attaquons-nous à ce que certaines et certains d’entre nous considèrent comme étant l’âge d’or du manga à Angoulême. Bien entendu, cette notion d’âge d’or correspond encore et toujours à des souvenirs personnels. Par conséquent, l’appréciation l’est aussi, toute personnelle. Cependant, un certain nombre d’éléments factuels permettent d’être affirmatif : la période 2005-2010 a hissé le manga à Angoulême à un niveau jamais atteint auparavant, et il a fallu attendre les années « Beaujean », c’est-à-dire 2018-2020, pour retrouver une telle excellence. C’est à partir de 2006 qu’une équipe « Mangaverse » est présente « officiellement » grâce à l’obtention de badges Presse, ce qui permet une plus grande facilité de déplacement grâce aux entrées réservées et l’accès à des ressources documentaires.

En 2005, un espace manga / manhwa est créé au sein de la bulle Sud de l’espace Champ de Mars. On y trouve « l’immense » stand Tokebi & Co et sa légion d’auteur·e·s coréen·ne·s, ainsi que les éditeurs Pika, Kana et Akata (officiant pour Delcourt à l’époque). En face du stand du jeune magazine Virus Manga se trouve un espace de rencontre animé par Sébastien Langevin, co-rédacteur en chef de ladite revue. Les invité·e·s venus·e du Japon y défilent durant les quatre jours : Si Hiroyuki Takei (Shaman King, chez Kana) en est la tête d’affiche, Junko Mizuno (éditée par IMHO), Kan Takahama (éditée par Sakka) et Naïto Yamada (éditée par Carabas) permettent de montrer la diversité du manga au féminin qui ne se limite pas qu’au shôjo. Yoshihiro Tatsumi est aussi présent au festival cette année pour parler du gekiga dont il est le représentant le plus éminent. De plus, il est possible de trouver du manga autre part : Glénat et Casterman ont leur corner dédié, IMHO est présent sur le stand du Comptoir des indépendants, Carabas sur celui de Semic, etc. Dans la bulle New-York, il est possible d’aller faire des achats sur le stand d’Asian Alternative. En ce qui concerne le palmarès du festival, le tome 2 du Sommet des dieux de Jirô Taniguchi et Yumemakura Baku (Kana) remporte le prix du dessin et un prix hommage est rendu à Yoshihiro Tatsumi pour l’ensemble de sa carrière. Le manga est là, et bien là !

En ce qui concerne les rencontres et animations, le programme est chargé : Le jeudi, l’espace propose une projection vidéo de cosplay (à défaut d’en proposer un vrai), une conférence sur le manga pour ado (shônen et shôjo) présentée par Pierre Valls, à l’époque directeur de collection chez Pika, et une autre sur les bad boys du manga par Jean-Marie Buissou (enseignant à Science-Po et spécialiste du Japon). Le vendredi débute par une rencontre avec Vanyda parlant de la bande dessinée hybride dont elle est une des plus talentueuses représentantes. Ensuite vient une présentation du manhwa par la délégation coréenne. Le point d’orgue de la journée est la rencontre avec Yoshihiro Tatsumi venu parler du « gekiga, le manga d’après-guerre ». Le samedi est assez chargé avec une rencontre croisée entre Junko Mizuno et Johann Sfar. Vient ensuite une table ronde consacrée à Osamu Tezuka avec Patrick Gaumer (journaliste BD), Dominique Véret (directeur de collection chez Akata) et Rodolphe Massé (adaptateur chez Asuka) suivie d’une autre sur le manga alternatif avec Junko Mizuno, Benoit Maurer (IMHO) et Loïc Néhou (ego comme x). La cerise sur le gâteau : une rencontre avec Hiroyuki Takei (qui a été fait citoyen d’honneur de la ville d’Angoulême) suivie d’une séance de dédicaces. Dimanche, il est possible d’assister à la projection du documentaire « Un monde manga » (déjà diffusé en avant-première le jeudi et le samedi dans la petite salle Odéon du Théâtre d’Angoulême) en présence d’un des deux réalisateurs, Jérôme Schmidt (un des fondateurs des Éditions Inculte). Nous avons droit ensuite à une table ronde sur « la bande dessinée par et pour les femmes » avec Florence Cestac entourée de Junko Mizuno, Kan Takahama, Naïto Yamada et animée par Nathalie Bougon. Enfin, un premier bilan français sur le manhwa est dressé par trois représentants de la délégation coréenne et Christophe Lemaire (directeur éditorial de SeeBD). N’oublions pas les Rencontres internationales à l’Espace Franquin de Yoshihiro Tatsumi, animée par Martin-Pierre Baudry (journaliste BD à France Culture), le samedi et de Junko Mizuno le dimanche, avec (à nouveau) Martin-Pierre Baudry et Olivier Jalabert (libraire à Album Comics à l’époque), Pour être complet, ajoutons une table ronde consacrée au droit à l’image se déroulant le vendredi au Marché international des droits et de l’image animée par Stéphane Ferrand, un des deux rédacteurs en chef du Virus Manga, avec (d’après le programme) Pierre Valls, Yuya Kato, Okamoto Kenji et Renaud Morini.

L’édition 2006 est compliquée par la disparition du Champs de Mars où un énorme trou béant empêche de poser les deux grandes bulles principales. L’espace manga est placé tout au bout de la place New-York et si les éditeurs sont nombreux à y avoir un (plus ou moins) petit stand (Glénat, Kana, Ki-oon, Kurokawa, Pika, Soleil Manga, Tonkam, Panini Manga, Paquet, Ponen Mont (un éditeur espagnol), Taifu, Xiao Pan), il n’y a pas d’endroit dédié aux animations. SeeBD (Tokebi, Saphira, etc.) a sa propre bulle rue Hergé que l’éditeur partage avec la délégation coréenne. Une grande exposition consacrée à l’œuvre de Kotobuki Shiriagari (Jacaranda, Kankô), invité d’honneur du festival, est présentée à l’Hôtel Saint-Simon. Un Pavillon Chine est installé place Saint-Martial afin de présenter la bande dessinée chinoise des années 1950 à 2000. Un cosplay en rapport avec le manga (avec très peu de participant·e·s alors que la salle est comble) est proposé le samedi au théâtre d’Angoulême. Remarquons enfin que la bande dessinée asiatique est absente du palmarès de l’édition 2006.

Six rencontres / tables rondes manga sont délocalisées en salle Iribe à l’Espace Franquin. Il faut dire que le Virus Manga a disparu courant 2005 et ne peut plus prendre en charge la bande dessinée asiatique. Qu’à cela ne tienne, le retour d’une partie de l’équipe sera remarquable en 2007. C’est ainsi que nous pouvons suivre le jeudi « Le marché du manga aujourd’hui » avec Dominique Véret, Grégoire Hellot (Kurokawa) et Paul Gravett (éminent spécialiste anglais de la bande dessinée internationale) puis « Traduire un manga » avec à nouveau Dominique Véret et Grégoire Hellot, rejoints par Xavière Daumarie (traductrice / adaptatrice pour Panini Manga) et Frédéric Guyader (adaptateur pour Tonkam). Le vendredi propose une présentation de « La BD coréenne » puis une rencontre avec Kotobuki Shiriagari qui participe à la table ronde « Regards sur le manga indépendant » avec Shizuka Nakano (Piqueur d’étoiles, IMHO) et Noriko Tetsuka (éditrice de la revue AX). Enfin, le dimanche permet de suivre une rencontre « manga » (très mal animée, une fois de plus) avec des « auteurs de bandes dessinées hybrides » (Moonkey et Vanyda en l’occurrence, les autres intervenant·e·s n’étant pas venu·e·s) puis une rencontre (ou une table ronde) consacrée au « Le jeu dans les mangas et le succès du go en France ». Pour cette dernière, il faut avouer qu’au même moment, la délégation mangaversienne est sur la route du retour et que nous n’avons aucune idée de qui est là et de ce qui s’y dit. N’oublions pas deux conférences relevant de la bande dessinée asiatique, organisées par les Littératures Pirates dans la petite salle Méliès de l’Espace Franquin. La première a un titre faussement provocateur (ce qui est évident quand on connait les invités) : « Mangalisation – Le nouveau péril jaune » avec Frédéric Boilet (Sakka), Emmanuelle Lavoix (Lézard Noir), Benoît Maurer (IMHO) et Jean-Louis Gauthey (Cornélius). Terminons sur la deuxième : « Traduire ou Trahir, lire des bandes dessinées en VO » avec Noriko Tetsuka, Shizuka Nakano, Satoko Fujimoto (traductrice manga et interprète), Tanitoc (auteur et critique de BD), Kim Dae Jong (Sai Comics) et Choi Juhyun (auteure, traductrice pour Sai Comics et pour des éditeurs francophones).

En 2007, le Champ de Mars ne permet toujours pas de réinstaller les bulles principales (le centre commercial n’est pas achevé). Pour éviter de manquer de surface et de proposer des stands de taille réduite comme l’année précédente, l’organisation a décidé d’installer la plupart des espaces dans une Bulle géante (éditeurs, BD alternative, para-BD, marché international des droits, les accueils pro et presse) à Montauzier, un quartier d’Angoulême bordant la Charente où des installations sportives (dont une piscine fermée) bénéficient d’une surface d’un hectare et demi. Cependant, il y a un problème, et un gros : le lieu est très excentré, bien au-delà du CNBDI, ce qui fait grincer des dents les restaurateurs et autres tenanciers de bar situés sur le plateau. Tout le festival est délocalisé à Montauzier. Tout ? Non ! Car une Bulle résiste au déplacement. Et elle contient des espaces : jeunesse, jeunes talents et manga. C’est l’Espace Découvertes ! Une nouvelle organisation de l’Espace manga, sous la direction conjointe de Julien Bastide et Nathalie Bougon, animé par Stéphane Langevin (futur rédacteur en chef de Canal BD Manga Mag) pour la partie conférence / débat et par Yvan West Laurence (Animeland) pour la partie projection, pérennise ainsi la présence de la bande dessinée asiatique. Elle préfigure le Manga Building avec ses trois espaces dédiés, un aux projections d’animés (Naruto, Bleach, Nana, Beck, Monster, Rumiko Takahashi Anthology, etc.), un aux expositions et le dernier aux conférences et débats. Ainsi, les animations et les stands des éditeurs mangas / manhwa / manhua se retrouvent séparés. Ces derniers sont d’ailleurs moins nombreux que l’année précédente : Kana, Kami, Ki-oon, Kurokawa, Pika, Tokebi / Saphira, Tonkam et Xiao Pan ont fait le déplacement, sauf que le stand Kurokawa reste désert durant les quatre jours de la manifestation, une pub géante remplissant le stand. Glénat a son corner manga, tout comme Soleil, Kankô squatte un côté du stand Milan (sa maison mère), Sakka a son espace au sein de Casterman, Panini a divisé son emplacement en deux avec une partie manga et une partie comics. Enfin, Akata a droit à un espace chez Delcourt pour présenter les mangas de l’éditeur parisien. Le festival chinois Shanghai NCACG a un stand, tout comme le magazine Shogun et l’éditeur alternatif IMHO. Concernant les expositions, c’est un peu la misère : « Sport et manga », au contenu intéressant, est présentée sous forme de piliers disséminés dans l’espace Manga alors que « Chocolat et Vanilla » (Moyoco Anno, édité par Kurokawa) fait sa pub à coups de tirages originaux (la mangaka travaille sur ordinateur) sur un des côtés de l’Espace Manga.

Il faut dire que les mangaka se font rares : Kaneko Atsushi (Bambi) est venu grâce à IMHO ; Keiko Ichiguchi (America, 1945 chez Kana) est présente, cependant elle vit en Italie, ce qui facilite les choses. Les rencontres sont en partie remplacées par des conférences plus ou moins érudites. C’est ainsi que le programme propose le jeudi après-midi « Les mangas et les ados français : les raisons d’un succès » par Sébastien Langevin. Le vendredi est plus fourni avec, le matin, une masterclass avec Keiko Ichiguchi suivie de la conférence « Osamu Tezuka : un style narratif unique » par Xavier Hébert (traducteur, universitaire, ancien rédacteur du Virus Manga). L’après-midi, nous avons droit à une rencontre avec Kaneko Atsushi suivie un peu plus tard d’une table ronde animée par Sébastien Langevin, « La BD par et pour les femmes : ghetto ou espace de liberté » avec Chantal Montellier (Sorcières, mes sœurs à La boîte à bulles), Nathalie Bougon (Chronic’Art) et Nicolas Penedo (Animeland). Le samedi matin permet de suivre l’excellente conférence « Les Yôkai : monstres et fantômes traditionnels dans les mangas » par Emmanuel Pettini (traducteur et journaliste à NoLife). Une table ronde est programmée l’après-midi, intitulée « Influence manga : au-delà des grands yeux ? » animée par un Sébastien Langevin en petite forme et avec Bill (Lucha Libre chez Ankama), Julien Neel (Lou ! chez Glénat) et Nicolas Nemiri (Je suis morte chez Glénat). Enfin, le dimanche débute par « Sport et manga : les nouveaux romans d’apprentissage », une conférence donnée par Bounthavy Suvilay (journaliste à Animeland et universitaire), qui est aussi la commissaire de l’exposition « Sport et manga ». L’après-midi est chargé avec une rencontre avec Jean-David Morvan animée par Sébastien Langevin puis un débat sur « La crise de la bande dessinée en Europe : faut-il brûler les mangas ? » avec une franche opposition entre Didier Pasamonik (actuabd.com) et Xavier Guilbert (du9.org) avec Boulet (bouletcorp.com) en « médiateur » et Sébastien Langevin en animateur.

Quelque peu en dehors du programme officiel de l’Espace Manga, le lieu sert en fin de journée à des « Battle MangArena» animées par Meko (Animeland). À Montauzier, loin de là, le Forum Leclerc propose dans le Salon des éditeurs le jeudi après-midi un débat « La bande dessinée asiatique : la nouvelle vague ? » animé par Albert Algoud et avec Yves Schlirf (Kana), Guillaume Dorrison (Shogun Mag), Patrick Abry (Xiao Pan), Frédéric Guyader (Tonkam) et Fabien Tillon (journaliste BD). Toujours dans le Salon des éditeurs, Moonkey (Dys chez Pika) enseigne tous les jours, pendant une heure, les bases du manga à un jeune public présent à la Classe Canson. N’oublions pas l’école japonaise Osaka Sogo College of Design, présente aux Archives départementales comme les années précédentes. L’établissement vient au festival depuis 1999 et il forme notamment au métier de mangaka. Pour les fans de goodies et autres produits dérivés japonais, il y a le stand d’Asian Alternative et d’autres boutiques moins connues dans l’Espace Para-BD. Pour conclure, NonNonBâ de Shigeru Mizuki (Cornélius) remporte le prix du meilleur album. Un manga devant toutes les autres bandes dessinées, voilà qui fait date !

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Illustration des poulpes © 2005 Meko / AMP
Toutes les photos sont © 2005-2007 Herbv / Mangaverse

Mauvaise herbe

Le lieutenant Yamada est un policier qui ne s’est jamais remis de la perte de sa fille, Kozue, il y a plusieurs années. Alors qu’ils étaient en vacances à la mer, elle s’était noyée en se baignant sur le bord de la plage. Son épouse ne lui a jamais pardonné son défaut de surveillance, et lui non plus. Vivant seul dans un appartement minable de la ville de Tokyo, il se contente de faire son boulot : flic raté à la police des mœurs. Shiori Umino est une lycéenne de 16 ans. En rupture avec l’école et fugueuse, elle se fait attraper lors d’une descente de police dans un clandé se faisant passer pour un salon de massage en compagnie de nombreuses autres lycéennes venues se prostituer. Il faut dire que la vie n’est pas facile pour elle avec sa mère célibataire qui ne perd jamais une occasion de la rabaisser ou de la battre. Peu de temps après, Yamada voit passer Shiori dans la rue, seule sous la pluie. Il cherche alors à comprendre ce qui arrive à la jeune fille qui le fascine ; il faut dire qu’elle ressemble énormément à Kozue…

Mauvaise herbe est la dernière série en date de Keigo Shinzo. Elle vient de s’achever au Japon avec la sortie du dernier chapitre fin aout dans le magazine seinen de Kodansha Morning Two, la série totalisant ainsi quatre volumes. Le mangaka l’a achevée tout en allant à l’hôpital, un cancer ayant été diagnostiqué en avril, ce qui a causé une courte interruption de la prépublication. Cela ne l’empêche pas de travailler à une nouvelle histoire avec son responsable éditorial. Il faut dire que Keigo Shinzo est jeune, il a eu 33 ans en janvier 2020. Diplômé d’une école d’art tokyoïte, il a débuté professionnellement alors qu’il était encore à l’université. Après s’être fait remarquer dans le concours de jeunes talents « Spirit » de Shôgakukan, il réalise pour l’éditeur quelques récits courts avant de s’attaquer à sa première série (courte, elle aussi), réalisée entre 2009 et 2010 : L’Auto-école du collège Moriyama (disponible au Lézard Noir, 1 tome). Suivent alors Summer of lave (à paraître prochainement en français, 1 tome là aussi), Midori no Hoshi (non traduit en français, connu aussi sous le nom de Green Star, 4 tomes), Tokyo Alien Bros. (3 tomes) puis Holiday Junction (une compilation de nouvelles).

À la différence des autres titres de l’auteur que le Lézard Noir nous a permis de lire, Mauvaise herbe ne contient aucun humour. Les personnages sont (toutes et tous) au mieux médiocres ou au pires immondes dans leur comportement. Que ça soit le capitaine de police qui abuse de ses pouvoirs pour profiter des peep-shows du quartier ou les inconnus qui hébergent le temps d’une nuit une Shiori désespérée afin d’assouvir leurs fantasmes de domination, sans oublier les clients du bordel du début de l’histoire, Keigo Shinzo nous décrit un Japon glauque, pour ne pas dire désespérant. Il en profite pour étaler au cours des différents chapitres du premier tome la face sombre de Tokyo. Il s’agit d’une réalité cachée, volontairement occultée par le monde politique et les médias au Japon. Depuis de nombreuses années, le nombre d’adolescent·e·s en rupture familiale ne cesse d’augmenter. Une ONG japonaise, Orange Ribbon, estime que plus de 150 000 enfants ont été victimes de mauvais traitements en 2018. Ces jeunes qui fuient un foyer toxique sont des proies faciles pour l’industrie du sexe, surtout les filles de 10 à 18 ans. Lorsqu’elles errent seules la nuit, elles sont repérées par des rabatteurs qui leur promettent un emploi, un toit et de la nourriture. Elles peuvent être aussi victimes de détraqués, de prédateurs sexuels qui recherchent leurs « proies » sur les réseaux sociaux et les sites de discussions.

C’est très vraisemblablement ce qui est arrivé à Shiori lorsque nous la voyons pour la première fois dans un bordel miteux. En effet, cette hypothèse est confirmée par sa situation familiale : sa mère célibataire la rabaisse constamment et va jusqu’à la battre régulièrement. Étant donné que Shiori ne veut pas rentrer chez elle et qu’elle n’a pas d’argent, elle est fragilisée et influençable au point de tomber dans la prostitution. Malheureusement, Keigo Shinzo n’invente rien, il montre juste une réalité crue, celle du « JK Business ». Il s’agit d’une pratique (« Joshi Kosei ») où des hommes, souvent des salary men qui peuvent être mariés et avoir un enfant, semblant bien sous tous rapports, payent des lycéennes pour des promenades (« JK osanpo »), des massages (« JK rifure »), etc. Il y a aussi des célibataires (ils sont de plus en plus nombreux, et plus ou moins marginaux du point de vue de la société japonaise) qui cherchent simplement à avoir des relations sexuelles, même si celles-ci sont tarifées. Inutile de dire qu’il s’agit là d’un domaine florissant. Une autre l’ONG, Colabo, estime qu’au moins 5 000 adolescentes seraient engagées chaque année dans la seule ville de Tokyo par des entreprises plus ou moins informelles relevant du « JK Business ». Il s’agirait d’étudiantes, de lycéennes, et même parfois de collégiennes. Le mangaka décrit bien ces lieux de prostitution Tokyoïtes qui sont le plus généralement minuscules. Contrairement aux bars à hôtesses, il s’agit de simples pièces divisées en petits salons séparés les uns des autres par des rideaux et où une musique puissante cache plus ou moins bien les ébats clandestins et illégaux qui s’y déroulent.

Le tome 2 de Mauvaise herbe propose une tonalité différente et aborde d’autres thèmes comme celui de l’impossible (?) rédemption. Yamada, ne trouvant personne pour aider Shiori (le service d’assistance sociale ne peut rien faire), et craignant qu’elle cherche à mourir, a décidé d’héberger la jeune fille, malgré tous les risques que cela lui fait courir (enlèvement et détournement de mineur). Shiori ayant moins de vint ans (l’âge de la majorité au Japon) et étant impliquée dans une affaire de prostitution dont il a la charge, le scandale serait immense si cela venait à être su. Ignorant que ses collègues se doutent de quelque chose, il n’a pas eu d’hésitation car en aidant la jeune fugueuse, il trouve un nouveau but dans la vie. Surtout il retrouve la fille qu’il a perdu par sa faute lors de ce funeste été. Cependant, Yamada et Shiori sont hantés par leurs propres fantômes, ce qui les empêche de rapprocher et d’espérer une vie plus joyeuse. De plus, la société ne tolère pas les comportements hors norme, ce qui ne peut que compliquer leur situation et risque de leur faire perdre les derniers espoirs qu’ils pourraient encore avoir.

Tout au long de ces sept nouveaux chapitres, Keigo Shinzo confirme toute sa maitrise graphique. Son dessin, moins en rondeur que dans Tokyo Alien Bros., fait parfaitement passer les différentes émotions sur les visages de ses principaux personnages. En effet, son trait simple va à l’essentiel et il réussit à ne jamais en faire trop dans la mise en scène de son histoire. Lorsque Shiori a les larmes qui coulent, nous pouvons estimer qu’elle en a bien le droit. Lorsque Yamada est prostré, son attitude est parfaitement compréhensible. Le mangaka ancre aussi son récit dans le réel au niveau des décors. Après la représentation du « salon de massage », voici un autre exemple : le commissariat de Senju ressemble réellement à sa version dessinée, jusqu’à la mascotte que l’on aperçoit brièvement à l’entrée. Il faut dire que les auteur·e·s de manga ont l’habitude dessiner d’après photo (ils ne sont pas les seuls). Il n’y a pas que le graphisme de Mauvaise herbe qui est à la hauteur de l’œuvre, il y a aussi la narration. Après avoir planté le décors, caractérisé ses personnages, dramatisé son récit dans le premier tome, Keigo Shinzo donne ici de l’épaisseur à Yamada et à Shirori en multipliant les analepses. Celles-ci sont toujours courtes et en rapport avec la situation relatée. Grâce à une narration nerveuse aidée par un faible nombre de cases par page et des chapitres relativement courts (la prépublication se fait dans un hebdomadaire), la lecture se fait sans à-coup, de façon fluide. De plus, chaque fin de chapitre donne réellement envie de lire la suite : un régal augmenté par la qualité de traduction du toujours excellent Aurélien Estager qui réussit à nous placer le terme « daronne » à un moment 😊 !

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (1/4)

Alors que l’édition 2021 est encore dans l’inconnu quant à son déroulé (aura-t-elle-même lieu ?), cela fait un peu plus de vingt ans que le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême attire une (plus ou moins) petite bande de Mangaversien·ne·s. En cette période estivale propice au temps libre, donc à la rêverie, aux souvenirs et à la réflexion, c’est peut-être le moment de revenir sur deux décennies de présence du manga (et par extension de la BD asiatique) dans la région angoumoisine. Ce dossier est prévu en quatre parties :
1 – Une présence pré-mangaversienne (2001-2004)
2 – Le Manga Building (2005-2010)
3 – L’effondrement (2011-2015)
4 – Le renouveau (2016-2020)

Lorsque Francis Groux, un passionné de bandes dessinées et acteur culturel important dans la région angoumoisine, organise avec Claude Moliterni une semaine de la BD à Angoulême en 1972, il n’imaginait certainement pas qu’il allait être à l’origine, avec Moliterni et Jean Mardikian, adjoint culturel à la mairie, d’un des principaux festivals de la bande dessinée dans le monde. C’est pendant le dernier week-end du mois de janvier 1974 que se déroule alors la première édition de ce qui n’est alors qu’un « simple » salon qui se veut déjà international. Ce dernier aspect ne l’est pas réellement : il est essentiellement franco-belge avec une petite touche étasunienne ; même si en 1980, l’Espagne est mise en avant. C’est en 1982 que le salon prend une autre dimension entre visite ministérielle et présence de la télévision nationale (TF1, pas encore chaîne privée) pour y présenter le journal de 13h. Surtout, l’internationalisation commence à devenir réalité en ouvrant la manifestation vers l’Asie avec une exposition au Musée d’Angoulême sur la BD chinoise et la présence d’Osamu Tezuka rendue possible grâce à la revue Le Cri qui tue créée en 1975 par Atoss Akemoto. Le « dieu du manga » y fait la connaissance de Mœbius, le président du moment. Ensuite, le salon se professionnalise à partir de 1983, étant devenu véritablement une institution en seulement une dizaine d’année. Pourtant, il faut attendre une petite dizaine d’années supplémentaires pour voir une véritable mise en avant du manga : le Japon est le pays invité en 1992, Jirô Taniguchi étant présent à cette occasion. Néanmoins, Yoshihiro Tatsumi avait été invité à la onzième édition en 1984.

Une présence pré-mangaversienne

Il faut attendre encore neuf ans et 2001 pour que le manga retrouve une certaine visibilité avec, à nouveau, le Japon en pays invité et un pavillon dédié organisé avec l’aide de Tonkam (à l’époque librairie et éditeur indépendant) et son charismatique patron, Dominique Véret. Il faut dire que l’arrivée du « phénomène manga » dans les années 1994-95 a marqué le marché francophone de l’édition. Deux expositions, un cosplay et des projections d’animés sont proposés à cette occasion. C’est ainsi que les festivaliers peuvent découvrir dans les Grands salons de l’Hôtel de Ville (là où se trouve maintenant l’espace presse) la richesse de la bande dessinée japonaise à destination d’un public féminin. Surtout, une bulle est dédiée au manga avec une exposition didactique et variée basée sur les récits d’une vingtaine de mangaka. Les auteurs invités sont Tsutomu Nihei, Yû Wataze, Masakazu Katsura et Kia Asamiya. Il est possible de les rencontrer tous les quatre au Forum E. Leclerc situé dans la bulle principale du Champ de Mars, à l’occasion d’une rencontre-débat au Théâtre d’Angoulême et lors d’une séance de dédicaces organisée dans la boutique du festival. Le Théâtre d’Angoulême accueille aussi le samedi un concours de cosplay, cet incontournable des conventions manga. Pour compléter cet imposant programme, Tonkam propose des animations durant les quatre jours de la manifestation : l’atelier Tsuki, se déroulant dans l’espace animation de la bulle New-York. Il est animé par Kara (à l’époque chroniqueur à Animeland et futur auteur de BD) et Erwan Le Verger (responsable de l’espace Mangasie bien des années plus tard). Il est ainsi possible de rencontrer des mangaka, de suivre des cours sur le manga (qu’est-ce que le manga, les différences entre comics, franco-belge et manga, etc.), d’obtenir des dédicaces de jeunes auteur·e·s francophones plus ou moins inspirés par la culture populaire japonaise (dont Patrick Sobral). Enfin, Le Journal de mon père de Jirô Taniguchi reçoit le Prix du jury œcuménique de la bande dessinée. Certes, on ne peut y voir qu’un accessit. Ça n’en fait pas moins le premier manga à être récompensé à Angoulême (de nombreux titres suivront par la suite).

L’édition 2002 étant consacrée à la bande dessinée américaine, il n’y a rien à signaler en ce qui concerne l’Asie. En 2003, Katsuhiro Otomo (le samedi) et Jirô Taniguchi (le dimanche) sont présents à la première édition des Rencontres Internationales du festival, sises dans la salle Buñuel de l’Espace Franquin. C’est l’occasion de faire la connaissance de deux animateurs de qualité qui prendront par la suite une grande importance au sein du festival : Benoît Mouchard (directeur artistique de 2004 à 2013) et Julien Bastide (co-responsable de l’espace manga entre 2007 et 2010). Surtout, Quartier lointain (là encore, signé Taniguchi) reçoit l’Alph-Art du meilleur scénario. La Corée du Sud est l’une des trois grandes « nations » de la bande dessinée asiatique et la voilà à son tour mise en avant en tant que pays invité. À cette occasion, sont organisées une exposition sur le manhwa et des rencontres (la bulle est située place Saint Martial). Des spectacles de rue sont proposés : le dossier de presse nous promet à cette occasion jultagi (des funambules qui dansent sur une corde), samhyeonyukgak (une musique traditionnelle jouée par six instruments accompagnant les danses) et gwangdaenon (un jeu de masques), tout ça dans les jardins de l’Hôtel de Ville. Byun Byung Jun est un des principaux invités coréens. N’oublions pas la bande dessinée vietnamienne qui est présentée aux festivaliers par l’E.S.I. (devenue ÉESI, École européenne supérieure de l’image) par l’intermédiaire de travaux de vingt-trois élèves de l’école des Beaux-Arts d’Hanoï.

En fait, à partir de 2004, le Japon commence à avoir une petite place pérenne au festival d’Angoulême avec la volonté de créer un « espace manga ». Une bulle (plus ou moins) dédiée est installée place des Halles mais c’est un échec : aucun éditeur spécialisé n’est présent et on ne compte que quelques stands de goodies et de produits dérivés japonisants. Cette première tentative n’est pas franchement mémorable, ni sur le plan éditorial donc ni sur le plan des invités japonais (il n’y en a pas). Seule la réception d’un deuxième prix, celui de la série qui est attribué à 20th Century Boys de Naoki Urasawa, vient réellement faire espérer d’une montée en puissance du manga à Angoulême. Il y a toutefois une rencontre sur le thème du manga au Forum E. Leclerc : « Comment digérer le manga ? » Mais à la vue de trois des quatre invités (Jacques Glénat, Guy Delcourt, Mourad Boudjellal), il s’agit plus d’expliquer la vision des éditeurs français que de présenter la variété des mangas. En effet, seul J.-D. Morvan, le quatrième participant, est un fin connaisseur de la BD japonaise. Heureusement, l’arrivée du magazine Le Virus Manga dans le paysage éditorial francophone permet à l’organisation du festival d’avoir à sa disposition une équipe spécialisée et compétente pour préparer l’année 2005, ce qui se concrétisera lors de la trente-deuxième édition .

Dans la prochaine partie, nous évoquerons notre âge d’or du manga à Angoulême, c’est-à-dire la période 2005-2010 marquée par la création du Manga building.

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Le Fauve © Lewis Trondheim / 9ème Art+