3 ans !

Cette semaine, ce blog a fêté son troisième anniversaire. Je l’ai lancé le 23 octobre 2017 pour pouvoir écrire sur différents sujets culturels sans avoir de comptes à rendre au rédacteur en chef, même bienveillant, d’un site web (exemple : du9.org en ce qui concerne la bande dessinée sous toutes ses formes), et en compensation d’un forum de Mangaverse bien déserté à cause du raz de marée des réseaux sociaux (Twitter, Facebook, etc.) qui a balayé le « vieil internet » de la première moitié des années 2000. Ce besoin d’écrire et de communiquer sur ce qui n’est jamais qu’un passe-temps (une passion devrais-je dire) était alors revenu, peut-être plus fort que jamais. Trois années plus tard, ce besoin est toujours présent, malgré quelques désenchantements sur lesquels je reviendrai un peu plus tard.

Pour marquer le coup, je viens de passer le plan du blog de gratuit à premium malgré un coût prohibitif pour le peu de fonctionnalités ajoutées. Ainsi, mes visiteuses et visiteurs n’auront plus à subir de publicités, j’ai enfin la possibilité de modifier le CSS du site (ce n’est pas simple) et j’ai un nom de domaine dédié (ce dont je me fiche un peu). J’ai décidé de garder le thème Circa (gratuit), les 200 (ce qui fait peu en réalité) autres qui me sont désormais accessibles ne me convenant pas. En effet, malgré ses petits défauts, notamment d’accessibilité immédiate aux anciens textes, c’est celui qui me plait le plus pour son esthétique dépouillée, sa simplicité et facilité de lecture. C’est donc à vous, lectrices et lecteurs, de faire l’effort d’aller chercher les articles qui pourraient vous intéresser. Néanmoins, il y a quelques mois, j’ai ajouté une table des matières thématique permettant une meilleure vue d’ensemble et de retrouver plus facilement tel dossier ou telle chronique.

Trois ans, donc ! Avec ce petit recul, il est possible de faire un premier bilan. Tout d’abord, le nombre de visites (et de vues) progresse gentiment d’année en année, ce qui est plutôt encourageant. Certes, cela ne monte pas bien haut mais n’ayant aucune idée de la fréquentation que peut avoir un blog manga « tendance élitiste », je ne sais pas si je dois me désespérer de ne pas trouver une audience importante (toutefois, je prévois de travailler le SEO du blog). De toute façon, je ne cherche pas à monétiser mes propos, je communique peu sur les réseaux sociaux et je ne publie pas régulièrement des billets créant un effet de « rendez-vous ». Je ne cherche pas non plus à rejoindre des communautés de blogueuses et de blogueurs (et de faire des échanges de lien, à supposer que ça se fasse encore), je ne cherche pas à faire ami-ami avec quiconque. Mes rares commentaires sur d’autres blogs consistent surtout à relever des erreurs, ce qui n’est pas le meilleur moyen de se faire apprécier. Bref, j’ai l’impression que mes statistiques de visites ne sont pas bonnes mais je fais avec. N’oublions pas qu’il me reste deux mois pour les améliorer 😃.

Néanmoins, cela n’interdit pas de s’amuser un peu avec ces trois années de statistiques. Si l’année 2017 ne présente que six billets, cela représente une moyenne de trois par mois, rythme devenu impossible à suivre. J’aimerai avoir un rythme bimensuel, mais je n’y arrive pas. Cela a été particulièrement vrai en 2019 avec seulement quinze articles. En 2020, je pense que j’arriverai à en totaliser une vingtaine, mais guère plus. Il faut dire que je passe de plus en plus de temps à leur rédaction, comme le montre la colonne « Mots en moyenne ». En effet, outre m’obliger à écrire (c’est-à-dire pratiquer une activité intellectuelle), un des buts de mes billets WordPress est d’apprendre en effectuant quelques recherches préalables. Cela me permet, par exemple, de mieux comprendre telle bande dessinée chroniquée et d’en proposer quelques clés de lecture. C’est ainsi que mes chroniques BD de 2020 ont cherché à aller plus loin que de donner simplement des impressions de lecture. Bien entendu, tous mes textes regroupés dans la catégorie « Dossiers » relèvent de cette même démarche : apprendre. C’est aussi pour cela que j’accepte des thèmes imposés pour mes conférences à Angoulême ou à Cherisy Manga. Je n’y connais pas grand chose ? Pas de soucis, il suffit d’apprendre ! J’applique ici l’adage de Mangaverse : « la curiosité n’est pas un défaut ». Le petit inconvénient d’une telle démarche : cela prend un temps de folie. Pour ma dernière conférence, j’estime que j’ai passé au moins trois jours pleins à réfléchir, faire des recherches, rédiger, rechercher des illustrations et réaliser un visuel d’une quinzaine de diapos.

Cela représente donc beaucoup de travail pour un retour quasi inexistant. En effet, comme le montre le tableau des articles, mes billets reçoivent très peu de mentions « J’aime » et à peine plus de commentaires (et encore, je réponds systématiquement, ce qui gonfle les stats). Avant de me pencher sérieusement sur le sujet, je pensais que la chute que l’on peut observer en 2019 était en grande partie imputable à la défection de a-yin et de Shermane étant donné qu’elles avaient décidé de prendre « du recul » avec les blogs et que je perdais ainsi deux contributrices importantes en matière de « J’aime » et de commentaires. En fait, non. Je pense maintenant que je suis le seul responsable de cette chute en 2019 en ayant fait trop de dossiers et pas assez de textes plus fédérateurs comme des chroniques ou des bilans (mais bon, Shermane n’est pas innocente quand même… 😁 ). Heureusement, alamenthe est venue compenser cette défection. Quoi qu’il en soit, ce défaut de réaction et d’échange est ce qui me manque le plus comparé aux bons vieux forums phpBB comme celui de Mangaverse.

Il ne me reste plus qu’à faire mieux durant les douze prochains mois. Pour cela, il va falloir que mon billet sur Dorohedoro continue à faire venir beaucoup de monde grâce à Google. En 2020, ce texte représente 502 vues au 24 octobre (60 en 2019), grâce à l’animé diffusé par Netflix. Combien de ces personnes ont pris la peine de lire mes propos sur le dernier tome de la version française au format « papier », je me le demande… Ensuite, vient Game avec 131 vues (231 en 2019, 271 en 2018). Mon coup de gueule envers la communication d’Akata continue à avoir son petit succès, preuve que la série doit bien se vendre. La troisième place est occupée par mon dossier sur le manfra, ce qui illustre bien la montée en puissance de la bande dessinée francophone d’inspiration manga (119 vues en 2020, 95 en 2019). Mes autres articles tournent à un peu plus de 70 vues (entre 60 et 70 en 2019). En fait, tous ont peut-être plus de lecture que je ne le pense car la page d’accueil permet de lire l’intégralité des billets grâce à un scrolling infini et c’est elle qui obtient les meilleurs scores : 678 vues en 2020 (il devrait y en avoir environ 900 à la fin de l’année), 722 en 2019 et 589 en 2018.

Terminons sur les référents, c’est-à-dire, d’où viennent les visiteuses et les visiteurs. La moitié des vues (47%) provient des moteurs de recherche, de Google pour la quasi-totalité. L’autre moitié regroupe Facebook (j’y annonce systématiquement mes billets) pour 17%, les forums de Mangaverse pour 16% et de bulledair.com pour 7% (je poste dans les sujets dédiés lorsque c’est en rapport avec la bande dessinée), Twitter pour 5% (là, c’est surtout grâce à a-yin). Viennent ensuite le lecteur WordPress pour 1,7% (mes quelques abonnés, j’imagine) et le forum de bdgest.com pour 1,6%. Le reste compte pour moins de 1%. Cependant, je ne suis pas peu fier des deux vues venues de Wikipedia et de celle venue du blog de Marc Lizano.

Concernant l’origine géographique, la France apporte 76% des vues, très loin devant la Belgique (4,9%), la Suisse (3,3%), le Japon (3%), la Réunion (2,9%), les États-Unis (2,6%) et le Canada (1,2%). Ensuite, à moins de 1%, viennent l’Espagne, la Côte d’Ivoire, le Portugal, Hong-Kong, les Pays-Bas, le Royaume-Unis, la Chine, le Maroc, l’Italie, l’Allemagne et l’Algérie. Une grosse cinquantaine de localisations suivent avec un pourcentage qui va de 0,2% à 0,01%.

Toutes ces considérations ne font que renforcer ma détermination à continuer à proposer des billets variés : outre la suite de l’histoire de la BD asiatique à Angoulême, j’en ai deux en préparation sur la musique (enfin, ce que certains appellent du « bruit de machine à laver »), un sur les revues vidéoludiques des années 1980-2000 (séquence souvenirs), plusieurs chroniques (BD, manga, romans de SF, etc.), et bien d’autres choses encore. Sans parler des inévitables bilans de fin d’année (celui de 2020 portera sur mes lectures de bandes dessinées de tous pays).

Le manga, un phénomène de mode ? (partie 2/2)

Voici donc la seconde partie de ma conférence donnée à l’occasion de la deuxième édition de Cherisy Manga. Elle se focalise sur les relations entre le monde du manga et l’univers de la mode.

Le manga et la mode, le phénomène du cosplay

Avant de nous intéresser à la mode (vestimentaire) dans le manga (et au manga dans la mode), intéressons-nous un peu au cosplay. Le succès mondial rencontré par cette activité a sans nul doute aidé à la diffusion de la culture manga dans le monde de la haute couture, le lien étant le vêtement et sa réalisation sur mesure. Le terme est un mot-valise combinant les termes anglais « costume » et « play », faisant ainsi référence au fait de jouer un personnage issu d’un anime, d’un manga, d’un jeu vidéo ou d’un film / série tout en portant le costume correspondant. C’est un loisir apparu aux États-Unis dans les conventions de science-fiction à la fin des années 1930. Il a commencé à être notable au Japon durant la deuxième moitié des années 1970, après la création du Comiket. Le terme a été inventé par un journaliste japonais en 1984 dans un article relatant sa visite de la 42e WorldCon à Los Angeles. Le phénomène a continué à se développer au Japon durant les années 1980 et surtout 1990 puis il s’est répandu dans le monde occidental grâce au succès rencontré par les anime et les mangas avec Naruto et Sailor Moon en chefs de file, sans oublier les jeux vidéo japonais tels que Final Fantasy et Street Fighter. Au Japon, de nombreuses manifestations de cosplay sont organisées à Ikebukuro, un des quartiers de Tokyo réputé pour ses magasins dédiés à l’univers des animés, du jeu vidéo et du manga.

En France, c’est à la Japan Expo, fameuse convention dédiée aux cultures populaires, notamment venues du Japon, que vous croiserez le plus de cosplayers et cosplayeuses. Existant depuis plus de vingt ans, la manifestation a su capitaliser sur l’engouement occidental pour la culture manga et accompagner le développement du cosplay en Europe. C’est ainsi qu’on peut y trouver plusieurs zones proposant des défilés libres ou des spectacles, sans oublier des concours. Un village dédié regroupe des stands d’associations, d’exposants et des ateliers, ce qui permet d’obtenir des informations ou d’acheter costumes et accessoires. Ainsi, une communauté peut se retrouver et échanger autour de sa passion. Si le cosplay est avant tout un loisir qui permet non pas de se déguiser mais d’incarner un personnage, il s’agit aussi de s’habiller, de porter des vêtements, et même de les réaliser. Il est important de fabriquer soi-même le costume que l’on portera (pour concourir, il faut en réaliser soi-même au moins 80%). Il y a là un pont incontestable vers la mode vestimentaire.

Un manga sur le cosplay

En français, il est possible de lire une série dédiée au monde du cosplay. Il s’agit de Sexy Cosplay Doll qui parait chez Kana depuis 2019. Il s’agit d’un titre qui s’adresse à un public adolescent, plutôt masculin même s’il est réalisé par une femme qui s’est spécialisée dans les mangas un peu sexy. Cela ne l’empêche pas de proposer une histoire avec du contenu, notamment en expliquant de façon détaillée le monde du cosplay. Son récit met en scène Wakana Gojo, un lycéen plutôt solitaire. Il faut dire que sa passion pour la confection des vêtements pour les poupées traditionnelles japonaises n’est pas banale. Il y a aussi Marine Kitagawa, une des filles les plus populaires de l’établissement scolaire. Extrêmement mignonne, soignée, extravertie, amicale et pleine d’énergie, elle n’a aucune difficulté à établir des relations amicales avec ses congénères. Elle arrive même à adresser la parole à un loser comme Wakana. Pourtant, elle cache un secret : elle est fan d’anime mais aussi de jeux vidéo, notamment de dating games érotiques, passion peu banale pour une jeune fille. Surtout, elle rêve de pouvoir faire du cosplay. Problème : Marine est incapable de confectionner le moindre vêtement. Qu’à cela ne tienne, Wakana est là ! En fait, ils étaient destinés à se rencontrer malgré leurs différences…

Au fil des tomes, la mangaka explique ce qu’est le cosplay, comment on réalise des costumes, ce qui motive les jeunes filles (et quelques garçons) à se consacrer à un loisir qui demande beaucoup d’investissement personnel. En effet, celui-ci se fait à la fois en temps, en compétence et en argent. Il y a tout d’abord un aspect communautaire qui permet d’échanger autour d’une passion. Il s’agit aussi de partager d’une passion, que celle-ci se fasse virtuellement via le partage de photos, ou réellement lors des nombreuses manifestations organisées ici ou là. Si cela commence par le biais des réseaux sociaux, un besoin de se retrouver entre pairs se fait rapidement sentir. Le cosplay inclut ainsi de rejoindre une communauté permettant de vivre des expériences sortant de l’ordinaire. De ce fait, de nombreuses conventions, comme à Cherisy Manga, propose des activités de cosplay, à commencer par un défilé. C’est une activité qui permet aussi de s’affranchir temporairement de l’obligation à répondre à une certaine image. Cela est encore plus vrai au Japon où cette obligation d’apparence est omniprésente à l’école comme au travail : l’habit définit la fonction et correspond à un positionnement social. Le cosplay fait fi de ces conventions.

Le manga et la mode, l’appropriation par les couturiers

Le succès au Japon et dans le reste du monde du manga et de sa culture, dont le cosplay, a fini par attirer l’attention des créateurs de mode. C’est ainsi que depuis le début des années 2010, des créations rendent hommage à la culture manga ou sont conçues sous influence. Cela a commencé par des marques japonaises de streetwear comme ALOYE et BAPE qui ont proposé des sweats et des teeshirts issus de mangas tels que One Piece ou Dragon Ball. ALOYE, en son temps, avait rendu hommage au manga Doraemon. Depuis quelques années, Uniqlo n’est pas en reste avec ses teeshirts en séries limités basé sur les personnages de tel ou telle mangaka comme Tayou Matsumoto ou Ai Yazawa. Notons aussi en 2017 la création d’une collection Akira (de Katsuhiro Otomo) par la marque américaine Supreme. Néanmoins, il s’agit là de simplement imprimer des illustrations (commandées spécialement ou non), pas d’une réelle collaboration, d’une création commune.

Cependant, le streetwear n’est pas le seul domaine de la mode à s’intéresser à l’univers du manga. En 2007, Prada avait conçu des vêtements pour le film d’animation Appleseed Ex Machina. Cette connexion de l’univers du manga avec la mode est devenue encore plus manifeste lorsqu’en 2015, dans un sens inverse, Louis Vuitton, sous l’influence de son directeur des collections Femme, a choisi Lightning du jeu vidéo Final Fantasy XIII pour présenter la collection de sac à main SERIES 4.

Surtout, en 2011 Gucci demande à Hirohiko Araki, l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure de participer à la création d’une collection. Il faut dire que ce dernier s’inspire depuis toujours de la Haute Couture pour vêtir ses personnages et qu’il apporte toujours un grand soin et une imagination certaine pour dessiner les vêtements. Il y a là une véritable collaboration entre une maque de haute couture et un mangaka. En 2015, le couturier Julien David propose une série de manteaux incorporant des images de Goldorak. D’autres acteurs du monde de la mode suivent, comme la maison italienne MSGN qui propose en 2017 des vestes à l’effigie d’Olive et Tom.

Le manga et la mode

La mode (ou le mannequinat) est au centre du récit de quelques mangas disponibles en français. Citons par exemple Gokinjo, une vie de quartier d’Ai Yazawa, Complex de Kumiko Kikuchi et Fashion Doll de Mea Sakisaka, trois shôjo manga aux qualités diverses, sans oublier Les talons aiguilles rouges de Chise Ogawa (un yaoi). À ces quatre titres, ajoutons-en trois qui sortent du lot : Paradise Kiss d’Ai Yazawa, Princess Jellyfish d’Akiko Igashimura et Shine de Kotoba Inoya.

Paradise Kiss

Yukari Hayasaka est une lycéenne un peu asociale quoique très jolie qui passe son temps à étudier pour préparer les concours d’entrée à l’université. Suite à une rencontre bouleversante à plus d’un titre (elle s’évanouit sous le choc), elle se retrouve au Paradise Kiss, un ancien bar devenu l’Atelier qui sert d’atelier de couture à une bande d’étudiants d’une école de mode en train de préparer leur création de fin d’étude (une robe). Elle fait ainsi la connaissance d’Isabella, le travesti, Arashi, le garçon, et Miwako, la copine de ce dernier, qui voient en Yukari le mannequin idéal. C’est alors le début d’une aventure exaltante et la découverte de l’amour grâce à George, le créateur de la robe.

Paradise Kiss est un manga disponible en une grosse intégrale chez Kana et qui commence à devenir assez ancien (en VO, il date du début des années 2000). Il a la particularité d’avoir été prépublié dans un magazine de mode (Zipper) et non pas un mangashi (une des innombrables revues manga japonaises). De ce fait, on ne peut pas lui appliquer les classifications habituelles : ce n’est ni du shôjo manga ni du josei, encore moins du seinen. Notons que la série Gokinjo, une vie de quartier se déroule dans le même univers (l’école de mode Yazawa) et a été publiée quelques années auparavant. Ai Yazawa est connue en francophonie pour sa série Nana (toujours en en pause) qui a permis l’émergence du shôjo manga (dans sa version livre) dans nos contrées en étant un des premiers grands succès commerciaux du genre. Cette autrice, fan de mode, propose un dessin personnel réussi (moins à ses débuts) que l’on reconnait immédiatement. Elle apporte un grand soin aux costumes de ses personnages, exprimant ainsi son intérêt pour les vêtements.

Princess Jellyfish

Tsukimi Kurashita est une otaku très timide qui rêve de devenir dessinatrice. Elle s’est installée dans une pension interdite aux garçons, ce qui l’arrange bien car ceux-ci ne l’intéressent pas. La réciproque risque d’être vraie tant elle ne sait pas s’habiller, ne se maquille jamais et ne s’intéresse qu’aux méduses. Les autres pensionnaires sont toutes des otaku plus déjantées les unes que les autres et toutes ont trouvé un havre de paix avec la résidence Amamizu. C’est alors que débarque Kuranosuke, une jolie fille très apprêtée et passionnée par la mode. Or, Tsukumi va s’apercevoir que Kuranosuke est en réalité un garçon travesti issu d’une riche et influente famille de politiciens. C’est alors que Tsukumi va découvrir le fascinant monde de la création et l’amour.

Prépubliée dans un magazine de josei manga entre 2008 et 2017, Princess Jellyfish totalise dix-sept tomes publiés en français entre 2011 et 2019 par Akata-Delcourt (malheureusement, le titre devient difficile à trouver intégralement), La série a permis à son autrice, Akiko Igashimura, d’exprimer ton amour pour la mode et la couture. En effet, avant de devenir mangaka, elle s’était prise de passion pour la confection de vêtements. Il en résulte une série qui montre bien toute la difficulté de créer des robes et surtout de les réaliser, la couture demandant de maîtriser de nombreuses connaissances, encore plus si on veut exposer ses créations. Avec un humour très efficace et une galerie de personnages hauts en couleurs l’autrice nous propose une excellente série de bout en bout (à l’exception d’un petit passage à vide).

Shine

Nous suivons le parcours de deux lycéens, Ikuto Tsumura, un garçon qui rêve de devenir styliste, et Chiyuki Fujito qui veut devenir mannequin de haute couture et de défiler à Paris malgré sa petite taille. Cette dernière, étant la fille du dirigeant de l’agence de mannequinat Mille Neige, subit son entourage depuis qu’elle a cessé de grandir : en effet, tout le monde l’incite à abandonner son rêve malgré sa prestance. Ikuto, lui, pense que sa situation familiale et sa pauvreté ne lui permettront jamais de faire des études de mode. Pourtant, en refusant l’évidence, les deux adolescents vont réussir à surmonter les obstacles les uns après les autres grâce à leur talent, leur courage et leur persévérance.

Le manga est toujours en cours au Japon et compte quinze tomes (pour l’instant). Il a débuté en 2017 dans Weekly Shōnen Magazine. Contrairement à ce qu’affirme l’éditeur français, nobi-nobi !, c’est un titre qui s’adresse aux garçons, ce n’est en aucun cas un shôjo manga. Mais pour certains esprits peu éclairés, la mode, c’est un truc de filles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, le traitement narratif et graphique, la construction de l’histoire et la mise en avant des valeurs de persévérance permettant de passer les différents obstacles qui se dressent sur le chemin vers la réalisation de ses rêves (ou de sa destinée) sont typiques du shônen manga. Cela n’empêche pas d’apprécier une série qui n’est pas sans qualité, une fois que l’on fait l’impasse sur certaines situations et que l’on admet le talent quasiment inné dont font preuve les deux protagonistes.

Le manga, un phénomène de mode ? (partie 1/2)

J’ai eu l’honneur d’animer une conférence sur le manga à l’occasion de la deuxième édition de Cherisy Manga (17-18 octobre 2020). Voici le texte de cette intervention, divisé en deux parties. La première traite du manga en tant que phénomène commercial et la seconde aborde les différents liens entre la culture manga et le monde de la mode vestimentaire.

Le manga est-il un phénomène de mode ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord s’entendre sur ce qu’est le manga et sur les différents sens du terme « mode ». Nous sommes ici réunis dans le cadre d’un festival du livre ; nous allons surtout évoquer des ouvrages imprimés dans nos exemples. Néanmoins, nous nous devons d’englober dans le terme « manga » les différentes facettes de la bande dessinée japonaise, c’est-à-dire les livres, mais aussi la japanimation (les anime), le cosplay, les jeux vidéo, les produits dérivés, etc. Il s’agit ici de parler de « culture » manga, de son univers tel que nous le connaissons en francophonie.

Concernant le terme « mode », il a principalement deux sens dans le langage courant : D’après le Trésor de la Langue Française, son sens premier en tant que nom féminin substantif, s’applique à la manière d’être, de penser, de se comporter et ce, dans la durée. Par exemple, Auguste Renoir a saisi un « art de vivre », un loisir de la bourgeoisie de la région parisienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec le phénomène des canotiers (des hommes qui canotent sur la Seine le dimanche) et qui retrouvent ensuite jeunes femmes et amis sur les berges, le temps d’un déjeuner ou d’un apéritif. Cependant, son deuxième sens est presque inverse car il s’applique à des comportements temporaires : il s’agit alors d’une manière passagère de « penser, de vivre, érigée en norme sociale » dans un milieu précis. Il s’agit donc de se comporter d’une certaine manière afin de se conformer « à la mode » du moment qui reçoit la faveur du public. Dans le domaine qui nous intéresse, nous pouvons dire que telle série manga (My Hero Academia) ou tel anime (Demon Slayer) est actuellement à la mode chez les collégiens. Dans le domaine de l’habillement, la mode est un ensemble vestimentaire représentant un « modèle esthétique reçu par la société [ou une communauté] à laquelle on appartient ». Par exemple, la mode Lolita est une façon de s’habiller d’origine japonaise. Il s’agit d’une mode de rue, c’est-à-dire qui n’est pas issue des studios de création et des marques de haute couture.

Le manga n’est pas un phénomène de mode mais…

En Occident, le manga n’est pas un phénomène de mode, c’est-à-dire un intérêt passager pour une esthétique graphique, une narration particulière et des thèmes issus de la bande dessinée japonaise. Si certaines personnes ont pu le penser (parfois l’espérer) au milieu des années 1990 lorsque le marché des bande dessinées japonaises a connu une première crise commerciale débouchant sur la disparition d’une partie des éditeurs et une remise en cause des formats de la première vague (Kraken, Samouraï, Dark Horse France, les grands formats cartonnés comme ceux de la collection Kaméha chez Glénat), elles ont été déçues. De plus, cette première crise, de très courte durée, a libéré un espace qui a été rapidement comblé par J’ai Lu et Kana. Ensuite, entre 2011 et 2014, la croissance du marché du manga s’est inversée de façon spectaculaire, laissant craindre un scénario catastrophe à l’américaine. Néanmoins, le rebond de 2015 a été suivi d’une progression toute aussi spectaculaire de 10% tous les ans avec l’arrivée assez inattendue de plusieurs best-sellers comme Assassination Classroom ou One-Punch Man. Il en est de même pour les dessins animés. Les émissions du type Club Dorothée sur TF1 ou Youpi, l’école est finie ! sur La Cinq ont disparu au profit des chaines payantes diffusées par satellite (AB Cartoons devenu Mangas, Game One) puis sur les box Internet (J-One est la dernière chaine thématique en date). Il ne faut pas oublier les plateformes de VOD comme Crunchyroll et autre Wakanim qui ont permis aux animés d’être encore plus diffusés ces dernières années. Incontestablement, nous pouvons dire que le manga n’est pas un phénomène de mode. Par contre, le manga fait régulièrement l’objet de séries à la mode. Parfois, ce phénomène de mode trouve naissance dans la diffusion d’une version en anime sur un de ces canaux spécialisés.

Les séries à la mode : l’exemple Naruto

Même s’il commence à dater, le manga Naruto est tout à fait représentatif du phénomène. Il a été publié en francophonie entre mars 2002 et novembre 2016, pour un total de 72 tomes. Il faut généralement une à deux années pour qu’un titre s’installe. En 2002 et 2003, quatre tomes de Naruto sont sortis annuellement. Ensuite, un effet de mode permet un décollage vertigineux des ventes. Ce phénomène se développe généralement dans les collèges, et il est soit provoqué, soit souvenu par la diffusion à la télévision d’une version animée. Ce n’est pas réellement le cas ici. Le manga devient alors un phénomène commercial, la courbe du recrutement s’envole. Entre 2004 et 2010, six tomes sortent chaque année (sept en 2007), ce qui amplifie les ventes à la nouveauté, mais aussi celles du fonds, les nouveaux lecteurs ayant plus de tomes à rattraper. C’est en janvier 2006 que le premier épisode de la version animée commence sa diffusion en France sur Game One. Une chaine de la TNT (NT1, devenue TFX) commence à la diffuser gratuitement à la rentrée 2007. Pourtant, c’est après cette même année que la courbe s’inverse, preuve que l’anime n’a pas apporté de nombreux lecteurs. Le pic est atteint car la série n’arrive plus à recruter suffisamment de nouveaux lecteurs pour compenser l’érosion habituelle des ventes (un phénomène de pertes de lecteurs qui s’amplifie généralement à chaque sortie d’un nouveau volume) et que les ventes à la nouveauté stagnent : une sorte de plateau se dessine suite à cette stabilisation des ventes. De plus en plus, les ventes du fond baissent car le recrutement s’essouffle et les lecteurs actifs achèvent de rattraper le rythme de publication. L’espacement des sorties, à trois tomes par an une fois que la parution japonaise est rattrapée, entraine mécaniquement une baisse importante des ventes. Enfin, une fois terminée, la série peut disparaitre plus ou moins rapidement dans les limbes en fonction des nouvelles éditions qui peuvent être proposées quelques années plus tard. Naruto fait preuve d’une belle résistance, étant toujours disponible dans de nombreux points de vente et librairies. Néanmoins, l’effet de mode est passé.

La mode du moment

La dernière série à la mode en date est Demon Slayer. Panini Manga a commencé l’édition française du titre en aout 2017. Cette sortie s’est faite dans l’indifférence générale, l’éditeur ne l’ayant pas réellement accompagnée. Elle s’est retrouvée noyée dans le flot de la rentrée. De plus, la mauvaise réputation de Panini Manga chez les fans n’a pas aidé la série à trouver son public. Résultat, après trois tomes, Demon Slayer se retrouve à l’abandon avec un seul tome sorti en 2018, en janvier qui plus est, les ventes étant très mauvaises. Notons que la première tentative de version US par Viz connait aussi un échec, les lecteurs américains boudant la prépublication des trois premiers chapitres. Le succès a donc tardé à venir. Heureusement pour Panini, une adaptation en dessin animé est diffusée au Japon à partir du mois d’avril 2019. Celle-ci connait un grand succès, ce qui permet sa distribution en francophonie en simulcast sur Wakanim. Ici aussi, la version animée rencontre le succès, succès qui est amplifié grâce à une campagne d’avis favorables sur les réseaux sociaux, créant ainsi un phénomène de mode autour de Demon Slayer. En effet, Panini manga a décidé de relancer le manga en changeant son titre (ou plutôt en rétablissant le titre international, c’est-à-dire « Demon Slayer »), en adaptant la traduction afin de la faire coïncider à celle de l’anime et en communiquant sur cette nouvelle édition, notamment via des influenceurs. Résultat, les ventes sont au rendez-vous et l’éditeur, par chance, trouve enfin la locomotive dont il avait désespérément besoin pour tout simplement continuer à exister.

Demon Slayer narre en 23 volumes (publiés au Japon entre 2016 et 2020) les aventures de Tanjiro, dont la famille a été décimée à l’exception de sa petite sœur Nezuko. Malheureusement, celle-ci a été contaminée par un démon (une sorte de mélange entre les oni japonais et les vampires occidentaux). Pour la sauver, Tanjiro va devoir retrouver le responsable de ce massacre, Muzan, un démon très ancien qui a le pouvoir de transformer les humains en ses pareils. Pour cela, il va devoir devenir un « pourfendeur de démon » de plus en plus puissant. Il va y arriver grâce à sa rencontre avec une ligue informelle de pourfendeurs, un entrainement soutenu et de nombreuses missions effectuées avec plus ou moins de succès.

Basé sur de telles prémisses, Demon Slayer ne montre aucune originalité et ne semble pas se distinguer des innombrables shônen manga du Weekly Shonen Jump dont la série fait partie (au même titre que Dragon Ball, One Piece, Naruto, etc.) Cependant, derrière ce classicisme, il y a quelques touches d’originalités qui expliquent le succès rencontré. Tout d’abord, le récit est plutôt sombre, touchant à de nombreux moments, notamment lors des analepses présentant le passé des démons. En effet, Tanjiro ne peut pas se permettre le luxe d’essayer d’épargner ses ennemis, il doit se montrer impitoyable malgré ses idéaux et sa sensibilité. La narration est bien rythmée et le succès de la série ne débouche pas sur du délayage à outrance, phénomène souvent rencontré dans les bandes dessinées japonaises. L’entrainement est vite expédié, les combats sont brefs et lisibles, il n’y a pas de surenchère nekketsu. Il faut ajouter à cela un dessin parfois un peu brut, s’éloignant du graphisme léché et stylisé rencontré depuis quelques années. Néanmoins, c’est son adaptation réussie en anime qui est clairement le moteur du succès de la série. Celle-ci, par un format plus condensé et en préservant le côté sombre de l’histoire originale, ce qui est peu fréquent pour un dessin animé destiné à un public jeune, a réussi à sublimer Demon Slayer.

La seconde partie se consacre aux relations entre la mode (vestimentaire) et l’univers du manga.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (2A/4)

Après avoir essayé de retracer la présence du manga (et de la bande dessinée asiatique) entre 2001 et 2004, attaquons-nous à ce que certaines et certains d’entre nous considèrent comme étant l’âge d’or du manga à Angoulême. Bien entendu, cette notion d’âge d’or correspond encore et toujours à des souvenirs personnels. Par conséquent, l’appréciation l’est aussi, toute personnelle. Cependant, un certain nombre d’éléments factuels permettent d’être affirmatif : la période 2005-2010 a hissé le manga à Angoulême à un niveau jamais atteint auparavant, et il a fallu attendre les années « Beaujean », c’est-à-dire 2018-2020, pour retrouver une telle excellence. C’est à partir de 2006 qu’une équipe « Mangaverse » est présente « officiellement » grâce à l’obtention de badges Presse, ce qui permet une plus grande facilité de déplacement grâce aux entrées réservées et l’accès à des ressources documentaires.

En 2005, un espace manga / manhwa est créé au sein de la bulle Sud de l’espace Champ de Mars. On y trouve « l’immense » stand Tokebi & Co et sa légion d’auteur·e·s coréen·ne·s, ainsi que les éditeurs Pika, Kana et Akata (officiant pour Delcourt à l’époque). En face du stand du jeune magazine Virus Manga se trouve un espace de rencontre animé par Sébastien Langevin, co-rédacteur en chef de ladite revue. Les invité·e·s venus·e du Japon y défilent durant les quatre jours : Si Hiroyuki Takei (Shaman King, chez Kana) en est la tête d’affiche, Junko Mizuno (éditée par IMHO), Kan Takahama (éditée par Sakka) et Naïto Yamada (éditée par Carabas) permettent de montrer la diversité du manga au féminin qui ne se limite pas qu’au shôjo. Yoshihiro Tatsumi est aussi présent au festival cette année pour parler du gekiga dont il est le représentant le plus éminent. De plus, il est possible de trouver du manga autre part : Glénat et Casterman ont leur corner dédié, IMHO est présent sur le stand du Comptoir des indépendants, Carabas sur celui de Semic, etc. Dans la bulle New-York, il est possible d’aller faire des achats sur le stand d’Asian Alternative. En ce qui concerne le palmarès du festival, le tome 2 du Sommet des dieux de Jirô Taniguchi et Yumemakura Baku (Kana) remporte le prix du dessin et un prix hommage est rendu à Yoshihiro Tatsumi pour l’ensemble de sa carrière. Le manga est là, et bien là !

En ce qui concerne les rencontres et animations, le programme est chargé : Le jeudi, l’espace propose une projection vidéo de cosplay (à défaut d’en proposer un vrai), une conférence sur le manga pour ado (shônen et shôjo) présentée par Pierre Valls, à l’époque directeur de collection chez Pika, et une autre sur les bad boys du manga par Jean-Marie Buissou (enseignant à Science-Po et spécialiste du Japon). Le vendredi débute par une rencontre avec Vanyda parlant de la bande dessinée hybride dont elle est une des plus talentueuses représentantes. Ensuite vient une présentation du manhwa par la délégation coréenne. Le point d’orgue de la journée est la rencontre avec Yoshihiro Tatsumi venu parler du « gekiga, le manga d’après-guerre ». Le samedi est assez chargé avec une rencontre croisée entre Junko Mizuno et Johann Sfar. Vient ensuite une table ronde consacrée à Osamu Tezuka avec Patrick Gaumer (journaliste BD), Dominique Véret (directeur de collection chez Akata) et Rodolphe Massé (adaptateur chez Asuka) suivie d’une autre sur le manga alternatif avec Junko Mizuno, Benoit Maurer (IMHO) et Loïc Néhou (ego comme x). La cerise sur le gâteau : une rencontre avec Hiroyuki Takei (qui a été fait citoyen d’honneur de la ville d’Angoulême) suivie d’une séance de dédicaces. Dimanche, il est possible d’assister à la projection du documentaire « Un monde manga » (déjà diffusé en avant-première le jeudi et le samedi dans la petite salle Odéon du Théâtre d’Angoulême) en présence d’un des deux réalisateurs, Jérôme Schmidt (un des fondateurs des Éditions Inculte). Nous avons droit ensuite à une table ronde sur « la bande dessinée par et pour les femmes » avec Florence Cestac entourée de Junko Mizuno, Kan Takahama, Naïto Yamada et animée par Nathalie Bougon. Enfin, un premier bilan français sur le manhwa est dressé par trois représentants de la délégation coréenne et Christophe Lemaire (directeur éditorial de SeeBD). N’oublions pas les Rencontres internationales à l’Espace Franquin de Yoshihiro Tatsumi, animée par Martin-Pierre Baudry (journaliste BD à France Culture), le samedi et de Junko Mizuno le dimanche, avec (à nouveau) Martin-Pierre Baudry et Olivier Jalabert (libraire à Album Comics à l’époque), Pour être complet, ajoutons une table ronde consacrée au droit à l’image se déroulant le vendredi au Marché international des droits et de l’image animée par Stéphane Ferrand, un des deux rédacteurs en chef du Virus Manga, avec (d’après le programme) Pierre Valls, Yuya Kato, Okamoto Kenji et Renaud Morini.

L’édition 2006 est compliquée par la disparition du Champs de Mars où un énorme trou béant empêche de poser les deux grandes bulles principales. L’espace manga est placé tout au bout de la place New-York et si les éditeurs sont nombreux à y avoir un (plus ou moins) petit stand (Glénat, Kana, Ki-oon, Kurokawa, Pika, Soleil Manga, Tonkam, Panini Manga, Paquet, Ponen Mont (un éditeur espagnol), Taifu, Xiao Pan), il n’y a pas d’endroit dédié aux animations. SeeBD (Tokebi, Saphira, etc.) a sa propre bulle rue Hergé que l’éditeur partage avec la délégation coréenne. Une grande exposition consacrée à l’œuvre de Kotobuki Shiriagari (Jacaranda, Kankô), invité d’honneur du festival, est présentée à l’Hôtel Saint-Simon. Un Pavillon Chine est installé place Saint-Martial afin de présenter la bande dessinée chinoise des années 1950 à 2000. Un cosplay en rapport avec le manga (avec très peu de participant·e·s alors que la salle est comble) est proposé le samedi au théâtre d’Angoulême. Remarquons enfin que la bande dessinée asiatique est absente du palmarès de l’édition 2006.

Six rencontres / tables rondes manga sont délocalisées en salle Iribe à l’Espace Franquin. Il faut dire que le Virus Manga a disparu courant 2005 et ne peut plus prendre en charge la bande dessinée asiatique. Qu’à cela ne tienne, le retour d’une partie de l’équipe sera remarquable en 2007. C’est ainsi que nous pouvons suivre le jeudi « Le marché du manga aujourd’hui » avec Dominique Véret, Grégoire Hellot (Kurokawa) et Paul Gravett (éminent spécialiste anglais de la bande dessinée internationale) puis « Traduire un manga » avec à nouveau Dominique Véret et Grégoire Hellot, rejoints par Xavière Daumarie (traductrice / adaptatrice pour Panini Manga) et Frédéric Guyader (adaptateur pour Tonkam). Le vendredi propose une présentation de « La BD coréenne » puis une rencontre avec Kotobuki Shiriagari qui participe à la table ronde « Regards sur le manga indépendant » avec Shizuka Nakano (Piqueur d’étoiles, IMHO) et Noriko Tetsuka (éditrice de la revue AX). Enfin, le dimanche permet de suivre une rencontre « manga » (très mal animée, une fois de plus) avec des « auteurs de bandes dessinées hybrides » (Moonkey et Vanyda en l’occurrence, les autres intervenant·e·s n’étant pas venu·e·s) puis une rencontre (ou une table ronde) consacrée au « Le jeu dans les mangas et le succès du go en France ». Pour cette dernière, il faut avouer qu’au même moment, la délégation mangaversienne est sur la route du retour et que nous n’avons aucune idée de qui est là et de ce qui s’y dit. N’oublions pas deux conférences relevant de la bande dessinée asiatique, organisées par les Littératures Pirates dans la petite salle Méliès de l’Espace Franquin. La première a un titre faussement provocateur (ce qui est évident quand on connait les invités) : « Mangalisation – Le nouveau péril jaune » avec Frédéric Boilet (Sakka), Emmanuelle Lavoix (Lézard Noir), Benoît Maurer (IMHO) et Jean-Louis Gauthey (Cornélius). Terminons sur la deuxième : « Traduire ou Trahir, lire des bandes dessinées en VO » avec Noriko Tetsuka, Shizuka Nakano, Satoko Fujimoto (traductrice manga et interprète), Tanitoc (auteur et critique de BD), Kim Dae Jong (Sai Comics) et Choi Juhyun (auteure, traductrice pour Sai Comics et pour des éditeurs francophones).

En 2007, le Champ de Mars ne permet toujours pas de réinstaller les bulles principales (le centre commercial n’est pas achevé). Pour éviter de manquer de surface et de proposer des stands de taille réduite comme l’année précédente, l’organisation a décidé d’installer la plupart des espaces dans une Bulle géante (éditeurs, BD alternative, para-BD, marché international des droits, les accueils pro et presse) à Montauzier, un quartier d’Angoulême bordant la Charente où des installations sportives (dont une piscine fermée) bénéficient d’une surface d’un hectare et demi. Cependant, il y a un problème, et un gros : le lieu est très excentré, bien au-delà du CNBDI, ce qui fait grincer des dents les restaurateurs et autres tenanciers de bar situés sur le plateau. Tout le festival est délocalisé à Montauzier. Tout ? Non ! Car une Bulle résiste au déplacement. Et elle contient des espaces : jeunesse, jeunes talents et manga. C’est l’Espace Découvertes ! Une nouvelle organisation de l’Espace manga, sous la direction conjointe de Julien Bastide et Nathalie Bougon, animé par Stéphane Langevin (futur rédacteur en chef de Canal BD Manga Mag) pour la partie conférence / débat et par Yvan West Laurence (Animeland) pour la partie projection, pérennise ainsi la présence de la bande dessinée asiatique. Elle préfigure le Manga Building avec ses trois espaces dédiés, un aux projections d’animés (Naruto, Bleach, Nana, Beck, Monster, Rumiko Takahashi Anthology, etc.), un aux expositions et le dernier aux conférences et débats. Ainsi, les animations et les stands des éditeurs mangas / manhwa / manhua se retrouvent séparés. Ces derniers sont d’ailleurs moins nombreux que l’année précédente : Kana, Kami, Ki-oon, Kurokawa, Pika, Tokebi / Saphira, Tonkam et Xiao Pan ont fait le déplacement, sauf que le stand Kurokawa reste désert durant les quatre jours de la manifestation, une pub géante remplissant le stand. Glénat a son corner manga, tout comme Soleil, Kankô squatte un côté du stand Milan (sa maison mère), Sakka a son espace au sein de Casterman, Panini a divisé son emplacement en deux avec une partie manga et une partie comics. Enfin, Akata a droit à un espace chez Delcourt pour présenter les mangas de l’éditeur parisien. Le festival chinois Shanghai NCACG a un stand, tout comme le magazine Shogun et l’éditeur alternatif IMHO. Concernant les expositions, c’est un peu la misère : « Sport et manga », au contenu intéressant, est présentée sous forme de piliers disséminés dans l’espace Manga alors que « Chocolat et Vanilla » (Moyoco Anno, édité par Kurokawa) fait sa pub à coups de tirages originaux (la mangaka travaille sur ordinateur) sur un des côtés de l’Espace Manga.

Il faut dire que les mangaka se font rares : Kaneko Atsushi (Bambi) est venu grâce à IMHO ; Keiko Ichiguchi (America, 1945 chez Kana) est présente, cependant elle vit en Italie, ce qui facilite les choses. Les rencontres sont en partie remplacées par des conférences plus ou moins érudites. C’est ainsi que le programme propose le jeudi après-midi « Les mangas et les ados français : les raisons d’un succès » par Sébastien Langevin. Le vendredi est plus fourni avec, le matin, une masterclass avec Keiko Ichiguchi suivie de la conférence « Osamu Tezuka : un style narratif unique » par Xavier Hébert (traducteur, universitaire, ancien rédacteur du Virus Manga). L’après-midi, nous avons droit à une rencontre avec Kaneko Atsushi suivie un peu plus tard d’une table ronde animée par Sébastien Langevin, « La BD par et pour les femmes : ghetto ou espace de liberté » avec Chantal Montellier (Sorcières, mes sœurs à La boîte à bulles), Nathalie Bougon (Chronic’Art) et Nicolas Penedo (Animeland). Le samedi matin permet de suivre l’excellente conférence « Les Yôkai : monstres et fantômes traditionnels dans les mangas » par Emmanuel Pettini (traducteur et journaliste à NoLife). Une table ronde est programmée l’après-midi, intitulée « Influence manga : au-delà des grands yeux ? » animée par un Sébastien Langevin en petite forme et avec Bill (Lucha Libre chez Ankama), Julien Neel (Lou ! chez Glénat) et Nicolas Nemiri (Je suis morte chez Glénat). Enfin, le dimanche débute par « Sport et manga : les nouveaux romans d’apprentissage », une conférence donnée par Bounthavy Suvilay (journaliste à Animeland et universitaire), qui est aussi la commissaire de l’exposition « Sport et manga ». L’après-midi est chargé avec une rencontre avec Jean-David Morvan animée par Sébastien Langevin puis un débat sur « La crise de la bande dessinée en Europe : faut-il brûler les mangas ? » avec une franche opposition entre Didier Pasamonik (actuabd.com) et Xavier Guilbert (du9.org) avec Boulet (bouletcorp.com) en « médiateur » et Sébastien Langevin en animateur.

Quelque peu en dehors du programme officiel de l’Espace Manga, le lieu sert en fin de journée à des « Battle MangArena» animées par Meko (Animeland). À Montauzier, loin de là, le Forum Leclerc propose dans le Salon des éditeurs le jeudi après-midi un débat « La bande dessinée asiatique : la nouvelle vague ? » animé par Albert Algoud et avec Yves Schlirf (Kana), Guillaume Dorrison (Shogun Mag), Patrick Abry (Xiao Pan), Frédéric Guyader (Tonkam) et Fabien Tillon (journaliste BD). Toujours dans le Salon des éditeurs, Moonkey (Dys chez Pika) enseigne tous les jours, pendant une heure, les bases du manga à un jeune public présent à la Classe Canson. N’oublions pas l’école japonaise Osaka Sogo College of Design, présente aux Archives départementales comme les années précédentes. L’établissement vient au festival depuis 1999 et il forme notamment au métier de mangaka. Pour les fans de goodies et autres produits dérivés japonais, il y a le stand d’Asian Alternative et d’autres boutiques moins connues dans l’Espace Para-BD. Pour conclure, NonNonBâ de Shigeru Mizuki (Cornélius) remporte le prix du meilleur album. Un manga devant toutes les autres bandes dessinées, voilà qui fait date !

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Illustration des poulpes © 2005 Meko / AMP
Toutes les photos sont © 2005-2007 Herbv / Mangaverse

Mauvaise herbe

Le lieutenant Yamada est un policier qui ne s’est jamais remis de la perte de sa fille, Kozue, il y a plusieurs années. Alors qu’ils étaient en vacances à la mer, elle s’était noyée en se baignant sur le bord de la plage. Son épouse ne lui a jamais pardonné son défaut de surveillance, et lui non plus. Vivant seul dans un appartement minable de la ville de Tokyo, il se contente de faire son boulot : flic raté à la police des mœurs. Shiori Umino est une lycéenne de 16 ans. En rupture avec l’école et fugueuse, elle se fait attraper lors d’une descente de police dans un clandé se faisant passer pour un salon de massage en compagnie de nombreuses autres lycéennes venues se prostituer. Il faut dire que la vie n’est pas facile pour elle avec sa mère célibataire qui ne perd jamais une occasion de la rabaisser ou de la battre. Peu de temps après, Yamada voit passer Shiori dans la rue, seule sous la pluie. Il cherche alors à comprendre ce qui arrive à la jeune fille qui le fascine ; il faut dire qu’elle ressemble énormément à Kozue…

Mauvaise herbe est la dernière série en date de Keigo Shinzo. Elle vient de s’achever au Japon avec la sortie du dernier chapitre fin aout dans le magazine seinen de Kodansha Morning Two, la série totalisant ainsi quatre volumes. Le mangaka l’a achevée tout en allant à l’hôpital, un cancer ayant été diagnostiqué en avril, ce qui a causé une courte interruption de la prépublication. Cela ne l’empêche pas de travailler à une nouvelle histoire avec son responsable éditorial. Il faut dire que Keigo Shinzo est jeune, il a eu 33 ans en janvier 2020. Diplômé d’une école d’art tokyoïte, il a débuté professionnellement alors qu’il était encore à l’université. Après s’être fait remarquer dans le concours de jeunes talents « Spirit » de Shôgakukan, il réalise pour l’éditeur quelques récits courts avant de s’attaquer à sa première série (courte, elle aussi), réalisée entre 2009 et 2010 : L’Auto-école du collège Moriyama (disponible au Lézard Noir, 1 tome). Suivent alors Summer of lave (à paraître prochainement en français, 1 tome là aussi), Midori no Hoshi (non traduit en français, connu aussi sous le nom de Green Star, 4 tomes), Tokyo Alien Bros. (3 tomes) puis Holiday Junction (une compilation de nouvelles).

À la différence des autres titres de l’auteur que le Lézard Noir nous a permis de lire, Mauvaise herbe ne contient aucun humour. Les personnages sont (toutes et tous) au mieux médiocres ou au pires immondes dans leur comportement. Que ça soit le capitaine de police qui abuse de ses pouvoirs pour profiter des peep-shows du quartier ou les inconnus qui hébergent le temps d’une nuit une Shiori désespérée afin d’assouvir leurs fantasmes de domination, sans oublier les clients du bordel du début de l’histoire, Keigo Shinzo nous décrit un Japon glauque, pour ne pas dire désespérant. Il en profite pour étaler au cours des différents chapitres du premier tome la face sombre de Tokyo. Il s’agit d’une réalité cachée, volontairement occultée par le monde politique et les médias au Japon. Depuis de nombreuses années, le nombre d’adolescent·e·s en rupture familiale ne cesse d’augmenter. Une ONG japonaise, Orange Ribbon, estime que plus de 150 000 enfants ont été victimes de mauvais traitements en 2018. Ces jeunes qui fuient un foyer toxique sont des proies faciles pour l’industrie du sexe, surtout les filles de 10 à 18 ans. Lorsqu’elles errent seules la nuit, elles sont repérées par des rabatteurs qui leur promettent un emploi, un toit et de la nourriture. Elles peuvent être aussi victimes de détraqués, de prédateurs sexuels qui recherchent leurs « proies » sur les réseaux sociaux et les sites de discussions.

C’est très vraisemblablement ce qui est arrivé à Shiori lorsque nous la voyons pour la première fois dans un bordel miteux. En effet, cette hypothèse est confirmée par sa situation familiale : sa mère célibataire la rabaisse constamment et va jusqu’à la battre régulièrement. Étant donné que Shiori ne veut pas rentrer chez elle et qu’elle n’a pas d’argent, elle est fragilisée et influençable au point de tomber dans la prostitution. Malheureusement, Keigo Shinzo n’invente rien, il montre juste une réalité crue, celle du « JK Business ». Il s’agit d’une pratique (« Joshi Kosei ») où des hommes, souvent des salary men qui peuvent être mariés et avoir un enfant, semblant bien sous tous rapports, payent des lycéennes pour des promenades (« JK osanpo »), des massages (« JK rifure »), etc. Il y a aussi des célibataires (ils sont de plus en plus nombreux, et plus ou moins marginaux du point de vue de la société japonaise) qui cherchent simplement à avoir des relations sexuelles, même si celles-ci sont tarifées. Inutile de dire qu’il s’agit là d’un domaine florissant. Une autre l’ONG, Colabo, estime qu’au moins 5 000 adolescentes seraient engagées chaque année dans la seule ville de Tokyo par des entreprises plus ou moins informelles relevant du « JK Business ». Il s’agirait d’étudiantes, de lycéennes, et même parfois de collégiennes. Le mangaka décrit bien ces lieux de prostitution Tokyoïtes qui sont le plus généralement minuscules. Contrairement aux bars à hôtesses, il s’agit de simples pièces divisées en petits salons séparés les uns des autres par des rideaux et où une musique puissante cache plus ou moins bien les ébats clandestins et illégaux qui s’y déroulent.

Le tome 2 de Mauvaise herbe propose une tonalité différente et aborde d’autres thèmes comme celui de l’impossible (?) rédemption. Yamada, ne trouvant personne pour aider Shiori (le service d’assistance sociale ne peut rien faire), et craignant qu’elle cherche à mourir, a décidé d’héberger la jeune fille, malgré tous les risques que cela lui fait courir (enlèvement et détournement de mineur). Shiori ayant moins de vint ans (l’âge de la majorité au Japon) et étant impliquée dans une affaire de prostitution dont il a la charge, le scandale serait immense si cela venait à être su. Ignorant que ses collègues se doutent de quelque chose, il n’a pas eu d’hésitation car en aidant la jeune fugueuse, il trouve un nouveau but dans la vie. Surtout il retrouve la fille qu’il a perdu par sa faute lors de ce funeste été. Cependant, Yamada et Shiori sont hantés par leurs propres fantômes, ce qui les empêche de rapprocher et d’espérer une vie plus joyeuse. De plus, la société ne tolère pas les comportements hors norme, ce qui ne peut que compliquer leur situation et risque de leur faire perdre les derniers espoirs qu’ils pourraient encore avoir.

Tout au long de ces sept nouveaux chapitres, Keigo Shinzo confirme toute sa maitrise graphique. Son dessin, moins en rondeur que dans Tokyo Alien Bros., fait parfaitement passer les différentes émotions sur les visages de ses principaux personnages. En effet, son trait simple va à l’essentiel et il réussit à ne jamais en faire trop dans la mise en scène de son histoire. Lorsque Shiori a les larmes qui coulent, nous pouvons estimer qu’elle en a bien le droit. Lorsque Yamada est prostré, son attitude est parfaitement compréhensible. Le mangaka ancre aussi son récit dans le réel au niveau des décors. Après la représentation du « salon de massage », voici un autre exemple : le commissariat de Senju ressemble réellement à sa version dessinée, jusqu’à la mascotte que l’on aperçoit brièvement à l’entrée. Il faut dire que les auteur·e·s de manga ont l’habitude dessiner d’après photo (ils ne sont pas les seuls). Il n’y a pas que le graphisme de Mauvaise herbe qui est à la hauteur de l’œuvre, il y a aussi la narration. Après avoir planté le décors, caractérisé ses personnages, dramatisé son récit dans le premier tome, Keigo Shinzo donne ici de l’épaisseur à Yamada et à Shirori en multipliant les analepses. Celles-ci sont toujours courtes et en rapport avec la situation relatée. Grâce à une narration nerveuse aidée par un faible nombre de cases par page et des chapitres relativement courts (la prépublication se fait dans un hebdomadaire), la lecture se fait sans à-coup, de façon fluide. De plus, chaque fin de chapitre donne réellement envie de lire la suite : un régal augmenté par la qualité de traduction du toujours excellent Aurélien Estager qui réussit à nous placer le terme « daronne » à un moment 😊 !

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (1/4)

Alors que l’édition 2021 est encore dans l’inconnu quant à son déroulé (aura-t-elle-même lieu ?), cela fait un peu plus de vingt ans que le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême attire une (plus ou moins) petite bande de Mangaversien·ne·s. En cette période estivale propice au temps libre, donc à la rêverie, aux souvenirs et à la réflexion, c’est peut-être le moment de revenir sur deux décennies de présence du manga (et par extension de la BD asiatique) dans la région angoumoisine. Ce dossier est prévu en quatre parties :
1 – Une présence pré-mangaversienne (2001-2004)
2 – Le Manga Building (2005-2010)
3 – L’effondrement (2011-2015)
4 – Le renouveau (2016-2020)

Lorsque Francis Groux, un passionné de bandes dessinées et acteur culturel important dans la région angoumoisine, organise avec Claude Moliterni une semaine de la BD à Angoulême en 1972, il n’imaginait certainement pas qu’il allait être à l’origine, avec Moliterni et Jean Mardikian, adjoint culturel à la mairie, d’un des principaux festivals de la bande dessinée dans le monde. C’est pendant le dernier week-end du mois de janvier 1974 que se déroule alors la première édition de ce qui n’est alors qu’un « simple » salon qui se veut déjà international. Ce dernier aspect ne l’est pas réellement : il est essentiellement franco-belge avec une petite touche étasunienne ; même si en 1980, l’Espagne est mise en avant. C’est en 1982 que le salon prend une autre dimension entre visite ministérielle et présence de la télévision nationale (TF1, pas encore chaîne privée) pour y présenter le journal de 13h. Surtout, l’internationalisation commence à devenir réalité en ouvrant la manifestation vers l’Asie avec une exposition au Musée d’Angoulême sur la BD chinoise et la présence d’Osamu Tezuka rendue possible grâce à la revue Le Cri qui tue créée en 1975 par Atoss Akemoto. Le « dieu du manga » y fait la connaissance de Mœbius, le président du moment. Ensuite, le salon se professionnalise à partir de 1983, étant devenu véritablement une institution en seulement une dizaine d’année. Pourtant, il faut attendre une petite dizaine d’années supplémentaires pour voir une véritable mise en avant du manga : le Japon est le pays invité en 1992, Jirô Taniguchi étant présent à cette occasion. Néanmoins, Yoshihiro Tatsumi avait été invité à la onzième édition en 1984.

Une présence pré-mangaversienne

Il faut attendre encore neuf ans et 2001 pour que le manga retrouve une certaine visibilité avec, à nouveau, le Japon en pays invité et un pavillon dédié organisé avec l’aide de Tonkam (à l’époque librairie et éditeur indépendant) et son charismatique patron, Dominique Véret. Il faut dire que l’arrivée du « phénomène manga » dans les années 1994-95 a marqué le marché francophone de l’édition. Deux expositions, un cosplay et des projections d’animés sont proposés à cette occasion. C’est ainsi que les festivaliers peuvent découvrir dans les Grands salons de l’Hôtel de Ville (là où se trouve maintenant l’espace presse) la richesse de la bande dessinée japonaise à destination d’un public féminin. Surtout, une bulle est dédiée au manga avec une exposition didactique et variée basée sur les récits d’une vingtaine de mangaka. Les auteurs invités sont Tsutomu Nihei, Yû Wataze, Masakazu Katsura et Kia Asamiya. Il est possible de les rencontrer tous les quatre au Forum E. Leclerc situé dans la bulle principale du Champ de Mars, à l’occasion d’une rencontre-débat au Théâtre d’Angoulême et lors d’une séance de dédicaces organisée dans la boutique du festival. Le Théâtre d’Angoulême accueille aussi le samedi un concours de cosplay, cet incontournable des conventions manga. Pour compléter cet imposant programme, Tonkam propose des animations durant les quatre jours de la manifestation : l’atelier Tsuki, se déroulant dans l’espace animation de la bulle New-York. Il est animé par Kara (à l’époque chroniqueur à Animeland et futur auteur de BD) et Erwan Le Verger (responsable de l’espace Mangasie bien des années plus tard). Il est ainsi possible de rencontrer des mangaka, de suivre des cours sur le manga (qu’est-ce que le manga, les différences entre comics, franco-belge et manga, etc.), d’obtenir des dédicaces de jeunes auteur·e·s francophones plus ou moins inspirés par la culture populaire japonaise (dont Patrick Sobral). Enfin, Le Journal de mon père de Jirô Taniguchi reçoit le Prix du jury œcuménique de la bande dessinée. Certes, on ne peut y voir qu’un accessit. Ça n’en fait pas moins le premier manga à être récompensé à Angoulême (de nombreux titres suivront par la suite).

L’édition 2002 étant consacrée à la bande dessinée américaine, il n’y a rien à signaler en ce qui concerne l’Asie. En 2003, Katsuhiro Otomo (le samedi) et Jirô Taniguchi (le dimanche) sont présents à la première édition des Rencontres Internationales du festival, sises dans la salle Buñuel de l’Espace Franquin. C’est l’occasion de faire la connaissance de deux animateurs de qualité qui prendront par la suite une grande importance au sein du festival : Benoît Mouchard (directeur artistique de 2004 à 2013) et Julien Bastide (co-responsable de l’espace manga entre 2007 et 2010). Surtout, Quartier lointain (là encore, signé Taniguchi) reçoit l’Alph-Art du meilleur scénario. La Corée du Sud est l’une des trois grandes « nations » de la bande dessinée asiatique et la voilà à son tour mise en avant en tant que pays invité. À cette occasion, sont organisées une exposition sur le manhwa et des rencontres (la bulle est située place Saint Martial). Des spectacles de rue sont proposés : le dossier de presse nous promet à cette occasion jultagi (des funambules qui dansent sur une corde), samhyeonyukgak (une musique traditionnelle jouée par six instruments accompagnant les danses) et gwangdaenon (un jeu de masques), tout ça dans les jardins de l’Hôtel de Ville. Byun Byung Jun est un des principaux invités coréens. N’oublions pas la bande dessinée vietnamienne qui est présentée aux festivaliers par l’E.S.I. (devenue ÉESI, École européenne supérieure de l’image) par l’intermédiaire de travaux de vingt-trois élèves de l’école des Beaux-Arts d’Hanoï.

En fait, à partir de 2004, le Japon commence à avoir une petite place pérenne au festival d’Angoulême avec la volonté de créer un « espace manga ». Une bulle (plus ou moins) dédiée est installée place des Halles mais c’est un échec : aucun éditeur spécialisé n’est présent et on ne compte que quelques stands de goodies et de produits dérivés japonisants. Cette première tentative n’est pas franchement mémorable, ni sur le plan éditorial donc ni sur le plan des invités japonais (il n’y en a pas). Seule la réception d’un deuxième prix, celui de la série qui est attribué à 20th Century Boys de Naoki Urasawa, vient réellement faire espérer d’une montée en puissance du manga à Angoulême. Il y a toutefois une rencontre sur le thème du manga au Forum E. Leclerc : « Comment digérer le manga ? » Mais à la vue de trois des quatre invités (Jacques Glénat, Guy Delcourt, Mourad Boudjellal), il s’agit plus d’expliquer la vision des éditeurs français que de présenter la variété des mangas. En effet, seul J.-D. Morvan, le quatrième participant, est un fin connaisseur de la BD japonaise. Heureusement, l’arrivée du magazine Le Virus Manga dans le paysage éditorial francophone permet à l’organisation du festival d’avoir à sa disposition une équipe spécialisée et compétente pour préparer l’année 2005, ce qui se concrétisera lors de la trente-deuxième édition .

Dans la prochaine partie, nous évoquerons notre âge d’or du manga à Angoulême, c’est-à-dire la période 2005-2010 marquée par la création du Manga building.

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Le Fauve © Lewis Trondheim / 9ème Art+

Ranma ½ – Le point sur la série

Avec la sortie du tome 15 en juillet, la série Ranma ½ s’approche de son terme. Rappelons qu’il s’agit de l’édition « originale » qui n’est qu’une version réalisée dans un format un peu plus grand, proposant un peu moins de deux tomes de l’édition (réellement) originale, ce qui fait ici un total de 20. Cependant, elle propose une nouvelle traduction plus fidèle, une nouvelle adaptation graphique et une nouvelle impression, toutes choses qui peuvent motiver un nouvel achat, quand bien même nous aurions déjà la première édition de Glénat (38 volumes sortis entre 1994 et 2002). Après un billet écrit il y a pratiquement trois années de cela, il est temps de faire un petit point sur la tenue du titre dans la longueur. En effet, les bandes dessinées ont tendance (ce qui est souvent regrettable) à durer trop longtemps et de perdre énormément en intérêt au fil des sorties. Cela est encore plus vrai au Japon lorsqu’il s’agit de shônen manga.

Le tome 15 montre toutefois qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. En effet, il est surprenant de voir qu’après autant de chapitres, l’humour de Rumiko Takahashi réussit toujours à amuser ses lecteurs et ses lectrices, grâce à une grande inventivité, ce qui permet de masquer efficacement la répétitivité des situations et de la réaction des personnages. Par exemple, le 286e (!) chapitre qui ouvre le présent ouvrage (et qui suit la fin du volume 14) n’est jamais qu’une occasion de plus de mettre en scène nos protagonistes en maillot de bain, avec une relation houleuse entre Kuno et Ranko / Ranma-fille, cette dernière étant (une fois de plus) victime d’un objet hanté (ici, un maillot une pièce d’une grande laideur). Pourtant, cela fonctionne et ce chapitre se révèle extrêmement plaisant à lire grâce aux différentes mimiques de la « fille à la natte ».

Les trois chapitres suivants gardent le rythme, deux étant consacré à une manigance d’Ukyo pour briser le couple Ranma / Akane et un au retour de l’insupportable proviseur du lycée de Furinkan. Ils sont excellents et démontrent tout l’humour et le sens du rythme de Rumiko Takahashi. Toutefois, ce sont les dix (!) chapitres consacrés à un nouveau personnage qui se fait passer pour Ranma auprès de Nodoka Saotome qui forment le gros du tome 15. C’est l’occasion d’une longue (trop longue) série de combats entre les deux Ranma et d’une surenchère de techniques plus puissantes les unes que les autres. Dommage car cela noie les concepts et les informations donnés sur les arts martiaux de l’école mixte et sans complexe de la famille Saotome. À l’inverse, les chapitres consacrés aux sœurs Pink et Link venues tuer le couple Shampoo / Ranma se révèlent être très inspirés sur le plan de l’humour. De plus, leurs pouvoirs basés sur les fleurs sont tels que l’issue est bien incertaine… mais ça, nous le saurons dans le prochain volume.

La lecture du tome 15 montre bien que l’humour n’a pas franchement évolué depuis les tous premiers chapitres alors que six années sont passées (le premier est sorti au Japon en août 1987 et ceux du tome 15 datent de fin 1993-début 1994). La série se renouvelle uniquement grâce à de nouveaux personnages loufoques régulièrement introduits. Il faut reconnaitre que, pour l’instant, cela fonctionne toujours, même si cela donne depuis quelques temps des arcs un peu trop longs (c’était déjà le cas avec ceux consacrés à Herb ou à Shinnosuke). Une comparaison du dessin entre le premier et le quinzième volume montre aussi une absence d’évolution majeure. Pour cela, il faut se tourner vers Inu-Yasha puis Rinne. Malheureusement, c’est pour constater que les changements dans le dessin sont regrettables, aussi bien celui des filles comme Kagome ou Sakura que celui des garçons comme Rinne. Sachons donc profiter de cette absence d’évolution pour apprécier chaque nouvelle sortie de Ranma ½.

Animus, une histoire d’âmes

Les éditions IMHO reviennent aux affaires avec un titre multiculturel que nous aurions pu tout autant imaginer chez Akiléos ou Cambourakis. En effet, il s’agit d’une bande dessinée américaine réalisée sous forme de manga par un auteur français. Voilà un mélange qui ne pouvait que nous intéresser… et qui m’a intéressé, c’est le moins que l’on puisse dire !

Dans un quartier de Kyoto, deux gamins passent le temps dans un petit jardin d’enfant. L’une, Sayuri, lit un livre, l’autre, Hisao, joue avec son ballon, en bon fan de football qu’il est. Alors que la nuit tombe, ils s’aperçoivent qu’il n’y a plus qu’eux dans les lieux. C’est alors qu’un gamin masqué apparait dans leur dos et commence à taquiner Hisao, notamment en jetant le ballon au milieu du bac à sable. Soudain, un étrange phénomène se produit : des serpents apparaissent en masse pour empêcher Hisao de récupérer son bien. Ainsi débute une aventure extraordinaire qui pourrait bien être liée aux nombreuses disparitions d’enfants qui se produisent depuis quelques temps et qui minent le commissaire Koyasu, désespéré par son impuissance.

En effet, domptant leurs craintes, Sayuri et Hisao retournent dès le lendemain dans cet étrange jardin d’enfant. Ils comprennent rapidement que celui qui se présente sous le nom de Sans-dents est un fantôme (pourtant, il a des jambes comme le fait remarquer Hisao). Pour permettre à cette âme en peine de trouver le repos et de rejoindre le monde des morts, nos deux jeunes protagonistes vont partir à la recherche de son corps, jamais retrouvé. Ils se lancent alors dans une enquête policière, notamment en profitant des ressources paranormales du jardin d’enfant. Fantastique, épouvante, enquête et suspense sont donc au menu d’un récit rondement mené et captivant, sachant jouer sur les peurs enfantines et le folklore japonais.

Animus est un graphic novel à destination des jeunes adultes (Young Adult) ressemblant à un manga. Il a d’ailleurs été conçu à l’origine en sens de lecture japonais, ce qui a nécessité un travail d’adaptation afin de le passer en sens occidental. Il a été réalisé dans la deuxième moitié des années 2010 par Antoine Revoy, un auteur français (il est né en 1977 à Paris) vivant actuellement sur la côte Est des États-Unis après avoir passé une partie de son enfance au Japon (de 6 à 12 ans) et dans d’autres pays. Il a étudié le graphisme et le design aux USA avant de travailler en Irlande et en France. Il s’est installé à nouveau aux États-Unis il y a un peu plus de dix ans. Graphiste, designer et illustrateur à succès, Revoy s’est donc aussi lancé dans la bande dessinée.

Pour une première, il faut reconnaître que c’est un coup de maître. D’ailleurs, une deuxième œuvre est annoncée pour 2021 par First Second, son éditeur américain. Il s’agit de Ghost Notes, une histoire de trois fantômes retenus dans notre monde et qui aimeraient bien rejoindre l’au-delà. C’est ainsi qu’Animus propose un bel exemple de « global manga » et il est surprenant qu’une première œuvre soit aussi réussie tant graphiquement que narrativement. Son histoire est vraiment prenante. Cela démontre une fois de plus qu’il est possible de faire une bande dessinée équivalente aux mangas sans avoir à rougir des auteurs japonais, ce qui n’est pas toujours chose aisée comme je le montrais il y a quelques temps dans une conférence dédiée au manfra.

Le dessin est ici typiquement seinen, se plaçant plutôt dans la filiation de Katsuhiro Ôtomo (nous sommes loin de l’école Tezuka ou du gekiga). Pourtant, il ne faut pas s’attendre aux grands yeux qui caractérisent la bande dessinée japonaise (du moins pour la plupart des lectrices et lecteurs occidentaux). D’ailleurs, sur ce point, le traitement d’Antoine Revoy est parfois déroutant, surtout concernant Sayuri et Hisao. En effet, principalement pour les enfants, l’auteur ne semble pas faire un gros travail sur la représentation des yeux asiatiques : les paupières sont inexistantes, les personnages regardent à travers de minces et minuscules fentes obliques. Pourtant, nous aurions pu nous attendre, sur ce point particulier, à une influence plus manifestement manga, avec par exemple, une reprise du style de Naoki Urasawa qui maîtrise parfaitement les physionomies asiatiques et occidentales tout en sachant les varier, avec ici de plus grands yeux pour les enfants. Pourtant, le travail de Revoy est remarquable sur le visage du commissaire Koyasu.

Néanmoins, l’auteur a raison, il se crée ainsi un style plus personnel et ne cherche pas à copier servilement le dessin « manga » (pour ce que cela signifie, lorsqu’on connait la diversité de la bande dessinée japonaise notamment dans sa partie alternative). Est-ce de sa part une vision occidentale / franco-belge des traits asiatiques, qui passe principalement par les yeux ? Ou n’y aurait-il pas une volonté d’originalité ? Quoi qu’il en soit, une fois l’habitude prise, cela ne pose aucun problème pour apprécier l’histoire. La narration, elle, ne pose aucune difficulté. Les personnages sont immédiatement reconnaissables, les planches sont agencées de façon classique : pas de mis en page éclatée, pas de recherche d’effet, les enchainements de cases sont variés mais ne font jamais perdre le fil de la lecture : la lisibilité passe avant tout, même lorsqu’il y a un changement d’unité de temps ou de lieu.

Intéressons-nous maintenant un peu plus au contenu d’Animus en tentant d’analyser et d’expliciter plusieurs points du récit. Les deux paragraphes contenant des révélations sur l’intrigue sont, ci-après, précédés d’un avertissement graphique et repérés par l’utilisation de la couleur orange. Les lectrices et lecteurs avisés qui n’auraient pas encore lu l’ouvrage feraient donc bien de passer à la suite afin de ne pas se « spoiler ». Bien entendu, les illustrations choisies ne donnent aucune indication importante sur l’histoire, il est donc possible d’admirer le travail graphique d’Antoine Revoy sans craindre quoi que ce soit.

L’œuvre étant classé en Young Adult par son éditeur américain, il est normal que les adultes n’y aient qu’un petit rôle, y compris le commissaire Koyasu. Ce dernier ne voit pas la réponse à l’énigme de la disparition des enfants alors qu’elle est à plusieurs reprises sous ses yeux. Nous sommes aussi en présence d’une bande dessinée fantastique mâtinée d’épouvante, celle des légendes urbaines que l’on se raconte en étant gamin lors de soirées pyjama ou au coin du feu. Les scènes de peur sont ici de deux genres, soit basées sur les phobies, soit sur les cauchemars que tout un chacun peut subir en dormant. Dans les deux cas, elles sont réussies et instaurent un climat adéquat à l’histoire. Malheureusement, avoir « seulement » 214 pages pour introduire, développer et conclure son récit ne permet pas à Antoine Revoy d’en placer plus. De ce fait, ces scènes sont parfois trop courtes et surtout trop peu nombreuses.

Un épisode compte vraiment : la mise en scène de Sayuri dans le bac à sable a une réelle importance et permet de comprendre la réaction de la fillette à la fin de l’histoire. Manifestement, elle a un véritable problème relationnel avec ses parents, elle ne supporte que difficilement les contraintes liées à son âge et souhaite ardemment être une adulte indépendante. D’ailleurs, cette fin, assez surprenante y compris pour Hisao, ne peut être comprise et donc acceptée qu’en faisant attention à de petits détails, placés à l’occasion d’une planche par ci, ou d’une planche par là. Néanmoins, il est dommage qu’il n’y ait pas la mise en scène d’un cauchemar de Sayuri qui expliciterait, en une petite dizaine de planches, les indices qui lui ont permis de comprendre la vraie nature de Sans-dents et où ce dernier est enterré. Ceci dit, il est tout à fait possible que votre serviteur n’ait pas su les voir malgré ses relectures ☺.

C’est d’ailleurs avec la révélation de la nature de Sans-dents que le fantastique japonais est convoqué dans le récit. En effet, nous pouvons considérer que le peigne enterré a une âme (selon les croyances animistes japonaises). Comme il est très usagé, il est « mort » et il aurait pu avoir droit à un rite funéraire, sauf qu’il ne l’a pas eu. Il s’est retrouvé simplement jeté, enterré, d’où son âme prisonnière du jardin d’enfant. Au Japon, le peigne est aussi considéré comme un moyen de communiquer avec l’au-delà ou plutôt avec les puissances surnaturelles, ce qui a transformé le jardin d’enfant. Les dents sont des rayons émanant de la lumière céleste et pénétrant l’esprit lorsqu’il est porté dans les cheveux. Pour l’anecdote, le peigne est ici un kushi, c’est-à-dire un peigne ornemental (en bois laqué et de forme arrondie). Il fait partie des kanzashi portés par les femmes. De ce fait, nous aurions pu nous attendre à ce que Sans-dents soit une fillette plutôt qu’un garçon.

Le fantastique japonais s’exprime donc à travers la nature de Sans-dents : nous sommes en présence d’un kami. Rappelons que ceux-ci peuvent être bons et mauvais, cette dualité se retrouvant dans le manga. Sans-dents porte un masque de kitsune, cela en fait-il un messager d’Inari ? Souvenons-nous qu’Inari peut ensorceler les humains, les posséder. Cette « divinité » est parfois mâle mais souvent femelle. On en revient ainsi au peigne, ornement féminin par excellence. Or Sans-dents est un garçon. Il y a peut-être là une incohérence ou alors un message caché de la part de l’auteur, Antoine Revoy. Il faut dire qu’Inari est une divinité complexe et que rien n’est simple avec elle. Enfin, nous pouvons aussi noter que le choix du titre (il a changé, à l’origine la bande dessinée s’appelait The Playground) n’est pas fortuit. Qu’est-ce qui a pu motiver ce changement en cours de réalisation ? Par exemple, en psychiatrie jungienne, l’animus est la part masculine du féminin, l’inverse de l’anima. C’est donc à chacune et chacun de se faire sa propre interprétation, preuve de la richesse du titre, ce qui permet de le relire afin d’y réfléchir de façon approfondie.

Batman, noir c’est noir…

Entrer dans le monde complexe des séries de « super moule-burnes » n’est pas chose aisée lorsqu’on a une faible connaissance des comic books grand public. Cela s’est confirmé une fois de plus en ce mois de juillet. Profitant d’une réédition à petit prix (4,90 €) lors d’une opération estivale proposée par Urban Comics qui concerne une dizaine de leurs ouvrages, j’ai pu lire Batman – White Knight et bien m’en a fait ! J’ai aussi pu lire Batman – La Cour des Hiboux et Harley Quinn – Complètement Marteau… Et mal m’en a pris. Il faut dire que je connais mal la deuxième plus importante licence DC tout en ayant acquis les bases nécessaires à sa lecture au fil des années. En effet le présent rédacteur n’a lu que quelques titres comme Souriez (il y a longtemps, la version Comics USA de 1989, c’est dire) et plus récemment grâce au réseau des bibliothèques parisiennes Dark Knight, ainsi que les (nettement) moins appréciés Qu’est-il arrivé au Chevalier Noir ?, Les Fous d’Arkham. Ajoutons à cela des titres périphériques comme Mad Love, Gotham Girls et Batgirl – Année Un. Pour être complet, n’oublions pas une anthologie de 20 récits soi-disant « légendaires », deux tomes de Batwoman (en réédition Urban Comics) et MAD présente Batman. On peut rajouter à cette expérience « batmanienne » les deux films de Tim Burton (plutôt appréciés en leur temps, il faudrait que je les revoie) et la superbe et instructive exposition proposée en 2019 par le Festival d’Angoulême.

Bref, cela fait peu lorsqu’on doit se confronter à l’univers du Chevalier noir. Il faut savoir aussi que seuls Souriez, Dark Knight et Batgirl – Année Un avaient jusqu’ici trouvé grâce à mes yeux. Pourtant, la lecture de White Knight est passée sans soucis après un petit temps d’adaptation concernant certains personnages (Nightwing, la version Suicide Squad d’Harley Quinn). À l’arrivée, nous avons là une œuvre excellente, au dessin et à la colorisation réussie. Il ne reste plus qu’à attendre la suite qui est annoncée pour la rentrée 2020 : Curse of the White Knight dont nous avons pu avoir un avant-gout avec le FCBD France 2020 et qui laisse espérer une bonne qualité de lecture. Il faut dire que White Knight est scénarisé, dessiné et encré par Sean Murphy, auteur complet (ce qui n’est pas si fréquent) qui ne m’est pas inconnu, ayant pu lire et apprécier par le passé Joe l’aventure intérieure et Punk Rock Jesus. Pourtant, ce n’est pas sur son nom que je me suis intéressé au présent titre, étant incapable de m’y retrouver rapidement dans la foule des auteurs d’une même licence dans le petit monde des super-héros américains. C’était d’ailleurs un point que j’avais soulevé dans mon billet WordPress à propos de Bloodshot. Néanmoins, le talent ne saurait mentir et c’est donc sans surprise que j’ai été conquis par cette histoire proposant une apparente inversion les rôles de méchants et de gentils. Surtout, les personnages ont tous leur côté sombre à commencer par Batman. Il passe pour le public comme étant le super-vilain du moment. Il faut dire que son manque de subtilité, pour ne pas dire la force excessive employée lors de ses interventions, laissant derrière lui blessés, morts et destructions, commence à lasser les habitants de Gotham. L’auteur en profite d’ailleurs pour passer un message sur les violences policières, ce qui trouve un écho avec les manifestations américaines actuelle.

À l’inverse, j’ai très rapidement décroché de La Cour des Hiboux du fait de plusieurs blocages. Le premier est incontestablement lié au dessin de Greg Capullo. Le style de ce dernier est tout ce que je déteste dans la bande dessinée américaine de super héros : des personnages aux muscles hypertrophiés au-delà de tout excès, proposant parfois une vague influence avec le dessin de Frank Miller en le combinant à un hyper réalisme racoleur. Ajoutez à cela des couleurs bien entendu « photoshoppée », abusant des dégradés et des effets de matière : vous avez tout ce qu’il faut pour me faire fuir. Seul le papier glacé manque heureusement à l’appel, grâce à une édition petit prix. Il y a surtout le scénario de Scott Snyder qui me pose problème. Même si celui-ci semble savoir mener un récit tambour battant, notamment en permettant de rentrer sans difficulté dans l’histoire, la multiplication des scènes d’action et de combat, le manque d’intérêt et de profondeur des personnages (y compris Batman), un fil conducteur peu crédible basé sur fond de complotisme lié à une organisation secrète mais pourtant extrêmement puissante et impitoyable comme c’est tant à la mode depuis de nombreuses années, font que ce premier tome d’une longue série (il y en a neuf en tout, ne croyez pas la mention « récit complet ») devient très rapidement sans intérêt. Ce n’est qu’après coup que j’ai appris qu’il s’agissait du « reboot » de la série par DC survenu en 2011. Voilà une nouvelle preuve que la volonté de rajeunir une licence pour capter un nouveau public en lui proposant de la lecture facile ne donne que très rarement quelque chose de bon.

Néanmoins, le pire était à venir avec Harley Quinn – Complètement Marteau. Cette fois, le dessin n’est pas en cause, celui de Chad Hardin étant tout à fait plaisant. Certes, la colorisation est très américaine, mais cela reste supportable à mes yeux. Non, le soucis vient ici du lecteur rapidement gavé par les délires constants des deux scénaristes (Amanda Conner et Jimmy Palmiotti), de la surenchère de violence proposée et des nombreuses scènes gores franchement pas indispensables. De plus, ne pas comprendre le chapitre 0 avec ses nombreuses planches réalisées par des dessinateurs différents n’aide pas à entrer dans l’histoire. Il aura fallu que je lise une chronique dédiée à Complètement marteau pour comprendre que j’étais complètement passé à côté de ma lecture (mon feuilletage sur la fin, pour être honnête). Néanmoins, cela ne me donne pas envie de m’y replonger ni de faire une tentative avec le tome 2 de la série, même si je comprends tout à fait la démarche. Si j’avais mieux connu l’univers de Batman et les innombrables personnages qui y apparaissent, il est possible que j’aurai évité cette déconvenue : soit en m’abstenant de cet achat, soit en ayant les clés de compréhension nécessaires pour apprécier le récit proposé, ce qui n’était manifestement pas le cas dans ce cas précis . Il s’agit donc d’un nouveau rendez-vous manqué avec Harley Quinn après le mitigé Mad Love.

Cependant, je pense qu’il est nécessaire de persévérer et de continuer à profiter de l’offre estivale d’Urban Comics pour tester au moins Batman – Silence. De plus, en épluchant les bullenotes des innombrables titres dédiés à notre chère chauve-souris, tout en ayant relevé quelques conseils de lecture avec des guides comme Commencer les comics Batman du site mdcu-comics.fr ou la Chronologie des lectures comics de Batman proposée par batman-legend.com, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il fallait que je lise au moins Année un, Un Long Halloween, Dark Victory et Année 100 (parce que Paul Pope).

Nouvel emploi, nouvelle vie !

Non, je ne vais pas vous parler d’un changement dans ma carrière professionnelle mais du manga First Job New Life ! qui est le deuxième titre de la collection « Life » de l’éditeur Kana.

First Job New Life ! est une courte série totalisant quatre volumes et narrant la vie de Tamako alors qu’elle vient de rentrer dans la vie active. Il s’agit du premier titre traduit en français de Yoko Nemu. L’auteure est quasiment inconnue chez nous, pourtant elle a une carrière déjà bien remplie (surtout d’œuvres courtes). Cependant, il est possible de lire en anglais The Delinquent Housewife! disponible chez Vertical. Il s’agit d’un manga d’humour et romantique paru dans Big Comic Spirits au milieu des années 2010. Après des débuts dans le magazine pour jeunes femmes Feel Young fin 2004, Yoko Nemu s’y fait remarquer dès 2008 par sa série Gozen 3-ji no muhouchita basée sur son expérience personnelle. D’ailleurs, First Job New Life ! en est, en quelque sorte la suite puisque on y retrouve les mêmes personnages dont Momoko et Dômoto, tout en y ajoutant Tamako. Gozen 3-ji no muhouchita est aussi un titre court car il ne compte que trois volumes. Cela ne l’a pas empêché d’être adapté en drama en 2013 pour une saison de douze épisodes. C’est ainsi que nous avons dans le même univers :

  • Gozen 3-ji no muhouchitai (Trois heures du matin, zone de non droit) : trois tomes édités entre 2008 et 2009, montrant le fonctionnement de l’agence P-Design, spécialisé dans le domaine du pachinko, grâce à Momoko, une jeune diplômée qui veut devenir illustratrice professionnelle ;
  • Gozen 3-ji no kikenchitai (Trois heures du matin, zone de danger) : quatre tomes publiés en 2010 et 2011, centrés sur Tamako, sa découverte du monde du travail et de l’amour. Il s’agit donc de la série proposée par Kana ;
  • Gozen 3-ji no fukyouwaon (Trois heures du matin, les dissonances) : un recueil de nouvelles sorti en 2012, chacune étant centrée sur un des personnages principaux de la série, soit Wajima, Dômoto, Momoko et Tamako.

Le récit commence avec l’entretient d’embauche de Tamako, une jeune infographiste à la recherche de son premier travail. Alors qu’une fois de plus, elle échoue assez lamentablement dans l’exercice, elle a la surprise d’être retenue par le patron, contre l’avis de Dômoto, le responsable de l’agence P-Design. Il s’agit d’une petite entreprise spécialisée dans la communication, l’affichage et la publicité des salles de pachinko. Alors qu’elle n’a aucune envie de rester, Tamako va toutefois s’accrocher à son poste pour des raisons qui n’ont pas toutes à voir avec son travail et s’apercevoir que, bien que difficile, son emploi n’est pas inintéressant, loin de là.

La série First Job New Life ! a donc été prépubliée dans le magazine Feel Young des éditions Shodensha. Elle nous propose deux thématiques, très classiques, qui nous rappellent l’époque bénie de la collection Sakka (lorsqu’il nous était proposé Fumi Yoshinaga, Q-Ta Minami et Kiriko Nananan) : la vie professionnelle et la vie amoureuse des jeunes femmes japonaises. Avec un dessin rappelant parfois Mari Okasaki, parfois Chika Umino, mais surtout George Asakura et même Moyoko Anno, Yoko Nemu nous propose une histoire au dessin plaisant et efficace, à la narration bien rythmée, sans oublier une galerie de personnages mémorables, à commencer par la débutante Tamako. Cette dernière est volontaire, même si elle est très timide et sans expérience de la vie. Elle est touchante dans ses efforts pour réussir dans un métier dont elle ignore quasiment tout. Il en est de même avec ses sentiments envers un de ses collègues. En effet, le premier tome est composé en deux temps : la découverte du travail, puis la découverte de l’amour. Dans les deux cas, rien n’est simple, surtout pour Tamako, inexpérimentée dans les deux domaines. Néanmoins, elle apprend vite.

Le deuxième tome nous montre Tamako en train de s’ouvrir petit à petit à ses collègues, surtout ceux de la salle de pachinko où elle est en stage pour mieux comprendre le domaine dans lequel elle travaille désormais et qu’elle doit mettre en valeur par ses créations graphiques. Elle se rapproche ainsi de Miyashita, un beau jeune homme qui semble vouloir la prendre sous son aile. Cela déplaît fortement à Akiho, une très jolie collègue, ancien mannequin de magazine dédié au pachinko et ancienne hôtesse événementielle. La jalousie la frappe en plein cœur, ce qu’elle ne comprend pas : comment peut-elle être jalouse d’une fille aussi banale et pourquoi Miyashita ne s’intéresse pas à elle autrement que pour une coucherie occasionnelle, pourquoi n’accepte-il pas son amour ? Pendant ce temps-là, Mano, l’ancienne comptable de P-Design et surtout (plus ou moins) la petite amie de Dômoto, vient rendre visite à ses anciens collègues de l’agence. Voilà qui va ruiner à coup sûr les rêves romantiques de Tamako. C’est ainsi que plusieurs chapitres s’éloignent de la vie professionnelle de notre jeune et fade héroïne pour se focaliser sur d’autres personnages et apporter plus de profondeur à l’histoire. C’est alors l’occasion pour la mangaka d’aborder le sujet de l’apparence, mais aussi sur ce qui se trouve derrière cette apparence. Elle montre aussi la nécessité d’évoluer, de changer de comportement afin de devenir plus adulte. Pour cela, elle utilise l’exemple de Miyashita. De plus, les réflexions prêtées à Akiho sont intéressantes. De son côté, petit à petit, Tamako prend conscience d’elle-même et des personnes de son entourage. Heureusement, Yoko Nemu n’en oublie pas pour autant l’humour et développe son récit avec légèreté.

En effet, la série ne pose pas frontalement la question de l’emploi des femmes dans le Japon actuel. Rappelons qu’il n’est pas question ici d’emplois d’office ladies, ces jeunes femmes employées dans les bureaux dont le rôle subalterne consiste surtout à accomplir de petites taches de secrétariat et à servir le thé aux collègues masculins et aux clients. Tamako, tout comme Momoko, ont un emploi technique : elles sont infographistes et conceptrices de notices. Elles sont jeunes et ne se sentent pas encore concernées par leur « péremption », c’est-à-dire l’âge limite pour se marier et devenir une bonne épouse s’occupant du foyer et des enfants. De même, le problème du harcèlement sexuel par les supérieurs n’existe pas au sein du studio (qui est petit, il faut le rappeler). Il n’est pas question non plus des inégalités salariales. Il y est plus question du temps passé au bureau et du rythme de travail, de leur difficile acceptation par les salariés, notamment les femmes. Il est donc difficile de ne pas penser ici au problème des entreprises qualifiées de « black kigyô ». Celles-ci se caractérisent par l’exploitation des employé·e·s les plus jeunes, fraîchement diplômé·e·s et faisant leur entrée dans le monde du travail. La direction les enchaîne à leur bureau pour des journées dépassant allégrement la douzaine d’heures. Sans surprise, cette exploitation s’accompagne de harcèlement tels que des abus verbaux et voire parfois physiques. Enfin, le travail forcé le week-end et de nuit, l’interdiction de prendre ses congés légaux sont des pratiques courantes quoique interdites officiellement. Néanmoins, tout ceci n’est pas abordé explicitement et ces différentes problématiques sont plus ou moins suggérées, afin de laisser la place à l’attitude positive de Tamako et à sa volonté de s’affirmer. Incontestablement, nous sommes ici en présence d’une comédie romantique, pour notre plus grand plaisir.