
Croisements est une anthologie de neuf histoires courtes représentatives des créations de Seiichi Hayashi entre la fin des années 1960 et le début de la décennie suivante. Six sont issues de Garo, une de COM, une de Yagyô et une dernière issue d’une revue plus généraliste (Shûkan josei). Il s’agit de la traduction d’un manga sortit en 2021 chez l’éditeur Chikumashobo. L’auteur est surtout connu pour Élégie en rouge disponible en français chez Cornélius. Il s’agit ici de découvrir différentes facettes du mangaka, le cheminement qui l’a amené à créer un chef d’œuvre qui a profondément influencé la jeunesse étudiante de l’époque et précipité (dans le prolongement des créations de Yoshiaru Tsuge) la fin de Kamui Den de Shitaro Sanpei, dépassé par son époque. Il s’agit donc d’un ouvrage d’importance pour qui s’intéresse aux publications de Garo et au manga alternatif des années 1960-70.
Seiichi Hayashi est né en 1945 en Mandchourie, peu avant la défaite japonaise par l’armée soviétique. Il a vécu à Nagano, Chiba, Tokyo. Grâce à des études en design, il est embauché par le studio Toei Animation en 1962, qu’il quitte en 1966 pour rejoindre un an plus tard le studio Knack créé par des anciens de Toei et de Mushi Production (la société d’animation de Tezuka). Il réalise entre 1967 et 1971 trois courts métrages et participe à plusieurs festivals d’animation dont celui de Tokyo. C’est aussi en 1967 qu’il fait ses débuts en tant que mangaka en étant publié par Garo, après avoir essuyé deux refus de la part de Katsuichi Nagai, le rédacteur en chef. Sa troisième tentative est la bonne grâce à un des éditeurs qui pressent tout le potentiel d’Hayashi.
Il publie dans Garo plus ou moins régulièrement, prenant en quelque sorte la suite de Yoshiaru Tsuge (qui a décidé d’arrêter de dessiner durant deux années avant de revenir sur sa décision) en tant qu’auteur représentant une certaine Avant-garde. Il faut rappeler que Garo payait très mal ses auteurs, quand ils étaient payés et qu’il valait mieux avoir une autre activité professionnelle à côté. C’est en 1970 qu’il prépublie dans Garo sa seule histoire longue, Élégie en rouge qui sortira en 1972 chez Seirindo (la maison d’édition de Nagai). Il y a ensuite une réédition au format bunko en 1976 chez Shogakukan, preuve du succès du manga. L’auteur met en image la mentalité d’une partie de la jeunesse de l’époque en proposant une sorte d’auto-fiction. Il s’agit d’une lecture hautement recommandée par votre serviteur. Comme déjà précisé, Croisements inclue des histoires antérieures mais aussi trois courtes nouvelles parues entre 1971 et 1972. Seiichi Hayashi a été aussi le designer de la revue Garo pendant deux années, lui faisant prendre une autre orientation visuelle.



Bien entendu, les neufs récits proposés ne parleront pas de la même façon à tout le monde. Ils se déroulent pendant une période indéterminée, vraisemblablement pendant les ères Taishô et Shôwa. Ils mettent en scène des personnes qui se croisent un instant. Certains récits sont franchement surréalistes, d’autres plutôt oniriques (on pourrait même parler de cauchemar). Il est souvent difficile de comprendre où veut en venir Seiichi Hayashi. C’est le cas de la première histoire, « Gros poisson », qui met en scène un ancien drame familial en nous montrant toute la difficulté pour une femme de vivre seule après un tel événement. Graphiquement, c’est par contre très réussi, avec de beaux contrastes en noir et blanc. « Libellule rouge » est plus direct et met en scène un enfant qui rejette les visites « intéressées » d’un homme à sa mère. La prostitution des femmes est un thème que l’on retrouve aussi avec « Les souliers vernis rouge » mais avec un traitement totalement surréaliste. Cette nouvelle a d’ailleurs été prépubliée dans un magazine féminin et non dans Garo. L’auteur nous dresse aussi trois portraits de femmes abandonnées dans « Taches rouges », « Au fond du trou » (publiée dans COM et proposant un style graphique différent) et « Un cœur rose pâle ».

J’avoue ne pas avoir compris trois histoires. « Les fleurs tombent en ville » présente un récit très décousu où un jeune garçon et son père se moquent d’une gamine attardée. Il y est question aussi de l’inconséquence du père, d’abus sexuel envers des filles, d’un suicide, etc. Il en est de même avec « Le port en fleurs ». C’est un récit très sombre, où le rêve, l’introspection se mêlent à une dure réalité. Enfin, « Fleur du papillon ivre » se passe après la guerre et la perte de la Mandchourie, avec tous les drames que cela a pu créer à l’époque. Je crains qu’il faille avoir de bonnes connaissances de l’histoire et de la société japonaise à cette époque pour voir ce qu’a voulu dire l’auteur. Cette histoire a été publiée dans la revue de manga alternatif Yagyô. L’absence d’une postface (ce qui est habituel chez IMHO) n’aide pas car une mise en contexte et quelques explications n’auraient pas été de refus. C’est donc à chacune et chacun de se faire sa propre lecture et opinion. Il est à noter que le mangaka cite souvent des paroles de chansons à succès de l’époque. En effet, c’est un grand amateur de pop culture.
Seiichi Hayashi, un illustrateur et un designer de renom
Tout en restant très actif dans le monde de l’animation, Seiichi Hayashi s’est distingué par son travail d’illustrateur et de peintre dont un aperçu est proposé sur son site officiel. C’est ainsi qu’il a créé en 1974 le personnage de Koume-chan pour une gamme de bonbons de l’industriel Lotte, réalisé l’affiche et diverses illustrations pour la huitième édition du Festival international du film d’animation d’Hiroshima en 2000. Il a surtout dessiné et peint de nombreuses bijin-ga , que l’on peut retrouver dans plusieurs livres d’art comme Japanese Beauty ressorti en 2015 (il avait été édité plusieurs années auparavant). Ses représentations de jeunes filles sont au début ancrées dans les années 1920 mais il a su les moderniser par la suite. En fait, sa carrière d’illustrateur a commencé dès 1970 avec la parution de Kōhanka : Hayashi Seiichi Picture Story Collection chez Gentosha (réédité en 1989). De nombreux livres d’art ont été édités au fil du temps (jusque dans les années 2010) par Gentosha, Kodansha, Sanrio et bien d’autres. Le mangaka a été remis sur le devant de la scène en 2025 en étant le sujet du numéro 2 de la revue (proposant aussi des goodies) Alternative Comic Salon qui a pour but de célébrer les artistes légendaires de Garo.






Il a bien entendu réalisé des albums illustrés pour enfants, la couverture de nombreux livres et magazines mais aussi de plusieurs pochettes de disque, etc. Il a aussi été responsable de l’animation d’une quinzaine de chansons pour l’émission « Minna no Uta » de la NHK du milieu des années 1970 à 2005. De ce fait, Seiichi Hayashi a bénéficié tout au long de sa carrière de nombreuses expositions, qu’elles soient personnelles ou collectives, et ce dès 1972. Par contre, elles se sont toutes tenues au Japon, sa notoriété en tant qu’artiste n’a pas réussi à dépasser les frontières de l’archipel nippon. Seiichi Hayashi a eu une de ses nouvelles (Hana ni sumu, publiée dans Garo en décembre 1972) adaptée en drama (feuilleton télévisé) en 1976 pour la NHK, une décennie décidément riche en événements pour lui. Cela l’a aussi amené à jouer en 2009 le rôle d’un rédacteur en chef d’une revue manga, fortement inspiré par la vie de Nagai dans un film adaptant plusieurs histoires de Shin’ichi Abe parues dans Garo. Seiichi Hayashi a été un artiste vraiment multidisciplinaire.
Les kashihon, le gekiga et Garo
Au début des années 1950, permettant de contourner le problème du coût d’achat trop élevé des mangas, même quand il s’agit d’akahon (petits livres reliés à très bas prix) ou d’une revue mensuelle, un réseau de librairies de prêt, les kashihonya, connaît un nouvel essor à partir de la région d’Ôsaka, et atteint même le nombre de 300 000 au milieu de la décennie. D’ailleurs, les éditeurs d’akahon se mettent à produire pour les kashihonya afin de se trouver un autre marché que celui, déclinant, du manga populaire à faible prix. Les librairies de prêt diffusent donc leurs propres œuvres (kashihon manga), destinées non pas à être vendues mais louées. Ainsi, toute une série d’auteurs vient de ce circuit de distribution.
C’est en 1957, en réaction aux mangas pour enfant et au style issu des séries d’Osamu Tezuka, qu’un nouveau genre de bande dessinée y fait son apparition. C’est le gekiga, terme inventé par Yoshihiro Tatsumi. Ce nouveau style ne connaît le succès qu’à partir de 1965 mais l’influence du gekiga est immense, jusqu’à faire évoluer profondément l’œuvre de Tezuka, la référence incontournable au Japon. Ce nouveau genre de bande dessinée veut privilégier l’aventure ou dépeindre une certaine réalité de la société, celle de la rude vie des gens du peuple, en les dessinant dans style réaliste (et non pas comique comme dans les story manga, qui s’adressent aux enfants), tout en essayant d’éviter un trop grand manichéisme, notamment en ne cachant pas le côté sombre du personnage principal de l’histoire. Le cinéma néoréaliste européen et le film noir américain, aussi bien au niveau des thèmes que de la narration, influencent fortement les auteurs de gekiga. Ce mouvement naît donc au sein du circuit de distribution des librairies de prêt qui lancent nombre d’auteurs qui marquent l’histoire du manga lorsqu’ils sont ensuite publiés par Garo.

Même si l’économie florissante du début des années 1960 porte un coup fatal au marché de la location de mangas, le public ayant les moyens de les acheter et non plus de les louer, une nouvelle révolution de la bande dessinée japonaise est à nouveau issue de la région d’Ôsaka. C’est pour Kamui Den, la nouvelle série de Shirato Sanpei qui ne veut plus travailler avec les contraintes d’une publication hebdomadaire, que Katsuichi Nagai, ancien membre des kashihonya de Tôkyô devenu éditeur, crée Garo en 1964. Pendant plus de trente ans, le magazine permet à de nombreux auteurs de débuter et de s’exprimer plus librement qu’ils n’auraient pu le faire autrement, enrichissant ainsi considérablement le manga. De nombreux styles ont pu cohabiter comme le gekiga avec Shirato et Tatsumi, le surréalisme et l’expérimentation avec Tsuge puis Hayashi, l’ero-guro avec Maruo, l’heta-uma avec King Terry, etc. En 1998, une scission s’opère au sein de la rédaction et plusieurs éditeurs partent fonder la revue AX, considérée comme l’héritière de Garo. Par ailleurs, la lecture de La révolution Garo de Claude Leblanc (IMHO, 2024) est conseillée pour mieux comprendre les apports et le fonctionnement de la célèbre publication alternative. La revue (désormais) en ligne Neuvième art de la CIBDI propose aussi un historique intéressant quoique écrit en 2004. L’ensemble des couvertures est disponible sur le site d’IMHO.
Grâce à Cornélius, Le Seuil, Picquier, Le Lézard Noir, Atrabile, et même Kana, nous pouvons lire plus d’une vingtaine de mangas issus en tout ou partie de Garo. Je conseille, pour celles et ceux qui voudraient lire des histoires issues du magazine les titres suivants : Shinkirari – Derrière le rideau, la liberté (Murasaki Yamada, Kana, 2024), Élégie en rouge (Seiichi Hayashi, Cornélius, 2010), La Vis (Yoshiharu Tsuge, Cornélius, 2019), Oreillers de laque (Hinako Sugiura, Picquier, 2 tomes en 2006 et 2007), Une bien triste famille (Shin’ichi Abe, Le Seuil, 2006), Poisson en eaux troubles (Susumi Katsumata, Le Lézard Noir, 2013), Nekojiru udon (Nekojiru, IMHO, intégrale sortie en 2022) et Palepoli (Usamaru Furuya, IMHO, 2012). Malheureusement, certains titres sont épuisés et sont devenus difficilement trouvable d’occasion, du moins à un prix correct. À moins d’être japonisant (ce que je ne suis pas), et même comme ça, il est très difficile de savoir ce qui relève d’une prépublication dans Garo, AX (le successeur) ou d’autres magazines des années 1970-80. Il s’agit surtout de courtes histoires compilées plus tard dans des volumes reliés regroupant plusieurs éditeurs d’origine, sans précision la plupart du temps. De plus, il n’est pas possible de se fier aux copyrights car Seirindo publiait des mangas parus dans d’autres revues et Serinkogeisha publie en volume relié des œuvres issues de Garo en plus de celles provenant d’AX. En tout cas, voici une lecture qui s’impose pour qui s’intéresse à la diversité du manga !

Croisements de Seiichi Hayashi
Traduction de Patrick Honnoré
Éditeur : IMHO
Collection : Manga
Date de sortie : 06/03/2026
ISBN : 978-2-36481-102-7
Format : 14,8 X 21 cm, 176 pages, N&B
Reliure : Broché
Couverture : Souple sans rabat
Prix : 14 €
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