
C’est en avril 2026 que le dernier tome de Designs est sorti. Ainsi s’achevait une série dont on a longtemps cru qu’on ne pourrait jamais en lire la fin du fait de la mise en redressement judiciaire de Noeve Grafx. Celui-ci est intervenu en septembre 2024 (la cessation de paiement datant du mois d’aout), ce qui a bloqué de nombreuses sorties pendant de nombreux mois. La branche manga ayant été reprise par IDP mi 2025, les sorties ont pu reprendre à un rythme soutenu. Néanmoins, le tome 4 était censé être sorti en avril 2024, durant la période de turbulences précédant la chute de l’éditeur. Nulle librairie l’ayant reçu, nulle lectrice et nul lecteur n’ayant pu le lire, Designs était tombé dans les limbes jusqu’à l’annonce en 2025 de la future sortie de l’ultime volume. Mais… et le tome 4 ? Et bien, il est disponible mais sans avoir été distribué. Il faut donc le commander, par exemple à Pulp BD rue Dante à Paris, sur le site de l’éditeur ou sur un site de vente en ligne comme la FNAC. Cependant, il ne faut pas être pressé du fait des délais de livraison. C’est ce que certains et une certaine d’entre nous avons fait il y a quelques semaines avant la parution du dernier opus.





Le manga
Dans un futur très proche, profitant de financements étatiques (notamment dans le domaine militaire et spatial), des généticiens ont réussi à créer de nombreuses formes de « HA » (Humanized Animals). Ce sont des chimères, des êtres hybrides mêlant de l’ADN humain à celui d’animaux tels que panthères, grenouilles, dauphins, oiseaux, éléphants, etc. En attendant d’être utilisés pour la conquête spatiale, certains « modèles » dont le « design » est approprié, servent de mercenaires sur différents théâtres d’opération. En effet, ces recherches ont un but précis : doter l’humanité de capacités d’adaptation variées afin de survivre dans des environnements hostiles. Ils sont aussi secrètement testés lors de missions militaires ou pour effectuer des assassinats, grâce à leurs sens sur-développés et leurs capacités physiques hors normes.
Néanmoins, au sein de la richissime compagnie qui gère ces différents projets, il existe de profondes divergences, des jalousies et des rivalités, ce qui pourrait nuire à leur réussite. Le récit suit plusieurs de ces hybrides (comme « Le Maître », une HA de grenouille ou un groupe de « dauphins », sorte de tueurs à gage d’une incroyable efficacité). Parallèlement, nous suivons aussi plusieurs scientifiques et leurs commanditaires qui essayent toutes et tous à orienter ces expériences à leur profit, selon leurs convictions sur ce que doit être l’humanité. Pour l’un d’entre eux, cela doit déboucher sur le transhumanisme.




Comme à son habitude, Daisuke Igarashi mélange de nombreux thèmes dans son histoire. La bioéthique avec les manipulations sur le vivant où l’on considère les animaux et les hybrides comme de simples outils ou des « designs » brevetés afin de faire toujours plus de profits, en est le principal fil fouge. Les HA possèdent des capacités animales primaires (la chasse, la perception augmentée de l’environnement, l’absence de morale humaine) tout en ayant une conscience. Il y a aussi le risque que ces créations échappent à leurs créateurs. Le transhumanisme est un autre sujet en montrant comment les frontières peuvent être brouillées entre l’être humain et l’animal et comment l’un peut s’améliorer grâce à l’autre. L’auteur cherche ainsi à créer un malaise et une réflexion sur ces questions, d’autant plus qu’il présente les forces de la nature comme étant bien au-dessus de celles des humains, surtout lorsque ces derniers cherchent à imiter une technologie perfectionnée par l’évolution pour forcer leur complexion.
Le récit est assez difficile à suivre du fait des nombreuses alternances entre les différents et nombreux protagonistes, ainsi qu’aux multiples enjeux développés au fil des pages. Il est préférable d’avoir une lecture rapprochée des cinq volumes de la série, surtout pour les tomes 2 à 4. Une relecture de l’ensemble, ce que votre serviteur a fait uns fois qu’il ait refermé un cinquième et dernier opus très orienté action, permet de mieux apprécier le propos de l’auteur en n’étant plus perdu entre les différents personnages et sur qui fait quoi, pour quelle raison. On s’aperçoit ainsi que le tome 5 répond à la première partie du manga de façon magistrale. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le tout premier chapitre est à l’origine une histoire courte autonome, ce qui lui confère une tonalité un peu différente de la suite du manga.




Graphiquement, Daisuke Igarashi est à son meilleur. Son dessin, dynamique, lâché tout en restant travaillé et précis propose souvent de superbes doubles pages. Il réussit à rendre les effets de vitesse des nombreuses scènes d’action tout en gardant une grande lisibilité à ses planches. Il réussit aussi à représenter la nature, que ça soit les plantes, les matières et les animaux, avec une précision presque naturaliste, ce qui confère à celle-ci une certaine beauté sans que l’ensemble soit figé. C’est magistral et fascinant. L’auteur scotche ainsi lectrices et lecteurs à son œuvre malgré un récit demandant beaucoup d’attention pour réussir, plus ou moins bien, à le suivre. Par ailleurs, pour avoir un avis détaillé sur chaque tome, je vous renvoie une nouvelle fois à un billet de Tachan.
L’auteur
Daisuke Igarashi démarre sa carrière professionnelle en 1994 après avoir remporté en 1993 un concours du magazine Monthly Afternoon (Kodansha). Il se fait remarquer, notamment grâce à un style graphique reconnaissable et des histoires mélangeant fantastique et vie quotidienne. Le recueil Hanashippanashi (publié en français en 2005 et 2006 chez Sakka) reprends plusieurs récits réalisés entre 1994 et 1996.
Néanmoins, sa carrière ne décolle pas et il part vivre à la campagne, devenant à la fois un fermier cherchant l’autosuffisance et un auteur de manga. Cette expérience qui dure plus de trois ans est relatée sous la forme d’une fiction (nous suivons une jeune femme qui a quitté la ville pour la campagne) dans le diptyque Petite forêt (Sakka, 2008), prépubliée au Japon entre 2002 et 2005 et adaptée plus tard pour le cinéma au Japon puis en Corée. Une réédition en un tome a été proposée en 2024 par Delcourt. Parallèlement, il publie dans IKKI (Shogakukan) un autre dytique. Sorcières (Sakka, 2007, réédité en 2025 par Delcourt) est composé d’histoires courtes mettant en scène des femmes connectées aux forces mystiques de la nature. Ce titre permet à l’auteur de remporter en 2004 un prix d’excellence au Japan Media Arts Festival.

Il est invité au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême en janvier 2008, ce qui permet au public francophone de découvrir un auteur attachant proposant une autre vision du manga, grâce à un propos explorant la relation entre les êtres humains, la nature et un certain syncrétisme. J’ai eu l’occasion de le croiser à cette occasion avec mon compère mangaversien Tanuki et de recevoir de ses mains une jolie petite illustration couleur en guise de carte de visite. Vous pouvez retrouver ici la retranscription de cette rencontre organisée au Manga Building.
Sa carrière prend une autre dimension avec sa première série longue Les Enfants de la mer, prépubliée entre 2006 et 2011 dans IKKI. Il gagne à nouveau en 2009 un prix d’excellence du Japan Media Arts Festival. Reprenant la recette utilisée avec Sorcières mais dans le cadre d’un récit plus long, l’auteur mélange cette fois biologie marine, mysticisme et cosmologie dans un récit parfois difficile à suivre, surtout vers la fin, mais magnifiquement mis en valeur par un dessin très travaillé et d’une grande vivacité. Son chef-d’œuvre avec Designs, incontestablement. Cette série en 5 tomes a été publiée en français par Sarbacane entre 2014 et 2016 et réédité par Delcourt entre 2022 et 2024. Le fameux Studio 4°C en a réalisé une version animée en 2019.
SARU est le fruit d’un récit collaboratif avec le romancier Kotaro Isaka, chacun revisitant la légende du Roi Singe, sous la forme d’un manga (IKKI Comics, publication directe en deux tomes en 2010) pour le premier, d’un roman pour le second. Il s’agit d’un dytique disponible en français chez Sarbacane publié en un tome unique en 2015, que j’ai trouvé assez illisible tant il verse dans l’ésotérisme (Nostradamus y est convoqué) et manque d’une structure interne solide. Autre œuvre présentant que peu d’intérêt à moins d’être un fan inconditionnel : Le petit monde de Kabocha, (Rue de Sèvres, 2024) qui se situe dans la veine de Petite forêt mais sans en avoir la portée, tant la vie du chat du mangaka est inintéressante. Le titre a été prépublié dans un magazine animalier de l’éditeur Takeshobo entre 2003 et 2007.
Après Designs, Daisuke Igarashi a abandonné la science-fiction pour revenir à la vie fascinante des chats, cette fois dans la ville de Kamakura où l’auteur est installé depuis de nombreuses années. La série Kamakura Bakeneko Club est prépubliée dans le manga pour jeunes femmes BE·LOVE (Kodansha). Elle a débuté en 2022 et elle est toujours en cours (3 tomes pour l’instant, sortis entre fin 2023 et fin 2025). Delcourt va en proposer une version française, le tome 1 devant sortir début juillet 2026 à l’occasion de Japan Expo où l’auteur est invité.



Pour être complet, citons deux titres non traduits chez nous et ne proposant vraisemblablement que peu d’intérêt : Henshin neko no pana (prépublication web en 2008 sur Mi Chao!, Kodansha) mettant en scène un chat pouvant se transformer en n’importe quoi et Kyō no anī mo uto, prépublié irrégulièrement dans le magazine Hibana (Shogakukan) entre 2015 et 2017. On y suit le quotidien de deux enfants, frère et sœur. Réalisés tout en couleur, ces deux mangas ne semblent pas être sortis en volume relié. Il y a aussi de nombreuses histoires courtes, publiées généralement chez Kodansha, dont certaines sont présentes en recueil tel que Sora to bi tamashi (Kodansha, 2002) ou Umwelt Igarashi Daisuke sakuhinshû (Kodansha, 2017).




















































































