De la chanson française sociale (1/2)

Alors que je ne peux pas me passer de musique (je ne supporte pas le silence), je n’ai jamais pu écrire sur cet art et sur mes préférences sonores. Il faut dire qu’il s’agit d’un univers mystérieux que j’essaye de temps en temps de comprendre un peu moins mal. Les raisons sont tellement multiples et les explications tellement complexes que j’ai un peu abandonné. J’en ai retenu que la musique affecte de nombreuses zones de notre cerveau en provoquant des émotions fortes et en activant le centre du plaisir. Cela n’explique pas pourquoi on peut apprécier tel ou tel type de musique et au contraire en rejeter d’autres. Il y a certes le fait de rechercher des schémas reconnaissables (rythme, mélodie), ce qui peut être lié en grande partie à notre environnement social et à notre éducation. Cela pourrait me faire comprendre pourquoi je déteste globalement le jazz, l’imprévisibilité et la complexité de ce genre demandant de développer un goût qui demande à être acquis, tout comme la musique classique. La structure musicale et le rythme plus prévisible de la pop puis du rock, notamment dans sa forme « métal » m’ont bien plus attiré de tout temps. Étant un peu du genre monomaniaque, mais pour éviter toute lassitude, je suis passé petit à petit de la pop au rock puis au hard rock, et enfin au métal en allant toujours vers plus de musique extrême en vieillissant. Et là, j’ai fini par me fixer sur un sous-sous-genre, le métal finlandais, une spécialité de ce pays nordique qui compte la plus forte densité de groupes de métal rapporté au nombre d’habitants. Il est donc possible d’en déduire que je préfère actuellement les modes mineurs aux majeurs et les rythmes plutôt lents, avec une certaine appétence pour le funeral doom (dépressifs s’abstenir). De plus, je n’ai jamais ressenti le besoin de comprendre les paroles. Heureusement car le chant guttural du dark / doom / black est largement inaudible. Il fait plus office d’instrument humain que de texte supporté par une musique.

Cette longue introduction est là pour expliquer à quel point les deux chanteurs dont je vais parler sont loin de mes habitudes et de mes goûts présupposés. Le fait que j’en sois devenu très fan est donc un petit mystère. Le groupe social (plutôt CSP+) dont je fais partie est plutôt branché bandes dessinées (FB, manga, comics, etc.), éventuellement cinéma, mais pas trop musique (nous n’échangeons que très peu sur ce sujet) avec des goûts trop disparates. Entre un qui aime la musique savante, la noise ou le doom drone (là, je le rejoins en partie et il m’a fait découvrir en concert Sun O))) et Earth), un autre qui écoute du punk, une autre qui ne jure que par le rap (mais de la West Coast, le vrai Gangsta rap, car le jour où je l’ai amenée à un concert du groupe de Hip-Hop Chinese Man, ce fut une belle erreur de ma part) ou la cantopop, difficile de trouver des points communs et des sujets de discussion. J’imagine que la découverte de ces deux artistes est liée à mon écoute de FIP dont la programmation musicale plutôt éclectique et pointue, ce qui m’a permis d’accroitre mon univers musical. Néanmoins, qu’est-ce qui a fait que j’ai accroché à ces deux artistes ? Pour Ridan, ça peut se comprendre tant il est rattaché à la chanson française à texte dont j’apprécie certains chanteurs comme Aznavour, Brel ou Renaud. Mais pour Mino ? Après tout, le rap se situe dans le groupe des musiques d’influence afro-américaine que j’ai tendance à rejeter en bloc. Il me faudrait de solides connaissances en musicologie pour analyser les créations de ce dernier. Je ne les ai pas, cela restera donc un mystère. J’ai des notions trop vagues en mélodie, harmonie et rythme, c’est bien dommage. Cependant, ce n’est pas bien grave car cela n’empêche pas d’apprécier (ou non) telle ou telle chanson. C’est juste un frein pour bien réfléchir sur ce sujet, c’est tout…

Ridan

Ridan a été actif entre 2004 (il est alors âgé de 29 ans) et 2012, sa carrière étant interrompue par de graves ennuis de santé. Depuis, il est devenu très discret, postant peu sur sa page Facebook, généralement pour s’indigner à propos de tel ou tel événement ou pour réaffirmer son soutien à LFI. On apprend grâce à un entretien disponible sur le site du Monde que si Ridan est issu de la banlieue, c’est celle des pavillons du 77. Sa famille est certes venue d’Algérie en 1972, mais pas pour travailler en usine ou faire des ménages. S’il a débuté dans le rap (notamment en tant que producteur d’une compilation), c’est dans la chanson à texte qu’il a choisi de s’exprimer. Ses références sont notamment Brassens et Brel. Son premier album, excellent de bout en bout, est récompensé aux Victoires de la chanson en 2005, en tant qu’Album révélation de l’année. Trois autres suivront…

Le Rêve ou la Vie est donc l’album des débuts. Sorti en 2004 chez Sony, c’est une réussite qui contient de nombreuses perles. Travaillé au niveau de l’orchestration, avec des mélodies accrocheuses et des paroles au phrasé charmant, Ridan met en avant des réalités que vivent de nombreuses personnes. « Le Rêve » évoque la différence entre la dure réalité d’une vie d’adulte et les aspirations de l’enfance. « Le Quotidien » nous rappelle à quel point il est impossible dans la vie de tous les jours d’être considéré comme français lorsqu’on est un jeune maghrébin. « L’Agriculteur » dénonce la vie artificielle des grandes villes. « Demain » parle de la difficulté d’être optimiste envers le futur. Il s’agit de titres qui sont malheureusement toujours d’actualité, plus de vingt ans après. « Le Rêve ou la vie » est un instrumental très poétique, empreint de nostalgie. L’album connait une réussite aussi bien publique que critique.

L’Ange de mon démon est sorti en 2007, toujours chez Sony. C’est le plus grand succès public du chanteur, étant certifié disque d’or en un peu plus de sept mois malgré une promotion limitée. Dix nouveaux titres nous sont proposés, tous excellents, dont le premier donne immédiatement le ton : dans « J’en peux plus », Ridan exprime avec une grande douceur sa lassitude envers la société actuelle. L’album contient surtout ses deux titres les plus connus (ils ont fait l’objet de deux clips remarquables). C’est d’ailleurs avec « Ulysse » et son clip onirique que j’ai découvert Ridan. Il s’agit ici d’une adaptation chantée du poème « Heureux qui comme Ulysse » de Joachim du Bellay. Le chanteur y évoque le regret d’avoir quitté sa maison familiale pour les mirages de la ville. L’autre chanson est « Objectif Terre ». Le chanteur dénonce la destruction des ressources naturelles au profit de l’enrichissement de quelque-uns. « Rentre chez toi » nous renvoie au racisme quotidien de la société française, de la nécessité de refuser de subir ce rejet lorsqu’on est issu de couches sociales défavorisées et de se construire soi-même un futur plus souriant.

L’un est l’autre est le dernier album produit par Sony. À nouveau composé de dix titres, il est sorti rapidement, en 2009. Les deux premières pistes ont fait l’objet d’un clip vidéo. Il est dans la lignée des deux autres albums mais globalement en bien moins sombre, plus apaisé. Avec « On est comme on naît », sur un tempo enjoué, Ridan promeut l’acceptation de soi, malgré ce qu’on a pu faire ou vivre dans le passé. « Passe à ton voisin » est l’autre titre phare de l’album, porté par une musique scintillante. Il y est question d’être positif dans la vie pour réaliser ses rêves. Surtout, il faut partager cette attitude avec son entourage. Il y a aussi quelques perles se référant à l’amour comme « Ma petite chipie » ou à l’enfance avec « Le Petit Prince ». Avec « Star minute », Ridan s’amuse à faire du Brassens en dénonçant la starification artificielle, éphémère créée par les médias de l’époque. Il rends ainsi un hommage envers un de ses maîtres.

Madame la République est le quatrième et dernier album de Ridan. Produit par sa société Les Fleurs, le Béton, il sort début 2012 grâce à une distribution par PIAS France. Sa tonalité est bien différente du troisième opus : l’album contient plusieurs titres engagés politiquement, certains étant parlés, deux étant même sans musique. En effet, pour les élections présidentielles, l’artiste s’est déclaré en faveur de LFI et de son chef Jean-Luc Mélanchon. Cela vaut à son disque d’être assimilé par le CSA à une prise de parole en faveur du Front de gauche, ce qui en va limiter drastiquement la diffusion à la radio. Un risque qui avait été pris sciemment comme en témoigne le titre « Madame la République », ardant plaidoyer pour la liberté d’expression, mais portant aussi une dénonciation du racisme ambiant avec la montée de l’extrême-droite et l’existence d’injustices toujours plus nombreuses. Le génial « Ah ! les salauds ! » s’attaque frontalement au FN et bénéficie d’un superbe clip vidéo. « La Comédie humaine » appelle clairement à la révolution sociale. « Le Manège Enchanté » prend la forme d’une comptine revendicatrice appelant à la gréve générale et au Grand Soir. Les autres titres reprennent les thèmes rencontrés dans les précédents albums : racisme, intolérance, bêtise, conformisme, etc.

Conclusion

En écoutant aujourd’hui Ridan, nous réalisons que « non, non rien n’a changé, tout a continué » comme le chantait Bruno Polius au sein du groupe Les Poppys en 1971, même si c’était à propos de la guerre du Vietnam. Actuellement, l’Histoire bégaye et Ridan est malheureusement plus que jamais d’actualité. La seconde partie de ce billet sera consacré au rappeur marseillais Mino et, sans surprise, abordera sous une autre forme, des thèmes assez similaires.

L’instant nostalgie : MAI 2006

Continuons donc mon tour d’Europe francophone… Durant les années 2000, j’ai eu l’occasion d’aller un certain nombre de fois à Bruxelles, la communauté mangaversienne belge étant assez importante à cette époque. Les Judge Fredd, Shun et Marie (pour donner quelques exemples) ont marqué le forum par leurs différents messages. Pour autant, je n’ai joué au touriste qu’à trois ou quatre reprises, avec notamment deux visites à l’Atomium et une au Centre Belge de la Bande Dessinée (en solo dans ce dernier cas, malheureusement).

La photo

Bruxelles — Vue sur Brussels Expo à partir de l’Atomium — Canon PowerShot A75

L’anecdote

Ce n’est qu’à partir de 2006 que j’ai pu visiter l’Atomium, ma première tentative s’étant soldée par un échec. En effet, le célèbre monument bruxellois (avec le Manneken-Pis, vu dès 2003) était fermé depuis mars 2004. Il venait juste de rouvrir, tout neuf. Sa couverture en aluminium, qui avait très mal vieilli, avait été remplacée par des plaques en acier inoxydable du meilleur effet. C’est ce revêtement que l’on peut apprécier sur la photo, prise au niveau de la sphère supérieure.

La photo bonus a été prise en avril 2008 avec un Canon EOS 350D équipé d’un objectif MS Peleng 3.5/8A qui permet de prendre des photos à 180° en 24×36. Ici, du fait d’un capteur APS/C, l’angle n’est plus que de 112,5° et ne permet pas d’inscrire la scène dans un cercle. Ce n’est donc pas une photo dite fish-eye.

La photo bonus

Bruxelles — Un des escalators situés dans les tubes obliques — Canon EOS 350D

Designs

Designs

Designs

C’est en avril 2026 que le dernier tome de Designs est sorti. Ainsi s’achevait une série dont on a longtemps cru qu’on ne pourrait jamais en lire la fin du fait de la mise en redressement judiciaire de Noeve Grafx. Celui-ci est intervenu en septembre 2024 (la cessation de paiement datant du mois d’aout), ce qui a bloqué de nombreuses sorties pendant de nombreux mois. La branche manga ayant été reprise par IDP mi 2025, les sorties ont pu reprendre à un rythme soutenu. Néanmoins, le tome 4 était censé être sorti en avril 2024, durant la période de turbulences précédant la chute de l’éditeur. Nulle librairie l’ayant reçu, nulle lectrice et nul lecteur n’ayant pu le lire, Designs était tombé dans les limbes jusqu’à l’annonce en 2025 de la future sortie de l’ultime volume. Mais… et le tome 4 ? Et bien, il est disponible mais sans avoir été distribué. Il faut donc le commander, par exemple à Pulp BD rue Dante à Paris, sur le site de l’éditeur ou sur un site de vente en ligne comme la FNAC. Cependant, il ne faut pas être pressé du fait des délais de livraison. C’est ce que certains et une certaine d’entre nous avons fait il y a quelques semaines avant la parution du dernier opus.

Le manga

Dans un futur très proche, profitant de financements étatiques (notamment dans le domaine militaire et spatial), des généticiens ont réussi à créer de nombreuses formes de « HA » (Humanized Animals). Ce sont des chimères, des êtres hybrides mêlant de l’ADN humain à celui d’animaux tels que panthères, grenouilles, dauphins, oiseaux, éléphants, etc. En attendant d’être utilisés pour la conquête spatiale, certains « modèles » dont le « design » est approprié, servent de mercenaires sur différents théâtres d’opération. En effet, ces recherches ont un but précis : doter l’humanité de capacités d’adaptation variées afin de survivre dans des environnements hostiles. Ils sont aussi secrètement testés lors de missions militaires ou pour effectuer des assassinats, grâce à leurs sens sur-développés et leurs capacités physiques hors normes.

Néanmoins, au sein de la richissime compagnie qui gère ces différents projets, il existe de profondes divergences, des jalousies et des rivalités, ce qui pourrait nuire à leur réussite. Le récit suit plusieurs de ces hybrides (comme « Le Maître », une HA de grenouille ou un groupe de « dauphins », sorte de tueurs à gage d’une incroyable efficacité). Parallèlement, nous suivons aussi plusieurs scientifiques et leurs commanditaires qui essayent toutes et tous à orienter ces expériences à leur profit, selon leurs convictions sur ce que doit être l’humanité. Pour l’un d’entre eux, cela doit déboucher sur le transhumanisme.

Comme à son habitude, Daisuke Igarashi mélange de nombreux thèmes dans son histoire. La bioéthique avec les manipulations sur le vivant où l’on considère les animaux et les hybrides comme de simples outils ou des « designs » brevetés afin de faire toujours plus de profits, en est le principal fil rouge. Les HA possèdent des capacités animales primaires (la chasse, la perception augmentée de l’environnement, l’absence de morale humaine) tout en ayant une conscience. Il y a aussi le risque que ces créations échappent à leurs créateurs. Le transhumanisme est un autre sujet en montrant comment les frontières peuvent être brouillées entre l’être humain et l’animal et comment l’un peut s’améliorer grâce à l’autre. L’auteur cherche ainsi à créer un malaise et une réflexion sur ces questions, d’autant plus qu’il présente les forces de la nature comme étant bien au-dessus de celles des humains, surtout lorsque ces derniers cherchent à imiter une technologie perfectionnée par l’évolution pour forcer leur complexion.

Le récit est assez difficile à suivre du fait des nombreuses alternances entre les différents et nombreux protagonistes, ainsi qu’aux multiples enjeux développés au fil des pages. Il est préférable d’avoir une lecture rapprochée des cinq volumes de la série, surtout pour les tomes 2 à 4. Une relecture de l’ensemble, ce que votre serviteur a fait une fois qu’il ait refermé un cinquième et dernier opus très orienté action, permet de mieux apprécier le propos de l’auteur en n’étant plus perdu entre les différents personnages et sur qui fait quoi, pour quelle raison. On s’aperçoit ainsi que le tome 5 répond à la première partie du manga de façon magistrale. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le tout premier chapitre est à l’origine une histoire courte autonome, ce qui lui confère une tonalité un peu différente de la suite du manga.

Graphiquement, Daisuke Igarashi est à son meilleur. Son dessin, dynamique, lâché tout en restant travaillé et précis propose souvent de superbes doubles pages. Il réussit à rendre les effets de vitesse des nombreuses scènes d’action tout en gardant une grande lisibilité à ses planches. Il réussit aussi à représenter la nature, que ça soit les plantes, les matières et les animaux, avec une précision presque naturaliste, ce qui confère à celle-ci une certaine beauté sans que l’ensemble soit figé. C’est magistral et fascinant. L’auteur scotche ainsi lectrices et lecteurs à son œuvre malgré un récit demandant beaucoup d’attention pour réussir, plus ou moins bien, à le suivre. Par ailleurs, pour avoir un avis détaillé sur chaque tome, je vous renvoie une nouvelle fois à un billet de Tachan.

L’auteur

Daisuke Igarashi démarre sa carrière professionnelle en 1994 après avoir remporté en 1993 un concours du magazine Monthly Afternoon (Kodansha). Il se fait remarquer, notamment grâce à un style graphique reconnaissable et des histoires mélangeant fantastique et vie quotidienne. Le recueil Hanashippanashi (publié en français en 2005 et 2006 chez Sakka) reprends plusieurs récits réalisés entre 1994 et 1996.

Néanmoins, sa carrière ne décolle pas et il part vivre à la campagne, devenant à la fois un fermier cherchant l’autosuffisance et un auteur de manga. Cette expérience qui dure plus de trois ans est relatée sous la forme d’une fiction (nous suivons une jeune femme qui a quitté la ville pour la campagne) dans le diptyque Petite forêt (Sakka, 2008), prépubliée au Japon entre 2002 et 2005 et adaptée plus tard pour le cinéma au Japon puis en Corée. Une réédition en un tome a été proposée en 2024 par Delcourt. Parallèlement, il publie dans IKKI (Shogakukan) un autre dytique. Sorcières (Sakka, 2007, réédité en 2025 par Delcourt) est composé d’histoires courtes mettant en scène des femmes connectées aux forces mystiques de la nature. Ce titre permet à l’auteur de remporter en 2004 un prix d’excellence au Japan Media Arts Festival.  

Il est invité au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême en janvier 2008, ce qui permet au public francophone de découvrir un auteur attachant proposant une autre vision du manga, grâce à un propos explorant la relation entre les êtres humains, la nature et un certain syncrétisme. J’ai eu l’occasion de le croiser à cette occasion avec mon compère mangaversien Tanuki et de recevoir de ses mains une jolie petite illustration couleur en guise de carte de visite. Vous pouvez retrouver ici la retranscription de cette rencontre organisée au Manga Building.

Sa carrière prend une autre dimension avec sa première série longue Les Enfants de la mer, prépubliée entre 2006 et 2011 dans IKKI. Il gagne à nouveau en 2009 un prix d’excellence du Japan Media Arts Festival. Reprenant la recette utilisée avec Sorcières mais dans le cadre d’un récit plus long, l’auteur mélange cette fois biologie marine, mysticisme et cosmologie dans un récit parfois difficile à suivre, surtout vers la fin, mais magnifiquement mis en valeur par un dessin très travaillé et d’une grande vivacité. Son chef-d’œuvre avec Designs, incontestablement. Cette série en 5 tomes a été publiée en français par Sarbacane entre 2014 et 2016 et réédité par Delcourt entre 2022 et 2024. Le fameux Studio 4°C en a réalisé une version animée en 2019.

SARU est le fruit d’un récit collaboratif avec le romancier Kotaro Isaka, chacun revisitant la légende du Roi Singe, sous la forme d’un manga (IKKI Comics, publication directe en deux tomes en 2010) pour le premier, d’un roman pour le second. Il s’agit d’un dytique disponible en français chez Sarbacane publié en un tome unique en 2015, que j’ai trouvé assez illisible tant il verse dans l’ésotérisme (Nostradamus y est convoqué) et manque d’une structure interne solide. Autre œuvre présentant que peu d’intérêt à moins d’être un fan inconditionnel : Le petit monde de Kabocha, (Rue de Sèvres, 2024) qui se situe dans la veine de Petite forêt mais sans en avoir la portée, tant la vie du chat du mangaka est inintéressante. Le titre a été prépublié dans un magazine animalier de l’éditeur Takeshobo entre 2003 et 2007.

Après Designs, Daisuke Igarashi a abandonné la science-fiction pour revenir à la vie fascinante des chats, cette fois dans la ville de Kamakura où l’auteur est installé depuis de nombreuses années. La série Kamakura Bakeneko Club est prépubliée dans le manga pour jeunes femmes BE·LOVE (Kodansha). Elle a débuté en 2022 et elle est toujours en cours (3 tomes pour l’instant, sortis entre fin 2023 et fin 2025). Delcourt va en proposer une version française, le tome 1 devant sortir début juillet 2026 à l’occasion de Japan Expo où l’auteur est invité.

Pour être complet, citons deux titres non traduits chez nous et ne proposant vraisemblablement que peu d’intérêt : Henshin neko no pana (prépublication web en 2008 sur Mi Chao!, Kodansha) mettant en scène un chat pouvant se transformer en n’importe quoi et Kyō no anī mo uto, prépublié irrégulièrement dans le magazine Hibana (Shogakukan) entre 2015 et 2017. On y suit le quotidien de deux enfants, frère et sœur. Réalisés tout en couleur, ces deux mangas ne semblent pas être sortis en volume relié. Il y a aussi de nombreuses histoires courtes, publiées généralement chez Kodansha, dont certaines sont présentes en recueil tel que Sora to bi tamashi (Kodansha, 2002) ou Umwelt Igarashi Daisuke sakuhinshû (Kodansha, 2017).

Designs

L’instant nostalgie : AVRIL 2006

Retour à une photo « de carte postale » à la qualité relative. Il faut dire que le mois d’avril n’est pas la meilleure période de l’année pour avoir une belle lumière. J’aurai pu attendre un autre mois pour poster une photo plus ensoleillée. En effet, je suis allé souvent à Genève entre 2004 et 2009 pour voir deux jeunes mangaversiennes. Cependant, une fois l’une trop prise par ses cours en pharmacologie et l’autre étant venue poursuivre ses études à Paris après Genève et Oxford, je n’ai plus réellement eu de raison de faire les 550 kilomètres (6 heures de voiture) nécessaires, même si ce passage était systématiquement combiné avec une venue à Annecy et/ou Lyon. Je prévois de poster une ou deux autres prises de vue genevoises, au moins lorsqu’on sera sur l’année 2009.

La photo

Genève — Vue du lac et de son fameux jet d’eau à partir des Pâquis — Canon PowerShot A75

Les anecdotes

Ces cinq années m’ont permis de visiter à fond Genève et d’être un touriste aguerris. J’étais même un client régulier de la librairie BD L’Oreille Cassée (elle existe toujours). C’est comme ça que j’ai pu acheter La Ville de José Roosevelt, sa première bande dessinée à la diffusion plutôt confidentielle. Par contre, impossible de me souvenir si c’est à l’occasion de ce passage ou d’un précédent. Un événement dont je me souviens bien, c’est d’avoir voulu passer avec Cammyn de l’autre côté de la jetée arrosée par le jet d’eau un soir d’octobre 2004. Je peux vous dire que ça mouille, on s’est retrouvé détrempé comme on ne l’a jamais été en un instant. Pas très malin mais très amusant… Genève est aussi la capitale de la haute horlogerie, c’est donc tout naturellement qu’il y avait un musée dédié aux montres et au temps qui passe. La Cité du temps venait juste d’ouvrir quand je suis allé la visiter en compagnie de beanie_xz. Il faut désormais aller à Bienne (qui se réclame aussi comme étant la capitale mondiale de l’horlogerie) mais le lieu propose toujours sa collection de montres Swatch ainsi que des expositions et diverses activités.

La photo bonus

Genève — Exposition Nivarox et Breguet à La Cité du Temps — Canon PowerShot A75

Jimbōchō Sisters

Avec la sortie du sixième et dernier tome, il est plus que temps d’écrire un billet au sujet de cette série si plaisante à lire. Pré-publiée au Japon dans le magazine Grand Jump (Shueisha) entre 2021 et 2022, elle a été publiée en français par Mangetsu entre le mois d’avril 2024 à celui de 2026, soit un délai moyen de sortie de quatre mois, ce qui a donné un rythme plutôt soutenu (même s’il a fallu attendre un peu le dernier opus). Pourtant, les ventes n’ont pas dû être faramineuses (sans être pour autant catastrophiques, heureusement). Il faut dire qu’une série où il ne passe rien, ou si peu, est réservée aux lectrices et lecteurs fans de tranches de vie banales. Bravo donc à l’éditeur et merci !

Tout au long des six tomes, nous suivons la vie des trois sœurs Karakida qui ont emménagé dans le quartier tokyoïte des bouquinistes, Jimbôchô. En effet, leur père qui vit et travaille aux USA, a hérité de la célèbre librairie d’occasion familiale et il a été décidé en commun de reprendre l’activité plutôt que de se séparer d’un lieu emblématique et chargé d’histoire. Toutes les trois viennent s’y installer (elles ont perdu leur mère il y a bien longtemps), à l’étage comme il se doit. Ichika, l’ainée, ayant un travail stable, Minoru, la petite dernière étant encore lycéenne, c’est donc à Tsugumi que revient la lourde tâche d’assurer la gestion de l’établissement, de faire le tri dans un stock énorme et bordélique, d’apprendre ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas afin de ne pas acheter n’importe quoi ou de vendre à vil prix. Heureusement qu’elle aime les livres sous toutes ses formes. Elle semble donc faite pour se métier, si dur (et parfois physique) qu’il soit.

Si les premiers tomes se focalisent sur le métier de libraire d’occasion et sur les librairies de Jimbôchô, le récit s’oriente ensuite de plus en plus vers les peines de cœur des trois sœurs et l’impossibilité de communiquer ses propre sentiments envers l’être aimé. Elles ne sont pas les seules à être dans ce cas-là. Cela semble même concerner une bonne partie de leur entourage. Il y a Azusawa, le mystérieux libraire voisin que Tsugumi a connu alors qu’elle était gamine, ces deux-là étant incapables de reconnaître leurs sentiments réciproques. Il y a aussi Shun, l’ami de jeunesse d’Ichika, qui a le béguin pour elle mais qui n’ose l’avouer, sachant que celle-ci est toujours amoureuse de Tsuzuki qui, lui, est fasciné par Fujiyoshi mais sans jamais avoir voulu faire le premier pas à l’époque où il et elle étaient collègues, alors qu’il s’agit, même encore, d’un amour partagé. Il y a enfin Mana, victime d’une relation toxique avec un garçon, qui ne semble pas voir l’inclinaison que Minoru a envers elle, alors que Ryôta, un camarade de lycée, en pince pour cette dernière, mais sans se faire d’illusion sur ses chances vu l’inclinaison sentimentale de la cadette des sœurs Karakida. Voir les protagonistes de l’histoire se débattrent avec leurs sentiments pendant autant de pages pourraient finir par lasser, mas c’est tellement bien raconté, avec un récit superbement porté par le délicat dessin de Kei Toume, que l’on aurait bien aimé avoir un ou deux tomes supplémentaires pour avoir une fin un peu moins ouverte. Par ailleurs, pour avoir un avis plus détaillé sur chaque tome de la série, je vous conseille de lire le billet de Tachan.

Kei Toume est une autrice dont je suis très fan, qui est publiée en francophonie depuis une trentaine d’année et que je suis depuis ses débuts chez nous. Sa série (rapidement interrompue par Glénat avec l’arrêt de la collection Kameha) Kuro gane (deux tomes sur dix en comptant Kurogane-kai) voit son premier opus paraître en 1996. Elle nous revient par le biais d’Akata/Delcourt à partir de 2003 avec l’excellent mais trop long Sing Yesterday for me (onze tomes, en cours de réédition depuis 2025). C’est au tour, chez le même éditeur, des Lamentations de l’agneau (sept tomes entre 2005 et 2006), suivi par mon petit chouchou, Les Mystères de Taisho (quatre tomes entre 2006 et 2013). Taïfu Comics en profite pour sortir en 2005 deux compilations d’histoires courtes avec Zéro et Déviances. Nous avons eu aussi Luno en 2009, chez Kana. Alors que nous pouvions nous attendre à la publication d’Acony… plus rien pendant pratiquement dix ans. À ma plus grande joie, c’est à partir de 2024 que la mangaka revient en force avec deux nouvelles séries : Jimbôchô Sisters (sa dernière en date, prépubliée dans Grand Jump, Shueisha, entre 2021 et 2025) puis Mahoromi : Chroniques architecturales de l’espace temps au Lézard Noir (quatre tomes entre 2025 et 2026, prépublication irrégulière entre 2011 et 2015 dans Big Comic Spirit chez Shogakukan).

Kei Toume est née en avril 1970 dans la préfecture de Kanagawa (au Sud de Tokyo). Après avoir fait des études d’arts, elle débute avec des histoires courtes dans le défunt mensuel Comic Burger (Gentosha Comics) après avoir reçu une mention honorable en 1992 au concours de débutants organisé par le magazine. Notons qu’elle a eu aussi un prix en 1993 pour une histoire courte qui deviendra le début de Kuro gane, chez l’éditeur Kodansha, ce qui lui a permis d’avoir très rapidement deux séries seinen en cours : Les Lamentations de l’agneau chez le premier et Kuro gane chez le second. Si elle reste fidèle aux deux éditeurs de ses débuts, elle a eu aussi l’occasion de publier chez Square Enix (Shônen Gangan), Shueisha (divers magazines seinen tels que Business Jump ou Young Jump) et Shogakukan (Big Comic Spirit). Cependant, sa relative lenteur de production (elle travaille sans assistant, sauf à ses débuts où elle en avait un) et son irrégularité font que sa bibliographie, composée principalement de séries courtes et de one-shots, est peu relativement peu fournie pour une carrière de plus de trente années. L’autrice a aussi publié une dizaine d’art books dans les années 2000-2010. Il reste toutefois cinq-six séries (comptant entre trois et six volumes) qu’il serait possible de proposer en français. L’espoir est-il permis de les avoir ? L’avenir nous le dira, en espérant ne pas avoir à attendre dix nouvelles années…

L’instant nostalgie : MARS 2007

Malgré son total insuccès (attendu), je poursuis mon projet « L’instant nostalgie ». Je ne sais pas combien de temps je supporterai un tel bide, mais pour l’instant, allons-y ! N’ayant aucune photo intéressante sur le mois de mars 2006, j’ai dû sauter une année. Il s’agit d’une activité non-mangaversienne mais je n’en suis pas si loin tant le projet Web Mangavoraces des Éditions Akata reposait sur la participation de nombreuses bonnes volontés venues de Mangaverse, à commencer par Morgan, notre webmistress.

La photo

Roissy-en-France — Aéroport CDG — Canon EOS 350D

L’anecdote

Dominique Véret, alors directeur éditorial manga pour les Éditions Delcourt et dirigeant d’Akata, voulait mettre en avant un de ses titres préférés, Amer Béton de Tayou Matsumoto. Il l’avait édité une première fois à l’époque où il officiait chez Tonkam, entre 1996 et 1997. À l’occasion de la sortie en France (en mai 2007) du film éponyme réalisé par Michael Arias au sein du studio d’animation japonais Studio 4°C et de la publication de la version intégrale du manga (en avril 2007), une rapide rencontre avait été organisée entre Dom et Michael, avec la présence de Caf’, responsable de la partie manga au sein du magazine Coyote Mag. Pour ma part, je faisais fonction de « taxi » et de photographe avant de devenir le rédacteur en chef d’un dossier mis en ligne sur Mangavoraces (et de voir à cette occasion le film en avant première, lors d’une projection presse). Michael Arias était entre deux avions, arrivant d’un festival en Corée du Sud (si je me souviens bien) et repartant pour un autre festival (je ne sais plus où). L’espace restreint d’un coin de bar dans le terminal 2 ne m’avait pas permis de trouver de bons angles de prise de vue. De plus, la faible luminosité m’avait obligé à utiliser le flash intégré (je n’avais pas encore investi dans un Speedlight) et je n’avais pas encore pris l’habitude d’enregistrer mes photos en RAW. Bref, cette photo souffre de nombreux défauts, mais elle matérialise ce qui reste un excellent souvenir. Nous voyons ici Dominique Véret présenter une version en cours de finalisation de l’intégrale, discuter des différences entre les deux médiums et questionner le réalisateur sur sa vision de l’histoire.

Le site bonus

Pas de photo mais un site bonus : le dossier Amer Béton.

Le cinéma hongkongais : John Woo

Actuellement, un petit cinéma parisien propose, dans le cadre d’une rétrospective du cinéma hongkongais d’avant la rétrocession, plusieurs films réalisés dans les années 1980-90 par John Woo. Lors du programme « Portrait de Hong Kong » au Forum des Images, je n’avais pas pu voir d’œuvres du réalisateur / producteur / scénariste cantonais célèbre pour ses films d’action (une histoire de droits bloqués). J’ai donc eu l’occasion ce samedi de combler ce petit manque dans ma culture naissante des films hongkongais. J’avais le choix entre deux alternatives, voir avec le mangaversien Tanuki Le Syndicat du crime (avec Chow Yun-fat), référence dans la filmographie de John Woo, ou voir avec la mangaversienne a-Yin le moins connu Une Balle dans la tête (avec Tony Leung). Il est aisé de deviner quel a été mon choix malgré un horaire peu pratique (projection à 11h45 pour un film d’une durée de plus de deux heures).

Une balle dans la tête se passe à la fin des années 1960 à Hong Kong puis au Vietnam, pendant la guerre à laquelle ce dernier a donné son nom. Nous y suivons trois amis d’enfance qui se sont juré que rien ne les séparerait. Ils vivent au jour le jour, n’ayant aucune situation stable et peu de perspectives d’avenir. Ben (Tony Leung) réussit pourtant à se marier, tout en n’ayant pas les moyens de payer le banquet. Malheureusement, c’est le début d’une véritable descente aux enfers : Frank (Jacky Cheung) se fait agresser par une bande rivale alors qu’il avait avec lui l’argent de la fête, empruntée à un usurier. Il a réussi à éviter le vol mais s’en sort blessé à la tête. Une vengeance s’impose, ce qui débouche sur la mort du responsable de la blessure. Voilà notre trio obligé de fuir Hong Kong pour le Vietnam, aidé par une de leurs connaissances, trafiquant et contrebandier. Paul (Waise Lee) accompagne ses deux camarades, y voyant une façon de sortir de la vie de misère qui lui est promise.

Arrivés à Saïgon avec de nombreux produits de contrebande, les trois amis découvrent une ville sans foi ni loi, à l’image de l’armée qui se montre sans pitié envers les Vietnamiens, alors qu’ils sont du même bord. Leurs valises étant détruites lors d’un attentat provoqué par un jeune militant pro-Vietcong, il leur faut absolument trouver une autre façon de vivre dans la capitale du Sud Vietnam. En faisant la connaissance de Luke (Simon Yam), un homme de main / tueur au service (apparemment) d’un des patrons du crime local (celui même à qui ils devaient remettre leur marchandise), ils entrevoient une solution à leurs galères. Malheureusement, ils vont surtout découvrir l’horreur de la guerre et plonger de plus en plus profondément dans l’abject…

Avant que je me rende au cinéma, j’ai été briefé par manu_fred, un autre mangaversien ayant vu le film et assez bon connaisseur de l’œuvre de John Woo. Je savais ainsi un peu à quoi m’attendre avec ce dernier, sur sa tendance au mélodrame lourdingue et à l’exagération dans le jeu d’acteur, notamment lors de certaines scènes d’amitié virile. Heureusement, il n’en est rien avec Une balle dans la tête (ou si peu). Il en résulte un film efficace, qui sait aller au delà du cinéma de genre. Le propos est intéressant : il ne s’agit pas d’un simple film d’action, même si les scènes de fusillades grandiloquentes sont nombreuses. S’il n’est pas représentatif de la filmographie du réalisateur, il est désormais considéré comme un de ses chefs-d’œuvre alors qu’il n’avait pas rencontré un grand succès lors de sa sortie en salle.

En effet, le long-métrage est ancré dans l’histoire de Hong Kong, notamment en nous montrant des scènes de révoltes étudiantes pro-communistes durement réprimées par les forces de l’ordre. Il en est de même avec le Vietnam, dont la guerre a fait perdre toute humanité à une partie de la population, à commencer par l’armée, qu’elle soit du Sud ou du Nord. La situation de Sally Yen (Yolinda Yan) n’est pas sans rappeler la prostitution des « maisons de chanteuses » au Vietnam. Il y a aussi une allusion assez claire aux événements de la place de Tiananmen qui s’étaient déroulés l’année précédant la réalisation du film, lors de la répression d’une manifestation pacifiste vietnamienne qui se déroule sur un pont où Ben et Sally avaient prévu de se rencontrer. Il s’agit donc d’une excellente surprise en ce qui me concerne. Néanmoins, il faudra que j’aille voir une autre œuvre de John Woo pour avoir une meilleure idée de ses films de gangsters.

Titre original : 喋血街頭 (Die xue jie tou)
Titre international : Bullet in the Head

Pays : Hong Kong
Sortie cinéma : 1990
Réalisateur : John Woo
Scénario : Janet Chun, Patrick Leung et John Woo
Production : Catherine Lau, Patrick Leung et John Woo
Musique : James Wong et Romeo Díaz
Durée : 2h11

Bande annonce disponible
Bientôt en Blu-Ray 4K (mi-mai 2026)

Merci à Manuka pour sa précieuse relecture.

Alva, le fantastique venu du froid

Alva est une jeune cambrioleuse, du genre monte-en-l’air. En effet, elle n’a pas son pareil pour grimper sur tout ce qui est vertical, même en l’absence de prises évidentes. Afin d’y faire entrer ses acolytes, elle s’infiltre dans l’appartement d’un vieil homme qui a eu le tort de se vanter de détenir de nombreuses pépites d’or. Bien mal leur en prend car ils vont alors libérer une puissante entité qui y est retenue prisonnière. En fait, c’était elle qui produisait l’or… Elle profite de sa liberté retrouvée pour se venger de son geôlier mais aussi sur ses libérateurs, sans distinction, à l’exception d’Alva en qui elle reconnaît des racines locales anciennes et de Mini, le guetteur tout surpris d’avoir survécu à un tel déchainement de violence. Cette fuite ayant été tout sauf discrète, cela réveille une ancienne organisation, dénommée les Artisans. Cette dernière va se mettre à traquer ce qui se révèle être une ancestrale sorcière, ainsi que les deux rescapé·e·s de la petite bande de voleurs à l’origine de tout ce remue-ménage. Une longue course poursuite s’engage alors dans une Scandinavie hivernale, la survie de tout un ancien peuple pouvant dépendre des origines d’Alva, orpheline de parents inconnus comme de bien entendu…

Afin de retrouver la trace de sa mère, Alva a dû se rendre dans le Sud, en plein désert libyen. Ses recherches, peu productives, sont interrompues lorsqu’un groupe lourdement armé et dirigé par une femme très âgée mais manifestement très riche, vient s’en prendre à leur voisin, un vieil excentrique. Leur objectif est rapidement atteint : récupérer une fleur de Lazare, un artefact capable de réveiller les morts. En effet, cet homme discret était en réalité un djinn et, avant de mourir, il a transmis une partie de ses pouvoirs à Mini. Celui-ci n’a pas d’autre solution que se lancer dans une quête qui est de récupérer la fleur et empêcher ainsi un massacre. Un peu contre son gré, Alva choisi de le suivre pour l’aider et les voilà reparti pour le Danemark. Cependant, alors qu’on a comme guide une chèvre haram, que l’on doit franchir la mer méditerranée tout en étant pressé par le temps, voilà une entreprise qui n’a rien de simple et pouvant même être très dangereuse. Heureusement, une organisation européenne secrète, le Comité de surveillance, a décidé d’agir mais elle ne pourra le faire qu’une fois notre duo arrivé en Italie…

Aksel Studsgarth est danois, il travaille depuis plusieurs années dans l’industrie du cinéma et de l’animation, principalement comme manager ou superviseur. Cependant, depuis quelques temps, il se présente comme comic writer. En effet, il a écrit le scénario de la trilogie d’Alva, composée pour l’instant de Dans la nuit, puis d’Odyssée, le troisième et dernier tome n’étant pas encore annoncé. Il s’agit d’une création originale publiée par Glénat. Le premier tome est sorti en 2023, le deuxième mi-2025. Cette bande dessinée est mise en image par Daniel Hansen, un Suédois qui vit en Chine où il a fondé une famille, ce qui ne l’empêche pas de voyager à travers le monde entier pour participer à tel ou tel projet en tant que directeur artistique ou illustrateur. La traduction (à partir de l’anglais ?) de Philippe Touboul (connu pour être le co-fondateur et l’ancien gérant de la regrettée librairie Arkham) et l’adaptation graphique de Fred Urek (Petit Fred au département manga des Éditions Delcourt pour celles et ceux qui se souviennent de l’époque Akata) semblent sans reproche, signe de la qualité de leur travail.

Il résulte de cette collaboration un roman graphique efficace (une première bande dessinée pour les deux auteurs), mélangeant thriller, magie et folklore. Cela donne un aspect fantastique et horrifique à une histoire qui aurait pu n’être que policière à lire les premières pages. En tout cas, tout au long du premier tome, le récit fonce à cent à l’heure vers sa conclusion, et on ne s’ennuie pas un instant à la lecture des (més)aventures d’Alva et de Mini. Le deuxième opus, plus long, met un peu plus de temps à déployer toute la verve de ses créateurs. Le dessin en niveau de gris et la narration de Daniel Hansen font merveille, notamment lors de nombreuses double pages de toute beauté, souvent muettes. Les auteurs semblent bien s’amusent à créer des organisations secrètes plus loufoques les unes que les autres, malgré leur extrême dangerosité. L’utilisation des mythologies scandinaves puis islamiques sont savoureuses, les deux étant ici réinventées, à l’exemple des sorcières svartedal ou de la fleur de Lazare. Il faut toutefois ne pas être allergique aux massacres, souvent gratuits, qui parsèment régulièrement les pages des deux ouvrages. Il n’y a rien d’étonnant à cela, le récit que nous proposent les deux Scandinaves repose sur une actualité mondiale toujours plus chaotique, brutale et sanguinaire, où il est de plus en plus difficile de distinguer le camp du bien de celui du mal, à l’image du Comité de surveillance aux méthodes plus que contestables.

La fin de chaque tome appelle une suite même si les arcs narratifs y trouvent leur conclusion. En effet, comme tout bon thriller qui se respecte, nous refermons à chaque fois l’ouvrage sur une scène proposant un cliffhanger. Il ne reste plus qu’à espérer que le titre réussisse à trouver son public, la sortie d’Odyssée étant passée totalement inaperçue en juillet 2025 (à commencer pour votre serviteur), ce qui peut laisser craindre une annulation pure et simple du dernier opus. Espérons aussi qu’il soit publié en Allemagne et en Suède après une sortie au Danemark l’année dernière (ces marchés sont proches les uns des autres) car on veut pouvoir lire l’année prochaine la conclusion de cette histoire à la fois haletante et par moment si déjantée ! Pour l’instant, aucune information va dans un sens ou dans l’autre, nous laissant dans l’attente…

Auteurs : Aksel Studsgarth (scénario) et Daniel Hansen (dessin)
Traducteur : Philippe Touboul
Éditeur : Glénat

Alva dans la nuit
Prix : 24,50 €
Format : 19,8 x 26,6 cm
Nombre de pages : 264
Couverture : Cartonnée
EAN : 9782344056196
Date de sortie : Septembre 2023

Alva Odyssée
Prix : 27 €
Format : 19,8 x 26,6 cm
Nombre de pages : 320
Couverture : Cartonnée
EAN : 9782344065822
Date de sortie : Juillet 2025

L’instant nostalgie : FÉVRIER 2006

Poursuivant ce projet nostalgique, je m’attaque donc à février 2006. Ce mois a été surtout marqué par un week-end passé à Strasbourg et dans les environs alsaciens afin d’y rencontrer les mangaversiens et la mangaversienne du coin. C’était mon deuxième passage dans une capitale alsacienne que je fréquentais très régulièrement une grosse quinzaine d’années auparavant, pendant mon service militaire à Offenbourg en RFA (ça existait encore à l’époque). En effet, je ne rentrais pas sur la région parisienne toutes les semaines, bien au contraire. En tant qu’officier (aspirant puis sous-lieutenant), j’étais logé en secteur civil et j’avais toute liberté pour organiser mes week-end.

La photo

Strasbourg — Vue sur le quartier de La Petite France à partir du Barrage Vauban — Canon PowerShot A75

L’anecdote

Arrivé avec Pitite Kourai le vendredi soir sur le tard à l’hôtel, nous sommes allés directement manger dans le restaurant de la zone hôtelière. Erreur de ma part ? Difficile à dire, mais en attendant le plat principal, j’ai voulu manger un petit pain (pas un dampfnüdel mais un de boulangerie, à la croute bien épaisse). Mal m’en a pris car en le croquant, je me suis cassé une molaire. Plus exactement, elle s’est fendue en deux… Je peux vous dire que ça fait mal et qu’il a fallu que je traine cette douleur lancinante pendant quelques jours avant que mon dentiste puisse arracher les deux moitiés. Cependant, cela ne m’a pas empêché d’apprécier cette petite balade dans l’Est de la France, étant en excellente compagnie.

La photo bonus

Au restaurant, avec de la Fisher Doreleï — Photo par Pitite Kourai — Canon PowerShot A75

Hongkong, citée déchue

Il y a presque trente ans, le gouvernement britannique rétrocédait sa colonie hongkongaise à la République Populaire de Chine continentale. Elle devenait alors une Région Administrative Spéciale devant bénéficier jusqu’en 2047 d’une grande autonomie politique, économique et sociale par rapport au reste du continent. Néanmoins, mi-2020, l’application de la loi sur la sécurité nationale a fait perdre en grande partie cette relative indépendance, surtout suite aux nombreuses arrestations d’opposants qui ont suivi. Toutefois, cette perte d’autonomie n’était pas nouvelle, le Mouvement des parapluies en 2014 ayant échoué à inverser une tendance à un autoritarisme venu de Chine et à sauvegarder la démocratie hongkongaise, permettant ainsi plusieurs interventions plus ou moins directes du PCC dans la vie politique de Hong Kong.

La bande dessinée Hong Kong, citée déchue est un patchwork de créations de Kwong-shing Lau assemblées dans un livre édité à Taïwan (Gaea Books, 2020). L’auteur, alors âgé de 30 ans, revient surtout sur les années 2019-2020, marquées par le nombreuses manifestations contre une modification de la loi d’extradition par le gouvernement de Hong Kong. Ces protestations sont durement réprimées jusqu’à ce que tout cesse du fait de la pandémie de COVID-19. Après deux avant-propos de l’éditeur puis de l’auteur, le livre débute par un court chapitre autobiographique qui nous amène au cœur du sujet : « Hongkong, 2019 ». Sur une vingtaine de planches, divisées en doubles pages avec un texte sur celle de gauche, Kwong-shing Lau aborde autant de thèmes mettant en scène les atteintes à la démocratie et aux violentes répressions dont sont victimes les manifestants et opposants à la mainmise du Continent sur l’ancienne colonie anglaise.

« Hongkong, 2028 » est une série de quatorze planches construites sur le même modèle que « Hongkong, 2019 » (avec donc un texte sur la page de gauche). Elles ont été publiées dans un important journal en 2019. Kwong-shing Lau imagine un futur proche marqué par la surveillance, la propagande et la résistance. Ensuite, avec une trentaine de pages muettes, l’auteur nous montre sa vision de la pandémie, de ses effets sur les mouvements de la résistance à la Chine continentale et sur le choc que la maladie a provoqué à Hong Kong. Il en tire ensuite une conclusion sur quinze pages que la ville s’appelle désormais Xiang Gang, c’est-à-dire, son nom prononcé en mandarin et non en cantonais. Enfin, le récit Flashback : génération perdue vient clore l’ouvrage. Cette histoire de quatorze pages a été publiée dans le magazine taïwanais Monsoon vol. 4 de Slowork Publishing (publication bien connue des visiteurs de SoBD ou d’Angoulême). Elle se déroule en 2014, lors de la « révolution des parapluies ».

Kwong-shing Lau est né à Hong Kong mais a passé une grande partie de sa jeunesse au Japon (il était un grand amateur de shônen manga). Son retour en Chine s’est mal passé, étant considéré comme japonais et non chinois. Ce n’est qu’une fois qu’il a pu venir dans sa ville natale qu’il a trouvé un monde ouvert. Kwong-shing Lau n’est pas inconnu du public francophone : il a eu une œuvre publiée en 2020 chez Patayo : Fantaisie ordinaire. Il a aussi participé à l’ouvrage collectif Led Zeppelin en bandes dessinées paru en 2024 aux éditions petit à petit. Il a fait partie de la délégation hongkongaise au Festival d’Angoulême en 2017 et en 2020. Il est même venu en simple visiteur en 2019 (pour avoir plus de temps à lui), fasciné par la bande dessinée européenne et américaine, lui qui connaissait surtout le manga. Il découvre ainsi des artistes comme Chris Ware, Richard McGuire mais aussi l’illustratrice Claire Malary. Il était aussi très intéressé par la façon dont la bande dessinée japonaise est intégrée dans des séries comme Les Légendaires ou Lastman.

Hong Kong, citée déchue est une œuvre exigeante, très intéressante au-delà de son propos politique. Le travail de mise en page, la variété dans la narration, en font une lecture attrayante. Son dessin, de grande qualité et basé sur de nombreux traits de crayon, fait notamment penser à celui, en moins lâché, de 61chi, une artiste taïwanaise (ROOM, Éditions H, 2021) ou à celui, en plus maîtrisé et sans les couleurs, de Pei-hsiu Chen, autre taïwanaise (Somnolences, ‎Actes Sud, 2021). Les amatrices et amateurs de bandes dessinées asiatiques différentes du manga auraient tort de rater cette publication, tout comme les deux titres taïwanais cités précédemment. Ce sont là de précieux témoignages de la diversité du 9ème art de par le monde. Cette diversité est accessible en français grâce notamment aux efforts des délégations hongkongaises ou taïwanaises depuis de nombreuses années en tenant de jolis stands au festival d’Angoulême (entre autres) afin de présenter une sélection de ce qui se fait de mieux dans leurs pays respectifs.

Auteur : Kwong-shing Lau
Traducteur : Bertrand Speller
Éditeur : Rue de l’échiquier
Prix : 24,90 €
Format : 17 x 24 cm
Nombre de pages : 280
Couverture : Souple avec rabats
EAN : 9782374252964
Date de sortie : Octobre 2021

Acheter en librairie

Je remercie Manuka pour sa relecture et ses corrections. La photo du quartier Tsim Sha Tsui à Hong Kong a été prise en 2024 par a-yin, les photos des deux stands Hong Kong Comics ont été prises en 2017 et 2019 au festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême par moi-même.