Réimp’ !

Voilà, Réimp’ ! c’est fini… Avec la sortie du tome 20 au mois d’août, une autre série, excellente mais au succès public très relatif, s’est achevée en ce qui me concerne. Pour marquer le coup, voici un petit texte sur ce dernier opus. En effet, je me suis régalé tout au long des cinq années de la publication du titre en francophonie et ça valait bien un billet WordPress.

Nous suivons tout au long des vingt tomes les débuts puis la vie professionnelle de Kokoro, dite « l’oursonne », une ex-judokate de haut niveau, dans son métier d’éditrice de manga. C’est ainsi qu’elle découvre au fil des chapitres les différents métiers qui cohabitent au sein d’un magazine de prépublication, de l’éditorial à la distribution en passant par le commercial. Surtout, elle apprend à gérer des mangaka, leur travail, leurs doutes, leurs ambitions, leurs qualités et leurs défauts. Elle va aussi apprendre le fonctionnement des librairies, et de tout ce qui fait la chaine du livre au Japon. D’autres aspects de la culture manga sont aussi abordés, comme celui de l’adaptation en animé des séries à succès, de la traduction pour le marché international, de l’évolution de la consommation des loisirs du lectorat, etc. Il est amusant de voir l’évolution de la série au fil du temps, tant graphiquement que scénaristiquement depuis les premiers chapitres jusqu’au dernier qui se conclue de façon satisfaisante, même si cette fin est assez ouverte. Les protagonistes vont continuer à vivre et aller de l’avant…

Réimp’ ! est un manga seinen signé Naoko Mazda (son autre nom de plume est Naoko Matsuda) qui a été prépublié durant onze années, entre novembre 2012 et août 2023, dans le magazine Monthly! Spirits des éditions Shogakukan. Son succès a été tel qu’il a remporté en 2014 le prix du meilleur manga de métier du journal Shimbun Nikkei et en janvier 2017 le Prix Shogakukan du meilleur manga de l’année passée. Il a aussi été adapté en drama en 2016.

Naoko Mazda est devenue autrice assez tardivement, à l’âge de 27 ans. Elle est née en janvier 1969 dans la préfecture de Nagasaki. À la différence de nombre de ses collègues, elle n’a pas fait d’école d’art et n’est pas allée plus loin que l’équivalent du lycée en France. En effet, elle est diplômée de la Nagasaki Nihon University Junior and Senior High School. Elle a déménagé ensuite à Tokyo pour devenir l’assistante de la shôjo mangaka Toshie Kihara, rôle qu’elle a exercé pendant sept ans. C’est dans le magazine Chorus qu’elle prend son envol en 1996. Elle reste longtemps fidèle à Shueisha. Sa dernière série en date, Higôhô Romance (Kiss, 2023-2025, Kodansha) s’est achevée et compte trois volumes. Elle ne semble pas avoir commencé une autre œuvre mais nul doute qu’elle y travaille même si ça n’apparait pas sur son fil Twitter. Son mari est essayiste et critique manga et sa sœur est la rédactrice en chef de la revue manga web Comic Essay Theatre, un supplément au magazine littéraire Da Vinci de Media Factory (qui va cesser de paraitre à la fin de l’année).

Espérons que nous aurons encore la chance de lire des titres de l’autrice, surtout les plus récents, malgré le semi-échec de Réimp’ ! et remercions Glénat pour leur travail sur un manga qui s’est révélé, de bout en bout, passionnant et instructif. En attendant, je vous incite à aller lire l’excellente interview de l’autrice par Valentin Paquot sur le site L’Internaute. Dans le même thème, je suis passé à la lecture de Kore Kaite Shine publié en français chez Panini. C’est différent, moins bon par certains aspects mais tout à fait lisible.

La cinq cent cinquième !

Fin aout, notre petit groupe parisien de Mangaversien·ne·s a visité l’exposition de bandes dessinées CLING ! à la Monnaie de Paris. Cela faisait longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans la vénérable institution sise quai de Conti. Il s’agissait de Woman House. Notons que CLING ! est, en ce qui me concerne, la cinq cent cinquième exposition mangaversienne ! Pour marquer le coup, voici un petit compte-rendu abondamment illustré et agrémenté d’une galerie photo proposant un complément visuel au présent billet. En tout, 46 photos vous sont proposées.

L’exposition était organisée autour de huit archétypes et elle était composée de douze salles de taille et d’intérêt variable. Étant soutenue par la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image, je m’inquiétais d’un manque d’originalité concernant les planches exposées, ayant visité au fil des ans de nombreuses manifestations présentant les réserves de la structure angoumoisine. Heureusement, il n’en a rien été, les planches, illustrations et autres documents provenant d’autres sources la plupart du temps. En fait, c’est le fonds des imprimés qui a fourni de nombreux ouvrages (livres ou magazines). S’il y avait plusieurs pièces provenant de la superbe collection de MEL Publisher, d’autres, américaines, provenait du « stock » de 9e Art Référence, ce qui m’a permis de comprendre pourquoi la galerie du 9e art propose chaque année une exposition « American Classics » présentant à chaque fois de superbes pièces, variées et d’époques diverses. De nombreuses collections d’auteur ou privées ont permis à CLING ! d’être une exposition vraiment intéressante.

Voyage dans une pièce

Il s’agissait d’une petite salle « interrogeant la mesure de l’univers » autour de la bande dessinée éponyme tirée de la série américaine Brick Bradford (1937, dessin Clarence Gray et scénario William Ritt). Heureusement qu’il y avait aussi du Schuiten, du Chaland et du Franquin pour bien lancer l’exposition. J’avais déjà eu l’occasion de voir la planche de l’Atomium, source de souvenirs pour moi.

Introduction des archétypes

L’impressionnant salon Guillaume Dupré accueillait d’immenses kakemonos suspendus ainsi que des espaces de lectures de bandes dessinées. Sympa, mais beaucoup d’espace perdu. De plus, en matière d’impact, ça ne valait pas l’araignée géante de Louise Bourgeois à l’occasion de Woman House ou l’assemblage de boules de verre de James Lee Byars vu lors d’À pied d’œuvre(s).

Aventurières & aventuriers

Celle salle présentait les trois thèmes chers à Thierry Groensteen : principalement l’aventure et le dépaysement, le merveilleux étant représenté uniquement par la superbe peinture d’un dragon par Adrien Smith. Proposant vingt-cinq pièces d’exception, c’était l’occasion d’admirer des planches de Lucky Luke, de la période pré-Gosciny, celle que je préfère. Le Spirit, Mandrake le magicien, le Fantôme du Bengale, Brick Bradford, etc. étaient présents grâce à des strips d’époque. Ajoutez à cela une planche de Blueberry, du Barbe-Noire, et même une planche de La Nouvelle île au trésor datant de 1947 d’Osamu Tezuka, on peut dire que les commissaires de l’exposition ne se fichaient pas de nous. Impressionnant !

Voleuses & voleurs

Ce n’était pas la salle la plus intéressante à mes yeux, et de loin. Beaucoup de planches issues de l’école dite « de Marcinelle », sauf que je n’ai jamais été fan des productions du Journal de Spirou. Franquin, Peyo, Roba, etc. m’ont toujours laissé de marbre. Les Rapetou étaient représentés par Don Rosa dont je n’aime pas le trait que je trouve infiniment moins bon que celui de Carl Barks. Heureusement, il y avait à nouveau du Will Eisner. Le « mur » de 29 cartes à gratter composant une histoire complète de Thomas Ott faisait son petit effet.

Épargnantes & épargnants

Là aussi, du Roba et du Peyo. Il y avait surtout beaucoup de pièces de monnaie à l’effigie de personnages de BD. Il y avait aussi de nombreuses tirelires meublant la partie courbe de la pièce. Amusant… Il y avait surtout du Caran d’Ache, trois strips d’Ernie Bushmiller (Nancy) et Uderzo avec Asterix chez les Helvètes avec le dessin de la couverture et une planche hilarante (j’ai raté la photo). L’un d’entre nous (Pierre) était bien content de revoir du Yves Chaland.

Marginales & marginaux

Voilà une salle qui apportait un peu de variété mais que j’ai un peu oublié de photographier. Martin Branner (Winnie Winkle) côtoyait Edika, Franquin, Gotlib, Pichard… mais aussi Vuilllemain et Gilbert Shelton (The Freaks Brothers). Pour mon plus grand plaisir, il y avait aussi trois planches de Fabrice Neaud. Un superbe parcmètre trônait contre un mur, au milieu de la salle, me rappelant celui de l’exposition Le monde de Franquin à la Cité des Sciences et de l’industrie de Paris en 2005.

Milliardaires

C’est sous le regard d’un Elon particulièrement haineux (Nicolas de Crécy ne l’a pas raté pour notre plus grand plaisir) que la salle dédiée à la richesse proposait une dizaine de planches et illustrations mettant particulièrement en valeur Picsou. La présence de deux planches de Carl Barks issues d’un des ses meilleurs récits faisait plaisir à voir, même si le lien avec le thème était très ténu. J’ai particulièrement apprécié le panneau composé de 25 numéros de Picsou Magazine dont j’ai un certain nombre (mais pas en aussi bon état).

Joueuses & joueurs

Dans une salle dédiée à un Monopoly géant revisité par Coco, ce sont, entre autres, de très belles planches de Lucky Luke qui nous attendaient, avec l’incontournable Pat Poker de Morris, mais aussi avec les cousins Dalton à l’occasion d’une mémorable partie de cartes les opposant à Lucky Luke. Nous avons pu aussi voir la couverture d’un numéro de la série Batman mettant en avant Double Face ainsi qu’une illustration de ce dernier par Brian Bolland.

Faussaires

Voilà une salle qui remettait en valeur Yves Chaland par le biais de du jeu de société adapté de sa bande dessinée Le Testament de Godefroid de Bouillon. Deux planches du titre l’accompagnaient par cette occasion. Il y avait aussi deux de ses faux billets, un à l’effigie de Charles Trenet, l’autre à celle de Léon Zitrone. Il était aussi possible d’admirer une nouvelle planche de Mandrake le magicien. Surtout, il y avait du manga avec la projection d’un extrait du Château de Cagliostro de Hayako Miyazaki, d’une illustration couleur de Monkey Punch (Lupin III) et de quelques planches de Yûchi Yokoyama (XXXe siècle, récit issu de cases inutilisées pour Plaza).

Alchimistes

Une fois passée une petite pièce où le robot Mikki (voir la photo dans la galerie dédiée) semblait compter les pièces sur lesquelles il était assis, la visite se terminait par une dernière salle dédiée à l’alchimie, celle qui change le plomb en or ou celle de la pierre philosophale. L’occasion nous était ainsi donnée de voir, entre autres, du Pratt, du Moebius, du Mézières, du Druillet, à nouveau du Peyo mais aussi une planche de Hal Foster et les trois premiers volumes de Promethea d’Alan Moore parus en français chez Semic .

Le passage vers la boutique permettait de voir les originaux des archétypes, bien plus petits que les représentations que l’on avait pu voir dans les salles précédentes. La boutique proposait nombre de bandes dessinées, certaines n’ayant pas un rapport direct avec les originaux exposés. Bien entendu, diverses figurines, goodies en tout genre, et l’incontournable catalogue (vendu à un prix correct) étaient proposés aux visiteurs sur le départ. À l’arrivée, voilà une exposition intéressante par son approche, proposant bien plus de variété que prévue. Une bonne visite, confirmant mon impression de qualité des manifestations proposées par la Monnaie de Paris.

Croisements — Seiichi Hayashi —

Croisements est une anthologie de neuf histoires courtes représentatives des créations de Seiichi Hayashi entre la fin des années 1960 et le début de la décennie suivante. Six sont issues de Garo, une de COM, une de Yagyô et une dernière issue d’une revue plus généraliste (Shûkan josei). Il s’agit de la traduction d’un manga sortit en 2021 chez l’éditeur Chikumashobo. L’auteur est surtout connu pour Élégie en rouge disponible en français chez Cornélius. Il s’agit ici de découvrir différentes facettes du mangaka, le cheminement qui l’a amené à créer un chef d’œuvre qui a profondément influencé la jeunesse étudiante de l’époque et précipité (dans le prolongement des créations de Yoshiaru Tsuge) la fin de Kamui Den de Shitaro Sanpei, dépassé par son époque. Il s’agit donc d’un ouvrage d’importance pour qui s’intéresse aux publications de Garo et au manga alternatif des années 1960-70.

Seiichi Hayashi est né en 1945 en Mandchourie, peu avant la défaite japonaise par l’armée soviétique. Il a vécu à Nagano, Chiba, Tokyo. Grâce à des études en design, il est embauché par le studio Toei Animation en 1962, qu’il quitte en 1966 pour rejoindre un an plus tard le studio Knack créé par des anciens de Toei et de Mushi Production (la société d’animation de Tezuka). Il réalise entre 1967 et 1971 trois courts métrages et participe à plusieurs festivals d’animation dont celui de Tokyo. C’est aussi en 1967 qu’il fait ses débuts en tant que mangaka en étant publié par Garo, après avoir essuyé deux refus de la part de Katsuichi Nagai, le rédacteur en chef. Sa troisième tentative est la bonne grâce à un des éditeurs qui pressent tout le potentiel d’Hayashi.

Il publie dans Garo plus ou moins régulièrement, prenant en quelque sorte la suite de Yoshiaru Tsuge (qui a décidé d’arrêter de dessiner durant deux années avant de revenir sur sa décision) en tant qu’auteur représentant une certaine Avant-garde. Il faut rappeler que Garo payait très mal ses auteurs, quand ils étaient payés et qu’il valait mieux avoir une autre activité professionnelle à côté. C’est en 1970 qu’il prépublie dans Garo sa seule histoire longue, Élégie en rouge qui sortira en 1972 chez Seirindo (la maison d’édition de Nagai). Il y a ensuite une réédition au format bunko en 1976 chez Shogakukan, preuve du succès du manga. L’auteur met en image la mentalité d’une partie de la jeunesse de l’époque en proposant une sorte d’auto-fiction. Il s’agit d’une lecture hautement recommandée par votre serviteur. Comme déjà précisé, Croisements inclue des histoires antérieures mais aussi trois courtes nouvelles parues entre 1971 et 1972. Seiichi Hayashi a été aussi le designer de la revue Garo pendant deux années, lui faisant prendre une autre orientation visuelle.

Bien entendu, les neufs récits proposés ne parleront pas de la même façon à tout le monde. Ils se déroulent pendant une période indéterminée, vraisemblablement pendant les ères Taishô et Shôwa. Ils mettent en scène des personnes qui se croisent un instant. Certains récits sont franchement surréalistes, d’autres plutôt oniriques (on pourrait même parler de cauchemar). Il est souvent difficile de comprendre où veut en venir Seiichi Hayashi. C’est le cas de la première histoire, « Gros poisson », qui met en scène un ancien drame familial en nous montrant toute la difficulté pour une femme de vivre seule après un tel événement. Graphiquement, c’est par contre très réussi, avec de beaux contrastes en noir et blanc. « Libellule rouge » est plus direct et met en scène un enfant qui rejette les visites « intéressées » d’un homme à sa mère. La prostitution des femmes est un thème que l’on retrouve aussi avec « Les souliers vernis rouge » mais avec un traitement totalement surréaliste. Cette nouvelle a d’ailleurs été prépubliée dans un magazine féminin et non dans Garo. L’auteur nous dresse aussi trois portraits de femmes abandonnées dans « Taches rouges », « Au fond du trou » (publiée dans COM et proposant un style graphique différent) et « Un cœur rose pâle ».

J’avoue ne pas avoir compris trois histoires. « Les fleurs tombent en ville » présente un récit très décousu où un jeune garçon et son père se moquent d’une gamine attardée. Il y est question aussi de l’inconséquence du père, d’abus sexuel envers des filles, d’un suicide, etc. Il en est de même avec « Le port en fleurs ». C’est un récit très sombre, où le rêve, l’introspection se mêlent à une dure réalité. Enfin, « Fleur du papillon ivre » se passe après la guerre et la perte de la Mandchourie, avec tous les drames que cela a pu créer à l’époque. Je crains qu’il faille avoir de bonnes connaissances de l’histoire et de la société japonaise à cette époque pour voir ce qu’a voulu dire l’auteur. Cette histoire a été publiée dans la revue de manga alternatif Yagyô. L’absence d’une postface (ce qui est habituel chez IMHO) n’aide pas car une mise en contexte et quelques explications n’auraient pas été de refus. C’est donc à chacune et chacun de se faire sa propre lecture et opinion. Il est à noter que le mangaka cite souvent des paroles de chansons à succès de l’époque. En effet, c’est un grand amateur de pop culture.

Seiichi Hayashi, un illustrateur et un designer de renom

Tout en restant très actif dans le monde de l’animation, Seiichi Hayashi s’est distingué par son travail d’illustrateur et de peintre dont un aperçu est proposé sur son site officiel. C’est ainsi qu’il a créé en 1974 le personnage de Koume-chan pour une gamme de bonbons de l’industriel Lotte, réalisé l’affiche et diverses illustrations pour la huitième édition du Festival international du film d’animation d’Hiroshima en 2000. Il a surtout dessiné et peint de nombreuses bijin-ga , que l’on peut retrouver dans plusieurs livres d’art comme Japanese Beauty ressorti en 2015 (il avait été édité plusieurs années auparavant). Ses représentations de jeunes filles sont au début ancrées dans les années 1920 mais il a su les moderniser par la suite. En fait, sa carrière d’illustrateur a commencé dès 1970 avec la parution de Kōhanka : Hayashi Seiichi Picture Story Collection chez Gentosha (réédité en 1989). De nombreux livres d’art ont été édités au fil du temps (jusque dans les années 2010) par Gentosha, Kodansha, Sanrio et bien d’autres. Le mangaka a été remis sur le devant de la scène en 2025 en étant le sujet du numéro 2 de la revue (proposant aussi des goodies) Alternative Comic Salon qui a pour but de célébrer les artistes légendaires de Garo.

Il a bien entendu réalisé des albums illustrés pour enfants, la couverture de nombreux livres et magazines mais aussi de plusieurs pochettes de disque, etc. Il a aussi été responsable de l’animation d’une quinzaine de chansons pour l’émission « Minna no Uta » de la NHK du milieu des années 1970 à 2005. De ce fait, Seiichi Hayashi a bénéficié tout au long de sa carrière de nombreuses expositions, qu’elles soient personnelles ou collectives, et ce dès 1972. Par contre, elles se sont toutes tenues au Japon, sa notoriété en tant qu’artiste n’a pas réussi à dépasser les frontières de l’archipel nippon. Seiichi Hayashi a eu une de ses nouvelles (Hana ni sumu, publiée dans Garo en décembre 1972) adaptée en drama (feuilleton télévisé) en 1976 pour la NHK, une décennie décidément riche en événements pour lui. Cela l’a aussi amené à jouer en 2009 le rôle d’un rédacteur en chef d’une revue manga, fortement inspiré par la vie de Nagai dans un film adaptant plusieurs histoires de Shin’ichi Abe parues dans Garo. Seiichi Hayashi a été un artiste vraiment multidisciplinaire.

Les kashihon, le gekiga et Garo

Au début des années 1950, permettant de contourner le problème du coût d’achat trop élevé des mangas, même quand il s’agit d’akahon (petits livres reliés à très bas prix) ou d’une revue mensuelle, un réseau de librairies de prêt, les kashihonya, connaît un nouvel essor à partir de la région d’Ôsaka, et atteint même le nombre de 300 000 au milieu de la décennie. D’ailleurs, les éditeurs d’akahon se mettent à produire pour les kashihonya afin de se trouver un autre marché que celui, déclinant, du manga populaire à faible prix. Les librairies de prêt diffusent donc leurs propres œuvres (kashihon manga), destinées non pas à être vendues mais louées. Ainsi, toute une série d’auteurs vient de ce circuit de distribution.

C’est en 1957, en réaction aux mangas pour enfant et au style issu des séries d’Osamu Tezuka, qu’un nouveau genre de bande dessinée y fait son apparition. C’est le gekiga, terme inventé par Yoshihiro Tatsumi. Ce nouveau style ne connaît le succès qu’à partir de 1965 mais l’influence du gekiga est immense, jusqu’à faire évoluer profondément l’œuvre de Tezuka, la référence incontournable au Japon. Ce nouveau genre de bande dessinée veut privilégier l’aventure ou dépeindre une certaine réalité de la société, celle de la rude vie des gens du peuple, en les dessinant dans style réaliste (et non pas comique comme dans les story manga, qui s’adressent aux enfants), tout en essayant d’éviter un trop grand manichéisme, notamment en ne cachant pas le côté sombre du personnage principal de l’histoire. Le cinéma néoréaliste européen et le film noir américain, aussi bien au niveau des thèmes que de la narration, influencent fortement les auteurs de gekiga. Ce mouvement naît donc au sein du circuit de distribution des librairies de prêt qui lancent nombre d’auteurs qui marquent l’histoire du manga lorsqu’ils sont ensuite publiés par Garo.

Même si l’économie florissante du début des années 1960 porte un coup fatal au marché de la location de mangas, le public ayant les moyens de les acheter et non plus de les louer, une nouvelle révolution de la bande dessinée japonaise est à nouveau issue de la région d’Ôsaka. C’est pour Kamui Den, la nouvelle série de Shirato Sanpei qui ne veut plus travailler avec les contraintes d’une publication hebdomadaire, que Katsuichi Nagai, ancien membre des kashihonya de Tôkyô devenu éditeur, crée Garo en 1964. Pendant plus de trente ans, le magazine permet à de nombreux auteurs de débuter et de s’exprimer plus librement qu’ils n’auraient pu le faire autrement, enrichissant ainsi considérablement le manga. De nombreux styles ont pu cohabiter comme le gekiga avec Shirato et Tatsumi, le surréalisme et l’expérimentation avec Tsuge puis Hayashi, l’ero-guro avec Maruo, l’heta-uma avec King Terry, etc. En 1998, une scission s’opère au sein de la rédaction et plusieurs éditeurs partent fonder la revue AX, considérée comme l’héritière de Garo. Par ailleurs, la lecture de La révolution Garo de Claude Leblanc (IMHO, 2024) est conseillée pour mieux comprendre les apports et le fonctionnement de la célèbre publication alternative. La revue (désormais) en ligne Neuvième art de la CIBDI propose aussi un historique intéressant quoique écrit en 2004. L’ensemble des couvertures est disponible sur le site d’IMHO.

Grâce à Cornélius, Le Seuil, Picquier, Le Lézard Noir, Atrabile, et même Kana, nous pouvons lire plus d’une vingtaine de mangas issus en tout ou partie de Garo. Je conseille, pour celles et ceux qui voudraient lire des histoires issues du magazine les titres suivants : Shinkirari – Derrière le rideau, la liberté (Murasaki Yamada, Kana, 2024), Élégie en rouge (Seiichi Hayashi, Cornélius, 2010), La Vis (Yoshiharu Tsuge, Cornélius, 2019), Oreillers de laque (Hinako Sugiura, Picquier, 2 tomes en 2006 et 2007), Une bien triste famille (Shin’ichi Abe, Le Seuil, 2006), Poisson en eaux troubles (Susumi Katsumata, Le Lézard Noir, 2013), Nekojiru udon (Nekojiru, IMHO, intégrale sortie en 2022) et Palepoli (Usamaru Furuya, IMHO, 2012). Malheureusement, certains titres sont épuisés et sont devenus difficilement trouvable d’occasion, du moins à un prix correct. À moins d’être japonisant (ce que je ne suis pas), et même comme ça, il est très difficile de savoir ce qui relève d’une prépublication dans Garo, AX (le successeur) ou d’autres magazines des années 1970-80. Il s’agit surtout de courtes histoires compilées plus tard dans des volumes reliés regroupant plusieurs éditeurs d’origine, sans précision la plupart du temps. De plus, il n’est pas possible de se fier aux copyrights car Seirindo publiait des mangas parus dans d’autres revues et Serinkogeisha publie en volume relié des œuvres issues de Garo en plus de celles provenant d’AX. En tout cas, voici une lecture qui s’impose pour qui s’intéresse à la diversité du manga !

Croisements de Seiichi Hayashi
Traduction de Patrick Honnoré

Éditeur : IMHO
Collection : Manga
Date de sortie : 06/03/2026
ISBN : 978-2-36481-102-7
Format : 14,8 X 21 cm, 176 pages, N&B
Reliure : Broché
Couverture : Souple sans rabat
Prix : 14 €

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Arrête de me chauffer, Nagatoro

Cette année, j’ai de nombreuses séries, certaines plutôt longues, qui s’achèvent. Arrête de me chauffer, Nagatoro est l’une d’entre elles. Pourtant, je pensais, suite au dépôt de bilan de Noeve en octobre 2024, qu’on ne pourrait jamais lire la fin de cette amusante comédie romantique lycéenne (idem dans un autre genre avec Designs, une série courte de Daisuke Igarashi). En effet, le rachat de Noeve Grafx (marque, licences et possiblement le stock) par la société IDP a permis la relance des parutions à la rentrée 2025 sans les éditions dites « deluxe » (pour les tomes 9 et 10 en l’occurrence). Ceux-ci apportaient des petits bonus bien sympathiques comme des histoires courtes ou des illustrations hommages de la part d’autre mangaka. Après onze mois d’interruption, ça n’a pas trainé : quatre tomes sont sortis en septembre, quatre autres en décembre, deux en février 2026 et enfin, les deux derniers en mai. La vache ! C’était du violent ! IDP, quoi !

Il s’agit d’un manga qui a été prépublié sur la plateforme « Magazine Pocket » de Kodansha entre fin 2017 et mi 2024. Le site propose d’anciennes séries issues du Shônen Magazine ainsi que des créations originales. Totalisant vingt tomes, le titre a été adapté en animé (deux saisons de douze épisodes, la première en 2021, la seconde en 2023). Néanmoins, Nagatoro a connu une première carrière à succès sur Pixiv entre mi 2011 et fin 2015. On trouve d’ailleurs de nombreux fan-arts de la jeune fille. On en trouve aussi sur Deviant Art, mais le plus souvent, c’est une version nettement moins habillée qui est proposée. Cela provient certainement des couvertures des vingt tomes qui sont parfois assez aguichantes. Il faut toutefois reconnaître qu’elles sont assez représentatives du contenu du manga. Néanmoins, si la sexualisation de l’héroïne y est évidente, cela se retrouve moins dans l’histoire. De plus, le titre français accentue cet effet. Une traduction plus littérale donnerait « Ne jouez pas avec moi, mademoiselle Nagatoro », ce qui a été le choix de la version américaine. Un tel titre aurait alors fait penser à la série Quand Takagi me taquine de Soichiro Yamamoto, série dont Nanashi était suffisamment fan au point d’en saluer la fin sur son compte Twitter/X. En effet, Arrête de me chauffer, Nagatoro n »est pas une série érotique, mais, répétons-le, une comédie romantique lycéenne jouant sur la découverte du sentiment amoureux et de la sexualité, sans pour autant aller bien loin. En effet, l’âge des protagonistes n’étant pas le même, il n’est pas surprenant qu’une tension sexuelle soit ajoutée à la relation sentimentale. Il faudrait peut-être faire une comparaison avec À quoi tu joues, Ayumu ?! mais votre serviteur n’a toujours pas lu cette série, pressentie trop sage (Nobi Nobi vise un public assez jeune). Notons que le présent billet cherche aussi à jouer du même ressort par un choix d’illustrations et d’extraits fortement orienté « male gaze ».

L’auteur, Nanashi (ce qui peut signifier « anonyme »), a longtemps travaillé dans le jeu vidéo en tant que graphiste (y compris 3D) tout en créant des dôjinshi (publications auto-éditées) qu’il vendait aux Comikets d’été et d’hiver. Avec le succès d’Arrête de me chauffer, Nagatoro il a démissionné pour se consacrer entièrement à son manga. Chaque épisode sortait toutes les deux semaines, faisant chacun une vingtaine de pages. Il avait pourtant du mal à tenir le rythme car, pour lui, la création du récit était une étape difficile, plus que de le dessiner ensuite. Travaillant en numérique, il est un peu isolé, loin de Tokyo. Du coup, il ne sait pas trop comment les autres mangaka s’organisent et il fait appel à ses assistants à distance. Il n’a donc pas créé de studio pour l’aider dans son travail. Actuellement, il n’a pas de série en cours et, en 2025, il n’a publié qu’une histoire courte dans une anthologie pour Futabasha.

Noeve Grafx présente ainsi la série : Nagatoro est en seconde. Pleine d’assurance, joueuse, moqueuse, elle se découvre un jour un passe-temps favori : martyriser son « Senpai », lycéen de première timide et mal dans sa peau. Nagatoro taquine, agace, aguiche, joue et parfois perd… mais qu’a-t-elle vraiment derrière la tête. Et si derrière ses moqueries, elle cachait une véritable affection ? Et si finalement, ses farces permettaient à Senpai de s’affirmer ?

Nagatoro (son prénom est un secret) est celle autour de qui tourne le récit. Entourée par une petite bande de copines qui partagent le même enthousiasme, elle est sportive (natation, athlétisme, etc.), plutôt extravertie et moqueuse. Elle taquine et provoque continuellement Naoto Hachiōji (Senpai) dès leur première rencontre. Ce dernier est passionné par le dessin (il fait partie du club du lycée) mais aussi par les mangas. Il est introverti, timide et manque totalement de confiance en lui. Il a été victime de brimades tout au long de sa scolarité, ce qui l’empêche pas de se faire quelques camarades de classe en première. C’est donc un choc entre deux tempéraments totalement différents qui va forcer nos deux ados à évoluer petit à petit, grâce au contact de l’autre.

Dès les premiers chapitres, il est évident que Senpai plait à Nagatoro et que les taquineries de celle-ci sont une manière de communiquer cette attirance de façon détournée. Manifestement intéressée par un comportement à l’opposé du sien, elle cherche à se rapprocher, notamment en passant beaucoup de temps au club de dessin alors qu’elle n’en fait pas partie. C’est l’occasion pour Nanashi, l’auteur, de créer des situations humoristiques tournant autour du sexe. Par contre, il n’y a rien d’explicite, de scabreux, ni d’étalage d’organes sexuels secondaires. Par ailleurs, ces situations s’estompent au fil des tomes, avant un retour par le biais d’un personnage secondaire qui se révèle être plutôt malvenu car n’apportant pas grand-chose au récit et cassant un peu la dynamique de l’histoire. Dans toutes les scènes de nudité, féminine dans la quasi-totalité des situations comme de bien entendu, de petits nuages de vapeur ou des objets viennent cacher ce qu’il y a a cacher. Pour celles et ceux qui seraient intéressé·e·s par des images moins sages, une petite galerie presque NSFW est à votre disposition en haut à droite de ce paragraphe.

Il faut noter que le manga change de narration à partir du tome 10. Si les chapitres sont au début structurés auprès d’une taquinerie de Nagatoro et sont auto-conclusifs, les petites histories tournant autour de nos deux tourtereaux deviennent à suivre sur plusieurs épisodes avant de prendre une structure encore plus classique sous forme d’arcs plus ou moins longs. Surtout, la série devient, sur sa seconde moitié, surtout une comédie romantique tournant autour du sport et des études. C’est un peu comme une œuvre de Mitsuru Adachi, avec un fan service plus présent et plus sexuel, un rythme de narration nettement plus élevé et, bien entendu, un dessin qui n’a rien à voir. Au fil des tomes, il y a même de moins en moins de scènes plus ou moins scabreuses et/ou peu habillées en dehors de quelques courts chapitres bonus. Il faut reconnaître que le titre perd alors une parie de son intérêt, qu’il y a un peu trop de délayage et que quelques chapitres de moins n’auraient pas nuit à la qualité de l’ensemble. Toutefois, le plaisir de retrouver Senpai et surtout Nagatoro, toujours aussi enthousiaste, active et craquante, pousse à en demander toujours plus. Enfin, une véritable fin vient conclure ce qui s’est révélé être un excellent manga, même s’il ne s’adresse pas à tous les publics.

Jim Queen — Déjanté, irrésistible, gai !

Présentation du distributeur : Jim, icône sexy de la scène gay parisienne, voit sa vie basculer lorsqu’il contracte l’Hétérose, un étrange virus qui transforme les hommes gays… en hétérosexuels ! Il voit alors tout le monde lui tourner le dos à l’exception de son dernier follower (et premier admirateur), Lucien, un jeune homme qui peine à s’assumer. Ensemble, ils partiront en quête d’un mystérieux remède capable de guérir Jim et d’empêcher l’extinction de l’homosexualité…

Jim Parfait est le maître du Temple Gym où de nombreux hommes cherchent à avoir le « corps masculin parfait » et où le muscle vaut toutes les peines du monde. Influenceur fitness aux nombreux abonnés, il est le plus digne représentant des « Hercules », ces gym queens qui ne s’épilent pas : leurs muscles sont mis en valeur par le poil. Sa devise est « Reste toi-même, les autres sont déjà pris ». Totalement autocentré, obnubilé par son corps, le monde de Jim s’écroule lorsqu’il contracte une nouvelle IST : l’hétérose. Il va devenir hétéro et perdre tout intérêt envers l’entretien de son corps. Pire, il va s’intéresser au foot, être capable de reconnaître un hors-jeu. Heureusement pour lui, sa best friend forever (BFF), Nina, une médecin lesbienne, a une piste : la chloroqueer, objet de recherche du docteur Ragoult qui s’est retiré du monde hospitalier, étant radié de l’ordre et interdit d’exercer.

Julien est le fils (unique semble-t-il) de la ministre de la Santé, Christine Bayer, une homophobe déclarée. De ce fait, il n’a jamais réussi à révéler son orientation sexuelle. Un jour, il trouve le courage de partir de chez lui pour aller à la rencontre de son amour, Jim. Ne connaissant rien au monde gay et à ses nombreuses sous-communautés, c’est un « Ttwink » au cœur pur qui va rester fidèle à son idole, malgré toutes les horreurs que ce dernier lui a dit lors de leur première rencontre à la Powerboyz, cette fête incontournable du monde de la nuit gay. De nombreux personnages secondaires viennent enrichir l’histoire. Outre Nina, nous faisons la rencontre de Pavel, un cas extrême de Gym Queen, souffre-douleur de Jim. Il y a aussi Glamydia, une Sœur de la Perpétuelle Indulgence, une « Drag-none » qui va expliquer à Lucien les bases de la culture gay. Robear, ancien amant de notre héros, est un « Bear », ces hommes gros et poilus, souvent assez âgés. Il refuse d’aider Jim dans sa quête, à moins que… Mister Leather et ses puppies est un des antagonistes du film. Il a imaginé une thérapie de conversion afin de soigner les victimes de l’hétérose. Bien entendu, celle-ci ne fonctionne pas et cause de grandes souffrances à ceux qui la subissent. Il y a bien d’autres protagonistes, incarnant tel ou tel aspect de la communauté homosexuelle masculine.

Tout au long de l’heure vingt-cinq du film, les quatre auteurs, Simon Balteaux, Marco Nguyen, tous deux homos, Nicolas Athané et Brice Chevillard, ces deux-là étant hétéros, illustrent avec beaucoup d’humour le monde de la nuit gay, en multipliant les blagues sur l’homonormativité ainsi que son pendant, l’hétéronormativité. C’est un humour souvent assez trash, jamais provocant tout en étant irrévérencieux, avec beaucoup d’autodérision. C’est très rythmé, souvent déjanté, le studio d’animation Bobbypills étant spécialisé dans ce type de créations pour un public ado-adulte. De ce fait, le film est accessible à toutes et à tous, homos comme hétéros, permettant à certains de s’y retrouver ou à d’autres de découvrir une culture très parisienne. On y découvre des lieux importants du Paris gay avec le Bear’s Den, la péniche Rosa Bonheur, le labyrinthe du Louvre, feu le bar Le Central, etc. Il y a une réappropriation ou un détournement des clichés qui fonctionne à chaque fois. En cela, c’est un excellent film.

Un aspect du film pourrait passer un peu inaperçu, alors que c’est une totale réussite. La bande son qui puise ses influences dans les univers techno, house et clubbing, est agrémentée par de nombreux moments chantés proposant une grande variété musicale. En effet, entre le rythmé titre techno « La Reine des Gym Queen », la sirupeuse chanson sur le placard secret de Lucien, l’inénarrable karaoké de « J’irais où tu iras » ou la bouleversante prestation de Glamydia dans « La Dernière des Drag Queens », nous sommes presque en présence d’une comédie musicale. Car, oui, la musique tient une place prépondérante dans la narration. Elle est composée par Kirosen, un duo (Mathieu Rosenzweig et Benjamin Nakache) de compositeurs / producteurs. La Bande Originale du film est disponible sur Spotify, Amazon Music, YouTube, etc.

Cette année, je suis retourné voir des films d’animation en salle, notamment grâce à la programmation plutôt pointue du cinéma Le Méliès à Montreuil (des films de Satoshi Kon et de Mamoru Oshii). Ma bulle de réseaux sociaux étant celle qu’elle est, mon attention a été attirée sur Jim Queen, un film montreuillois, réalisé par Bobbypills, un studio héritier de celui qui a créé les excellents Kassos. La bande annonce étant particulièrement accrocheuse, proposant un humour très irrévérencieux envers les communautés gays, j’ai profité d’une projection complétée par une rencontre avec une (petite) partie de l’équipe dans le cadre du Festival du Film de Fesse dont j’ignorais totalement l’existence et proposé, entre autres, par le très sérieux Forum des Images. Cette édition 2026 se focalisant surtout sur la représentation érotique féminine, je pense que cela nous a valu de voir un court métrage en total décalage avec le reste de la séance. Voir une femme vêtue (si on peut dire) d’un bikini en cotte de maille se masturber de façon explicite sur une épée (rappelant furieusement celle de la légende d’Excalibur) a été plus qu’une surprise. J’ai trouvé ça assez déplacé même si ce n’aurait pas été pour me déplaire dans d’autres circonstances.

La rencontre suivant la projection se déroulait avec un représentant du F.F.F., de Jérémy Gillet, l’acteur doublant Julien et de Matthieu Saghezchi (si j’ai bien compris), responsable des couleurs. Les explications données à cette occasion, complétées par le dossier de presse comprenant un entretien avec les réalisateurs et scénaristes ainsi qu’un autre avec les producteurs, nous apprennent que le film a mis huit ans à se faire, avec des problèmes pour boucler un tour de table devant réunir les cinq millions d’euros nécessaires à son financement. Une telle durée de gestation, alors que le monde changeait, a obligé les auteurs à modifier leur récit sur certains points. Surtout, avec une nouvelle montée de l’homophobie et des crispations nées de revendications de plus en plus vives, la perception que l’on peut avoir du film a changé : d’une comédie brocardant gentiment les stéréotypes gays à destination d’un public LGBTQIA+, une dimension militante, non voulue à l’origine rappelons-le, s’est imposée aux yeux de certaines et certains. Il est fait le reproche d’avoir là aussi invisibilisé les autres minorités non-hétérosexuelles. La presse spécialisée grand public semble y voir systématiquement un film engagé, d’après certains retours que j’ai pu voir ou entendre. Pour ma part, je n’ai rien ressenti de tout cela, les intentions premières sont toujours là et j’ai l’impression qu’il n’y a pas grand-chose de plus, si ce n’est au début un content warning sur le fait que le film se focalise sur la lettre « G ». Disons-le, ce n’est pas un film woke, c’est une comédie déjantée, irrésistible et gaie, malgré quelques passages très durs.

Crédits photos : Bobbypills © 2026 Alex Pilot

Jim Queen est produit et réalisé en 2D numérique par Bobbypills, un studio qui existe depuis 2017 et qui travaille avec notamment Netflix, Crunchyroll, Warner et Ubisoft. Il s’agit de son premier long métrage, étant spécialisé dans les formats cours. Le projet date de 2021, il a été présenté aux financeurs en 2023, rapidement subventionné à hauteur de 75%. Sa concrétisation a été aidée par la venue en coproduction de la société belge Umédia. Enfin, un crowdfunding Ulule a permis de boucler le financement prévisionnel et de compenser la frilosité du monde audio-visuel qui n’a pas voulu investir le moindre euro. De ce fait, pour des raisons de budget un peu trop serré, le scénario a été amputé d’un arc narratif se focalisant sur Nina et son lesbianisme. Ceci dit, cela a permis au film de ne pas se disperser, de rester compact et rythmé de bout en bout. Le film a été présenté en avant-première au Festival de Cannes en mai où il a reçu un accueil plus que chaleureux.

La production de Jim Queen a nécessité le travail de quatre studios : Celui de Bobbypills à Montreuil qui a géré la préproduction, la conception des personnages, les maquettes 3D, tandis que l’antenne située à Angoulême s’est concentrée sur le storyboard et les décors. Il a été fait appel à deux studios externes : Waooh! Studio à Liège en Belgique, et Gao Shan Pictures situé à La Réunion. Ils ont pris en charge l’animation, les effets spéciaux 2D et l’assemblage des différents éléments en un plan unique (le compositing). Les logiciels utilisés sont principalement Toon Boom Storyboard Pro et la suite Adobe Creative dont Animate, Photoshop et After Effects.

Le doublage des personnages du film est très soigné. Seul le nom de Shirley Souagnon m’était connu grâce à ses sketchs vu sur YouTube (ONDAR, Montreux) dans lesquels elle représente la fierté lesbienne. Il faut reconnaitre que tout le monde est parfait et en adéquation avec son rôle. Même s’il n’est pas aussi musclé que Jim dont il prête la voix, Alex Ramirès est un acteur ouvertement gay. Glamydia est doublée par Harald Marlot, une Drag Queen spectaculaire, célèbre dans le milieu sous le nom de Jerrie FK. Cela est même allé parfois plus loin : Le choix de Jérémy Gillet, jeune acteur belge gay, a provoqué des changements dans la représentation de Julien comme on peut le voir avec la « publicité » proposée par l’équipe des Kassos. Les cheveux, à l’origine droits et longs, sont devenus bouclés, ce qui lui va bien mieux.

Lors de la rencontre suivant la projection au Méliès, Jérémy nous a expliqué une difficulté à laquelle il avait dû faire face : les dialogues ont été enregistrés très tôt pendant la réalisation et chaque acteur ou actrice enregistrait dans son coin, avec les autres voix dans un casque. Et il n’avait comme indication visuelle que des formes bâtons sans réel décors, bien loin de ce qu’allait devenir visuellement le film. En effet, cela est courant dans le monde du doublage pour les films d’animation ou pour les jeux vidéo, mais cela peut être déstabilisant pour quelqu’un qui n’y est pas habitué. Quoi qu’il en soit, son jeu est juste et il a chanté merveilleusement « J’irais où tu iras » (en espérant que c’était bien lui).

Cousines lointaines du film, les bandes dessinées sur l’homosexualité et la culture LGBTQIA+ existent depuis de nombreuses années. La découverte du monde de la nuit gay parisienne par un jeune homme ignorant a donc déjà été traitée. Une des plus connues est Bienvenue dans le marais d’Hugues Barthes. Le titre a vieilli car il est paru en 2008 et évoque les années 1980. Il y a aussi le plus confidentiel Les folles nuits de Jonathan de Jean-Paul Jennequin, encore plus ancien car datant de 1997. Les deux œuvres sont semi-autobiographiques, donc bien plus sérieuses. Elles cherchent aussi à être plus didactiques. Il ne faudra donc pas espérer y retrouver l’humour et la démesure de Jim Queen. Néanmoins, pour toute personne intéressée par cette thématique, ce sont deux lectures que je ne peux que conseiller.

Film d’animation Franco-belge, comédie sortie en salle le 17 juin 2026

Jim Queen, un film de Marco Nguyen et Nicolas Athané
Scénario de Simon Balteaux, Marco Nguyen,Nicolas Athané et Brice Chevillard
Musique composée par KIROSEN
Produit par BOBBYPILLS et co-produit par UMEDIA
Direction de l’animation par Stephan Thaler, Julien Licata et Estelle Antonini

Voix françaises
Alex Ramirès : Jim Parfait
Jérémy Gillet : Lucien
Shirley Souagnon : Nina
François Sagat : Pavel
Harald Marlot : Glamydia
Élisabeth Wiener : Christine Bayer
Alexandre Brik : Robear

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Designs

C’est en avril 2026 que le dernier tome de Designs est sorti. Ainsi s’achevait une série dont on a longtemps cru qu’on ne pourrait jamais en lire la fin du fait de la mise en redressement judiciaire de Noeve Grafx. Celui-ci est intervenu en septembre 2024 (la cessation de paiement datant du mois d’aout), ce qui a bloqué de nombreuses sorties pendant de nombreux mois. La branche manga ayant été reprise par IDP mi 2025, les sorties ont pu reprendre à un rythme soutenu. Néanmoins, le tome 4 était censé être sorti en avril 2024, durant la période de turbulences précédant la chute de l’éditeur. Nulle librairie l’ayant reçu, nulle lectrice et nul lecteur n’ayant pu le lire, Designs était tombé dans les limbes jusqu’à l’annonce en 2025 de la future sortie de l’ultime volume. Mais… et le tome 4 ? Et bien, il est disponible mais sans avoir été distribué. Il faut donc le commander, par exemple à Pulp BD rue Dante à Paris, sur le site de l’éditeur ou sur un site de vente en ligne comme la FNAC. Cependant, il ne faut pas être pressé du fait des délais de livraison. C’est ce que certains et une certaine d’entre nous avons fait il y a quelques semaines avant la parution du dernier opus.

Le manga

Dans un futur très proche, profitant de financements étatiques (notamment dans le domaine militaire et spatial), des généticiens ont réussi à créer de nombreuses formes de « HA » (Humanized Animals). Ce sont des chimères, des êtres hybrides mêlant de l’ADN humain à celui d’animaux tels que panthères, grenouilles, dauphins, oiseaux, éléphants, etc. En attendant d’être utilisés pour la conquête spatiale, certains « modèles » dont le « design » est approprié, servent de mercenaires sur différents théâtres d’opération. En effet, ces recherches ont un but précis : doter l’humanité de capacités d’adaptation variées afin de survivre dans des environnements hostiles. Ils sont aussi secrètement testés lors de missions militaires ou pour effectuer des assassinats, grâce à leurs sens sur-développés et leurs capacités physiques hors normes.

Néanmoins, au sein de la richissime compagnie qui gère ces différents projets, il existe de profondes divergences, des jalousies et des rivalités, ce qui pourrait nuire à leur réussite. Le récit suit plusieurs de ces hybrides (comme « Le Maître », une HA de grenouille ou un groupe de « dauphins », sorte de tueurs à gage d’une incroyable efficacité). Parallèlement, nous suivons aussi plusieurs scientifiques et leurs commanditaires qui essayent toutes et tous à orienter ces expériences à leur profit, selon leurs convictions sur ce que doit être l’humanité. Pour l’un d’entre eux, cela doit déboucher sur le transhumanisme.

Comme à son habitude, Daisuke Igarashi mélange de nombreux thèmes dans son histoire. La bioéthique avec les manipulations sur le vivant où l’on considère les animaux et les hybrides comme de simples outils ou des « designs » brevetés afin de faire toujours plus de profits, en est le principal fil rouge. Les HA possèdent des capacités animales primaires (la chasse, la perception augmentée de l’environnement, l’absence de morale humaine) tout en ayant une conscience. Il y a aussi le risque que ces créations échappent à leurs créateurs. Le transhumanisme est un autre sujet en montrant comment les frontières peuvent être brouillées entre l’être humain et l’animal et comment l’un peut s’améliorer grâce à l’autre. L’auteur cherche ainsi à créer un malaise et une réflexion sur ces questions, d’autant plus qu’il présente les forces de la nature comme étant bien au-dessus de celles des humains, surtout lorsque ces derniers cherchent à imiter une technologie perfectionnée par l’évolution pour forcer leur complexion.

Le récit est assez difficile à suivre du fait des nombreuses alternances entre les différents et nombreux protagonistes, ainsi qu’aux multiples enjeux développés au fil des pages. Il est préférable d’avoir une lecture rapprochée des cinq volumes de la série, surtout pour les tomes 2 à 4. Une relecture de l’ensemble, ce que votre serviteur a fait une fois qu’il ait refermé un cinquième et dernier opus très orienté action, permet de mieux apprécier le propos de l’auteur en n’étant plus perdu entre les différents personnages et sur qui fait quoi, pour quelle raison. On s’aperçoit ainsi que le tome 5 répond à la première partie du manga de façon magistrale. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le tout premier chapitre est à l’origine une histoire courte autonome, ce qui lui confère une tonalité un peu différente de la suite du manga.

Graphiquement, Daisuke Igarashi est à son meilleur. Son dessin, dynamique, lâché tout en restant travaillé et précis propose souvent de superbes doubles pages. Il réussit à rendre les effets de vitesse des nombreuses scènes d’action tout en gardant une grande lisibilité à ses planches. Il réussit aussi à représenter la nature, que ça soit les plantes, les matières et les animaux, avec une précision presque naturaliste, ce qui confère à celle-ci une certaine beauté sans que l’ensemble soit figé. C’est magistral et fascinant. L’auteur scotche ainsi lectrices et lecteurs à son œuvre malgré un récit demandant beaucoup d’attention pour réussir, plus ou moins bien, à le suivre. Par ailleurs, pour avoir un avis détaillé sur chaque tome, je vous renvoie une nouvelle fois à un billet de Tachan.

L’auteur

Daisuke Igarashi démarre sa carrière professionnelle en 1994 après avoir remporté en 1993 un concours du magazine Monthly Afternoon (Kodansha). Il se fait remarquer, notamment grâce à un style graphique reconnaissable et des histoires mélangeant fantastique et vie quotidienne. Le recueil Hanashippanashi (publié en français en 2005 et 2006 chez Sakka) reprends plusieurs récits réalisés entre 1994 et 1996.

Néanmoins, sa carrière ne décolle pas et il part vivre à la campagne, devenant à la fois un fermier cherchant l’autosuffisance et un auteur de manga. Cette expérience qui dure plus de trois ans est relatée sous la forme d’une fiction (nous suivons une jeune femme qui a quitté la ville pour la campagne) dans le diptyque Petite forêt (Sakka, 2008), prépubliée au Japon entre 2002 et 2005 et adaptée plus tard pour le cinéma au Japon puis en Corée. Une réédition en un tome a été proposée en 2024 par Delcourt. Parallèlement, il publie dans IKKI (Shogakukan) un autre dytique. Sorcières (Sakka, 2007, réédité en 2025 par Delcourt) est composé d’histoires courtes mettant en scène des femmes connectées aux forces mystiques de la nature. Ce titre permet à l’auteur de remporter en 2004 un prix d’excellence au Japan Media Arts Festival.  

Il est invité au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême en janvier 2008, ce qui permet au public francophone de découvrir un auteur attachant proposant une autre vision du manga, grâce à un propos explorant la relation entre les êtres humains, la nature et un certain syncrétisme. J’ai eu l’occasion de le croiser à cette occasion avec mon compère mangaversien Tanuki et de recevoir de ses mains une jolie petite illustration couleur en guise de carte de visite. Vous pouvez retrouver ici la retranscription de cette rencontre organisée au Manga Building.

Sa carrière prend une autre dimension avec sa première série longue Les Enfants de la mer, prépubliée entre 2006 et 2011 dans IKKI. Il gagne à nouveau en 2009 un prix d’excellence du Japan Media Arts Festival. Reprenant la recette utilisée avec Sorcières mais dans le cadre d’un récit plus long, l’auteur mélange cette fois biologie marine, mysticisme et cosmologie dans un récit parfois difficile à suivre, surtout vers la fin, mais magnifiquement mis en valeur par un dessin très travaillé et d’une grande vivacité. Son chef-d’œuvre avec Designs, incontestablement. Cette série en 5 tomes a été publiée en français par Sarbacane entre 2014 et 2016 et réédité par Delcourt entre 2022 et 2024. Le fameux Studio 4°C en a réalisé une version animée en 2019.

SARU est le fruit d’un récit collaboratif avec le romancier Kotaro Isaka, chacun revisitant la légende du Roi Singe, sous la forme d’un manga (IKKI Comics, publication directe en deux tomes en 2010) pour le premier, d’un roman pour le second. Il s’agit d’un dytique disponible en français chez Sarbacane publié en un tome unique en 2015, que j’ai trouvé assez illisible tant il verse dans l’ésotérisme (Nostradamus y est convoqué) et manque d’une structure interne solide. Autre œuvre présentant que peu d’intérêt à moins d’être un fan inconditionnel : Le petit monde de Kabocha, (Rue de Sèvres, 2024) qui se situe dans la veine de Petite forêt mais sans en avoir la portée, tant la vie du chat du mangaka est inintéressante. Le titre a été prépublié dans un magazine animalier de l’éditeur Takeshobo entre 2003 et 2007.

Après Designs, Daisuke Igarashi a abandonné la science-fiction pour revenir à la vie fascinante des chats, cette fois dans la ville de Kamakura où l’auteur est installé depuis de nombreuses années. La série Kamakura Bakeneko Club est prépubliée dans le manga pour jeunes femmes BE·LOVE (Kodansha). Elle a débuté en 2022 et elle est toujours en cours (3 tomes pour l’instant, sortis entre fin 2023 et fin 2025). Delcourt va en proposer une version française, le tome 1 devant sortir début juillet 2026 à l’occasion de Japan Expo où l’auteur est invité.

Pour être complet, citons deux titres non traduits chez nous et ne proposant vraisemblablement que peu d’intérêt : Henshin neko no pana (prépublication web en 2008 sur Mi Chao!, Kodansha) mettant en scène un chat pouvant se transformer en n’importe quoi et Kyō no anī mo uto, prépublié irrégulièrement dans le magazine Hibana (Shogakukan) entre 2015 et 2017. On y suit le quotidien de deux enfants, frère et sœur. Réalisés tout en couleur, ces deux mangas ne semblent pas être sortis en volume relié. Il y a aussi de nombreuses histoires courtes, publiées généralement chez Kodansha, dont certaines sont présentes en recueil tel que Sora to bi tamashi (Kodansha, 2002) ou Umwelt Igarashi Daisuke sakuhinshû (Kodansha, 2017).

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Jimbōchō Sisters

Avec la sortie du sixième et dernier tome, il est plus que temps d’écrire un billet au sujet de cette série si plaisante à lire. Pré-publiée au Japon dans le magazine Grand Jump (Shueisha) entre 2021 et 2022, elle a été publiée en français par Mangetsu entre le mois d’avril 2024 à celui de 2026, soit un délai moyen de sortie de quatre mois, ce qui a donné un rythme plutôt soutenu (même s’il a fallu attendre un peu le dernier opus). Pourtant, les ventes n’ont pas dû être faramineuses (sans être pour autant catastrophiques, heureusement). Il faut dire qu’une série où il ne passe rien, ou si peu, est réservée aux lectrices et lecteurs fans de tranches de vie banales. Bravo donc à l’éditeur et merci !

Tout au long des six tomes, nous suivons la vie des trois sœurs Karakida qui ont emménagé dans le quartier tokyoïte des bouquinistes, Jimbôchô. En effet, leur père qui vit et travaille aux USA, a hérité de la célèbre librairie d’occasion familiale et il a été décidé en commun de reprendre l’activité plutôt que de se séparer d’un lieu emblématique et chargé d’histoire. Toutes les trois viennent s’y installer (elles ont perdu leur mère il y a bien longtemps), à l’étage comme il se doit. Ichika, l’ainée, ayant un travail stable, Minoru, la petite dernière étant encore lycéenne, c’est donc à Tsugumi que revient la lourde tâche d’assurer la gestion de l’établissement, de faire le tri dans un stock énorme et bordélique, d’apprendre ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas afin de ne pas acheter n’importe quoi ou de vendre à vil prix. Heureusement qu’elle aime les livres sous toutes ses formes. Elle semble donc faite pour se métier, si dur (et parfois physique) qu’il soit.

Si les premiers tomes se focalisent sur le métier de libraire d’occasion et sur les librairies de Jimbôchô, le récit s’oriente ensuite de plus en plus vers les peines de cœur des trois sœurs et l’impossibilité de communiquer ses propre sentiments envers l’être aimé. Elles ne sont pas les seules à être dans ce cas-là. Cela semble même concerner une bonne partie de leur entourage. Il y a Azusawa, le mystérieux libraire voisin que Tsugumi a connu alors qu’elle était gamine, ces deux-là étant incapables de reconnaître leurs sentiments réciproques. Il y a aussi Shun, l’ami de jeunesse d’Ichika, qui a le béguin pour elle mais qui n’ose l’avouer, sachant que celle-ci est toujours amoureuse de Tsuzuki qui, lui, est fasciné par Fujiyoshi mais sans jamais avoir voulu faire le premier pas à l’époque où il et elle étaient collègues, alors qu’il s’agit, même encore, d’un amour partagé. Il y a enfin Mana, victime d’une relation toxique avec un garçon, qui ne semble pas voir l’inclinaison que Minoru a envers elle, alors que Ryôta, un camarade de lycée, en pince pour cette dernière, mais sans se faire d’illusion sur ses chances vu l’inclinaison sentimentale de la cadette des sœurs Karakida. Voir les protagonistes de l’histoire se débattrent avec leurs sentiments pendant autant de pages pourraient finir par lasser, mas c’est tellement bien raconté, avec un récit superbement porté par le délicat dessin de Kei Toume, que l’on aurait bien aimé avoir un ou deux tomes supplémentaires pour avoir une fin un peu moins ouverte. Par ailleurs, pour avoir un avis plus détaillé sur chaque tome de la série, je vous conseille de lire le billet de Tachan.

Kei Toume est une autrice dont je suis très fan, qui est publiée en francophonie depuis une trentaine d’année et que je suis depuis ses débuts chez nous. Sa série (rapidement interrompue par Glénat avec l’arrêt de la collection Kameha) Kuro gane (deux tomes sur dix en comptant Kurogane-kai) voit son premier opus paraître en 1996. Elle nous revient par le biais d’Akata/Delcourt à partir de 2003 avec l’excellent mais trop long Sing Yesterday for me (onze tomes, en cours de réédition depuis 2025). C’est au tour, chez le même éditeur, des Lamentations de l’agneau (sept tomes entre 2005 et 2006), suivi par mon petit chouchou, Les Mystères de Taisho (quatre tomes entre 2006 et 2013). Taïfu Comics en profite pour sortir en 2005 deux compilations d’histoires courtes avec Zéro et Déviances. Nous avons eu aussi Luno en 2009, chez Kana. Alors que nous pouvions nous attendre à la publication d’Acony… plus rien pendant pratiquement dix ans. À ma plus grande joie, c’est à partir de 2024 que la mangaka revient en force avec deux nouvelles séries : Jimbôchô Sisters (sa dernière en date, prépubliée dans Grand Jump, Shueisha, entre 2021 et 2025) puis Mahoromi : Chroniques architecturales de l’espace temps au Lézard Noir (quatre tomes entre 2025 et 2026, prépublication irrégulière entre 2011 et 2015 dans Big Comic Spirit chez Shogakukan).

Kei Toume est née en avril 1970 dans la préfecture de Kanagawa (au Sud de Tokyo). Après avoir fait des études d’arts, elle débute avec des histoires courtes dans le défunt mensuel Comic Burger (Gentosha Comics) après avoir reçu une mention honorable en 1992 au concours de débutants organisé par le magazine. Notons qu’elle a eu aussi un prix en 1993 pour une histoire courte qui deviendra le début de Kuro gane, chez l’éditeur Kodansha, ce qui lui a permis d’avoir très rapidement deux séries seinen en cours : Les Lamentations de l’agneau chez le premier et Kuro gane chez le second. Si elle reste fidèle aux deux éditeurs de ses débuts, elle a eu aussi l’occasion de publier chez Square Enix (Shônen Gangan), Shueisha (divers magazines seinen tels que Business Jump ou Young Jump) et Shogakukan (Big Comic Spirit). Cependant, sa relative lenteur de production (elle travaille sans assistant, sauf à ses débuts où elle en avait un) et son irrégularité font que sa bibliographie, composée principalement de séries courtes et de one-shots, est peu relativement peu fournie pour une carrière de plus de trente années. L’autrice a aussi publié une dizaine d’art books dans les années 2000-2010. Il reste toutefois cinq-six séries (comptant entre trois et six volumes) qu’il serait possible de proposer en français. L’espoir est-il permis de les avoir ? L’avenir nous le dira, en espérant ne pas avoir à attendre dix nouvelles années…

Alva, le fantastique venu du froid

Alva est une jeune cambrioleuse, du genre monte-en-l’air. En effet, elle n’a pas son pareil pour grimper sur tout ce qui est vertical, même en l’absence de prises évidentes. Afin d’y faire entrer ses acolytes, elle s’infiltre dans l’appartement d’un vieil homme qui a eu le tort de se vanter de détenir de nombreuses pépites d’or. Bien mal leur en prend car ils vont alors libérer une puissante entité qui y est retenue prisonnière. En fait, c’était elle qui produisait l’or… Elle profite de sa liberté retrouvée pour se venger de son geôlier mais aussi sur ses libérateurs, sans distinction, à l’exception d’Alva en qui elle reconnaît des racines locales anciennes et de Mini, le guetteur tout surpris d’avoir survécu à un tel déchainement de violence. Cette fuite ayant été tout sauf discrète, cela réveille une ancienne organisation, dénommée les Artisans. Cette dernière va se mettre à traquer ce qui se révèle être une ancestrale sorcière, ainsi que les deux rescapé·e·s de la petite bande de voleurs à l’origine de tout ce remue-ménage. Une longue course poursuite s’engage alors dans une Scandinavie hivernale, la survie de tout un ancien peuple pouvant dépendre des origines d’Alva, orpheline de parents inconnus comme de bien entendu…

Afin de retrouver la trace de sa mère, Alva a dû se rendre dans le Sud, en plein désert libyen. Ses recherches, peu productives, sont interrompues lorsqu’un groupe lourdement armé et dirigé par une femme très âgée mais manifestement très riche, vient s’en prendre à leur voisin, un vieil excentrique. Leur objectif est rapidement atteint : récupérer une fleur de Lazare, un artefact capable de réveiller les morts. En effet, cet homme discret était en réalité un djinn et, avant de mourir, il a transmis une partie de ses pouvoirs à Mini. Celui-ci n’a pas d’autre solution que se lancer dans une quête qui est de récupérer la fleur et empêcher ainsi un massacre. Un peu contre son gré, Alva choisi de le suivre pour l’aider et les voilà reparti pour le Danemark. Cependant, alors qu’on a comme guide une chèvre haram, que l’on doit franchir la mer méditerranée tout en étant pressé par le temps, voilà une entreprise qui n’a rien de simple et pouvant même être très dangereuse. Heureusement, une organisation européenne secrète, le Comité de surveillance, a décidé d’agir mais elle ne pourra le faire qu’une fois notre duo arrivé en Italie…

Aksel Studsgarth est danois, il travaille depuis plusieurs années dans l’industrie du cinéma et de l’animation, principalement comme manager ou superviseur. Cependant, depuis quelques temps, il se présente comme comic writer. En effet, il a écrit le scénario de la trilogie d’Alva, composée pour l’instant de Dans la nuit, puis d’Odyssée, le troisième et dernier tome n’étant pas encore annoncé. Il s’agit d’une création originale publiée par Glénat. Le premier tome est sorti en 2023, le deuxième mi-2025. Cette bande dessinée est mise en image par Daniel Hansen, un Suédois qui vit en Chine où il a fondé une famille, ce qui ne l’empêche pas de voyager à travers le monde entier pour participer à tel ou tel projet en tant que directeur artistique ou illustrateur. La traduction (à partir de l’anglais ?) de Philippe Touboul (connu pour être le co-fondateur et l’ancien gérant de la regrettée librairie Arkham) et l’adaptation graphique de Fred Urek (Petit Fred au département manga des Éditions Delcourt pour celles et ceux qui se souviennent de l’époque Akata) semblent sans reproche, signe de la qualité de leur travail.

Il résulte de cette collaboration un roman graphique efficace (une première bande dessinée pour les deux auteurs), mélangeant thriller, magie et folklore. Cela donne un aspect fantastique et horrifique à une histoire qui aurait pu n’être que policière à lire les premières pages. En tout cas, tout au long du premier tome, le récit fonce à cent à l’heure vers sa conclusion, et on ne s’ennuie pas un instant à la lecture des (més)aventures d’Alva et de Mini. Le deuxième opus, plus long, met un peu plus de temps à déployer toute la verve de ses créateurs. Le dessin en niveau de gris et la narration de Daniel Hansen font merveille, notamment lors de nombreuses double pages de toute beauté, souvent muettes. Les auteurs semblent bien s’amusent à créer des organisations secrètes plus loufoques les unes que les autres, malgré leur extrême dangerosité. L’utilisation des mythologies scandinaves puis islamiques sont savoureuses, les deux étant ici réinventées, à l’exemple des sorcières svartedal ou de la fleur de Lazare. Il faut toutefois ne pas être allergique aux massacres, souvent gratuits, qui parsèment régulièrement les pages des deux ouvrages. Il n’y a rien d’étonnant à cela, le récit que nous proposent les deux Scandinaves repose sur une actualité mondiale toujours plus chaotique, brutale et sanguinaire, où il est de plus en plus difficile de distinguer le camp du bien de celui du mal, à l’image du Comité de surveillance aux méthodes plus que contestables.

La fin de chaque tome appelle une suite même si les arcs narratifs y trouvent leur conclusion. En effet, comme tout bon thriller qui se respecte, nous refermons à chaque fois l’ouvrage sur une scène proposant un cliffhanger. Il ne reste plus qu’à espérer que le titre réussisse à trouver son public, la sortie d’Odyssée étant passée totalement inaperçue en juillet 2025 (à commencer pour votre serviteur), ce qui peut laisser craindre une annulation pure et simple du dernier opus. Espérons aussi qu’il soit publié en Allemagne et en Suède après une sortie au Danemark l’année dernière (ces marchés sont proches les uns des autres) car on veut pouvoir lire l’année prochaine la conclusion de cette histoire à la fois haletante et par moment si déjantée ! Pour l’instant, aucune information va dans un sens ou dans l’autre, nous laissant dans l’attente…

Auteurs : Aksel Studsgarth (scénario) et Daniel Hansen (dessin)
Traducteur : Philippe Touboul
Éditeur : Glénat

Alva dans la nuit
Prix : 24,50 €
Format : 19,8 x 26,6 cm
Nombre de pages : 264
Couverture : Cartonnée
EAN : 9782344056196
Date de sortie : Septembre 2023

Alva Odyssée
Prix : 27 €
Format : 19,8 x 26,6 cm
Nombre de pages : 320
Couverture : Cartonnée
EAN : 9782344065822
Date de sortie : Juillet 2025

Hongkong, citée déchue

Il y a presque trente ans, le gouvernement britannique rétrocédait sa colonie hongkongaise à la République Populaire de Chine continentale. Elle devenait alors une Région Administrative Spéciale devant bénéficier jusqu’en 2047 d’une grande autonomie politique, économique et sociale par rapport au reste du continent. Néanmoins, mi-2020, l’application de la loi sur la sécurité nationale a fait perdre en grande partie cette relative indépendance, surtout suite aux nombreuses arrestations d’opposants qui ont suivi. Toutefois, cette perte d’autonomie n’était pas nouvelle, le Mouvement des parapluies en 2014 ayant échoué à inverser une tendance à un autoritarisme venu de Chine et à sauvegarder la démocratie hongkongaise, permettant ainsi plusieurs interventions plus ou moins directes du PCC dans la vie politique de Hong Kong.

La bande dessinée Hong Kong, citée déchue est un patchwork de créations de Kwong-shing Lau assemblées dans un livre édité à Taïwan (Gaea Books, 2020). L’auteur, alors âgé de 30 ans, revient surtout sur les années 2019-2020, marquées par le nombreuses manifestations contre une modification de la loi d’extradition par le gouvernement de Hong Kong. Ces protestations sont durement réprimées jusqu’à ce que tout cesse du fait de la pandémie de COVID-19. Après deux avant-propos de l’éditeur puis de l’auteur, le livre débute par un court chapitre autobiographique qui nous amène au cœur du sujet : « Hongkong, 2019 ». Sur une vingtaine de planches, divisées en doubles pages avec un texte sur celle de gauche, Kwong-shing Lau aborde autant de thèmes mettant en scène les atteintes à la démocratie et aux violentes répressions dont sont victimes les manifestants et opposants à la mainmise du Continent sur l’ancienne colonie anglaise.

« Hongkong, 2028 » est une série de quatorze planches construites sur le même modèle que « Hongkong, 2019 » (avec donc un texte sur la page de gauche). Elles ont été publiées dans un important journal en 2019. Kwong-shing Lau imagine un futur proche marqué par la surveillance, la propagande et la résistance. Ensuite, avec une trentaine de pages muettes, l’auteur nous montre sa vision de la pandémie, de ses effets sur les mouvements de la résistance à la Chine continentale et sur le choc que la maladie a provoqué à Hong Kong. Il en tire ensuite une conclusion sur quinze pages que la ville s’appelle désormais Xiang Gang, c’est-à-dire, son nom prononcé en mandarin et non en cantonais. Enfin, le récit Flashback : génération perdue vient clore l’ouvrage. Cette histoire de quatorze pages a été publiée dans le magazine taïwanais Monsoon vol. 4 de Slowork Publishing (publication bien connue des visiteurs de SoBD ou d’Angoulême). Elle se déroule en 2014, lors de la « révolution des parapluies ».

Kwong-shing Lau est né à Hong Kong mais a passé une grande partie de sa jeunesse au Japon (il était un grand amateur de shônen manga). Son retour en Chine s’est mal passé, étant considéré comme japonais et non chinois. Ce n’est qu’une fois qu’il a pu venir dans sa ville natale qu’il a trouvé un monde ouvert. Kwong-shing Lau n’est pas inconnu du public francophone : il a eu une œuvre publiée en 2020 chez Patayo : Fantaisie ordinaire. Il a aussi participé à l’ouvrage collectif Led Zeppelin en bandes dessinées paru en 2024 aux éditions petit à petit. Il a fait partie de la délégation hongkongaise au Festival d’Angoulême en 2017 et en 2020. Il est même venu en simple visiteur en 2019 (pour avoir plus de temps à lui), fasciné par la bande dessinée européenne et américaine, lui qui connaissait surtout le manga. Il découvre ainsi des artistes comme Chris Ware, Richard McGuire mais aussi l’illustratrice Claire Malary. Il était aussi très intéressé par la façon dont la bande dessinée japonaise est intégrée dans des séries comme Les Légendaires ou Lastman.

Hong Kong, citée déchue est une œuvre exigeante, très intéressante au-delà de son propos politique. Le travail de mise en page, la variété dans la narration, en font une lecture attrayante. Son dessin, de grande qualité et basé sur de nombreux traits de crayon, fait notamment penser à celui, en moins lâché, de 61chi, une artiste taïwanaise (ROOM, Éditions H, 2021) ou à celui, en plus maîtrisé et sans les couleurs, de Pei-hsiu Chen, autre taïwanaise (Somnolences, ‎Actes Sud, 2021). Les amatrices et amateurs de bandes dessinées asiatiques différentes du manga auraient tort de rater cette publication, tout comme les deux titres taïwanais cités précédemment. Ce sont là de précieux témoignages de la diversité du 9ème art de par le monde. Cette diversité est accessible en français grâce notamment aux efforts des délégations hongkongaises ou taïwanaises depuis de nombreuses années en tenant de jolis stands au festival d’Angoulême (entre autres) afin de présenter une sélection de ce qui se fait de mieux dans leurs pays respectifs.

Auteur : Kwong-shing Lau
Traducteur : Bertrand Speller
Éditeur : Rue de l’échiquier
Prix : 24,90 €
Format : 17 x 24 cm
Nombre de pages : 280
Couverture : Souple avec rabats
EAN : 9782374252964
Date de sortie : Octobre 2021

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Je remercie Manuka pour sa relecture et ses corrections. La photo du quartier Tsim Sha Tsui à Hong Kong a été prise en 2024 par a-yin, les photos des deux stands Hong Kong Comics ont été prises en 2017 et 2019 au festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême par moi-même.

FIBD 53, le Fauve poignardé

Le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême n’a pas eu lieu. C’est la deuxième fois que cela se produit après janvier 2021 en raison de la pandémie de COVID. Cependant, le virus qui a empêché la manifestation de se tenir cette année est d’une autre nature, plus humaine, celle de la bêtise. Comme l’a si bien défini Heidi Kastner pour des affaires d’une toute autre nature, « la stupidité, ce n’est pas d’être incapable de calculer cinq fois douze, mais d’entreprendre une action dommageable pour tout le monde ». C’est ce qu’il s’est passé suite à diverses décisions. Il y a eu les différents appels à boycott d’autrices et d’auteurs de bande dessinée. Il y a aussi eu l’opportunisme des éditeurs (pouvant faire ainsi des économies ou rêvant d’une manifestation désormais à leur main) et des pouvoir publics. Il y a encore eu la mauvaise gestion de la crise par 9e Art+. Mais il y a surtout eu la responsabilité de l’Association du FIBD, cette dernière ayant eu tout faux dans ses choix et décisions. Le résultat est un immense gâchis, une perte énorme (plus de trois millions d’euros à ce qu’il paraît) pour les acteurs économiques locaux, par exemple les hôtels et restaurants, ainsi que pour de nombreux prestataires (sécurité, événementiel, etc.) dont certains risquent fort, en cette période difficile, de ne pas pouvoir s’en relever si leur situation était déjà délicate.

Même s’il n’est pas représentatif, nous pouvons prendre le cas de la petite équipe de Mangaversien·ne·s, soit quatre personnes venant à Angoulême de Paris, spécialement pour le festival. Si je n’ai pas une idée précise des dépenses de Tanuki ou de Gemini, elles ne devaient pas être négligeables avec les repas pris dans différents restaurants de la ville (une dizaine, au moins, pour les deux), la location d’un logement pour le second (au moins deux nuitées) et tous les achats effectués pendant le festival. En ce qui me concerne, avec a-yin, notre budget était proche, voire au-dessus, de 1 000 euros à nous deux pour trois jours et demi (parfois un peu plus, parfois un peu moins, selon la programmation), entre la chambre d’hôtel du côté de Cognac (l’Ibis Style était deux fois plus cher sur Angoulême que son homologue — ex-Mercure — sur Châteaubernard pendant le festival), la dizaine de repas en restaurants, quelques bières, le plein d’essence pour rentrer sur Paris (n’oublions pas les plus de 100 euros d’autoroute, les frais kilométriques et le plein aller mais tout cela ne concerne pas la Région), tous les achats effectués dans les bulles, principalement Manga et Nouveau monde (a-yin a tendance à se lâcher dans ces circonstances, elle devient très dépensière). Il y avait aussi les catalogues des expositions de 9e Art+, souvent au nombre de deux (à multiplier par trois), achetés sur les stands de l’Association du festival. Et encore, nous n’avions pas à payer notre badge, étant privilégié·e·s sur ce point. Ce week-end, il n’y aura que Tanuki pour avoir fait le déplacement, deux jours et demi au lieu de cinq (oui, ça a toujours été le plus assidu d’entre nous) et même s’il est assez dépensier pour des fanzines, ça ne compensera en rien l’absence des trois autres membres de l’équipe. Et ce ne sont pas les quelques centaines de milliers d’euros reversés aux acteurs locaux par la mairie et le département, sans oublier les autrices et auteurs venus profiter de cette « manne », qui compenseront les pertes liées à l’absence du festival. En plus, pour ne pas aider, le temps a été assez maussade pendant toute la durée de la manifestation (on est en janvier, après-tout).

Ajoutons qu’il n’y a peu de chances qu’il y ait une édition du FIBD en 2027, le maire d’Angoulême, qui n’a jamais eu de bonnes relations avec 9e Art+, ayant décidé de prendre la main sur l’événement en écartant l’association historique pour mettre à la place une autre structure, créée suite à une précédente crise qui a eu lieu en 2017. Il en résultera (ou non) une autre manifestation, ayant un autre nom, décernant d’autres prix que les Fauves et à une date pour l’instant indéterminée, pouvant se dérouler entre janvier et mars (plutôt mars). C’est ainsi que l’Association pour le développement de la bande dessinée à Angoulême (ADBDA), sous le contrôle des pouvoirs publics (mairie, département, région, ministère) doit choisir un nouvel organisateur d’ici mi-avril. Sachant qu’il est impossible trouver des financements conséquents en aussi peu de temps, surtout en ces temps économiquement incertains, on peut craindre que la manifestation de 2027, si elle a lieu, soit « cheap » et nous propose un recul de trente ans quant à sa programmation. On verra bien… du moins si la transparence promise est là car n’oublions pas que le monde culturel et le monde politique reposent beaucoup sur le copinage et que les promesses n’engagent que celles et ceux qui y croient…

Néanmoins, lors d’une conférence de presse tenue par 9e Art+ jeudi matin1, Franck Bondoux a manifesté un désir de compromis, même si les médias n’ont retenu que le point le plus frappant, le plus « buzzable » (comme d’habitude depuis le début de « l’affaire »). Ce qu’il faut réellement retenir de l’heure et demi de la conférence de presse, c’est qu’une action en référé pour bloquer l’ADBDA (qui agirait en dehors de sa mission) est en cours. D’après ce que j’ai compris, il s’agit d’abord de bloquer la mise en place d’une édition en 2027 qui écarterait (en refusant toute discussion) l’Association du FIBD et 9e Art+. En effet, l’ADBDA chercherait à monter une manifestation copie quasi-conforme au FIBD. Il s’agit aussi de remettre au « centre du jeu » l’Association du FIBD pour les éditions suivantes. La demande d’une réparation des préjudices commis ne serait remise éventuellement sur le tapis que dans un second temps, en cas d’absence d’accord. Une façon de résoudre la crise pour 2027 serait de respecter les conventions passées, et pour 2028, si le futur organisateur veut bien racheter les actifs de 9e Art+ et embaucher son personnel qui pourrait ainsi faire profiter de son expertise, il y aurait moyen de trouver un terrain d’entente. Sinon, les actions en justice ne pourraient que se multiplier tant les éditeurs que les pouvoirs locaux en place semblent fautifs dans l’annulation de l’édition 2026. Un dépôt de bilan de 9e Art+ n’est pas à écarter avec l’entrée en jeu d’un administrateur judiciaire qui aurait pour mission de récupérer un maximum d’argent (il est là pour ça) pour les créanciers lésés (et pour lui-même). Et là, les pouvoirs publics locaux, à commencer par la mairie, auraient de quoi s’inquiéter (en fait non, c’est de l’argent public, les décideurs publics s’en fichent, ce n’est pas le leur). N’oublions pas les élections municipales à venir, histoire de compliquer encore un peu plus l’ensemble. Après, on ne peut faire que des supputations. Pour avoir des idées plus claires, il faudrait avoir accès aux conventions, aux contrats, aux comptes, etc.

Je rejoins Heidi Kastner quand elle estime que les réseaux sociaux ont permis à la bêtise d’avoir un pouvoir de nuisance sans commune mesure avec les décennies précédentes : avant, la stupidité restait cantonnée à un entourage restreint, seuls des médias puissants (presse puis télévision) pouvaient la diffuser auprès du plus grand nombre. Depuis quelques années, « il est possible, quelle que soit sa position, de trouver des personnes partageant les mêmes idées et de se sentir fort au sein du groupe ». Cela a entrainé une radicalisation certaine, amplifiée par le système des bulles des réseaux sociaux avec leurs algorithmes privilégiant l’émotion sur la réflexion. De plus, militantisme et positions extrêmes ne sont pas compatibles avec une analyse poussée des événements et de leurs conséquences, la preuve en ayant été malheureusement donnée à cette occasion. Surtout, maintenant, il n’est plus possible d’être neutre : si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi. L’exclusion du groupe, quel qu’il soit, est désormais une pratique généralisée, y compris par celles et ceux qui se déclament inclusifs. La bêtise et la haine sont partout dorénavant, et de mon point de vue, il n’y a plus de « gentils » mais que des « méchants »…

C’est exactement ce qui s’est passé avec la fronde de quelques autrices qui ont été suivies rapidement par le reste de la profession, situation amplifiée par une presse sentant la possibilité de faire du papier facilement, buzzant bien. Tout ce petit monde a préféré s’en prendre à un bouc émissaire plutôt que de réfléchir aux nombreux problèmes posés et de cibler les véritables responsables de la précarité financière de cette « profession »2, de la mentalité assez rétrograde qui y règne encore, surtout en salon et festival, etc. Les reproches des autrices et des auteurs, que l’on peut estimer légitimes pour un certain nombre (d’autres étant ridicules), n’étaient pas à adresser à l’organisateur du festival mais à leurs éditeurs et à leurs pairs. Sauf que s’en prendre à ceux qui vous « nourrissent » (même mal), c’est risquer un retour de bâton. Il ne faut pas oublier qu’il y a surtout un problème structurel de surproduction de bandes dessinées, avec un trop grand nombre de personnes voulant vivre de leur « art » pour un marché du loisir culturel en contraction et en pleine mutation, qui migre vers d’autres modes de consommation, dans une société toujours orientée vers un consumérisme débridé, instantané et une recherche du plaisir avant tout. Et en ces temps de dépenses publiques excessives, la réponse n’est certainement pas dans encore plus de subventions comme réclamé par de nombreuses personnes.

Bah ! L’avenir proche nous dira ce qu’il aura résulté de cette « révolution ». Je crains que rien de bon n’en sortira et que tout le monde aura perdu. Pour ma part, je n’y perds que mes « vacances d’hiver », tant la dernière semaine de janvier me permettait de couper avec le quotidien. De très nombreuses personnes y perdent bien plus, malheureusement.

En attendant, un Grand Off* a eu lieu, à la programmation en trompe-l’œil tant elle nous a été vendue avec grandiloquence pour un contenu réel assez vide et surtout d’une grande banalité de mon point de vue de Parisien qui profite sur la capitale de nombreuses activités similaires tout au long de l’année. Un membre de notre délégation habituelle de Mangaversien·ne·s était sur place deux jours et demi, jeudi après-midi, vendredi et samedi, ce qui me permet de proposer ici une sélection de dix-huit photos montrant divers lieux et animations. Tanuki a toujours été fan du Off et même du Off du off (les fanzines et les créations paraBD intellos, il adore), ce qui permet de donner ici une idée des animations de cette année. C’est quelqu’un qui a connu le festival bien avant moi, qui est plus ouvert d’esprit, qui est venu avec un a priori favorable. Les jeudi et vendredi, notamment en soirée, ont été « calmes », on était très loin de la foule drainée par le FIBD. Au moins, comme l’a dit Tanuki : « c’est plus facile de profiter des restos et des bars ». Je ne suis pas certain que les commerçants du plateau soient aussi positifs au moment de faire leurs comptes. Disons qu’il fallait prévoir une journée pour tout faire cette année, là où trois jours ne suffisaient pas pour le FIBD.

Sans surprise, le seul lieu à peu près digne d’intérêt du Grand Off* se trouvait du côté de la Cité. Pas pour le village des éditeurs situé dans les anciens Studios Paradis qui semble avoir été peu fréquenté, même le samedi, mais pour les expositions et animations jeunesse présentes. Outre celles de la Cité (« Signé Bretécher » et « En slip et contre tout »), les expositions plus ou moins montées à la hâte n’étaient pas inintéressantes, à commencer par « Le train fantôme de Stéphane Blanquet » (qui va durer jusqu’à mi-2026). Il y avait d’ailleurs pas mal de monde pour cette dernière. Notons aussi, sur le plateau, la belle file d’attente pour la bande dessinée Isabelle d’Angoulême (Glénat), le côté local a certainement joué à fond et a dû permettre à la librairie Cosmopolite d’avoir l’impression que le Festival avait bien lieu. Car le reste du temps, ça ne semble pas avoir été très folichon niveau fréquentation. Certes, le résultat n’est pas si mal pour « un truc monté en vitesse avec les bonnes volontés du coin », comme me l’a fait remarquer Tanuki.

Notre correspondant local, Manuka, a fait un petit tour du Grand Off* le vendredi. Sa conclusion sur la fréquentation est la suivante : Pas grand monde dans les rues, ou plutôt le monde d’un vendredi « normal ». Pour l’Église Saint-Martial, du monde comme en festival. Au Lieu Unique3, du monde, mais peut-être autant d’exposants en goguette que de visiteurs. Librairie Cosmopolite, longue file d’attente pour certains auteurs, rien pour d’autres, donc on pouvait circuler. Espace Franquin, ça faisait bizarre de voir les salles reléguées au rôle de stands d’éditeurs ou de « dédicaceurs ». Le Pavillon Unesco, un peu de monde. Manuka serait bien passé par la Cité mais il a eu la flemme d’aller se garer dans les environs, d’autant qu’il commençait à se faire tard. Il n’y est pas retourné le lendemain, ayant d’autres engagements. Étant un local passé en coup de vent, et ayant pris l’événement pour ce qu’il était, un off sans son festival, il se refuse d’avoir un avis négatif. Tout au plus constate-t-il qu’évidemment, en l’absence d’animations dans les rues, l’émulsion et l’émulation entre les diverses initiatives a eu du mal à se faire.

Surfant sur la manifestation alternative mise en place à Angoulême, diverses structures ont mis en place les « Fêtes interconnectées de la BD 2026 ». En ce qui concerne Paris, c’est à Ground Control qu’il fallait aller pour rencontrer des éditeurs indépendants et suivre quelques tables rondes militantes. Un duo de Mangaversien·ne·s (a-yin et moi) s’y est rendu le samedi après-midi, surtout pour les rencontres, ce qui ne nous a pas empêché d’acheter des livres, tant les tentations sont multiples. La fréquentation était assez faible, il a fallu attendre 16-17 heures pour qu’il commence à y avoir un peu de monde (rien à voir avec la foule des deux Paris Beer Festival que j’ai eu l’occasion de visiter). Cela m’a permis aussi de croiser quelques connaissances. À leur file d’attente, on voyait qui étaient les auteurs vedettes ce samedi : David B. à la table de l’Association, et Boulet à celle d’Exemplaire. Pour le reste, c’était là aussi, le bon plan pour les chasseurs et chasseuses de dédicaces. À mon corps défendant, j’en ai profité pour en demander une à Edmond Baudoin, ce que je n’avais pas fait jusqu’ici malgré de nombreuses occasions depuis 2003 (je sais, je suis inexcusable tant la personne est charmante et est un dessinateur hors pair). J’ai maintenant un gros pavé à lire 🙂 .

Outre une partie des éditeurs indépendants habitués à la Bulle du Nouveau monde du FIBD, il y avait une poignée d’alternatifs et de fanzines. Parmi les principaux, il y avait L’Association, Cornélius, çà et là, 2042 (ex-2024), Exemplaire, La Cafetière, Les Rêveurs, FLBLB, Rue de l’échiquier, etc. Les trois tables-rondes suivies étaient vraiment intéressantes, très bien animées, même si une autrice (invitée de dernière minute en remplacement d’un désistement) était assez énervante par ses interventions enfonçant des portes ouvertes. Heureusement, Lisa Mandel (Exemplaire) et Simon Liberman (2042) étaient dans le concret et le pratique. Leur double casquette autrice/éditrice et auteur/éditeur leur a certainement permis de mieux comprendre la complexité de la chaîne du livre et de proposer des pistes pour aider à sortir d’une certaine précarité financière.

En conclusion, en osant une comparaison footballistique, la première division des éditeurs étaient absents, quelques représentant·e·s étant invité·e·s ici ou là par des librairies comme Cosmopolite. Une partie de la deuxième division était à Ground Control, avec quelques structures issues du troisième échelon. Le reste se trouvait à Angoulême avec les amateurs. La fréquentation du tout ressemblait plus à ce que l’on peut voir dans les innombrables manifestations BD à travers la France tout au long de l’année, bien loin du grand raout de fin janvier ou même des grands festivals comme ceux d’Amiens, Blois ou Saint-Malo. Bref, aucun intérêt en dehors de voir sur les réseaux sociaux (en tout cas, dans les bulles dont je fais partie) des centaines de messages d’auto-congratulation et de réécriture médiatique masquant plus ou moins bien une réalité pourtant évidente dès le début…

Je remercie Manuka pour ses corrections, ses ajouts et précieuses remarques. Les photos du Grand Off* ont été prises par Tanuki, celles à Gound Control par moi-même (sauf celle de la dédicace qui a été prise par a-yin). Les textes et photos sont © Mangaverse / Éditions H. Le photogramme de la conférence de presse de 9e Art+ est © La Charente Libre. Le Fauve est © Lewis Trondheim / 9e Art+. Le « fauve assassiné » et l’illustration « Les réseaux sociaux sont nuisibles » ont été générés à l’aide d’Adobe Firefly 5 (je sais, les IA génératives, c’est le Mal mais, de toute façon, l’informatique est une invention du démon).

  1. La Charente Libre propose de visionner l’enregistrement complet de la conférence de presse sur FaceBook. ↩︎
  2. Oui, « profession », entre guillemets, tant la réalité d’un auteur ou d’une autrice n’est pas celle d’un ou une autre. Cette profession n’en est pas une pour nombre d’auteurs et autrices, puisqu’elle ne leur permet pas d’en vivre. La bande dessinée est une profession pour une chaîne d’individus (allant de l’auteur à l’éditeur au distributeur et au libraire) mais ce n’est pas une profession pour chaque individu de cette chaîne (certains auteurs et autrices, voire certains éditeurs). ↩︎
  3. Lieu Unique qui démontre que le Grand Off* ne respecte pas totalement ses engagements, comme le montre le témoignage d’un auteur sur sa page FaceBook. ↩︎