Huberty & Breyne, une nouvelle galerie

Une nouvelle galerie consacrée à la vente d’originaux de bandes dessinées vient d’ouvrir sur Paris. Nous avons profité d’un samedi ensoleillé en cette fin de mois d’octobre pour aller la visiter et voir une rétrospective consacrée à Daniel Torres, un auteur espagnol, tenant de la ligne claire, dont le graphisme n’est pas sans évoquer à certains moments celui d’Yves Chaland dont l’exposition s’achevait au même moment du côté d’Odéon.

Le lieu sis au 20 rue Chapon n’est pas vraiment une nouvelle galerie mais plutôt une extension de celle située au 19-21. Huberty et Breyne est une galerie d’art contemporain spécialisée en bande dessinée fondée par Alain Huberty et Marc Breyne en 1989. Elle propose trois espaces pour ses expositions, deux à Paris (Matignon et Chapon) et à un Bruxelles (Châtelain). Marc Breyne est parti fin 2025, la galerie devant changer prochainement de nom pour ne garder que le patronyme Huberty. J’ai déjà eu l’occasion d’aller une fois rue Chapon avec a-yin pour faire mon fan-boy devant les planches de Fabrice Neaud en 2023 mais je suis allé plus souvent à l’espace Matignon.

Pour cette ouverture, c’est l’artiste espagnol Daniel Torres qui a été choisi. Il est un représentant plutôt connu du dessin catégorisé « ligne claire ». Il a surtout été publié en France dans les années 1980 et 1990 grâce aux magazines Métal Hurlant et (À SUIVRE). Il a ensuite disparu des étals des libraires, ce qui explique que son nom ne me disait strictement rien au moment où Tanuki, un membre de notre groupe de mangaversien·ne·s / bulledairien·ne·s, a proposé d’aller voir à quoi ressemblait ce nouvel espace. Un autre membre du groupe, Pierre, qui avait raté l’annonce de cette exposition (honte à lui), était motivé, tout fan d’Yves Chaland qu’il est. Pour ma part, comme a-yin, j’étais plus là pour la bédéaste suédoise Linnea Sterte dont j’avais remarqué le dessin soigné à l’occasion de sa dernière BD, Un jardin de sphères. Elle et Sophie Crumb sont exposées au 19-21.

Daniel TORRES. Rétrospective

C’est donc en parfait néophyte que j’ai découvert un artiste que j’aurai qualifié un peu trop rapidement de « sous-Chaland », montant ainsi l’étendue de mon ignorance, ce style graphique se limitant, dans mon esprit à Joost Swarte, Yves Chaland, Floc’h, Serge Clerc et Ted Benoit, autant d’auteurs qui ne m’ont jamais intéressé. Ce que j’ai retenu de cette exposition-vente, c’est que ce mouvement artistique continue à m’indifférer tant une grande partie de la bande dessinée franco-belge des années 1980-1990 n’arrive pas à me plaire. Par contre, j’ai apprécié les hommages / influences que l’on pouvait voir sur certaines illustrations. Et je suis un peu moins ignare, c’est toujours ça de pris. Maintenant, place aux photos !

Voici des prises plus au plus près concernant six planches et illustrations de l’auteur tout à fait représentatives de son travail.

L’exposition-vente fermera ses portes le 21 novembre. Les fans pourront ensuite se rendre à Bruxelles à la galerie Champaka pour y admirer une cinquantaine d’illustrations architecturales : « Human Architecture ».

Linnea STERTE. L’invitation au voyage
Sophie CRUMB, Aline KOMINSKY-CRUMB. En toute liberté

Deux autres expositions-ventes sont proposées en même temps, plus petites, forcément, la première au 19, l’autre au 21 (on passe de l’une à l’autre sans avoir besoin de ressortir). Linnea Sterte n’est pas une inconnue en francophonie. En effet, elle est traduite ici depuis 2018, principalement grâce aux Éditions de la cerise. Elle a aussi été publiée l’année dernière par Dargaud avec Cat Café, une histoire de chats anthropomorphes où l’on suit Ophélia, une jeune apprentie qui doit remplacer sa sœur au pied levé dans un café haut de gamme situé en bord de mer. Nulle planche de ce titre dans l’exposition, il faudra « se contenter » d’Un jardin de sphères et d’Une rainette en automne. C’est un peu dommage tant l’histoire de Cat Café propose aussi un dépaysement certain (et de nombreuses pâtisseries). Cependant, entre le manque de place et deux éditeurs différents, cela n’est pas surprenant.

La troisième exposition est consacrée à Sophie Crumb et à sa mère Aline Kominsky-Crumb (qui avait fait l’objet d’une exposition à Formula Bulla en 2025). Les travaux des deux autrices sont mélangés afin de montrer une « transmission artistique rare » (dixit le dossier de presse). Effectivement, il n’était pas tout le temps évident de deviner qui avait fait quoi. Il fallait souvent chercher la signature au coin d’une case pour se rendre compte que l’on s’était trompé. Après, n’étant pas fan du mouvement underground américain, tout ceci ne m’a pas passionné. Néanmoins, il est toujours intéressant de voir à quel point la bande dessinée féminine peut être crue et sans far. Cependant, ayant lu le recueil Wimmen Comix, je n’ai pas été surpris.

Paris | Chapon
19-21 et 20 rue Chapon, 75003 Paris
Métros : Arts et Métiers ou Rambuteau
Du mercredi au vendredi 13h30-19h, samedi 12h-19h

Yves Chaland, une œuvre (exposition)

En ce qui me concerne, cette rentrée est riche en expositions parisiennes liées à la bande dessinée. Du fait de leur intérêt, entre fin aout et début octobre, me voici à écrire un troisième compte-rendu. Cette fois, il s’agit de se rendre compte de l’incroyable virtuosité d’un des représentants de la « nouvelle ligne clair » : Yves Chaland, auteur que je connais surtout de réputation, n’ayant pas lu grand-chose de ses créations. Je profite cette fois de l’ouverture d’une nouvelle galerie d’art consacrée à la bande dessinée et à l’illustration qui a en plus la bonne idée de se situer proche du quartier Saint-Michel, à Odéon où je suis avec mes petit·e·s camarades mangaversien·ne·s tous les samedi matin.

Jusqu’à la fin du mois d’octobre, à l’occasion de son inauguration, la galerie Antoine Mathon présente une centaine de planches d’Yves Chaland. Il ne s’agit pas exactement d’une expo-vente car peu d’originaux sont à vendre en plus de quelques sculptures et sérigraphies. Néanmoins, vu les tarifs, la galerie devrait largement s’y retrouver (plusieurs pièces sont à 15 000 € et la plupart ont trouvé preneur). Il faut dire que l’auteur est mort très jeune d’un accident de voiture (il avait 33 ans en 1990) et que ses planches sont donc rares sur le marché de l’art. De plus, son œuvre a marqué plusieurs générations de lecteurs qui constituent une « fan base » active, à l’exemple des « journées Chaland » qui se déroulent tous les ans pendant plusieurs jours à Nérac. En effet, une association a été créée en 2007 pour faire vivre la mémoire du bédéaste / illustrateur / maquettiste et promouvoir son travail.

Yves Chaland s’est beaucoup inspiré de Jijé, mais aussi de Maurice Tilleux, ce qui se remarque dans de nombreuses planches. Néanmoins, il maitrisait aussi le dessin réaliste à l’américaine, celui que l’on pouvait lire dans les comics d’horreur ou d’aventure. Il était fasciné par les années 1950 et cette fascination traverse l’ensemble de ses travaux. Il a suivi les cours de l’École des Beaux-Arts de Saint-Étienne à partir de 1975 mais il a abandonné ses études avant la fin pour se consacrer entièrement à la bande dessinée. En effet, grâce à sa participation dans un fanzine étudiant, il a été remarqué par le magazine parisien Métal Hurlant où il a débuté professionnellement en 1978.

Chaland n’a pas attendu d’avoir plusieurs séries à son actif pour devenir illustrateur à succès pour la publicité et pour la presse (Bayard). Le rez-de-chaussée de la galerie rend assez bien compte des débuts du dessinateur durant les années 1974-1979. Une planche réalisée alors qu’il n’a que 14 ans est assez impressionnante par ses qualités. Ses histoires courtes brocardant gentiment le Major Fatal de Moebius sont elles aussi stupéfiantes de maitrise des différents styles graphiques mis en œuvre. Si la première série de Chaland est Bob Fish publiée dans Métal Hurlant en 1980, c’est pour les défuntes éditions belges Magic-Strip qu’il crée en 1981 le personnage de Freddy Lombard, accompagné de ses acolytes Dina et Sweep. Ils vivront cinq aventures, quatre étant publiées par Les Humanoïdes associés entre 1984 et 1989.

C’est sans surprise que la majeure partie de planches exposées relève de la série Les Aventures de Freddy Lombard. L’étage nous permet aussi de voir quelques strips du Spirou (inachevé) de Chaland. Il se place résolument dans la lignée de Jijé, totalement en décalage avec les univers graphiques de Fournier et des autres repreneurs de Spirou qui officient depuis l’arrêt de Franquin. Il s’agit d’un véritable « vu par » avant l’heure. Dommage que l’équipe éditoriale du journal n’ai pas compris à l’époque l’intérêt de cette démarche artistique. Quelques pièces montrent le travail de l’auteur sur Le Jeune Albert, son chef-d’œuvre d’après de nombreux fans.

Cette exposition s’est révélée être une excellente surprise, très intéressante, qui aurait mérité un catalogue, même de taille modeste. Certes, cela aurait représenté un certain investissement financier et beaucoup de travail mais ça aurait un marqueur pour cette nouvelle galerie, gérée par un passionné très sympathique. Il faut dire que l’un d’entre nous en a profité pour acheter une des sérigraphies proposées à la vente, en vrai fan de Chaland qu’il est 🙂 .

Galerie Antoine Mathon
19 rue Racine – 75006 PARIS
Du mercredi au samedi, de 14 h à 19 h 30
Exposition Yves Chaland, une œuvre jusqu’au 31 octobre

L’instant nostalgie : OCTOBRE 2007

Continuons donc avec l’année 2007, n’ayant rien de bon à proposer sur l’année précédente. À cette époque, j’allais souvent à Annecy et je poussais régulièrement jusqu’à Genève. En ce mois d’octobre 2007, à l’Espace Piano Nobile, nous pouvions admirer de nombreux Post-it© formant de courtes bandes dessinées et autres créations graphiques grâce à la parution fin août du numéro spécial Bile Noire 10×10 de l’éditeur genevois Atrabile (il est toujours possible de l’acheter au prix de 20,30 €). Il s’agit du catalogue de l’exposition 10×10 proposée pour re-fêter les dix ans, exposition qu’il avait été possible de voir début septembre à Lausanne à l’occasion de la troisième édition de BD-FIL. Elle a aussi été présentée l’année suivante au Festival international de bande dessinée Fumetto à Lucerne. En France, il a été possible de la voir en 2009 à l’occasion de la première édition de Pierre Feuille Ciseaux de l’association ChiFouMi.

Avec la mangaversienne beanie_xz en guide locale (désormais, elle est parisienne), amatrice de bandes dessinées bizar… pardon, alternatives, créatives et originales, je suis donc allé visiter cette fameuse exposition sise entre la gare de Cornavin et le Rhône. Comme pour une des deux photos nostalgiques du mois de mai, les trois proposées pour ce mois d’octobre ont été prises avec un Canon EOS 350D équipé d’un objectif MS Peleng 3.5/8A. Je rappelle que ce dernier permet de prendre des photos à 180° en 24×36. Ici, du fait d’un capteur APS/C, l’angle n’est plus que de 112,5° et ne permet pas d’inscrire la scène dans un cercle. Ce n’est donc pas une photo dite fish-eye. La première photo bonus a été recadrée.

La photo

Genève — L’Espace Piano Nobile, rue Lissignol — Canon EOS 350D

L’anecdote

Comme l’association ChiFouMi l’explique sur son blog, monter l’exposition 10×10 demande de coller individuellement environ 2 000 Post-it© ce qui représente un travail considérable. En effet, une vingtaine de carrés sont exposés, réalisés par dix-neuf auteurs et autrices d’Atrabile. Les carrés sont, pour la plupart, formés de 10 lignes et de 10 colonnes composées de Post-it© de couleurs différentes, même si le jaune fluo est dominant. Ils peuvent former des dessins, des bandes dessinées, des mélanges de texte et d’image. Ils peuvent même être en partie défaits au point de se retrouver par terre. Pas de doute, nous sommes dans un univers d’art contemporain…

Les deux photos bonus

Genève — Oh, la petite curieuse ! — Canon EOS 350D

Genève — L’exposition 10×10 — Canon EOS 350D

L’exposition F’murrr — Formula Bula 14

Le programme de Formula Bula comporte de nombreuses expositions. Généralement elles sont sans grand intérêt et peu développées, surtout celles situées à Censier, et c’était pire à l’époque du Point éphémère. J’ai d’ailleurs exprimé mon opinion quelque peu négative et tranchée à la directrice ajointe (sans savoir qui elle était), présente pour recevoir le public en cette journée du patrimoine. C’était moins vrai l’année dernière et je peux dire que n’est pas le cas de l’une d’entre-elles cette année, celle située dans la salle René Capitan de la Mairie de Paris du 5e arrondissement. Il s’agit d’un espace proposant très régulièrement des expositions, y compris de bandes dessinées, notamment dans le cadre du feu festival « 5 en bulles ».

C’est ainsi qu’en 2014, a-yin et moi avons pu voir une belle exposition consacrée à Jean-Claude Mézière et voir de nombreuses planches originales de Valérian et Laureline. Nous avons pu voir aussi celle consacrée à Fred en 2016. Par contre, j’ai zappé celle de 2015 (Margerin, que j’apprécie pourtant), je n’ai pas été intéressé par celles consacrées à Boucq (2017), Cabanes (2018), Jul et Stéphane Levallois (2019). En 2020 et 2021, la manifestation n’a pas eu lieu du fait des restrictions liées au COVID. Si le festival a repris en 2022, c’était sans avoir d’exposition dans la salle Capitan. Il y en a eu en 2023 et 2024, mais elle étaient thématiques (« décalée et humoristique » en 2023, « retour sur dix années du festival » en 2024) et réunissaient surtout des autrices et auteurs provenant de La Boite à bulles, des Éditions Fei, ainsi que Jeanne Puchol. J’avoue ne pas y être allé, ni à l’une, ni à l’autre. Depuis, « 5 en bulles » n’est plus organisé par l’association des commerçants « 5 sur 5 ».

Grace à Formula Bula, nous assistons donc au retour de la bande dessinée à la Marie du 5e. Retour gagnant, il faut le dire, étant donné le nombre de pièces proposées. Entre les planches originales du Génie des alpages (principalement des tomes les moins anciens), les carnets de F’murrr ainsi que de nombreux dessins et plusieurs illustrations, il y a de quoi voir. La scénographie est aérée, et occupe les deux niveaux. Voici donc un petit aperçu de ce qui est proposé…

Rez-de-chaussée

L’espace est bien éclairé, un peu trop même, car les nombreux reflets empêchent de prendre en photo une grande partie des planches exposées. Les planches originales montrent bien à quel point F’murrr était un excellent dessinateur, au trait « riche et vivant » (dixit a-yin). Elles montrent aussi à quel point son humour est souvent incompréhensible, tellement il est décalé. C’est ce qui fait son charme.

S’il y a différentes sortes de thématiques apposées à chaque espace, elles ne semblent pas si évidentes (ou je n’ai pas été assez attentif aux similitudes). Il faut dire que les cartels sont assez indigents, laissant la part belle à l’imagination et aux flâneries des visiteuses et visiteurs. Le grand plus de l’exposition, surtout au rez-de chaussée, est apporté par la présence de nombreux carnets (il y en a 101, ils ont été numérisés et seront prochainement accessibles par Internet) qui montrent d’autres facettes de l’auteur. Il y a aussi plusieurs illustrations qui apportent une variété bien appréciable. En effet, comme déjà dit, il n’y a quasiment que des planches du Génie des alpages, ce qui manque de variété. Il faut aussi dire que les derniers tomes sont loin d’être les meilleurs.

Mezzanine

À elle seule, la mezzanine vaut le déplacement grâce à ses deux tables (une sous forme de vitrine et une sur tréteaux) bourrées d’illustrations et de dessins. Les planches originales sont présentes en nombre. Là aussi, ne comptons pas trop sur les cartels pour en apprendre énormément sur F’murrr, et prenons à la place le temps d’admirer cette production pléthorique et variée.

J’avoue avoir été surpris par la dernière table où on s’aperçoit que F’murrr a réalisé de nombreuses cartes du nouvel an chinois et que le Japon était une source d’intérêt pour lui. Il œuvrait pourtant dans les années 1970 à 1990, bien avant que le manga soit connu des dessinateurs francophones, à quelques exceptions près. C’est là que je regrette un peu de ne pas être allé voir cet été l’exposition Hi – Yo, c’est l’écho à Strasbourg qui proposait une approche plus chronologique et variée. Surtout que, sans être un grand fan de l’auteur, j’ai acheté au fil des ans quasiment tout ce qui est sorti en album, y compris Spirella, mangeuse d’écureuils sorti chez un éditeur un peu confidentiel. Il y a d’ailleurs une volonté manifeste de ne pas montrer le versant paillard de F’murrr dans la présente exposition. Amatrices et amateurs des filles dénudées de l’auteur, passez votre chemin, il n’y a rien à voir !

Comme je l’ai dit et répété lorsque j’ai vu ses baleines : F’murrr les dessine aussi bien que Daisuke Igarahi 🙂

L’exposition se termine sur un poème doux-amer, et je dois dire que c’est bien vu.

Le catalogue

Un petit livret de 28 pages pompeusement appelé catalogue (mais vendu seulement 5 €) vient compléter l’exposition. Il regroupe la majeure partie des cartels (celui sur les 101 carnets est absent) et propose une iconographie reprenant plusieurs pages des carnets et quelques illustrations. C’est une excellente idée. Néanmoins, proposer plus de pages, des textes un peu travaillés présentant de façon un peu plus approfondie l’œuvre de F’murrr et quelques reproductions de planches originales n’auraient pas été de refus, quitte à le vendre 10 ou 15 €.

Détails de l’exposition

« Si je fais ce métier, c’est parce que c’est une activité que je peux exercer sans avoir plein de gens autour de moi, et rêver un peu. » F’murrr

Une traversée de l’univers absurde, poétique et profondément humaniste du Génie des Alpages. L’exposition révèle toute la richesse de l’œuvre de F’murrr, maître du non-sens et observateur critique du monde.

Du 17 septembre au 09 octobre 2026
Horaires : du lundi au dimanche de 10h00 à 17h00, le jeudi ouvert de 10h00 à 19h00
Mairie du 5e arrondissement
Salle Capitan
21 place du Panthéon
Paris 5e

Réimp’ !

Voilà, Réimp’ ! c’est fini… Avec la sortie du tome 20 au mois d’août, une autre série, excellente mais au succès public très relatif, s’est achevée en ce qui me concerne. Pour marquer le coup, voici un petit texte sur ce dernier opus. En effet, je me suis régalé tout au long des cinq années de la publication du titre en francophonie et ça valait bien un billet WordPress.

Nous suivons tout au long des vingt tomes les débuts puis la vie professionnelle de Kokoro, dite « l’oursonne », une ex-judokate de haut niveau, dans son métier d’éditrice de manga. C’est ainsi qu’elle découvre au fil des chapitres les différents métiers qui cohabitent au sein d’un magazine de prépublication, de l’éditorial à la distribution en passant par le commercial. Surtout, elle apprend à gérer des mangaka, leur travail, leurs doutes, leurs ambitions, leurs qualités et leurs défauts. Elle va aussi apprendre le fonctionnement des librairies, et de tout ce qui fait la chaine du livre au Japon. D’autres aspects de la culture manga sont aussi abordés, comme celui de l’adaptation en animé des séries à succès, de la traduction pour le marché international, de l’évolution de la consommation des loisirs du lectorat, etc. Il est amusant de voir l’évolution de la série au fil du temps, tant graphiquement que scénaristiquement depuis les premiers chapitres jusqu’au dernier qui se conclue de façon satisfaisante, même si cette fin est assez ouverte. Les protagonistes vont continuer à vivre et aller de l’avant…

Réimp’ ! est un manga seinen signé Naoko Mazda (son autre nom de plume est Naoko Matsuda) qui a été prépublié durant onze années, entre novembre 2012 et août 2023, dans le magazine Monthly! Spirits des éditions Shogakukan. Son succès a été tel qu’il a remporté en 2014 le prix du meilleur manga de métier du journal Shimbun Nikkei et en janvier 2017 le Prix Shogakukan du meilleur manga de l’année passée. Il a aussi été adapté en drama en 2016.

Naoko Mazda est devenue autrice assez tardivement, à l’âge de 27 ans. Elle est née en janvier 1969 dans la préfecture de Nagasaki. À la différence de nombre de ses collègues, elle n’a pas fait d’école d’art et n’est pas allée plus loin que l’équivalent du lycée en France. En effet, elle est diplômée de la Nagasaki Nihon University Junior and Senior High School. Elle a déménagé ensuite à Tokyo pour devenir l’assistante de la shôjo mangaka Toshie Kihara, rôle qu’elle a exercé pendant sept ans. C’est dans le magazine Chorus qu’elle prend son envol en 1996. Elle reste longtemps fidèle à Shueisha. Sa dernière série en date, Higôhô Romance (Kiss, 2023-2025, Kodansha) s’est achevée et compte trois volumes. Elle ne semble pas avoir commencé une autre œuvre mais nul doute qu’elle y travaille même si ça n’apparait pas sur son fil Twitter. Son mari est essayiste et critique manga et sa sœur est la rédactrice en chef de la revue manga web Comic Essay Theatre, un supplément au magazine littéraire Da Vinci de Media Factory (qui va cesser de paraitre à la fin de l’année).

Espérons que nous aurons encore la chance de lire des titres de l’autrice, surtout les plus récents, malgré le semi-échec de Réimp’ ! et remercions Glénat pour leur travail sur un manga qui s’est révélé, de bout en bout, passionnant et instructif. En attendant, je vous incite à aller lire l’excellente interview de l’autrice par Valentin Paquot sur le site L’Internaute. Dans le même thème, je suis passé à la lecture de Kore Kaite Shine publié en français chez Panini. C’est différent, moins bon par certains aspects mais tout à fait lisible.

La cinq cent cinquième !

Fin aout, notre petit groupe parisien de Mangaversien·ne·s a visité l’exposition de bandes dessinées CLING ! à la Monnaie de Paris. Cela faisait longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans la vénérable institution sise quai de Conti. Il s’agissait de Woman House. Notons que CLING ! est, en ce qui me concerne, la cinq cent cinquième exposition mangaversienne ! Pour marquer le coup, voici un petit compte-rendu abondamment illustré et agrémenté d’une galerie photo proposant un complément visuel au présent billet. En tout, 46 photos vous sont proposées.

L’exposition était organisée autour de huit archétypes et elle était composée de douze salles de taille et d’intérêt variable. Étant soutenue par la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image, je m’inquiétais d’un manque d’originalité concernant les planches exposées, ayant visité au fil des ans de nombreuses manifestations présentant les réserves de la structure angoumoisine. Heureusement, il n’en a rien été, les planches, illustrations et autres documents provenant d’autres sources la plupart du temps. En fait, c’est le fonds des imprimés qui a fourni de nombreux ouvrages (livres ou magazines). S’il y avait plusieurs pièces provenant de la superbe collection de MEL Publisher, d’autres, américaines, provenait du « stock » de 9e Art Référence, ce qui m’a permis de comprendre pourquoi la galerie du 9e art propose chaque année une exposition « American Classics » présentant à chaque fois de superbes pièces, variées et d’époques diverses. De nombreuses collections d’auteur ou privées ont permis à CLING ! d’être une exposition vraiment intéressante.

Voyage dans une pièce

Il s’agissait d’une petite salle « interrogeant la mesure de l’univers » autour de la bande dessinée éponyme tirée de la série américaine Brick Bradford (1937, dessin Clarence Gray et scénario William Ritt). Heureusement qu’il y avait aussi du Schuiten, du Chaland et du Franquin pour bien lancer l’exposition. J’avais déjà eu l’occasion de voir la planche de l’Atomium, source de souvenirs pour moi.

Introduction des archétypes

L’impressionnant salon Guillaume Dupré accueillait d’immenses kakemonos suspendus ainsi que des espaces de lectures de bandes dessinées. Sympa, mais beaucoup d’espace perdu. De plus, en matière d’impact, ça ne valait pas l’araignée géante de Louise Bourgeois à l’occasion de Woman House ou l’assemblage de boules de verre de James Lee Byars vu lors d’À pied d’œuvre(s).

Aventurières & aventuriers

Celle salle présentait les trois thèmes chers à Thierry Groensteen : principalement l’aventure et le dépaysement, le merveilleux étant représenté uniquement par la superbe peinture d’un dragon par Adrien Smith. Proposant vingt-cinq pièces d’exception, c’était l’occasion d’admirer des planches de Lucky Luke, de la période pré-Gosciny, celle que je préfère. Le Spirit, Mandrake le magicien, le Fantôme du Bengale, Brick Bradford, etc. étaient présents grâce à des strips d’époque. Ajoutez à cela une planche de Blueberry, du Barbe-Noire, et même une planche de La Nouvelle île au trésor datant de 1947 d’Osamu Tezuka, on peut dire que les commissaires de l’exposition ne se fichaient pas de nous. Impressionnant !

Voleuses & voleurs

Ce n’était pas la salle la plus intéressante à mes yeux, et de loin. Beaucoup de planches issues de l’école dite « de Marcinelle », sauf que je n’ai jamais été fan des productions du Journal de Spirou. Franquin, Peyo, Roba, etc. m’ont toujours laissé de marbre. Les Rapetou étaient représentés par Don Rosa dont je n’aime pas le trait que je trouve infiniment moins bon que celui de Carl Barks. Heureusement, il y avait à nouveau du Will Eisner. Le « mur » de 29 cartes à gratter composant une histoire complète de Thomas Ott faisait son petit effet.

Épargnantes & épargnants

Là aussi, du Roba et du Peyo. Il y avait surtout beaucoup de pièces de monnaie à l’effigie de personnages de BD. Il y avait aussi de nombreuses tirelires meublant la partie courbe de la pièce. Amusant… Il y avait surtout du Caran d’Ache, trois strips d’Ernie Bushmiller (Nancy) et Uderzo avec Asterix chez les Helvètes avec le dessin de la couverture et une planche hilarante (j’ai raté la photo). L’un d’entre nous (Pierre) était bien content de revoir du Yves Chaland.

Marginales & marginaux

Voilà une salle qui apportait un peu de variété mais que j’ai un peu oublié de photographier. Martin Branner (Winnie Winkle) côtoyait Edika, Franquin, Gotlib, Pichard… mais aussi Vuilllemain et Gilbert Shelton (The Freaks Brothers). Pour mon plus grand plaisir, il y avait aussi trois planches de Fabrice Neaud. Un superbe parcmètre trônait contre un mur, au milieu de la salle, me rappelant celui de l’exposition Le monde de Franquin à la Cité des Sciences et de l’industrie de Paris en 2005.

Milliardaires

C’est sous le regard d’un Elon particulièrement haineux (Nicolas de Crécy ne l’a pas raté pour notre plus grand plaisir) que la salle dédiée à la richesse proposait une dizaine de planches et illustrations mettant particulièrement en valeur Picsou. La présence de deux planches de Carl Barks issues d’un des ses meilleurs récits faisait plaisir à voir, même si le lien avec le thème était très ténu. J’ai particulièrement apprécié le panneau composé de 25 numéros de Picsou Magazine dont j’ai un certain nombre (mais pas en aussi bon état).

Joueuses & joueurs

Dans une salle dédiée à un Monopoly géant revisité par Coco, ce sont, entre autres, de très belles planches de Lucky Luke qui nous attendaient, avec l’incontournable Pat Poker de Morris, mais aussi avec les cousins Dalton à l’occasion d’une mémorable partie de cartes les opposant à Lucky Luke. Nous avons pu aussi voir la couverture d’un numéro de la série Batman mettant en avant Double Face ainsi qu’une illustration de ce dernier par Brian Bolland.

Faussaires

Voilà une salle qui remettait en valeur Yves Chaland par le biais de du jeu de société adapté de sa bande dessinée Le Testament de Godefroid de Bouillon. Deux planches du titre l’accompagnaient par cette occasion. Il y avait aussi deux de ses faux billets, un à l’effigie de Charles Trenet, l’autre à celle de Léon Zitrone. Il était aussi possible d’admirer une nouvelle planche de Mandrake le magicien. Surtout, il y avait du manga avec la projection d’un extrait du Château de Cagliostro de Hayako Miyazaki, d’une illustration couleur de Monkey Punch (Lupin III) et de quelques planches de Yûchi Yokoyama (XXXe siècle, récit issu de cases inutilisées pour Plaza).

Alchimistes

Une fois passée une petite pièce où le robot Mikki (voir la photo dans la galerie dédiée) semblait compter les pièces sur lesquelles il était assis, la visite se terminait par une dernière salle dédiée à l’alchimie, celle qui change le plomb en or ou celle de la pierre philosophale. L’occasion nous était ainsi donnée de voir, entre autres, du Pratt, du Moebius, du Mézières, du Druillet, à nouveau du Peyo mais aussi une planche de Hal Foster et les trois premiers volumes de Promethea d’Alan Moore parus en français chez Semic .

Le passage vers la boutique permettait de voir les originaux des archétypes, bien plus petits que les représentations que l’on avait pu voir dans les salles précédentes. La boutique proposait nombre de bandes dessinées, certaines n’ayant pas un rapport direct avec les originaux exposés. Bien entendu, diverses figurines, goodies en tout genre, et l’incontournable catalogue (vendu à un prix correct) étaient proposés aux visiteurs sur le départ. À l’arrivée, voilà une exposition intéressante par son approche, proposant bien plus de variété que prévue. Une bonne visite, confirmant mon impression de qualité des manifestations proposées par la Monnaie de Paris.

Croisements — Seiichi Hayashi —

Croisements est une anthologie de neuf histoires courtes représentatives des créations de Seiichi Hayashi entre la fin des années 1960 et le début de la décennie suivante. Six sont issues de Garo, une de COM, une de Yagyô et une dernière issue d’une revue plus généraliste (Shûkan josei). Il s’agit de la traduction d’un manga sortit en 2021 chez l’éditeur Chikumashobo. L’auteur est surtout connu pour Élégie en rouge disponible en français chez Cornélius. Il s’agit ici de découvrir différentes facettes du mangaka, le cheminement qui l’a amené à créer un chef d’œuvre qui a profondément influencé la jeunesse étudiante de l’époque et précipité (dans le prolongement des créations de Yoshiaru Tsuge) la fin de Kamui Den de Shitaro Sanpei, dépassé par son époque. Il s’agit donc d’un ouvrage d’importance pour qui s’intéresse aux publications de Garo et au manga alternatif des années 1960-70.

Seiichi Hayashi est né en 1945 en Mandchourie, peu avant la défaite japonaise par l’armée soviétique. Il a vécu à Nagano, Chiba, Tokyo. Grâce à des études en design, il est embauché par le studio Toei Animation en 1962, qu’il quitte en 1966 pour rejoindre un an plus tard le studio Knack créé par des anciens de Toei et de Mushi Production (la société d’animation de Tezuka). Il réalise entre 1967 et 1971 trois courts métrages et participe à plusieurs festivals d’animation dont celui de Tokyo. C’est aussi en 1967 qu’il fait ses débuts en tant que mangaka en étant publié par Garo, après avoir essuyé deux refus de la part de Katsuichi Nagai, le rédacteur en chef. Sa troisième tentative est la bonne grâce à un des éditeurs qui pressent tout le potentiel d’Hayashi.

Il publie dans Garo plus ou moins régulièrement, prenant en quelque sorte la suite de Yoshiaru Tsuge (qui a décidé d’arrêter de dessiner durant deux années avant de revenir sur sa décision) en tant qu’auteur représentant une certaine Avant-garde. Il faut rappeler que Garo payait très mal ses auteurs, quand ils étaient payés et qu’il valait mieux avoir une autre activité professionnelle à côté. C’est en 1970 qu’il prépublie dans Garo sa seule histoire longue, Élégie en rouge qui sortira en 1972 chez Seirindo (la maison d’édition de Nagai). Il y a ensuite une réédition au format bunko en 1976 chez Shogakukan, preuve du succès du manga. L’auteur met en image la mentalité d’une partie de la jeunesse de l’époque en proposant une sorte d’auto-fiction. Il s’agit d’une lecture hautement recommandée par votre serviteur. Comme déjà précisé, Croisements inclue des histoires antérieures mais aussi trois courtes nouvelles parues entre 1971 et 1972. Seiichi Hayashi a été aussi le designer de la revue Garo pendant deux années, lui faisant prendre une autre orientation visuelle.

Bien entendu, les neufs récits proposés ne parleront pas de la même façon à tout le monde. Ils se déroulent pendant une période indéterminée, vraisemblablement pendant les ères Taishô et Shôwa. Ils mettent en scène des personnes qui se croisent un instant. Certains récits sont franchement surréalistes, d’autres plutôt oniriques (on pourrait même parler de cauchemar). Il est souvent difficile de comprendre où veut en venir Seiichi Hayashi. C’est le cas de la première histoire, « Gros poisson », qui met en scène un ancien drame familial en nous montrant toute la difficulté pour une femme de vivre seule après un tel événement. Graphiquement, c’est par contre très réussi, avec de beaux contrastes en noir et blanc. « Libellule rouge » est plus direct et met en scène un enfant qui rejette les visites « intéressées » d’un homme à sa mère. La prostitution des femmes est un thème que l’on retrouve aussi avec « Les souliers vernis rouge » mais avec un traitement totalement surréaliste. Cette nouvelle a d’ailleurs été prépubliée dans un magazine féminin et non dans Garo. L’auteur nous dresse aussi trois portraits de femmes abandonnées dans « Taches rouges », « Au fond du trou » (publiée dans COM et proposant un style graphique différent) et « Un cœur rose pâle ».

J’avoue ne pas avoir compris trois histoires. « Les fleurs tombent en ville » présente un récit très décousu où un jeune garçon et son père se moquent d’une gamine attardée. Il y est question aussi de l’inconséquence du père, d’abus sexuel envers des filles, d’un suicide, etc. Il en est de même avec « Le port en fleurs ». C’est un récit très sombre, où le rêve, l’introspection se mêlent à une dure réalité. Enfin, « Fleur du papillon ivre » se passe après la guerre et la perte de la Mandchourie, avec tous les drames que cela a pu créer à l’époque. Je crains qu’il faille avoir de bonnes connaissances de l’histoire et de la société japonaise à cette époque pour voir ce qu’a voulu dire l’auteur. Cette histoire a été publiée dans la revue de manga alternatif Yagyô. L’absence d’une postface (ce qui est habituel chez IMHO) n’aide pas car une mise en contexte et quelques explications n’auraient pas été de refus. C’est donc à chacune et chacun de se faire sa propre lecture et opinion. Il est à noter que le mangaka cite souvent des paroles de chansons à succès de l’époque. En effet, c’est un grand amateur de pop culture.

Seiichi Hayashi, un illustrateur et un designer de renom

Tout en restant très actif dans le monde de l’animation, Seiichi Hayashi s’est distingué par son travail d’illustrateur et de peintre dont un aperçu est proposé sur son site officiel. C’est ainsi qu’il a créé en 1974 le personnage de Koume-chan pour une gamme de bonbons de l’industriel Lotte, réalisé l’affiche et diverses illustrations pour la huitième édition du Festival international du film d’animation d’Hiroshima en 2000. Il a surtout dessiné et peint de nombreuses bijin-ga , que l’on peut retrouver dans plusieurs livres d’art comme Japanese Beauty ressorti en 2015 (il avait été édité plusieurs années auparavant). Ses représentations de jeunes filles sont au début ancrées dans les années 1920 mais il a su les moderniser par la suite. En fait, sa carrière d’illustrateur a commencé dès 1970 avec la parution de Kōhanka : Hayashi Seiichi Picture Story Collection chez Gentosha (réédité en 1989). De nombreux livres d’art ont été édités au fil du temps (jusque dans les années 2010) par Gentosha, Kodansha, Sanrio et bien d’autres. Le mangaka a été remis sur le devant de la scène en 2025 en étant le sujet du numéro 2 de la revue (proposant aussi des goodies) Alternative Comic Salon qui a pour but de célébrer les artistes légendaires de Garo.

Il a bien entendu réalisé des albums illustrés pour enfants, la couverture de nombreux livres et magazines mais aussi de plusieurs pochettes de disque, etc. Il a aussi été responsable de l’animation d’une quinzaine de chansons pour l’émission « Minna no Uta » de la NHK du milieu des années 1970 à 2005. De ce fait, Seiichi Hayashi a bénéficié tout au long de sa carrière de nombreuses expositions, qu’elles soient personnelles ou collectives, et ce dès 1972. Par contre, elles se sont toutes tenues au Japon, sa notoriété en tant qu’artiste n’a pas réussi à dépasser les frontières de l’archipel nippon. Seiichi Hayashi a eu une de ses nouvelles (Hana ni sumu, publiée dans Garo en décembre 1972) adaptée en drama (feuilleton télévisé) en 1976 pour la NHK, une décennie décidément riche en événements pour lui. Cela l’a aussi amené à jouer en 2009 le rôle d’un rédacteur en chef d’une revue manga, fortement inspiré par la vie de Nagai dans un film adaptant plusieurs histoires de Shin’ichi Abe parues dans Garo. Seiichi Hayashi a été un artiste vraiment multidisciplinaire.

Les kashihon, le gekiga et Garo

Au début des années 1950, permettant de contourner le problème du coût d’achat trop élevé des mangas, même quand il s’agit d’akahon (petits livres reliés à très bas prix) ou d’une revue mensuelle, un réseau de librairies de prêt, les kashihonya, connaît un nouvel essor à partir de la région d’Ôsaka, et atteint même le nombre de 300 000 au milieu de la décennie. D’ailleurs, les éditeurs d’akahon se mettent à produire pour les kashihonya afin de se trouver un autre marché que celui, déclinant, du manga populaire à faible prix. Les librairies de prêt diffusent donc leurs propres œuvres (kashihon manga), destinées non pas à être vendues mais louées. Ainsi, toute une série d’auteurs vient de ce circuit de distribution.

C’est en 1957, en réaction aux mangas pour enfant et au style issu des séries d’Osamu Tezuka, qu’un nouveau genre de bande dessinée y fait son apparition. C’est le gekiga, terme inventé par Yoshihiro Tatsumi. Ce nouveau style ne connaît le succès qu’à partir de 1965 mais l’influence du gekiga est immense, jusqu’à faire évoluer profondément l’œuvre de Tezuka, la référence incontournable au Japon. Ce nouveau genre de bande dessinée veut privilégier l’aventure ou dépeindre une certaine réalité de la société, celle de la rude vie des gens du peuple, en les dessinant dans style réaliste (et non pas comique comme dans les story manga, qui s’adressent aux enfants), tout en essayant d’éviter un trop grand manichéisme, notamment en ne cachant pas le côté sombre du personnage principal de l’histoire. Le cinéma néoréaliste européen et le film noir américain, aussi bien au niveau des thèmes que de la narration, influencent fortement les auteurs de gekiga. Ce mouvement naît donc au sein du circuit de distribution des librairies de prêt qui lancent nombre d’auteurs qui marquent l’histoire du manga lorsqu’ils sont ensuite publiés par Garo.

Même si l’économie florissante du début des années 1960 porte un coup fatal au marché de la location de mangas, le public ayant les moyens de les acheter et non plus de les louer, une nouvelle révolution de la bande dessinée japonaise est à nouveau issue de la région d’Ôsaka. C’est pour Kamui Den, la nouvelle série de Shirato Sanpei qui ne veut plus travailler avec les contraintes d’une publication hebdomadaire, que Katsuichi Nagai, ancien membre des kashihonya de Tôkyô devenu éditeur, crée Garo en 1964. Pendant plus de trente ans, le magazine permet à de nombreux auteurs de débuter et de s’exprimer plus librement qu’ils n’auraient pu le faire autrement, enrichissant ainsi considérablement le manga. De nombreux styles ont pu cohabiter comme le gekiga avec Shirato et Tatsumi, le surréalisme et l’expérimentation avec Tsuge puis Hayashi, l’ero-guro avec Maruo, l’heta-uma avec King Terry, etc. En 1998, une scission s’opère au sein de la rédaction et plusieurs éditeurs partent fonder la revue AX, considérée comme l’héritière de Garo. Par ailleurs, la lecture de La révolution Garo de Claude Leblanc (IMHO, 2024) est conseillée pour mieux comprendre les apports et le fonctionnement de la célèbre publication alternative. La revue (désormais) en ligne Neuvième art de la CIBDI propose aussi un historique intéressant quoique écrit en 2004. L’ensemble des couvertures est disponible sur le site d’IMHO.

Grâce à Cornélius, Le Seuil, Picquier, Le Lézard Noir, Atrabile, et même Kana, nous pouvons lire plus d’une vingtaine de mangas issus en tout ou partie de Garo. Je conseille, pour celles et ceux qui voudraient lire des histoires issues du magazine les titres suivants : Shinkirari – Derrière le rideau, la liberté (Murasaki Yamada, Kana, 2024), Élégie en rouge (Seiichi Hayashi, Cornélius, 2010), La Vis (Yoshiharu Tsuge, Cornélius, 2019), Oreillers de laque (Hinako Sugiura, Picquier, 2 tomes en 2006 et 2007), Une bien triste famille (Shin’ichi Abe, Le Seuil, 2006), Poisson en eaux troubles (Susumi Katsumata, Le Lézard Noir, 2013), Nekojiru udon (Nekojiru, IMHO, intégrale sortie en 2022) et Palepoli (Usamaru Furuya, IMHO, 2012). Malheureusement, certains titres sont épuisés et sont devenus difficilement trouvable d’occasion, du moins à un prix correct. À moins d’être japonisant (ce que je ne suis pas), et même comme ça, il est très difficile de savoir ce qui relève d’une prépublication dans Garo, AX (le successeur) ou d’autres magazines des années 1970-80. Il s’agit surtout de courtes histoires compilées plus tard dans des volumes reliés regroupant plusieurs éditeurs d’origine, sans précision la plupart du temps. De plus, il n’est pas possible de se fier aux copyrights car Seirindo publiait des mangas parus dans d’autres revues et Serinkogeisha publie en volume relié des œuvres issues de Garo en plus de celles provenant d’AX. En tout cas, voici une lecture qui s’impose pour qui s’intéresse à la diversité du manga !

Croisements de Seiichi Hayashi
Traduction de Patrick Honnoré

Éditeur : IMHO
Collection : Manga
Date de sortie : 06/03/2026
ISBN : 978-2-36481-102-7
Format : 14,8 X 21 cm, 176 pages, N&B
Reliure : Broché
Couverture : Souple sans rabat
Prix : 14 €

Acheter en librairie

Arrête de me chauffer, Nagatoro

Cette année, j’ai de nombreuses séries, certaines plutôt longues, qui s’achèvent. Arrête de me chauffer, Nagatoro est l’une d’entre elles. Pourtant, je pensais, suite au dépôt de bilan de Noeve en octobre 2024, qu’on ne pourrait jamais lire la fin de cette amusante comédie romantique lycéenne (idem dans un autre genre avec Designs, une série courte de Daisuke Igarashi). En effet, le rachat de Noeve Grafx (marque, licences et possiblement le stock) par la société IDP a permis la relance des parutions à la rentrée 2025 sans les éditions dites « deluxe » (pour les tomes 9 et 10 en l’occurrence). Ceux-ci apportaient des petits bonus bien sympathiques comme des histoires courtes ou des illustrations hommages de la part d’autre mangaka. Après onze mois d’interruption, ça n’a pas trainé : quatre tomes sont sortis en septembre, quatre autres en décembre, deux en février 2026 et enfin, les deux derniers en mai. La vache ! C’était du violent ! IDP, quoi !

Il s’agit d’un manga qui a été prépublié sur la plateforme « Magazine Pocket » de Kodansha entre fin 2017 et mi 2024. Le site propose d’anciennes séries issues du Shônen Magazine ainsi que des créations originales. Totalisant vingt tomes, le titre a été adapté en animé (deux saisons de douze épisodes, la première en 2021, la seconde en 2023). Néanmoins, Nagatoro a connu une première carrière à succès sur Pixiv entre mi 2011 et fin 2015. On trouve d’ailleurs de nombreux fan-arts de la jeune fille. On en trouve aussi sur Deviant Art, mais le plus souvent, c’est une version nettement moins habillée qui est proposée. Cela provient certainement des couvertures des vingt tomes qui sont parfois assez aguichantes. Il faut toutefois reconnaître qu’elles sont assez représentatives du contenu du manga. Néanmoins, si la sexualisation de l’héroïne y est évidente, cela se retrouve moins dans l’histoire. De plus, le titre français accentue cet effet. Une traduction plus littérale donnerait « Ne jouez pas avec moi, mademoiselle Nagatoro », ce qui a été le choix de la version américaine. Un tel titre aurait alors fait penser à la série Quand Takagi me taquine de Soichiro Yamamoto, série dont Nanashi était suffisamment fan au point d’en saluer la fin sur son compte Twitter/X. En effet, Arrête de me chauffer, Nagatoro n »est pas une série érotique, mais, répétons-le, une comédie romantique lycéenne jouant sur la découverte du sentiment amoureux et de la sexualité, sans pour autant aller bien loin. En effet, l’âge des protagonistes n’étant pas le même, il n’est pas surprenant qu’une tension sexuelle soit ajoutée à la relation sentimentale. Il faudrait peut-être faire une comparaison avec À quoi tu joues, Ayumu ?! mais votre serviteur n’a toujours pas lu cette série, pressentie trop sage (Nobi Nobi vise un public assez jeune). Notons que le présent billet cherche aussi à jouer du même ressort par un choix d’illustrations et d’extraits fortement orienté « male gaze ».

L’auteur, Nanashi (ce qui peut signifier « anonyme »), a longtemps travaillé dans le jeu vidéo en tant que graphiste (y compris 3D) tout en créant des dôjinshi (publications auto-éditées) qu’il vendait aux Comikets d’été et d’hiver. Avec le succès d’Arrête de me chauffer, Nagatoro il a démissionné pour se consacrer entièrement à son manga. Chaque épisode sortait toutes les deux semaines, faisant chacun une vingtaine de pages. Il avait pourtant du mal à tenir le rythme car, pour lui, la création du récit était une étape difficile, plus que de le dessiner ensuite. Travaillant en numérique, il est un peu isolé, loin de Tokyo. Du coup, il ne sait pas trop comment les autres mangaka s’organisent et il fait appel à ses assistants à distance. Il n’a donc pas créé de studio pour l’aider dans son travail. Actuellement, il n’a pas de série en cours et, en 2025, il n’a publié qu’une histoire courte dans une anthologie pour Futabasha.

Noeve Grafx présente ainsi la série : Nagatoro est en seconde. Pleine d’assurance, joueuse, moqueuse, elle se découvre un jour un passe-temps favori : martyriser son « Senpai », lycéen de première timide et mal dans sa peau. Nagatoro taquine, agace, aguiche, joue et parfois perd… mais qu’a-t-elle vraiment derrière la tête. Et si derrière ses moqueries, elle cachait une véritable affection ? Et si finalement, ses farces permettaient à Senpai de s’affirmer ?

Nagatoro (son prénom est un secret) est celle autour de qui tourne le récit. Entourée par une petite bande de copines qui partagent le même enthousiasme, elle est sportive (natation, athlétisme, etc.), plutôt extravertie et moqueuse. Elle taquine et provoque continuellement Naoto Hachiōji (Senpai) dès leur première rencontre. Ce dernier est passionné par le dessin (il fait partie du club du lycée) mais aussi par les mangas. Il est introverti, timide et manque totalement de confiance en lui. Il a été victime de brimades tout au long de sa scolarité, ce qui l’empêche pas de se faire quelques camarades de classe en première. C’est donc un choc entre deux tempéraments totalement différents qui va forcer nos deux ados à évoluer petit à petit, grâce au contact de l’autre.

Dès les premiers chapitres, il est évident que Senpai plait à Nagatoro et que les taquineries de celle-ci sont une manière de communiquer cette attirance de façon détournée. Manifestement intéressée par un comportement à l’opposé du sien, elle cherche à se rapprocher, notamment en passant beaucoup de temps au club de dessin alors qu’elle n’en fait pas partie. C’est l’occasion pour Nanashi, l’auteur, de créer des situations humoristiques tournant autour du sexe. Par contre, il n’y a rien d’explicite, de scabreux, ni d’étalage d’organes sexuels secondaires. Par ailleurs, ces situations s’estompent au fil des tomes, avant un retour par le biais d’un personnage secondaire qui se révèle être plutôt malvenu car n’apportant pas grand-chose au récit et cassant un peu la dynamique de l’histoire. Dans toutes les scènes de nudité, féminine dans la quasi-totalité des situations comme de bien entendu, de petits nuages de vapeur ou des objets viennent cacher ce qu’il y a a cacher. Pour celles et ceux qui seraient intéressé·e·s par des images moins sages, une petite galerie presque NSFW est à votre disposition en haut à droite de ce paragraphe.

Il faut noter que le manga change de narration à partir du tome 10. Si les chapitres sont au début structurés auprès d’une taquinerie de Nagatoro et sont auto-conclusifs, les petites histories tournant autour de nos deux tourtereaux deviennent à suivre sur plusieurs épisodes avant de prendre une structure encore plus classique sous forme d’arcs plus ou moins longs. Surtout, la série devient, sur sa seconde moitié, surtout une comédie romantique tournant autour du sport et des études. C’est un peu comme une œuvre de Mitsuru Adachi, avec un fan service plus présent et plus sexuel, un rythme de narration nettement plus élevé et, bien entendu, un dessin qui n’a rien à voir. Au fil des tomes, il y a même de moins en moins de scènes plus ou moins scabreuses et/ou peu habillées en dehors de quelques courts chapitres bonus. Il faut reconnaître que le titre perd alors une parie de son intérêt, qu’il y a un peu trop de délayage et que quelques chapitres de moins n’auraient pas nuit à la qualité de l’ensemble. Toutefois, le plaisir de retrouver Senpai et surtout Nagatoro, toujours aussi enthousiaste, active et craquante, pousse à en demander toujours plus. Enfin, une véritable fin vient conclure ce qui s’est révélé être un excellent manga, même s’il ne s’adresse pas à tous les publics.

Jim Queen — Déjanté, irrésistible, gai !

Présentation du distributeur : Jim, icône sexy de la scène gay parisienne, voit sa vie basculer lorsqu’il contracte l’Hétérose, un étrange virus qui transforme les hommes gays… en hétérosexuels ! Il voit alors tout le monde lui tourner le dos à l’exception de son dernier follower (et premier admirateur), Lucien, un jeune homme qui peine à s’assumer. Ensemble, ils partiront en quête d’un mystérieux remède capable de guérir Jim et d’empêcher l’extinction de l’homosexualité…

Jim Parfait est le maître du Temple Gym où de nombreux hommes cherchent à avoir le « corps masculin parfait » et où le muscle vaut toutes les peines du monde. Influenceur fitness aux nombreux abonnés, il est le plus digne représentant des « Hercules », ces gym queens qui ne s’épilent pas : leurs muscles sont mis en valeur par le poil. Sa devise est « Reste toi-même, les autres sont déjà pris ». Totalement autocentré, obnubilé par son corps, le monde de Jim s’écroule lorsqu’il contracte une nouvelle IST : l’hétérose. Il va devenir hétéro et perdre tout intérêt envers l’entretien de son corps. Pire, il va s’intéresser au foot, être capable de reconnaître un hors-jeu. Heureusement pour lui, sa best friend forever (BFF), Nina, une médecin lesbienne, a une piste : la chloroqueer, objet de recherche du docteur Ragoult qui s’est retiré du monde hospitalier, étant radié de l’ordre et interdit d’exercer.

Julien est le fils (unique semble-t-il) de la ministre de la Santé, Christine Bayer, une homophobe déclarée. De ce fait, il n’a jamais réussi à révéler son orientation sexuelle. Un jour, il trouve le courage de partir de chez lui pour aller à la rencontre de son amour, Jim. Ne connaissant rien au monde gay et à ses nombreuses sous-communautés, c’est un « Ttwink » au cœur pur qui va rester fidèle à son idole, malgré toutes les horreurs que ce dernier lui a dit lors de leur première rencontre à la Powerboyz, cette fête incontournable du monde de la nuit gay. De nombreux personnages secondaires viennent enrichir l’histoire. Outre Nina, nous faisons la rencontre de Pavel, un cas extrême de Gym Queen, souffre-douleur de Jim. Il y a aussi Glamydia, une Sœur de la Perpétuelle Indulgence, une « Drag-none » qui va expliquer à Lucien les bases de la culture gay. Robear, ancien amant de notre héros, est un « Bear », ces hommes gros et poilus, souvent assez âgés. Il refuse d’aider Jim dans sa quête, à moins que… Mister Leather et ses puppies est un des antagonistes du film. Il a imaginé une thérapie de conversion afin de soigner les victimes de l’hétérose. Bien entendu, celle-ci ne fonctionne pas et cause de grandes souffrances à ceux qui la subissent. Il y a bien d’autres protagonistes, incarnant tel ou tel aspect de la communauté homosexuelle masculine.

Tout au long de l’heure vingt-cinq du film, les quatre auteurs, Simon Balteaux, Marco Nguyen, tous deux homos, Nicolas Athané et Brice Chevillard, ces deux-là étant hétéros, illustrent avec beaucoup d’humour le monde de la nuit gay, en multipliant les blagues sur l’homonormativité ainsi que son pendant, l’hétéronormativité. C’est un humour souvent assez trash, jamais provocant tout en étant irrévérencieux, avec beaucoup d’autodérision. C’est très rythmé, souvent déjanté, le studio d’animation Bobbypills étant spécialisé dans ce type de créations pour un public ado-adulte. De ce fait, le film est accessible à toutes et à tous, homos comme hétéros, permettant à certains de s’y retrouver ou à d’autres de découvrir une culture très parisienne. On y découvre des lieux importants du Paris gay avec le Bear’s Den, la péniche Rosa Bonheur, le labyrinthe du Louvre, feu le bar Le Central, etc. Il y a une réappropriation ou un détournement des clichés qui fonctionne à chaque fois. En cela, c’est un excellent film.

Un aspect du film pourrait passer un peu inaperçu, alors que c’est une totale réussite. La bande son qui puise ses influences dans les univers techno, house et clubbing, est agrémentée par de nombreux moments chantés proposant une grande variété musicale. En effet, entre le rythmé titre techno « La Reine des Gym Queen », la sirupeuse chanson sur le placard secret de Lucien, l’inénarrable karaoké de « J’irais où tu iras » ou la bouleversante prestation de Glamydia dans « La Dernière des Drag Queens », nous sommes presque en présence d’une comédie musicale. Car, oui, la musique tient une place prépondérante dans la narration. Elle est composée par Kirosen, un duo (Mathieu Rosenzweig et Benjamin Nakache) de compositeurs / producteurs. La Bande Originale du film est disponible sur Spotify, Amazon Music, YouTube, etc.

Cette année, je suis retourné voir des films d’animation en salle, notamment grâce à la programmation plutôt pointue du cinéma Le Méliès à Montreuil (des films de Satoshi Kon et de Mamoru Oshii). Ma bulle de réseaux sociaux étant celle qu’elle est, mon attention a été attirée sur Jim Queen, un film montreuillois, réalisé par Bobbypills, un studio héritier de celui qui a créé les excellents Kassos. La bande annonce étant particulièrement accrocheuse, proposant un humour très irrévérencieux envers les communautés gays, j’ai profité d’une projection complétée par une rencontre avec une (petite) partie de l’équipe dans le cadre du Festival du Film de Fesse dont j’ignorais totalement l’existence et proposé, entre autres, par le très sérieux Forum des Images. Cette édition 2026 se focalisant surtout sur la représentation érotique féminine, je pense que cela nous a valu de voir un court métrage en total décalage avec le reste de la séance. Voir une femme vêtue (si on peut dire) d’un bikini en cotte de maille se masturber de façon explicite sur une épée (rappelant furieusement celle de la légende d’Excalibur) a été plus qu’une surprise. J’ai trouvé ça assez déplacé même si ce n’aurait pas été pour me déplaire dans d’autres circonstances.

La rencontre suivant la projection se déroulait avec un représentant du F.F.F., de Jérémy Gillet, l’acteur doublant Julien et de Matthieu Saghezchi (si j’ai bien compris), responsable des couleurs. Les explications données à cette occasion, complétées par le dossier de presse comprenant un entretien avec les réalisateurs et scénaristes ainsi qu’un autre avec les producteurs, nous apprennent que le film a mis huit ans à se faire, avec des problèmes pour boucler un tour de table devant réunir les cinq millions d’euros nécessaires à son financement. Une telle durée de gestation, alors que le monde changeait, a obligé les auteurs à modifier leur récit sur certains points. Surtout, avec une nouvelle montée de l’homophobie et des crispations nées de revendications de plus en plus vives, la perception que l’on peut avoir du film a changé : d’une comédie brocardant gentiment les stéréotypes gays à destination d’un public LGBTQIA+, une dimension militante, non voulue à l’origine rappelons-le, s’est imposée aux yeux de certaines et certains. Il est fait le reproche d’avoir là aussi invisibilisé les autres minorités non-hétérosexuelles. La presse spécialisée grand public semble y voir systématiquement un film engagé, d’après certains retours que j’ai pu voir ou entendre. Pour ma part, je n’ai rien ressenti de tout cela, les intentions premières sont toujours là et j’ai l’impression qu’il n’y a pas grand-chose de plus, si ce n’est au début un content warning sur le fait que le film se focalise sur la lettre « G ». Disons-le, ce n’est pas un film woke, c’est une comédie déjantée, irrésistible et gaie, malgré quelques passages très durs.

Crédits photos : Bobbypills © 2026 Alex Pilot

Jim Queen est produit et réalisé en 2D numérique par Bobbypills, un studio qui existe depuis 2017 et qui travaille avec notamment Netflix, Crunchyroll, Warner et Ubisoft. Il s’agit de son premier long métrage, étant spécialisé dans les formats cours. Le projet date de 2021, il a été présenté aux financeurs en 2023, rapidement subventionné à hauteur de 75%. Sa concrétisation a été aidée par la venue en coproduction de la société belge Umédia. Enfin, un crowdfunding Ulule a permis de boucler le financement prévisionnel et de compenser la frilosité du monde audio-visuel qui n’a pas voulu investir le moindre euro. De ce fait, pour des raisons de budget un peu trop serré, le scénario a été amputé d’un arc narratif se focalisant sur Nina et son lesbianisme. Ceci dit, cela a permis au film de ne pas se disperser, de rester compact et rythmé de bout en bout. Le film a été présenté en avant-première au Festival de Cannes en mai où il a reçu un accueil plus que chaleureux.

La production de Jim Queen a nécessité le travail de quatre studios : Celui de Bobbypills à Montreuil qui a géré la préproduction, la conception des personnages, les maquettes 3D, tandis que l’antenne située à Angoulême s’est concentrée sur le storyboard et les décors. Il a été fait appel à deux studios externes : Waooh! Studio à Liège en Belgique, et Gao Shan Pictures situé à La Réunion. Ils ont pris en charge l’animation, les effets spéciaux 2D et l’assemblage des différents éléments en un plan unique (le compositing). Les logiciels utilisés sont principalement Toon Boom Storyboard Pro et la suite Adobe Creative dont Animate, Photoshop et After Effects.

Le doublage des personnages du film est très soigné. Seul le nom de Shirley Souagnon m’était connu grâce à ses sketchs vu sur YouTube (ONDAR, Montreux) dans lesquels elle représente la fierté lesbienne. Il faut reconnaitre que tout le monde est parfait et en adéquation avec son rôle. Même s’il n’est pas aussi musclé que Jim dont il prête la voix, Alex Ramirès est un acteur ouvertement gay. Glamydia est doublée par Harald Marlot, une Drag Queen spectaculaire, célèbre dans le milieu sous le nom de Jerrie FK. Cela est même allé parfois plus loin : Le choix de Jérémy Gillet, jeune acteur belge gay, a provoqué des changements dans la représentation de Julien comme on peut le voir avec la « publicité » proposée par l’équipe des Kassos. Les cheveux, à l’origine droits et longs, sont devenus bouclés, ce qui lui va bien mieux.

Lors de la rencontre suivant la projection au Méliès, Jérémy nous a expliqué une difficulté à laquelle il avait dû faire face : les dialogues ont été enregistrés très tôt pendant la réalisation et chaque acteur ou actrice enregistrait dans son coin, avec les autres voix dans un casque. Et il n’avait comme indication visuelle que des formes bâtons sans réel décors, bien loin de ce qu’allait devenir visuellement le film. En effet, cela est courant dans le monde du doublage pour les films d’animation ou pour les jeux vidéo, mais cela peut être déstabilisant pour quelqu’un qui n’y est pas habitué. Quoi qu’il en soit, son jeu est juste et il a chanté merveilleusement « J’irais où tu iras » (en espérant que c’était bien lui).

Cousines lointaines du film, les bandes dessinées sur l’homosexualité et la culture LGBTQIA+ existent depuis de nombreuses années. La découverte du monde de la nuit gay parisienne par un jeune homme ignorant a donc déjà été traitée. Une des plus connues est Bienvenue dans le marais d’Hugues Barthes. Le titre a vieilli car il est paru en 2008 et évoque les années 1980. Il y a aussi le plus confidentiel Les folles nuits de Jonathan de Jean-Paul Jennequin, encore plus ancien car datant de 1997. Les deux œuvres sont semi-autobiographiques, donc bien plus sérieuses. Elles cherchent aussi à être plus didactiques. Il ne faudra donc pas espérer y retrouver l’humour et la démesure de Jim Queen. Néanmoins, pour toute personne intéressée par cette thématique, ce sont deux lectures que je ne peux que conseiller.

Film d’animation Franco-belge, comédie sortie en salle le 17 juin 2026

Jim Queen, un film de Marco Nguyen et Nicolas Athané
Scénario de Simon Balteaux, Marco Nguyen,Nicolas Athané et Brice Chevillard
Musique composée par KIROSEN
Produit par BOBBYPILLS et co-produit par UMEDIA
Direction de l’animation par Stephan Thaler, Julien Licata et Estelle Antonini

Voix françaises
Alex Ramirès : Jim Parfait
Jérémy Gillet : Lucien
Shirley Souagnon : Nina
François Sagat : Pavel
Harald Marlot : Glamydia
Élisabeth Wiener : Christine Bayer
Alexandre Brik : Robear

Designs

Designs

Designs

C’est en avril 2026 que le dernier tome de Designs est sorti. Ainsi s’achevait une série dont on a longtemps cru qu’on ne pourrait jamais en lire la fin du fait de la mise en redressement judiciaire de Noeve Grafx. Celui-ci est intervenu en septembre 2024 (la cessation de paiement datant du mois d’aout), ce qui a bloqué de nombreuses sorties pendant de nombreux mois. La branche manga ayant été reprise par IDP mi 2025, les sorties ont pu reprendre à un rythme soutenu. Néanmoins, le tome 4 était censé être sorti en avril 2024, durant la période de turbulences précédant la chute de l’éditeur. Nulle librairie l’ayant reçu, nulle lectrice et nul lecteur n’ayant pu le lire, Designs était tombé dans les limbes jusqu’à l’annonce en 2025 de la future sortie de l’ultime volume. Mais… et le tome 4 ? Et bien, il est disponible mais sans avoir été distribué. Il faut donc le commander, par exemple à Pulp BD rue Dante à Paris, sur le site de l’éditeur ou sur un site de vente en ligne comme la FNAC. Cependant, il ne faut pas être pressé du fait des délais de livraison. C’est ce que certains et une certaine d’entre nous avons fait il y a quelques semaines avant la parution du dernier opus.

Le manga

Dans un futur très proche, profitant de financements étatiques (notamment dans le domaine militaire et spatial), des généticiens ont réussi à créer de nombreuses formes de « HA » (Humanized Animals). Ce sont des chimères, des êtres hybrides mêlant de l’ADN humain à celui d’animaux tels que panthères, grenouilles, dauphins, oiseaux, éléphants, etc. En attendant d’être utilisés pour la conquête spatiale, certains « modèles » dont le « design » est approprié, servent de mercenaires sur différents théâtres d’opération. En effet, ces recherches ont un but précis : doter l’humanité de capacités d’adaptation variées afin de survivre dans des environnements hostiles. Ils sont aussi secrètement testés lors de missions militaires ou pour effectuer des assassinats, grâce à leurs sens sur-développés et leurs capacités physiques hors normes.

Néanmoins, au sein de la richissime compagnie qui gère ces différents projets, il existe de profondes divergences, des jalousies et des rivalités, ce qui pourrait nuire à leur réussite. Le récit suit plusieurs de ces hybrides (comme « Le Maître », une HA de grenouille ou un groupe de « dauphins », sorte de tueurs à gage d’une incroyable efficacité). Parallèlement, nous suivons aussi plusieurs scientifiques et leurs commanditaires qui essayent toutes et tous à orienter ces expériences à leur profit, selon leurs convictions sur ce que doit être l’humanité. Pour l’un d’entre eux, cela doit déboucher sur le transhumanisme.

Comme à son habitude, Daisuke Igarashi mélange de nombreux thèmes dans son histoire. La bioéthique avec les manipulations sur le vivant où l’on considère les animaux et les hybrides comme de simples outils ou des « designs » brevetés afin de faire toujours plus de profits, en est le principal fil rouge. Les HA possèdent des capacités animales primaires (la chasse, la perception augmentée de l’environnement, l’absence de morale humaine) tout en ayant une conscience. Il y a aussi le risque que ces créations échappent à leurs créateurs. Le transhumanisme est un autre sujet en montrant comment les frontières peuvent être brouillées entre l’être humain et l’animal et comment l’un peut s’améliorer grâce à l’autre. L’auteur cherche ainsi à créer un malaise et une réflexion sur ces questions, d’autant plus qu’il présente les forces de la nature comme étant bien au-dessus de celles des humains, surtout lorsque ces derniers cherchent à imiter une technologie perfectionnée par l’évolution pour forcer leur complexion.

Le récit est assez difficile à suivre du fait des nombreuses alternances entre les différents et nombreux protagonistes, ainsi qu’aux multiples enjeux développés au fil des pages. Il est préférable d’avoir une lecture rapprochée des cinq volumes de la série, surtout pour les tomes 2 à 4. Une relecture de l’ensemble, ce que votre serviteur a fait une fois qu’il ait refermé un cinquième et dernier opus très orienté action, permet de mieux apprécier le propos de l’auteur en n’étant plus perdu entre les différents personnages et sur qui fait quoi, pour quelle raison. On s’aperçoit ainsi que le tome 5 répond à la première partie du manga de façon magistrale. Il est d’ailleurs intéressant de noter que le tout premier chapitre est à l’origine une histoire courte autonome, ce qui lui confère une tonalité un peu différente de la suite du manga.

Graphiquement, Daisuke Igarashi est à son meilleur. Son dessin, dynamique, lâché tout en restant travaillé et précis propose souvent de superbes doubles pages. Il réussit à rendre les effets de vitesse des nombreuses scènes d’action tout en gardant une grande lisibilité à ses planches. Il réussit aussi à représenter la nature, que ça soit les plantes, les matières et les animaux, avec une précision presque naturaliste, ce qui confère à celle-ci une certaine beauté sans que l’ensemble soit figé. C’est magistral et fascinant. L’auteur scotche ainsi lectrices et lecteurs à son œuvre malgré un récit demandant beaucoup d’attention pour réussir, plus ou moins bien, à le suivre. Par ailleurs, pour avoir un avis détaillé sur chaque tome, je vous renvoie une nouvelle fois à un billet de Tachan.

L’auteur

Daisuke Igarashi démarre sa carrière professionnelle en 1994 après avoir remporté en 1993 un concours du magazine Monthly Afternoon (Kodansha). Il se fait remarquer, notamment grâce à un style graphique reconnaissable et des histoires mélangeant fantastique et vie quotidienne. Le recueil Hanashippanashi (publié en français en 2005 et 2006 chez Sakka) reprends plusieurs récits réalisés entre 1994 et 1996.

Néanmoins, sa carrière ne décolle pas et il part vivre à la campagne, devenant à la fois un fermier cherchant l’autosuffisance et un auteur de manga. Cette expérience qui dure plus de trois ans est relatée sous la forme d’une fiction (nous suivons une jeune femme qui a quitté la ville pour la campagne) dans le diptyque Petite forêt (Sakka, 2008), prépubliée au Japon entre 2002 et 2005 et adaptée plus tard pour le cinéma au Japon puis en Corée. Une réédition en un tome a été proposée en 2024 par Delcourt. Parallèlement, il publie dans IKKI (Shogakukan) un autre dytique. Sorcières (Sakka, 2007, réédité en 2025 par Delcourt) est composé d’histoires courtes mettant en scène des femmes connectées aux forces mystiques de la nature. Ce titre permet à l’auteur de remporter en 2004 un prix d’excellence au Japan Media Arts Festival.  

Il est invité au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême en janvier 2008, ce qui permet au public francophone de découvrir un auteur attachant proposant une autre vision du manga, grâce à un propos explorant la relation entre les êtres humains, la nature et un certain syncrétisme. J’ai eu l’occasion de le croiser à cette occasion avec mon compère mangaversien Tanuki et de recevoir de ses mains une jolie petite illustration couleur en guise de carte de visite. Vous pouvez retrouver ici la retranscription de cette rencontre organisée au Manga Building.

Sa carrière prend une autre dimension avec sa première série longue Les Enfants de la mer, prépubliée entre 2006 et 2011 dans IKKI. Il gagne à nouveau en 2009 un prix d’excellence du Japan Media Arts Festival. Reprenant la recette utilisée avec Sorcières mais dans le cadre d’un récit plus long, l’auteur mélange cette fois biologie marine, mysticisme et cosmologie dans un récit parfois difficile à suivre, surtout vers la fin, mais magnifiquement mis en valeur par un dessin très travaillé et d’une grande vivacité. Son chef-d’œuvre avec Designs, incontestablement. Cette série en 5 tomes a été publiée en français par Sarbacane entre 2014 et 2016 et réédité par Delcourt entre 2022 et 2024. Le fameux Studio 4°C en a réalisé une version animée en 2019.

SARU est le fruit d’un récit collaboratif avec le romancier Kotaro Isaka, chacun revisitant la légende du Roi Singe, sous la forme d’un manga (IKKI Comics, publication directe en deux tomes en 2010) pour le premier, d’un roman pour le second. Il s’agit d’un dytique disponible en français chez Sarbacane publié en un tome unique en 2015, que j’ai trouvé assez illisible tant il verse dans l’ésotérisme (Nostradamus y est convoqué) et manque d’une structure interne solide. Autre œuvre présentant que peu d’intérêt à moins d’être un fan inconditionnel : Le petit monde de Kabocha, (Rue de Sèvres, 2024) qui se situe dans la veine de Petite forêt mais sans en avoir la portée, tant la vie du chat du mangaka est inintéressante. Le titre a été prépublié dans un magazine animalier de l’éditeur Takeshobo entre 2003 et 2007.

Après Designs, Daisuke Igarashi a abandonné la science-fiction pour revenir à la vie fascinante des chats, cette fois dans la ville de Kamakura où l’auteur est installé depuis de nombreuses années. La série Kamakura Bakeneko Club est prépubliée dans le manga pour jeunes femmes BE·LOVE (Kodansha). Elle a débuté en 2022 et elle est toujours en cours (3 tomes pour l’instant, sortis entre fin 2023 et fin 2025). Delcourt va en proposer une version française, le tome 1 devant sortir début juillet 2026 à l’occasion de Japan Expo où l’auteur est invité.

Pour être complet, citons deux titres non traduits chez nous et ne proposant vraisemblablement que peu d’intérêt : Henshin neko no pana (prépublication web en 2008 sur Mi Chao!, Kodansha) mettant en scène un chat pouvant se transformer en n’importe quoi et Kyō no anī mo uto, prépublié irrégulièrement dans le magazine Hibana (Shogakukan) entre 2015 et 2017. On y suit le quotidien de deux enfants, frère et sœur. Réalisés tout en couleur, ces deux mangas ne semblent pas être sortis en volume relié. Il y a aussi de nombreuses histoires courtes, publiées généralement chez Kodansha, dont certaines sont présentes en recueil tel que Sora to bi tamashi (Kodansha, 2002) ou Umwelt Igarashi Daisuke sakuhinshû (Kodansha, 2017).

Designs