Blutch : Rêveries et souvenirs

Grâce aux éditions 2024, Blutch nous reviens avec une création originale huit années après sa dernière bande dessinée personnelle, Lune l’envers (Dargaud, 214). En effet, Mais où est Kiki ? Une aventure de Tif et Tondu (Dupuis, 2020) était une reprise, avec Robber (son frère étant au scénario), d’un des plus célèbres duos de la BD francophone. Voilà donc une bonne occasion de redécouvrir un auteur plutôt atypique.

Rêveries

Dans La Mer à boire, nous faisons la connaissance de B qui, après un long voyage en train, doit retrouver A dans la ville de Bruxelles, célébrée pour son lac et ses belles plages, ses montagnes aux alentours, sans oublier son casino. En chemin, B retrouve son ancien mentor, ignore ses conseils avisés et le quitte en l’abattant d’un coup de pistolet. Cherchant à rejoindre son point de rendez-vous, B se fait ensuite capturer par une tribu de Peaux-rouges à la couleur plutôt bleue, bien décidés à faire passer une épreuve à notre aventurier. De son côté, A, une jeune fille à l’apparence très garçonne, termine son voyage en taxi, qu’elle partage avec trois autres personnes dont elle ne veut pas entendre des conseils sur ses affaires de cœurs. Arrivée à l’hôtel Métropole, la voilà partie à la recherche de B, en utilisant une corde funambule tendue à partir de sa chambre…

Blutch (dont le nom d’artiste provient de la série Les Tuniques bleues) est un des représentants les plus en vue de la « nouvelle BD », notamment depuis qu’il a reçu le Grand prix du festival d’Angoulême en 2009. Auteur prolifique à ses débuts (pendant sa période Fluide Glacial et Cornélius) se faisant plus rare ces dernières années (rappelons que sa carrière a débuté au début des années 1990), il n’a créé que quatre bandes dessinées depuis sa consécration angoumoisine. Par contre, il est pratiquement de tous les hommages collectifs aux séries franco-belge emblématiques, en grand amateur et connaisseur du genre. Lecteur il était dans sa jeunesse, lecteur il est resté. Son ouvrage Variations (Dargaud, 2017) en est le meilleur exemple où il propose sa version de trente planches issues de ses lectures de bédéphile. Délaissant les grands éditeurs (Dargaud, Dupuis, Casterman, Futuropolis/Gallimard), Blutch nous revient ici avec une création publiée par le plus-si-petit éditeur strasbourgeois 2024. Un retour aux sources en quelque sorte pour ce diplômé de la remarquable école supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg (devenue depuis la Haute école des arts du Rhin).

Avec La Mer à boire, Blutch nous propose une œuvre onirique sur le désir. En effet, il s’agit ici de la mise en forme d’un rêve qu’aurait pu faire l’auteur. Il se met en scène sous l’apparence d’un cow-boy un peu âgé et dégarni qui cherche à retrouver une jeune femme dans le but de coucher avec elle. Cette dernière a d’ailleurs une apparence changeante au fil des pages. Les péripéties s’enchainent les unes après les autres sans logique apparente, tout comme cela se produit si souvent dans les songes. Il ne faut donc pas s’attendre à un récit construit selon les règles du genre. Blutch ne s’interdit aucune digression, à l’exemple de celle du parfum Incartade. Une fois ce postulat accepté, il ne reste plus qu’à imaginer le propos sous-jacent à telle ou telle scène, voire à se projeter en tant que lectrice ou lecteur dans une création qui se révèle être formellement assez classique. En effet, comme le dit lui-même l’artiste dans un intéressant entretien disponible sur ActuaBD, il voulait faire du Tintin, avec du Manara, du Moebius, etc. dedans. Il cherche d’ailleurs à ne pas perdre son lectorat au fil des pages même si la trame du récit n’est pas toujours très linéaire. Toutefois, le mini-récit final de sept planches nous permet de changer de point de vue et impose une relecture immédiate. Bien entendu, le dessin, joliment mis en couleur par l’auteur lui-même, est une fois de plus le point fort de l’ouvrage. Blutch est un maître en la matière, son style et surtout son encrage sont immédiatement reconnaissables. D’ailleurs, nous pouvons estimer que La Mer à boire représente une excellente synthèse de l’imaginaire et du style de l’auteur.

Les éléments relevant du songe sont immédiatement décelables, entre dialogues décalés, agissements illogiques, personnages surgissant de nulle part, etc. Il s’agit aussi d’un rêve érotique, les deux protagonistes ne cherchant à se retrouver que pour coucher ensemble dans un hôtel (de luxe, bien entendu). Cela n’interdit pas une certaine forme d’humour, le grotesque n’étant jamais loin. L’érotisme, frôlant parfois la pornographie lors de plusieurs scènes assez explicites, se développe au fur et à mesure des pages, une fois que l’auteur a fait se rencontrer A et B. Cet érotisme, avec ses différentes représentations fantasmées, n’est pas uniquement masculin : la nudité n’y est pas exclusivement féminine. Effectivement, une certaine vision du sexe se développe à cette occasion. Certes, le point de vue est indéniablement hétérosexuel mais il est quelque peu ridicule d’en faire le reproche comme cela a pu être vu sur un forum spécialisé en bulles de BD : en quoi cette vision de l’amour ne serait plus possible en 2022 ? Les rêves et les fantasmes sont de l’ordre du privé tant qu’aucune atteinte réelle à autrui (et illégale) ne soit constatée par une décision de justice. Aucun reproche ne devrait être fait à se sujet. Quoi qu’il en soit, la romance promise en quatrième de couverture est là, et elle se révèle être explicite ! Cela n’a rien d’étonnant quand on connait le travail d’illustrateur de Blutch, visible lors de plusieurs expositions qui lui ont été consacrées et dans un livre comme La Beauté (Futuropolis, 2008). Cet érotisme avait d’ailleurs frappé l’auteur de ces lignes lors des dessins proposés en 2010 par le festival d’Angoulême à son Grand Prix 2009.

Souvenirs

En effet, Blutch est un auteur que je suis depuis de très nombreuses années, sans pour autant toujours apprécier à chaque fois ses créations. C’est en 2003 que je le découvre, grâce à son excellent Donjon Monster, le tome 7 intitulé « Mon fils le tueur ». Mais cet opus n’est absolument pas représentatif de l’œuvre de l’artiste. Cinq années plus tard, à l’occasion d’une vente de défraichis dans les locaux parisiens de l’éditeur Cornélius, je m’attaque à Péplum. C’est un échec, je n’arrive pas à apprécier le titre. Pourtant, à l’époque, je me suis habitué à lire de la BD indépendante, notamment celle publiée par ego comme x, par Atrabile et par L’Association. Blutch étant Grand Prix en 2009, c’est l’occasion pour moi d’acheter la version intégrale de Blotch (Audie/Fluide Glacial, 2009). Là, par contre, c’est une réussite : j’adore l’humour caustique, le cynisme et le dessin expressif, vivant, qui nous sont proposés. Il faut dire que ce n’est pas l’exposition angoumoisine de 2010 qu m’avait préparé à la carrière de Blutch dans Fluide Glacial (un magasine BD qui ne m’a jamais plu, malgré la présence de Goossens en ses pages), avec pourtant la présence de plusieurs dessins de presse, plutôt nonsensiques et intéressants. Pour celles et ceux qui seraient intéressé·e·s, plusieurs de ces illustrations se retrouvent dans deux expositions qui ont fait l’objet de catalogues publiés par Dargaud : Vue sur le lac (2015) et Un autre paysage (2019). N’oublions pas Variations (Dargaud, 2017) qui vient compléter de façon remarquable les deux précédents ouvrages.

Si Mish Mash (Cornélius, 2002) a l’heur de me plaire en 2010 (à ma grande surprise), il faut attendre l’année 2014 pour que je me remettre à lire des titres de Blutch. Si j’accroche bien à Sunnymoon (L’Association, l’intégrale de 2009) ce n’est absolument pas le cas de Lune l’envers (Dargaud, 2014). Après une nouvelle pause de six années interrompue par le très plaisant Mais où est Kiki ? (Dupuis, 2020), il se produit un peu le même effet avec ces deux nouvelles lectures : excellente avec les deux tomes du Petit Christian (L’Association, 1998 et 2008), mauvaise avec Pour en finir avec le cinéma (Dargaud, 2011). Par ailleurs, j’ai vu trois expositions consacrées à Blutch entre 2010 et 2020 : à Angoulême en 2010, au Pulp Festival en 2016 et à Formula Bula en 2019. La première était « sans case » et mettait en avant son travail d’illustrateur. La deuxième était plus classique et se focalisait surtout sur ses bandes dessinées (par ailleurs, l’érotisme était bien présent dans « Belles de jour« ). La troisième se limitait à un parallèle entre Le Petit Christian et sa reprise de Tif et Tondu dans une scénographie simple donnant envie de lire les albums concernés. Il ressort donc de ce petit passage en revue de mes lectures « blutchiennes » que je ne sais jamais quoi attendre d’une création de l’auteur et que les titres parus chez Furturopolis pourraient tout aussi bien me plaire que me tomber des mains. Tant mieux, l’effet de surprise est important afin de ne pas devenir blasé, ce que j’ai trop tendance à être…

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