L’influence du manga dans la bande dessinée francophone (1/2)

Ce double billet est une version rédigée et développée de ma conférence donnée le dimanche 10 octobre au festival Cherisy Manga + BD.

Depuis son arrivée dans le paysage éditorial de la bande dessinée au milieu des années 1990, le manga n’a pas cessé de prendre de l’importance et de recruter des lectrices et des lecteurs de tout âge. Inévitablement, une partie de ces lectrices et ces lecteurs étaient des personnes passionnées par le dessin et se sont mises à créer des histoires et à les dessiner. Le petit monde du fanzinat a proposé de plus en plus de petits livres aux dessins et aux récits manifestement influencés par les bandes dessinées japonaises. Tout aussi inévitablement, une partie des fanzineuses et fanzineux sont passés professionnels en choisissant entre deux voies : soit créer des œuvres qui ressemblent aux mangas mais qui sont directement publiées par des éditeurs francophones, soit proposer des titres qui ressemblent plus dans la forme à de la BD plus classique, mais en intégrant de nombreuses références, graphiques et/ou narratives venues des productions venues du Japon. C’est cette influence du manga dans la création francophone de bandes dessinées que nous allons voir dans ce dossier découpé en quatre chapitres.

Qu’est-ce que le manga ?

Le terme manga fait référence à la bande dessinée japonaise. Pour beaucoup, cela englobe aussi les dessins animés (au Japon, on parlait de terebi manga même si le terme anime, venu des USA, y a pris de l’importance depuis de nombreuses années), les illustrations d’inspiration « manga », le cosplay, etc. c’est-à-dire tout ce que l’on pourrait regrouper dans un ensemble nommé « culture manga ». Au Japon, pour la bande dessinée, on parle d’ailleurs plutôt de komikku (comics).

Si en France, on connait les mangas principalement sous forme reliée, au Japon, les mangas sortent généralement dans des magazines de prépublication (comme cela se faisait pour la BD franco-belge, notamment dans les années 1950-1980 avec par exemple Pilote, Tintin, Spirou). Ensuite, une fois qu’il y a assez de chapitres et donc de pages, le manga sort en format relié, c’est-à-dire sous la forme d’un livre (tankobon) comprenant 140 à 220 pages (180 le plus souvent). Certains magazines sont hebdomadaires, d’autres bimensuels, mensuels, trimestriels, voire annuels (les « spéciaux »).

Il y a de nombreux magazines de prépublication (mangashi) et ils visent tous une tranche d’âge et un genre. C’est un marché très segmenté et c’est donc en fonction du public principalement visé que l’on va les classifier. Ceci dit, les magazines papiers sont de plus en plus remplacés par des sites internet de prépublication qui sont plus multi-audiences. Et comme les classifications japonaises sont assez mal utilisées en France, il vaudrait peut-être mieux les oublier pour s’intéresser plutôt aux types d’histoires proposées, un peu comme le fait un éditeur comme Akata. Néanmoins, étant utilisés par quasiment tout le monde, voici un rappel des principales classifications qui sont faites : shônen, shôjo, seinen, josei mais aussi kodomo, sans oublier yaoi (ou boys’ love), yonkoma (gags en quatre cases), etc.

Au Japon, le manga est apparu au début des années 1910 pour se développer surtout dans les années 1950-1960, avec une apogée en 1995. Depuis, la bande dessinée japonaise imprimée est en déclin continuel sur son marché domestique (à l’inverse, elle se développe de plus en plus en ligne) mais son importance est telle que le chiffre d »affaire japonais du manga est plus important que l’ensemble des autres marchés de bande dessinée pour tout le reste du monde. Il n’y a donc rien d’étonnant que le manga soit prédominant dans toute l’Asie et qu’il ait autant de succès en Occident ou en Afrique.

Il est difficile de caractériser le manga sans faire de généralités tant la bande dessinée japonaise est variée. Néanmoins, un certain nombre de caractéristiques sont relativement communes et associées au manga par le sens commun. La première de ces caractéristiques est certainement le noir et blanc et le petit format qui font ressembler les mangas à nos livres de poche. En effet, pour des raisons historiques de coût de création et de fabrication, le choix du N&B s’est imposé dans le développement des magasines d’après-guerre (avant, ils étaient fréquemment en bi ou trichromie), à la différence, par exemple, des États-Unis où la couleur s’est imposée hors presse quotidienne (par contre, les pages du dimanche des journaux étaient en couleur). Les trames (mécaniques, c’est-à-dire autocollantes, puis informatiques) ont rapidement permis de donner du volume au dessin en l’absence de couleur. Cette utilisation des trames donne un cachet particulier au dessin qui est spécifique au manga. Il faut dire que les trames sont très variées au Japon et permettent de réaliser de nombreux effets, même si si cela ne se voit pas trop sur certaines séries comme Naruto. La taille des mangas reliés est souvent compris entre A5 (les deluxe) et A6 (les bunko). Le format le plus commun est le B6.

La deuxième est sans aucun doute les « grands yeux » qui peuvent occuper jusqu’à un quart du visage (sourcils compris), surtout chez les personnages féminins. Il ne s’agit pas de ressembler aux Occidentaux comme cela a été trop rapidement affirmé par les détracteurs du manga mais d’appliquer le principe de la néoténie au manga. En bande dessinée, il s’agit de la conservation de certains caractères de l’enfance afin de provoquer un attachement, une attirance inconsciente et abstraite chez les humains, y compris envers les animaux. Un bon exemple est celui du Chat potté dans Shrek 2, qui rappelle le chaton lorsqu’il fait les grand yeux. Utilisée en bande dessinée, cela provoque un sentiment de sympathie, crée une plus forte emprise sur les lecteurs. Walt Disney a énormément utilisé ce principe, vraisemblablement de façon inconsciente, notamment pour distinguer les gentils des méchants et créer une sorte de plaisir, de désir même, avec ses personnages. Mais Disney lui-même n’a rien inventé car on peut trouver des usages de la néoténie dans l’art du XIXe siècle. Au Japon, c’est aussi le succès dans les années 1920 des illustrations de Yumeji Takehisa dont le style a été de nouveau popularisé après-guerre par Jun’Ichi Nakahara qui peut expliquer l’importance des grands yeux dans la culture shôjo. Il ne s’agit donc pas d’une invention d’Osamu Tezuka qui était grand amateur de Disney et connaisseur de l’imagerie née dans les magazines pour filles. Par son influence sur le style graphique des mangas des années 1950, Tezuka a surtout généralisé le phénomène.

La troisième caractéristique du manga est moins perceptible car elle ressort de la narration et de la mise en page. Pourtant, il s’agit là d’une différence fondamentale avec la bande dessinée franco-belge et le comics. Il y a certes le sens de lecture de la droite vers la gauche mais c’est surtout l’agencement des cases et le rythme de l’action qui sont très différents entre ces trois marchés de bandes dessinées. Le rythme de lecture dépend, pour commencer, du nombre de cases par planche. Dans le manga, ce nombre est généralement compris entre quatre et six sur deux ou trois bandes de deux cases. Bien entendu, pour créer des « pages mémorables » ou créer une mise en situation, il est possible de descendre à deux ou trois cases et de jouer sur la notion d’ellipse. Les bandes sont aussi plus ou moins éclatées, surtout dans le shôjo manga, notamment pour donner du dynamisme à la composition, et donc à la narration. Cela permet aussi de retranscrire des émotions comme la confusion. De plus, les chapitres sont courts : 16 pages pour les hebdomadaires, 30 à 60 pour les autres rythmes de prépublication. La construction en feuilleton (que l’on retrouve aussi dans les comics) est liée à cette prépublication en chapitre des mangas.

Enfin, outre l’omniprésence des onomatopées (il en existe même une pour signifier le silence, le fait qu’il ne se passe rien) dans de nombreux mangas (surtout ceux d’action), il y a toute une série de codes graphiques spécifiques au manga qui permettent de faire passer des émotions, mais aussi toute une gamme d’informations sur l’état des personnages. La goutte de gêne, la veine temporale gonflée de colère, les lignes de vitesse, les lignes de tensions, etc. sont des signes qui sont des marqueurs importants dans le manga, même si de nombreux titres japonais ne les utilisent pas, rappelons-le. Cela donne aux auteur·e·s tout un dictionnaire graphique pour dessiner des sentiments, donner des impressions, dynamiser l’action.

Qu’est-ce que la bande dessinée franco-belge ?

Il est communément admis que la bande dessinée est apparue en premier à Genève en 1827 grâce à Rodolphe Töpffer. Elle s’est ensuite développée en France puis aux USA durant les années 1800. La BD s’est notamment diffusée aux USA dans les quotidiens. Le comic strip américain est arrivé ensuite en Europe via la presse et les illustrés pour enfants. Juste avant la seconde guerre mondiale, des magazines de BD emblématiques comme Vaillant (France), Tintin et Spirou (Belgique) sont créés et viennent remplacer les Semaine de Suzette, L’Épatant et autre Robinson d’avant guerre. Leur développement dans la francophonie va surtout se faire durant les années 1950, la nouvelle génération des revues étant plus ou moins avantagée par la censure mise en place à l’époque afin de bloquer la publication des séries venues d’Amérique, même si Spirou et Tintin doivent aussi faire face aux tracasseries issues du protectionnisme français du fait de leur origine belge. Ce sont ces nouveaux supports diffusés en presse et hebdomadaires qui vont consacrer des auteurs comme Hergé (qui était déjà une vedette du neuvième art), Franquin, Peyo, etc.

Quelques années plus tard, le magazine Pilote va être à l’origine d’une inflexion de la bande dessinée franco-belge, notamment en permettant à ses auteurs de proposer à son lectorat (qui a vieillit au fil des années) des créations un peu moins à destination des enfants. Ce mouvement est amplifié dans les années 1970 avec la révolution que représente Métal Hurlant puis l’arrivée de Fluide Glacial. Les jeunes adultes sont les destinataires de ces deux publications qui ne sont certainement pas pour la jeunesse. D’autres magasines permettent à de plus en plus d’auteurs (la BD est essentiellement masculine à l’époque) de vivre de leur art de façon plus diversifiée, comme (à suivre), L’Écho des savanes, etc.

Dans les années 1980 mais aussi dans les années 1990 (création du réseau Canal BD), avec le développement des librairies spécialisées, la bande dessinée sous forme reliée va prendre de plus en plus d’importance, ce qui se fait au détriment des magazines disponibles en kiosque. Ainsi, petit à petit, le 48 CC (48 pages couleur cartonné) devient la norme et la prépublication disparait petit à petit au profit d’une parution directe en album. Actuellement, il ne reste plus que Spirou et Fluide Glacial.

La bande dessinée franco-belge est symbolisée par une forme unique : le 48 CC. Il s’agit d’un livre relié avec une couverture en couleur cartonnée que l’on appelle un « album ». Son format est de 28 cm de hauteur (ou 32 cm pour le plus grand format) et de 22 cm de largeur (ou 24 cm). Cet album compte le plus souvent 48 pages (mais aussi 56 ou 64, notamment dans les années 1950). Ce format permet de mettre plus de bandes par page : généralement il y a quatre bandes de trois cases (de deux à quatre, en fait, mais le plus souvent trois). Il y a aussi beaucoup plus de texte, des dialogues et des récitatifs, que dans le manga. Par contre, le faible nombre de pages oblige à aller à l’essentiel et à faire appel à des ellipses avec un temps moins étiré et des changements plus rapides dans l’unité de lieu du récit. Les couleurs sont souvent sous-traitées auprès d’une tierce personne, une femme généralement, qui (pendant longtemps) n’est pas créditée pour son travail. À l’instar du manga, de véritables studios de production de bandes dessinées sont mis en place par des auteurs comme Hergé, Peyo et bien d’autres.

Il y a globalement trois grands types de style dans la bande dessinée franco-belge. Le premier est le dessin réaliste, notamment issu du comic strip américain d’aventure où on peut retrouver l’influence de dessinateurs comme Hal Foster (Prince Valiant), Burne Hogarth (Tarzan) ou Alex Raymond (Flash Gordon). Les anatomies des personnages et des animaux sont respectées et les décors sont très travaillés. Des auteurs comme Jean Giraud (Blueberry) ou Jijé (Tanguy et Laverdure) sont emblématiques de ce courant stylistique. Le deuxième est nommé « ligne claire » où Hergé (Tintin) y fait figure de créateur et de maître. L’autre référence est Edgar P. Jacobs (Blake et Mortimer). Dans la ligne claire, la lisibilité des planches est privilégiée, ce qui entraine une simplification des décors et une certaine stylisation des personnages. Enfin, il y a le dessin « gros nez », c’est-à-dire un dessiné essentiellement humoristique basé sur une utilisation de la néoténie via des extrémités telles que la tête, les mains et les pieds, surdimensionnés. Ici, les maîtres sont notamment André Franquin (Gaston Lagaffe) et Albert Udezro (Astérix).

La bande dessinée franco-belge va aussi évoluer durant les années 1970 et surtout 1980 avec des récits plus longs prépubliés dans (A SUIVRE). Voulant se consacrer à la bande dessinée « d’auteur » (pour ce que ça veut dire), ce mensuel publie des récits au long court, composés de plusieurs chapitres, souvent en noir et blanc, en faisant appel au romanesque tout en proposant une nouvelle esthétique. Une arrière pensée littéraire y est manifeste. Hugo Pratt, Tardi, Jean-Claude Forest, Cabanes et bien d’autres en sont les figures de proue. Puis c’est l’avènement des éditeurs dit « indépendants » (ou alternatifs) comme Futuropolis, L’Association ou ego comme x. Le N& B s’impose le plus souvent, un grand nombre de pages aussi. La narration évolue en proposant une plus grande variété de mises en page et de rythme de lecture. L’ouvrage qui en résulte est souvent en couverture souple et broché. Les formats sont diversifiés d’une collection à une autre, voire d’un titre à l’autre. Liberté et originalité sont les maîtres mots de ce nouveau courant qui s’inspire des graphic novels et de l’underground qui sont apparus dans les années 1970 en Amérique. C’est l’essor de la « Nouvelle bande dessinée » personnifiée par David B., Edmond Baudoin, Fabrice Neaud, Joann Sfar, Lewis Trondheim, etc.

Après cette série de rappels des grandes lignes du manga et de la bande dessinée franco-belge, certes un peu longue mais indispensable, la seconde partie de la conférence va s’attacher à montrer comment le manga a influencé la création d’un certain nombre de bandes dessinées en francophonie, par le biais du manfra et de la bande dessinée hybride (sous-entendu avec le manga).

Crédits bannière : La mascotte PMF est une création de Moonkey pour le collectif Parlons Manga français. Ranma est le combattant emblématique de la série Ranma ½ par Rumiko Takahashi. F-Mi Y-naga est l'avatar de Fumi Yoshinaga dans Not Love but Delicious Foods Make Me So Happy! Pythie est l'héroïne de Save me Pythie par Elsa Brants. Enfin, le commissaire Koyasu est un personnage d'Animus d'Antoine Revoy. 

Shintaro Kago, nonsense & ero-guro

Shintaro Kago est un auteur de manga et illustrateur japonais qui a créé au fil des années un univers singulier, fantastique, souvent surréaliste, et provoquant. Cet univers est fait de jeunes filles (parfois des hommes ou des animaux) dont la physionomie interne est en partie exposée par une sorte de vue en éclaté. Kago aime montrer les organes ou mélanger des parties de corps humain avec des objets de la vie de tous les jours. Le résultat n’est pourtant pas toujours sanguinolent même si certaines de ses illustrations sont peu ragoutantes, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans ses histoires, le mangaka s’amuse souvent à partir de quelques prémisses pour les développer de façon rigoureuse au fur et à mesure de la progression du récit. Dommage qu’il pêche souvent sur la conclusion. Je vous propose de parler de deux titres présentant assez bien le travail de l’auteur.

La Grande invasion mongole signe en 2021 le grand retour de l’auteur vedette de l’éditeur parisien IMHO. Cette fois, le mangaka revisite l’Histoire, celle avec un grand H. En effet, l’ouvrage nous explique comment une petite tribu mongole a réussi à créer un des plus importants empires de tous les temps. Tout ceci a été rendu possible grâce à une monture : le cheval de Mongolie. Il s’agit d’un animal possédant une force prodigieuse et ressemblant à une main humaine géante. C’est ainsi que le cheval mongol a été ensuite à l’origine de la révolution industrielle et a permis la création d’armes terribles lors de la Première guerre mondiale… Ce nouvel opus de Shintaro Kago est dans la droite ligne de ses précédentes œuvres : prémisse décalée, érotisme léger, grotesque esthétisant, le tout au service d’une histoire à la logique implacable et présentée avec un dessin soigné, précis quoique plutôt figé. Les fans retrouveront donc tout ce qu’ils apprécient chez le mangaka. Les lectrices et lecteurs allergiques à ce type d’univers fuiront donc un titre qui ne devrait pas leur plaire. Néanmoins, précisons qu’il s’agit d’un titre assez accessible permettant de découvrir le travail du mangaka. Il est en effet très plaisant à lire et l’auteur n’abuse pas des expositions d’organes, ce que l’on retrouve plus systématiquement dans ses illustrations et certains titres comme Day of the Flying Head (inédit en francophonie). Le détournement de plusieurs personnages historiques comme Gengis Khan, James Watt et Henri Ford sont particulièrement savoureux. Malheureusement, le récit se termine un peu trop abruptement, sans que la dernière idée, pourtant intéressante, ne soit correctement développée. Dommage…

Avec The Princess of the Never-Ending Castle, disponible en anglais (ainsi qu’en italien et en japonais) chez l’éditeur transalpin Hollow Press (une réédition au format un peu plus petit avec une couverture souple est sortie en 2020), Shintaro Kago est nettement plus violent, gore et sexuel. Clairement, il ne s’agit pas d’une œuvre à mettre entre toutes les mains. L’auteur pense qu’il existe une multitude d’univers parallèles. En fait, dès qu’un événement d’importance survient, il peut être à l’origine d’une division en deux de l’univers en cours. Ici, il s’agit de l’assassinat d’Oda Nobunaga par le général Akechi Mitsuhide. Dans un cas, Nobunaga remporte le combat, dans l’autre, c’est Mitsuhide. Il en résulte deux réalités alternatives représentées de façon très originale sous la forme d’une scission d’un château aux multiples étages. Le récit se focalise sur l’épouse de Nobunaga, la princesse Nô. Dans le premier cas, elle continue à conseiller son mari, dans le second, elle cherche à le venger en fomentant une rébellion qui s’appuie sur les rebuts de la société japonaise. Malheureusement, elle est rapidement défaite. Heureusement, elle réussit à s’enfuir vers les bas-fonds du château, jusqu’à retrouver le point de divergence. Et c’est là qu’elle va faire une découverte étonnante qui pourrait lui donner la victoire… Shintaro Kago semble beaucoup s’amuser à mettre en forme une histoire avec une double trame narrative. Il propose régulièrement les deux univers en parallèle en affectant les pages de gauche à l’un et les pages de droite à l’autre. Outre ce jeu formel, il multiplie à l’envie des déformations de corps, des nudités plus ou moins grotesques et des scènes de sexe souvent explicites. L’ensemble montre la grande virtuosité de l’auteur, tant sur le plan graphique que sur le plan narratif. C’est bluffant ! Avec Fraction, il s’agit là du meilleur manga de Shintaro Kago que j’ai pu lire jusqu’ici. Une sorte de suite doit sortir en septembre : The Twelve Sisters of the Never-Ending Castle.

Le mangaka a un parcours intéressant, un peu atypique dans le monde de la bande dessinée japonaise. Shintaro Kago est né en 1969 et c’est en 1988 qu’il entame une carrière professionnelle de mangaka. Alors âgé de 19 ans, il est autodidacte, il n’a pas fait d’école d’art. Néanmoins, son père a exercé le métier d’illustrateur. C’est passé 12 ans que Kago s’est intéressé au médium. En 2012, il rejoint le club manga de son école et décide de s’exprimer dans l’humour noir, en réaction aux créations trop gentillettes de son âge. Pour avoir de quoi vivre à ses débuts professionnels, il a été pendant quelques mois assistant de Makoto Ogino pour lequel il dessinait des décors. Pendant une dizaine d’année, il publie dans les revues alternatives comme Comic Box (où il a fait ses débuts) ou Ax (il continue ponctuellement à travailler avec ce dernier). Les magazines de mangas érotiques lui permettent aussi de trouver du travail. Il réalise ainsi de nombreuses histoires plus ou moins courtes, notamment dans le fameux magasine Manga Erotics F d’Ohta Shuppan. Il s’agit de créations qui, pour le coup, sont souvent plus qu’érotiques. Par exemple, en mélangeant scènes de sexe explicites (avec des gros plans sur des sexes féminins et masculins, et mettant souvent en jeu des godemichets) à des passages très gores : écorchages, découpages de membres ou de seins, nécrophilie, automutilations, etc. un ouvrage comme Kijin Gahou paru en 2004, rassemblant neuf histoires d’une vingtaine de pages, est clairement pour public « très averti ». Ainsi, en un peu plus de trente années de carrière, le mangaka réalise plus d’une quarantaine de mangas, plusieurs artbooks, une poignée de titres auto-publiés (dôjinshi) et une pochette de disque pour le cinquième album de Flying Lotus, You’re Dead. Sa notoriété lui a permis de publier quelques titres plus grand public comme Chôdennô Parataxis (1 tome, Zôkan Young Jump, Shueisha) ou Paranoia Street (3 tomes, Comic Flapper, Media Factory) au début des années 2000. Actuellement, il publie des bandes dessinées directement en volume relié chez Hollow Press, un petit éditeur situé en Italie qui en propose des versions en italien, en anglais et en japonais. Il s’est lancé aussi dans la création de courts métrages d’animation depuis une dizaine d’années. Enfin, il vit aussi de la vente d’illustrations, de planches originales et de réalisations de portraits sur demande.

De son propre aveux, Shintaro Kago n’est pas réellement influencé par les mangas d’horreur, même s’il en lit. Il ne se revendique pas du mouvement ero-guro, un mouvement artistique né au Japon à la fin des années 1920. Ses influences revendiquées dans le manga sont Shigueru Mizuki, Fujiko F. Fujio et Katsuhiro Otomo. Il trouve aussi l’inspiration dans l’humour des Monty Python, le cinéma indépendant, les peintures de Salvador Dalí. Il cherche surtout à explorer les tabous de la société japonaise. Il faut dire aussi que s’il crée à destination d’un certain public, intéressé par le côté érotique et grotesque de son univers, il cherche surtout à le choquer, à lui inspirer du dégoût. Pourtant, l’univers qu’il a mis en place n’est pas issu de ses fantasmes et dessiner des scènes de sexe ne lui plait pas particulièrement, c’est juste un passage obligé. Néanmoins, s’il est parfois contrarié par l’impossibilité d’aller au bout de certaines de ses idées, la censure bien-pensante existant au Japon, il estime que la présence de contraintes lui permet d’être plus créatif. Kago regrette toutefois la disparition des magazines érotiques au Japon qui le laissaient assez libre de s’exprimer. Le mangaka est aussi très intéressé par l’expérimentation. Cela se voit tout particulièrement dans Fraction, mais aussi dans plusieurs histoires d’Une collision accidentelle sur le chemin de l’école peut-elle donner lieu à un baiser ? disponible là aussi en français chez IMHO. Il est manifeste que l’auteur joue souvent avec son lectorat, l’amenant là où il veut l’emmener. Toutes ces bizarreries, extravagances, expositions de nudité sont souvent au service d’un propos critique, quoique décalé, sur la société japonaise ou sur l’art. Derrière le non-sens de son œuvre se cache généralement une vraie réflexion artistique. Abstraction, disponible en ligne et en anglais, est une sorte de condensé de ses obsessions.

Si vous voulez découvrir un auteur atypique et que vous n’êtes pas trop facile à choquer, allez-y sans hésiter et commencez par les titres de l’éditeur IMHO évoqués dans ce billet. Vous pourrez ensuite lire les autres Kago chez IMHO. Si vous voulez en savoir plus sur l’auteur, n’hésitez pas à lire l’entretien et le dossier qui sont disponibles dans le numéro 14 d’ATOM. Ensuite, il sera temps de vous attaquer aux publications de Hollow Press, sachant que celles-ci ne sont pas faciles à trouver. En langue anglaise, Dementia 21 est disponible chez Fantagraphics (et en espagnol chez Ponent Mon), Super-Dimensional Love Gun l’est chez DENPA. Incontestablement, il s’agit d’une lecture qui en vaut la peine !

Demande à Modigliani !

Le manga Demande à Modigliani ! questionne la notion d’artiste à travers les études en école d’art de trois garçons. Quatre tomes sur les cinq que compte la série sont disponibles en français. Avec la sortie du quatrième opus chez naBan Éditions, il est plus que temps de consacrer un billet à un titre qui semble passer un peu trop inaperçu.

Chiba, Fujimoto et Motoyashi (dit Mo) sont trois camarades âgés d’une vingtaine d’années (en fait, les trois seuls garçons en deuxième année) étudiant les « arts de la main » dans une modeste école d’art de Tôhoku, où tout le monde peut s’inscrire, même les imbéciles. Chiba se spécialise dans l’art verrier. Fujimoto est passionné par la peinture occidentale et passe ses nuits à créer des tableaux. Enfin, Mo, le plus doué des trois, pratique le nihon-ga (la peinture traditionnelle japonaise). Pourtant, s’il a du succès (il expose et vend ses créations) alors qu’il n’est qu’étudiant, Mo est redoublant pour cause d’absentéisme. Il faut dire qu’il est l’une des nombreuses victimes du tremblement de terre qui a frappé le nord-est de l’île de Honshû en mars 2011. Le tsunami qui en a suivi a causé la mort de toute sa famille et la disparition de sa maison. Heureusement, cela ne l’a pas empêché de revenir étudier, ayant trouvé une autre motivation à devenir artiste que la seule célébrité.

Dans le tome 2, ils sont toujours en deuxième année. Pourtant, il est déjà temps pour eux de s’inquiéter de leur avenir et de décider de leur orientation. Comme le rappelle la conseillère, 30% des étudiants trouvent un emploi, 10% poursuivent leurs études et 60% n’ont pas de débouché connu. Pour Chiba, qui pense n’avoir ni le talent ni l’intelligence de ses deux camarades, c’est une source de questionnements. Heureusement, sa nature joyeuse et optimiste lui permet de ne pas déprimer devant l’inconnu. Il est certain d’une chose : il adore travailler le verre ! Et qui sait, lui aussi réussira peut-être un jour à exposer ses créations. Mais avant cela, il comprend qu’il va devoir travailler dur pour acquérir les bases du dessin et va devoir étudier un peu plus sérieusement.

Il s’agit de la première œuvre professionnelle d’Ikue Aizawa. Prépubliée dans le magazine bimestriel Big Comic Special entre décembre 2014 et novembre 2020, la série totalise cinq tomes reliés. Elle était encore étudiante lorsqu’elle a débuté, ayant gagné une distinction lors d’un des innombrables concours pour débutant qui sont organisées par les principaux magazines de prépublication. La série a aussi été sélectionnée (parmi plus de mille ouvrages proposés) au vingt-et-unième Japan Art Media Festival, dans la catégorie manga alors que l’auteure n’avait que 21 ans. Une petite recherche sur Internet permet d’apprendre qu’elle a suivi un cursus d’art et artisanat dans une université privée de Tôhoku. La mangaka a actuellement un titre en cours dans le magazine Young Animal Zero (publié par Hakusensha) qui se passe aussi dans le monde de l’art. Il n’y a rien d’étonnant à cela tant l’auteure, dans Demande à Modigliani !, se pose de nombreuses questions sur les études et l’enseignement en école d’art, sur ce qu’est être artiste, sur le talent (qu’il soit inné ou acquis). Début 2020, l’auteure a aussi publié chez un troisième éditeur un tome unique se focalisant sur un café à chat tenu par deux jeunes femmes, les petits félins étant (sans surprise) une autre de ses obsessions.

Le premier tome permet de faire la connaissance des trois protagonistes. Ikue Aizawa nous les présente à raison d’un par chapitre, en braquant le projecteur tout d’abord sur Chiba. Cela n’empêche pas de voir les deux autres étudiants. Il en résulte une entrée en matière rapide. Il n’y a pas réellement d’introduction à l’histoire, la mangaka nous plonge immédiatement dans les petites histoires de ses personnages. Cela donne un rythme intéressant, surtout que les chapitres sont assez courts pour un bimestriel (moins d’une trentaine de pages au lieu de la soixantaine habituelle). Le souci avec ce premier volume serait peut-être que ces chapitres ne sont pas directement liés entre eux, ce qui laisse une impression de décousu, impression qui est amplifiée par une narration parfois un peu confuse. Et ce n’est pas le dessin qui ne semble pas franchement habile (au moins, il est personnel et intéressant) qui arrange les choses. Il résulte de tout cela une certaine difficulté à entrer dans l’univers de Demande à Modigliani ! Pourtant, ce serait une erreur de s’arrêter là tant les tomes suivants s’améliorent à la fois sur le fond et sur la forme.

En effet, le deuxième tome montre une inflexion de la série. Alors que le premier opus était consacré à la présentation des trois protagonistes, que les relations avec les filles ainsi que la recherche d’une voie artistique étaient au centre du récit, l’auteure commence à réfléchir de façon beaucoup plus approfondie sur la notion d’artiste. Si le premier chapitre est dans la droite ligne du premier tome, ce n’est plus le cas ensuite. Avec l’arrivée d’un nouveau personnage, un professeur de dessin, ancien élève de l’école qui y est resté en tant qu’enseignant. Il se retrouve dans ses trois élèves, sauf que lui était bien plus intransigeant envers ses idéaux de jeunesse, ce qui l’a empêché de devenir un artiste reconnu. Il en résulte une lecture bien plus intéressante, même si deux des chapitres sont très confus. Les autres, grâce aux réflexions que la mangaka fait passer par le biais de Chiba, Fujimoto et Mo, sont très réussis !

Chiba, Fujimoto et Mo suivent toujours leurs cours à l’école d’art de Tôhoku, celle où tout le monde peut s’inscrire, même les imbéciles. Ils s’entrainent d’arrache-pied à maîtriser le dessin, notamment le volume et l’éclairage, ce qui est la base de tout en matière d’art. Surtout, Chiba va enfin avoir sa première exposition. Pourtant, plutôt que de proposer une création personnelle, ce dernier tient à ce que ses deux amis participent à l’œuvre qu’il a en tête. C’est ainsi que notre jeune artiste va découvrir que lui aussi a du talent, et pas seulement en travaillant le verre. Est-ce le début d’une véritable carrière artistique ? Chiba l’espère et commence à y croire. Dans le tome 4, nos trois étudiants sont en dernière année. Il est plus que temps de décider de leur future carrière professionnelle. Si Mo n’a aucun doute sur son avenir (il est déjà un artiste à succès), ce n’est pas le cas de ses deux camarades. Ne sachant pas trop quoi faire, Chiba a décidé de s’orienter vers l’enseignement, Fujimoto devant en faire de même pour pouvoir aller aux Beaux-arts (une condition de son père qui voudrait qu’il ait un métier stable). Pour cela, ils doivent déjà suivre un stage dans un établissement scolaire. Ainsi, ils pourront mieux comprendre ce qu’implique d’être enseignant et dépasser leur statut d’étudiant. Une fois cette première étape passée, il sera alors temps de s’attaquer vraiment sérieusement à leur projet de fin d’étude.

Le troisième tome de la série est dans la droite ligne du précédent, les chapitres confus en moins. Par le biais de courtes analepses, Ikue Aizawa continue à approfondir le caractère de ses personnages, notamment en montrant leur éveil à l’art. Elle revient sur les événements qui ont poussés ses protagonistes à intégrer une école spécialisée et suivre un chemin bien plus compliqué que celui de futur salary man (ce que la société japonaise attend d’eux). Ainsi, elle se questionne (et pousse à nous questionner) sur ce qu’est l’art, et surtout ce qu’est être artiste. D’ailleurs, le pénultième tome aborde tout au long de ses sept chapitres ce dernier thème : qu’est-ce un artiste ? Être talentueux est-il indispensable ? Ou est-ce tout simplement un plus ? Quels sont les autres caractéristiques qu’ils faut posséder pour s’estimer artiste ? À quel point son vécu doit influencer son art ?

Ce sont des questions qu’Ikue Aizawa s’est posée par le passé, comme elle nous l’indique en fin du premier tome. La lecture des petits blablas de fin de volume nous apprend qu’elle-même a été en stage (pour devenir enseignante en classe d’art dans un lycée, vraisemblablement). Il est d’ailleurs possible que la lycéenne un peu dessinatrice des trois premiers chapitres du tome 4 soit une représentation d’elle-même, lorsqu’elle était plus jeune. Quoi qu’il en soit, Ikue Aizawa semble puiser très fortement dans sa vie d’étudiante (même si elle a plutôt fait une école qui prépare en quatre années les jeunes filles à être de bonnes gestionnaires domestiques plutôt qu’être des artistes). Il en résulte une lecture devenue absolument passionnante depuis le volume 3. On ne peut être qu’impressionné par les progrès réalisés en l’espace de quelque mois par la mangaka, notamment grâce aux conseils avisés de de ses responsables d’édition (M. Girafe puis Mlle Pingouin), comme elle le souligne dans ses petits mots bonus en fin de volume.

Ikue Aizawa ne cherche pas à définir les notions d’art et d’artiste. Elle se contente de (se) poser des questions et d’illustrer des situations pouvant aider à se faire sa propre opinion. Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce qu’un ou une artiste ? Qu’est-ce le talent ? Dans le tome 1, la mangaka utilise à plusieurs reprises ce dernier terme sans nous sans donner la moindre indication sur la façon dont elle le perçoit. Toutefois, dans le chapitre 5, elle évoque Marcel Duchamp qui a redéfini en 1913 la perception que l’on pouvait avoir de l’art. Il ne faut pas oublier qu’au Japon, la frontière avec l’artisanat n’existe pas de manière aussi tranchée qu’en Occident. Par exemple, la reproductibilité n’est pas un critère d’exclusion et l’art japonais a sa propre classification. En fait, Ikue Aizawa insiste surtout sur la difficulté (y compris matérielle) d’exercer son art. Elle montre qu’il est nécessaire de travailler dur, de pratiquer encore et encore, et alors, ça se verra dans le résultat ! Néanmoins, cela a un coût, aussi bien en terme de finance qu’en temps et en énergie. Cela peut avoir des conséquences sur sa production. Notamment, il ne faut pas se laisser envahir par les pensées négatives. Il ne faut pas chercher à se comparer aux autres, il ne faut pas jalouser les artistes qui réussiraient mieux ou plus vite. Il ne faut pas non plus rechercher la gloire, l’admiration. Il faut puiser en soi, utiliser son expérience, ses souvenirs, ses aspirations, sa force et sa pratique afin de peaufiner le plus possible son œuvre et proposer quelque chose de sincère. Le dernier chapitre du tome 2 reprend le même message, toujours par l’intermédiaire de Fujimoto dont les doutes et les hésitations traversent toute la série.

Ce même tome 2 permet à Ikue Aizawa de développer sa conception de ce que doit être une démarche artistique et l’importance de ses convictions, celles-ci ne devant pour autant être jusqu’au-boutistes. L’artiste ne doit pas oublier que l’on ne crée pas que pour soit, que l’on doit penser au public auquel on veut s’adresser, à qui on veut faire passer un message et des émotions. Toutefois, comme le tome 3 nous le montre, même en l’absence de reconnaissance, d’inintérêt généralisé envers ce que l’on fait, il ne faut pour autant pas arrêter de créer, même si ce n’est que pour soi. La mangaka profite aussi de quelques chapitres pour montrer son amour du dessin et de l’importance, quand on est enseignant, de ne pas décourager les vocations naissantes. Ce même discours reviendra au début du tome 4, laissant penser qu’il s’agit là de quelque chose de vécu par l’auteure lorsqu’elle était lycéenne puis étudiante. Le tome 3 reprend les réflexions d’Ikue Aizawa sur la diversité des démarches artistiques, sur les différentes voies amenant à créer des œuvres. C’est d’ailleurs avec un certain plaisir que l’on peut voir le rejet d’un certain discours, d’un certaine perception de l’artiste née avec l’art contemporain et en réaction à l’art moderne (et que dire de l’art traditionnel). Elle profite d’un chapitre pour changer de point de vue en passant de celui d’étudiant à celui d’enseignant, sur le sentiment d’imposture que l’on peut ressentir à former des éventuels artistes alors qu’on est incapable de l’être, artiste. Et si en plus, on ne maîtrise pas l’histoire de l’art, comment enseigner ? Cette question trouve un début de réponse dans le tome 4, à l’occasion du stage d’enseignant en arts plastiques de trois semaines de Chiba dans un lycée. Durant ces trois chapitres (et les autres), nul doute qu’Ikue Aizawa ait puisé dans sa propre expérience étant donné qu’elle était étudiante pendant les quatre premières années de la série. D’ailleurs, il est fort possible que les trois personnages principaux représentent chacun une facette de la mangaka : celle qu’elle est (Fujimoto), celle qu’elle voudrait être (Chiba) et celle qu’elle ne sera jamais (Mo)…

Merci à Manuka pour sa relecture et à naBan pour avoir osé sortir un titre sortant à ce point des sentiers battus.

Les Mangaversien·ne·s n’y étaient pas !

Ce dimanche 27 juin devait marquer la fin de l’édition 2021 du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Néanmoins, et for justement, elle a été annulée, les restrictions sanitaires ne permettant pas d’organiser correctement une manifestation drainant une grosse foule de festivalières et de festivaliers, sans oublier la quantité d’auteur·e·s, de presse, etc. participant à l’événement angoumoisin. Je n’ai donc pas pu montrer à ma camarade a-yin à quoi ressemble Angoulême en été (mes compères Tanuki et Manuka connaissent). Ceci dit, il a fait particulièrement moche sur le Poitou-Charente ces derniers jours, on se serait cru en automne. Il ne nous reste plus qu’à espérer que la quarante-neuvième édition pourra se dérouler selon les modalités habituelles en janvier 2022. Cependant, il est permis d’en douter un peu.

En attendant, nous avons pu connaître mercredi le nom du Grand prix : il s’agit donc de Chris Ware, l’un des trois finalistes. Si pour ma part j’aurai largement préféré Pénélope Bagieu, il faut reconnaître que cette récompense est très largement méritée, tant l’Américain est une référence dans le petit monde de la bande dessinée. En ce qui me concerne, n’ayant lu que Jimmy Corrigan et ne l’ayant pas apprécié (c’est le moins que l’on puisse dire), je profiterai de cette occasion pour connaître mieux l’œuvre de Chris Ware. Après tout, un des intérêts du festival est de nous ouvrir à la diversité stylistique et thématique de la BD. Nous pouvons imaginer une belle exposition au Musée d’Angoulême (à moins que le manga réussisse à réinvestir les lieux) nous éclairant sur la démarche artistique du président de la prochaine édition.

En ce qui concerne la bande dessinée asiatique, nous avons appris en mai le nom du remplaçant de Stéphane Ferrand au poste de « Directeur Artistique Adjoint en charge de la programmation Asie ». Il s’agit de Fausto Fasulo, qui participait depuis deux années à la programmation de Manga City. J’imagine que nous verrons à la rentrée ce qui nous sera proposé par la nouvelle direction. Sinon, nous attendrons patiemment la conférence de presse. Espérons que les délégations asiatiques puissent venir en janvier 2022. En attendant, je continue à travailler sur mon histoire de la bande dessinée venue d’Asie au festival d’Angoulême entre 2001 et 2021. Pour l’instant, une série de billets ont vu le jour sur ce blog :

Si ce n’est pas déjà fait, n’hésitez pas à replonger sur vingt années de présence de l’Asie à Angoulême.

Le Fauve © Lewis Trondheim / 9e Art+

Sayonara Miniskirt

Nina Kamiyama est une jeune lycéenne originale : elle refuse de porter des jupes, surtout si elles sont courtes. Elle porte aussi les cheveux « à la garçonne ». Du coup, elle utilise l’uniforme des garçons puisque rien ne l’interdit dans le règlement de l’établissement où elle vient juste d’arriver. En plus, elle est assez taciturne, ce qui ne l’aide pas à se lier avec ses camarades de classe. Il faut dire qu’elle cache un lourd secret : jusqu’à il y a peu, elle était la vedette d’un groupe d’idols féminin. Malheureusement, lors d’une rencontre avec le public, elle s’est fait agresser par un inconnu qui resté impuni. Depuis, elle a décidé d’arrêter sa carrière, ne pouvant plus supporter le moindre contact avec les hommes. Constamment, elle vie dans la peur qu’une attaque se reproduise. À l’inverse, Miku Nagasu est ultra populaire. Elle est tellement mignonne avec « sa peau blanche [et] sa taille fine ». Elle vient de subir une agression, mais elle ne semble pas en être plus affectée que cela. Après tout, comme elle dit, ce n’était que des caresses sur ses cuisses, cela fait « flipper » mais il ne faut pas en faire « des tonnes ». De son côté, Hikaru Horiuchi est un membre assidu du club de judo du lycée. Il est très populaire auprès des filles de l’école qui apprécient sa beauté un peu délicate. Suite à une rencontre fortuite, il découvre que Nina était Karen Hamamiya, du groupe Pure Club, dont sa sœur est une grande fan. Celle-ci est devenue une hikikomori suite à l’agression sexuelle que lui a fait subir un de ses enseignants. Cela amène Hikaru à se rapprocher de l’ancienne idol. Il faut dire qu’il semble conscient à quel point, dans nos sociétés, l’oppression d’un grand nombre d’hommes peut nuire au simple bonheur de vivre de nombreuses femmes. Pourtant, ses véritables intentions sont-elles si innocentes que cela ? En effet, Nina a remarqué chez Hikaru un certain nombre de détails qui peuvent ne pas être de simples coïncidences.

Sayonara Miniskirt est un shôjo manga prépublié depuis septembre 2018 dans Ribon, un mensuel de la fameuse maison d’édition Shueisha, qui s’adresse à un public de collégiennes (8-14 ans). Cela n’empêche pas Aoi Makino, l’auteure, d’y aborder des sujets graves liés aux agressions, sexuelles ou non. et aux traumatismes que cela entraine. Si la mangaka a débuté professionnellement en 2008 après avoir remporté un accessit dans un concours de débutantes organisé par ce même magazine, elle ne propose pas pour autant de gentillettes romances lycéennes. Peu prolifique, elle écrit surtout des histoires courtes. Ses travaux marquants sont composés de HAL (publié en novembre 2009) et de REC (4 chapitres parus entre décembre 2010 et mars 2011) regroupés récemment en un volume disponible en français chez Soleil Manga avec le recueil Histoires courtes. Elle enchaine ensuite avec The End of the World (4 tomes parus en français chez Panini) entre août 2011 et décembre 2012. Toutes ces œuvres sont marquées par une certaine noirceur qui tranche avec l’idée que l’on se fait des titres issus du Ribon (par exemple Gals! ou Ultra Maniac). C’est après être restée cinq années sans publier la moindre histoire qu’Aoi Makino revient en avril 2018 avec la présente série. Malheureusement, Sayonara Miniskirt est en pause depuis la sortie du huitième chapitre (il y en a trois par tome relié) fin mai 2019 (dans le numéro de juin). Il s’agit pourtant d’une œuvre qui a rencontré un certain succès critique. Elle a été nommée en 2019 pour le Prix Culturel Osamu Tezuka, et a remporté en 2020 la catégorie shôjo du prix Kono Manga ga sugoi! (« Ce manga est génial ! »). Il va donc falloir être très patient pour lire la suite et même espérer qu’il y ait un jour un tome 3.

Sayonara Miniskirt propose un graphisme typique du Ribon, avec des personnages plutôt malingres, au corps assez juvénile, avec un menton pointu et de très grands yeux. Ajoutez à cela une narration basée sur une mise en page assez éclatée, fourmillant de dialogues tout à fait caractéristiques du genre et vous obtenez une œuvre qui peut vous rebuter au premier abord si vous ne faites pas partie du cœur de cible. Les nombreuses analepses qui parsèment le récit n’aide pas à la fluidité de la lecture, même si elles n’en cassent pas réellement le rythme. Toutefois, grâce à des personnages attachants (quoique régulièrement larmoyants) et des thèmes actuels qui ne sont pas exposés de façon didactique, Aoi Makino réussit à rendre son manga prenant. Il faut dire que la longueur des chapitres (plus de 60 pages pour le premier, une bonne cinquantaine pour les suivants) permet de développer le comportement de Nina, Hikaru et Miku. Malheureusement, il n’en va pas de même avec les personnages secondaires qui sont un peu trop caricaturaux, que ce soit les garçons où les filles. Ce grand nombre de planches permet aussi de bien caractériser les situations. Celles-ci mettent en évidence les nombreuses attitudes problématiques de la gent masculine, que ce soit des lycéens ou des adultes. Ces derniers sont d’ailleurs dépeints comme des prédateurs sexuels. L’autre grand thème est celui du traumatisme subit par les victimes de ces violences et des désordres comportementaux que cela entraine. Il n’aurait pas été inintéressant qu’Aoi Makino développe aussi l’exploitation, notamment sexuelle, des membres de groupes d’idol mais elle semble avoir décidé (pour l’instant du moins) de se concentrer sur les agressions et leurs conséquences.

La mangaka n’invente pas les faits divers dont sont victimes les jeunes filles de son histoire. En 2014, un fan a agressé à l’aide d’une scie deux membres du groupe d’idols AKB48 lors d’une séance de poignées de main. D’ailleurs, l’une d’elle n’a jamais réussi à surmonter son traumatisme et a arrêté sa carrière. C’est ce qui arrive à Nina. En 2016, un peu avant un concert, la chanteuse Mayu Tomita a été très gravement blessée de nombreux coups portés avec un couteau de poche par un fan éconduit. Ces deux faits divers sordides (il y en a eu d’autres du même genre) sont tout à fait représentatifs de la violence masculine envers les femmes et du risque qui pèse continuellement sur elles. Les attouchements que subit Miku (il lui arrive pire dans le tome 2) sont eux aussi monnaie courante. Dans le tout premier chapitre, les circonstances de l’agression qu’elle a subit ne sont pas clairement exposées, la jeune fille semble prendre avec un certain détachement ce qui lui est arrivé (des attouchements sur ses cuisses un peu dénudées par une jupe plutôt courte). Il n’en est pas de même avec Tsuji, une camarade de classe, qui est continuellement confrontée au chikan, terme qui désigne le harcèlement sexuel et les attouchements dans l’espace public. Rien que pour la mégapole de Tokyo, la police a enregistré en 2017 plus de 1 700 cas s’étant déroulés dans les transports en commun. Ce phénomène de chikan, dans les gares et stations (20% des cas) ainsi que dans les trains et métros, est si important que des wagons sont désormais réservés aux femmes (70% des victimes sont des adolescentes ou des jeunes femmes dans leur vingtaine) aux heures de pointe (30% des cas ont lieu entre 7h00 et 9h00 le matin) afin qu’elles soient un peu plus en sécurité. Des caméras de surveillance ont aussi été installées un peu partout. Si Aoi Makino met en évidence ces phénomènes, elle ne s’en contente pas.

Tout au long du premier tome, l’auteure montre le sexisme de la société japonaise. Tout d’abord en faisant agir et parler ses protagonistes mais aussi les personnages secondaires. Elle rappelle que la femme est un objet de désir pour les hommes. C’est particulièrement le cas des idols qui se prêtent souvent à des séances de photos en bikini (comme on le voit dans les chapitres 1 et 5). Surtout, Aoi Makino rappelle que la faute est rejetée sur les victimes : si cela leur arrive, c’est de leur faute car il faut faire attention à ne pas se mettre dans une telle situation, qu’il ne faut pas rechercher à attirer l’attention et que si cela arrive, c’est la preuve qu’on est séduisante, qu’on ne doit pas s’en plaindre. Dans le tome 1, Miku tiens des propos illustrant cette perception mensongère du chikan. Elle ne semble pas se questionner sur son rapport à la féminité et aux problèmes soulevés par le féminisme. Il faut à cette occasion rappeler que la fétichisation des lycéennes en uniforme (en jupe, donc) est un grand classique de l’imaginaire érotique japonais et qu’elle fait partie du répertoire pornographique au pays du soleil levant. N’oublions pas non plus qu’il existe une véritable loi du silence car il s’agit de ne pas se faire remarquer, de ne pas faire de vagues, surtout pour « si peu ». Pourtant, la parole se libère de plus en plus au Japon depuis la fin des années 2010 malgré l’absence de réactions immédiates au phénomène #metoo. D’ailleurs, depuis 2018, les médias en parlent de plus en plus, y compris à l’étranger. Néanmoins, le plus intéressant dans Sayonara Miniskirt n’est pas là : Aoi Makino montre avec un certain brio, surtout dans les quatre premiers chapitres, comment les victimes d’agressions restent traumatisées et subissent ainsi une double peine : non seulement, elles ont été (plus ou moins) blessées, mais elles restent surtout sujettes à des réactions de peur qui peuvent survenir à n’importe quel moment, lorsqu’une situation les renvoie au moment de l’agression passée.

Il ne reste plus qu’à espérer que ce fichu neuvième chapitre sorte un jour prochain dans Ribon, que l’on puisse avoir un troisième tome en français en 2022. Cette mise en pause est d’autant plus regrettable que la série proposait un thème peu traité dans le shôjo maga, au point qu’un journal aussi réputé le Mainichi Shimbun en a parlé, montrant qu’il existe des shôjo manga capables de ne pas renforcer les stéréotypes de genre avec des histoires à l’eau de rose. En attendant, pour mieux comprendre ce qui arrive à Miku et à Tsuji, les raisons de leur comportement, il faut savoir qu’un livre est paru en 2018 aux Éditions Thierry Marchaise : Tchikan d’Emmanuel Arnaud et Kumi Sasaki où cette dernière dénonce la pratique du chikan en se basant sur sa propre expérience de victime. De même, la lecture du manga En proie au silence d’Akane Torikai (Éditions Akata) est indispensable pour mieux appréhender à quel point le sexisme et le machisme sont toxiques pour de nombreuses femmes. Enfin, précisons que si tout ceci se passe au Japon, les mêmes causes produisent les mêmes effets dans le monde entier, à commencer en Occident.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (annexe)

Pour se donner une meilleure idée de la représentation des bandes dessinées asiatiques au Festival d’Angoulême, il est nécessaire de s’intéresser aux tires sélectionnés. Vous trouverez ci-dessous l’ensemble des œuvres concernées par les différentes sélections entre 2001 et 2020. Notons qu’un comité de sélection (dont fait partie Benoit Mouchard, futur directeur artistique entre 2003 et 2013) est mis en place pour l’édition 2001. Et c’est cette même année qu’un manga est mis en évidence, le Japon étant invité à montrer sa production BD dans deux expositions. Les prix remis dans le cadre du FIBD (mais pas par le festival proprement dit) sont aussi recensés.

2001

Sélection Alph-Art du meilleur album étranger Le Journal de mon père – tome 3 de Jirō Taniguchi (Casterman)
Prix du Jury Œcuménique Le Journal de mon père – tome 3 de Jirō Taniguchi (Casterman)

2003

Alph-Art du meilleur scénario Quartier lointain – tome 1 de Jirō Taniguchi (Casterman)
Sélection Alph-Art du meilleur scénario Monster de Naoki Urasawa (Kana)
Prix Canal BD Quartier lointain de Jirō Taniguchi (Casterman)

2004

Prix de la série 20th Century Boys – tome 10 de Naoki Urasawa (Panini Manga)
Prix Tournesol Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa (Vertige Graphic)
Sélection Prix du scénario Planètes de Makoto Yukimura (Panini Manga)
Sélection Prix du dessin Ping-pong – tome 1 de Taiyō Matsumoto (Akata / Delcourt)
Sélection Prix du patrimoine Ayako d’Osamu Tezuka (Akata / Delcourt)
Sélection Prix du patrimoine Coups d’éclat de Yoshihiro Tatsumi (Vertige Graphic)
Sélection Prix public du meilleur album 20th Century Boys – tome 10 de Naoki Urasawa (Panini Manga)
Sélection Prix public du meilleur album Quartier lointain – tome 2 de Jirō Taniguchi (Casterman)

2005

Prix du dessin Le Sommet des dieux – Tome 2 de Jirō Taniguchi et Yumemakura Baku (Kana)
Sélection Prix du meilleur album L’Homme sans talent de Yoshiharu Tsuge (ego comme x)
Sélection Prix du premier album Love My Life d’Ebine Yamaji (Asuka)
Sélection Prix de la série Coq de combat d’Izō Hashimoto et Akio Tanaka (Akata / Delcourt)
Sélection Prix du patrimoine Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa (Vertige Graphic)
Sélection Prix public du meilleur album Coq de combat d’Izō Hashimoto et Akio Tanaka (Akata / Delcourt)
Sélection Prix public du meilleur album Say Hello to Black Jack de Sato Shuho (Glénat)

2006

Sélection Prix du scénario Dans la prison de Kazuichi Hanawa (ego comme x)
Sélection Prix du dessin Gogo Monster de Taiyō Matsumoto (Akata / Delcourt)
Sélection Prix du premier album Cornigule de Takashi Kurihara (Cornélius)
Sélection Prix du patrimoine Prince Norman – Tome 1 d’Osamu Tezuka (Cornélius)
Sélection Prix du patrimoine L’École emportée de Kazuo Umezu (Glénat)
Sélection Prix public du meilleur album Terres de rêve de Jirō Taniguchi (Casterman)
Sélection Prix public du meilleur album Nana d’Ai Yazawa (Akata / Delcourt)
Sélection Prix public du meilleur album Naruto – Tome 15 de Masashi Kishimoto (Kana)

2007

Prix du meilleur album NonNonBâ de Shigeru Mizuki (Cornélius)
Sélection officielle Ki-Itchi de Hideki Arai (Akata / Delcourt)
Sélection officielle Zipang de Kaiji Kawaguchi (Kana)
Sélection officielle In the Clothes Named Fat de Moyoco Anno (Kana)
Sélection officielle Jacaranda de Shiriagari Kotobuki (Kanko)
Sélection officielle Gyo de Junji Itō (Tonkam)
Sélection officielle Avant la prison de Kazuichi Hanawa (Vertige Graphic)
Sélection patrimoine Hato d’Osamu Tezuka (Cornélius)

2008

Prix du patrimoine Un gentil garçon de Shin’ichi Abe (Cornélius)
Sélection officielle Amer béton – intégrale de Taiyō Matsumoto (Tonkam)
Sélection officielle Death Note de Takeshi Obata et Tsugumi Ōba (Kana)
Sélection officielle Helter Skelter de Kyōko Okazaki (Sakka / Casterman)
Sélection officielle Journal d’une disparition de Hideo Azuma (Kana)
Sélection officielle L’Âme du Kyudo de Hiroshi Hirata (Akata / Delcourt)

2009

Essentiel Patrimoine Opération mort de Shigeru Mizuki (Cornélius)
Sélection officielle Les Gouttes de Dieu – tome 1 de Shu Okimoto et Tadashi Agi (Glénat)
Sélection officielle Ushijima, l’usurier de l’ombre de Shohei Manabe Manabe (Kana)
Sélection officielle Le Voleur de visages de Junji Itō (Tonkam)

2010

Prix de la bande dessinée alternative Special Comix No 3 (Collectif, Chine)
Sélection officielle Ikigami – tome 1 de Motorō Mase (Asuka)
Sélection officielle Le Vagabond de Tokyo de Fukutani Takashi (Le Lézard noir)

2011

Prix Intergénérations Pluto de Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki (Kana)
Sélection officielle La Chenille de Suehiro Maruo et Edogawa Ranpo (Le Lézard noir)
Sélection patrimoine La Fille du bureau de tabac de Masahiko Matsumoto (Cambourakis)
Sélection patrimoine Ashita no Joe – tome 4 d’Asao Takamori et Tetsuya Chiba (Glénat)
Sélection jeunesse Naruto – tome 50 de Masashi Kishimoto (Kana)
Sélection jeunesse Détective Conan – tome 62 de Gōshō Aoyama (Kana)

2012

Prix Intergénérations Bride Stories – tome 1 de Kaoru Mori (Ki-oon)
Prix Regards sur le monde Une vie dans les marges – tome 2 de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius)
Sélection officielle Les Vacances de Jésus et Bouddha de Hikaru Nakamura (Kurokawa)
Sélection officielle Soldats de sable de Susumu Higa (Le Lézard noir)
Sélection officielle Le Samouraï bambou de Taiyō Matsumoto et Issei Eifuku (Kana)
Sélection patrimoine Kuzuryū de Shōtarō Ishinomori (Kana)
Sélection patrimoine Sous notre atmosphère d’Osamu Tezuka (Éditions H)
Sélection patrimoine Le Voyage de Ryu – tome 5 de Shōtarō Ishinomori (Glénat)

2013

Sélection officielle I Am a Hero de Kengo Hanazawa (Kana)
Sélection officielle Soil – tome 11 d’Atsushi Kaneko (Ankama)
Sélection officielle Thermæ Romæ – tome 4 de Mari Yamazaki (Sakka / Casterman)
Sélection patrimoine 2001 Night Stories de Yukinobu Hoshino (Glénat)
Sélection patrimoine Anjin San de George Akiyama (Le Lézard noir)
Sélection jeunesse Chi : Une vie de chat – tomes 7 et 8 de Konami Kanata (Glénat)

2014

Sélection officielle Opus de Satoshi Kon (IMHO)
Sélection officielle L’Attaque des Titans – tome 1 de Hajime Isayama (Pika Édition)
Sélection officielle Cesare – tome 1 de Fuyumi Soryo (Ki-oon)
Sélection officielle Goggles de Tetsuya Toyoda (Ki-oon)
Sélection patrimoine Les Trois Royaumes d’après Luo Guanzhong (Éditions Fei)
Sélection patrimoine Poissons en eaux troubles de Susumu Katsumata (Le Lézard noir)
Sélection jeunesse Space Brothers – tome 1 de Chūya Koyama (Pika Édition)

2015

Prix du patrimoine San Mao, le petit vagabond de Zhang Leping (Éditions Fei)
Prix Tournesol Le Parfum des hommes de Kim Su-Bak (Atrabile)
Sélection officielle Le Chef de Nobunaga – tome 4 de Takuro Kajikawa et Mitsuru Nishimura (Komikku)
Sélection officielle L’Enfer en bouteille de Suehiro Maruo (Sakka / Casterman)
Sélection officielle Sunny – tome 1 de Taiyō Matsumoto (Kana)
Sélection patrimoine Capitaine Albator – intégrale de Leiji Matsumoto (Kana)
Sélection patrimoine Sex & Fury de Bonten Tarô (Le Lézard noir)
Sélection jeunesse Seven Deadly Sins – tome 5 de Nakaba Suzuki (Pika Édition)
Sélection polar Wet Moon d’Atsushi Kaneko (Casterman)

2016

Sélection officielle Ajin de Gamon Sakurai et Tsuina Miura (Glénat)
Sélection officielle Chiisakobé de Minetarō Mochizuki (Le Lézard noir)
Sélection officielle La Fille de la plage d’Inio Asano (IMHO)
Sélection officielle Unlucky Young Men de Kamui Fujiwara et Eiji Otsuka (Ki-oon)
Sélection patrimoine Cette ville te tuera de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius)
Sélection patrimoine La Maison aux insectes de Kazuo Umezu (Le Lézard noir)
Sélection jeunesse A Silent Voice de Yoshitoki Oima (Ki-oon)
Sélection polar Inspecteur Kurokôchi de Kōji Kōno et Takashi Nagasaki (Komikku)

2017

Prix de la série Chiisakobé de Minetarō Mochizuki (Le Lézard noir)
Prix révélation Mauvaises filles d’Ancco (Cornélius)
Prix du patrimoine Le Club des divorcés – tome 2 de Kazuo Kamimura (Kana)
Sélection officielle Last Hero Inuyashiki – tome 6 de Hiroya Oku (Ki-oon)
Sélection officielle Le Mari de mon frère – tome 1 de Gengoroh Tagame (Akata)
Sélection officielle Sunny – tome 6 de Taiyō Matsumoto (Kana)
Sélection jeunesse Ichiko et Niko – tome 1 de Lunlun Yamamoto (Kana)
Sélection jeunesse My Hero Academia – tome 1 de Kohei Horikoshi (Ki-oon)

2018

Prix du patrimoine Je suis Shingo – tome 1 de Kazuo Umezu (Le Lézard noir)
Sélection officielle La Cantine de minuit – tome 1 de Yarō Abe (Le Lézard noir)
Sélection officielle Charlie Chan Hock Chye de Sonny Liew (Urban Comics)
Sélection officielle L’Enfant et le Maudit – tome 3 de Nagabe (Komikku)
Sélection officielle Tokyo Alien Bros. – tome 1 de Shinzo Keigo (Le Lézard noir)
Sélection jeunesse Hanada le garnement – tome 1 de Makoto Isshiki (Ki-oon)

2019

Sélection officielle Blue Giant – tome 3 de Shinichi Ishizuka (Glénat)
Sélection officielle La Cantine de minuit – tome 3 de Yarō Abe (Le Lézard noir)
Sélection officielle Les Montagnes hallucinées de Gō Tanabe (Ki-oon)
Sélection officielle Pline – tome 5 de Tori Miki et Mari Yamazaki (Casterman)
Sélection officielle Saltiness – tome 3 de Minoru Furuya (Akata)
Sélection officielle Sunny sunny Ann ! de Miki Yamamoto (Pika Édition)
Sélection patrimoine Charivari de Maki Sasaki (Le Lézard noir)
Sélection jeunesse L’Atelier des sorciers – tome 1 de Kamome Shirahama (Pika Édition)

2020

Prix de la série Dans l’Abîme du temps de Gō Tanabe (Ki-oon)
Prix jeunes adultes Le Tigre des neiges – tome 4 d’Akiko Higashimura (Le Lézard noir)
Sélection officielle Le Bateau de Thésée de Toshiya Higashimoto (Vega)
Sélection patrimoine Les Fleurs Rouges : Œuvres 1967-1968 de Yoshiharu Tsuge (Cornélius)
Sélection jeunes adultes Beastars – tome 6 de Paru Itagaki (Ki-oon)
Sélection jeunesse My Hero Academia – tome 20 de Kohei Horikoshi (Ki-oon)

Cette longue liste permet de voir à quel point Le Lézard noir (15 sélections, 3 prix) a remplacé Cornélius (9 sélections, 4 prix) comme éditeur « chouchou » du festival au tournant des années 2010. Elle permet aussi de réaliser la montée en puissance d’un éditeur comme Ki-oon (12 sélections, 2 prix), ce qui se fait manifestement au détriment de Kana (19 sélections, 3 prix) ces dernières années. On aussi peut constater, sans surprise, le peu d’auteures dans les sélections : les femmes représentent un peu plus de 12% des sélections, seules Kaoru Mori, Ancco et Akiko Higashimura ayant réussi à remporter un prix (soit presque 16% des prix). D’ailleurs, les titres relevant du shôjo / josei manga sont au nombre de 4 (1 / 3), soit un peu plus de 3% des sélections (toutes entre 2005 et 2008). Enfin, le manga est, comme prévu, omniprésent, ce qui représente un peu plus de 94% des sélections. Il n’y a que la Corée du Sud, la Chine continentale et, étrangement, Singapour, qui ont réussi à briser ce quasi-monopole de la bande dessinée japonaise. Les manhua de Taïwan et de Hong-Kong y arriveront-ils un jour à avoir au moins une sélection, alors que ces deux Chine sont présentes depuis de nombreuses années au Festival d’Angoulême ?

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (4B/4)

À l’étroit depuis plusieurs années dans Le Monde des bulles 2 (qui se trouve au centre-ville, à côté du Champ de Mars), l’espace dédié aux bandes dessinées asiatiques déménage en 2019. Appelée Manga City, une grande bulle est montée à côté des chais du Musée de la Bande Dessinée (donc de l’Espace Jeunesse). Certaines personnes peuvent regretter ce (relatif) isolement, ainsi qu’une catégorisation générique (le manga) qui ne reflète pas la diversité des productions de l’Asie de l’Est, sans parler de l’aspect un peu communautariste d’un tel lieu, empêchant ainsi de montrer les passerelles qui existent entre les différentes BD issues du monde entier. Il n’empêche que sur un plan pratique, c’est une réussite avec bien plus d’espace pour circuler, une zone dédiée aux animations et rencontres, où l’on peut (enfin) réellement s’asseoir, sans oublier des stands éditeurs de plus en plus nombreux et à l’aspect professionnel. En 2020, Manga City déménage à nouveau, dans le but de préparer le futur développement de la zone située derrière la gare SNCF, là où se trouve la médiathèque L’Alpha. L’espace en profite au passage pour gagner un peu plus de superficie.

Les années 2019 et 2020

Contrairement à ce que l’on pouvait craindre au début, l’accès à Manga City est assez aisé en 2019. Y aller à pied est assez simple et rapide : il suffit de descendre du plateau à partir des Halles par l’avenue de Cognac puis de couper par les escaliers du Vaisseau Moebius avant de traverser la passerelle Hugo Pratt (et poser au passage devant la statue de Corto Maltese). Pour remonter, c’est encore plus facile : il n’y a qu’à emprunter une des fréquentes navettes dédiées qui relient Manga City au Champ de Mars (il est possible de la prendre dans les deux sens, bien entendu). Résultat, nous n’avons aucun souci à changer régulièrement de lieux durant nos cinq jours de présence. Heureusement, car le programme est fourni, de véritables rencontres remplaçant les innombrables « performances graphiques » des années précédentes. Que Stéphane Ferrand (le responsable de Manga City) et Fausto Fasulo (Rédacteur en chef du magazine ATOM et le responsable des animations) en soient mille fois remerciés. Alors, certes, nous n’avons pas tout suivi mais nous avons passé pas mal de temps sur place comme, par exemple, le dimanche où nous avons enchainés les trois rencontres du jour. Il faut dire que la richesse des animations (y compris sur les stands des éditeurs) est rendue possible par la présence de nombreux mangaka et d’une délégation importante venue de Taïwan.

Signe de la place toujours plus importante donnée au manga par Stéphane Beaujean (le directeur artistique), il y a de nouveau deux invités plutôt prestigieux : Tayô Matsumoto et Tsutomu Nihei. Outre le fait que chacun bénéficie d’une exposition dédiée, ils participent à un programme de rencontres, même si Nihei semble être quelqu’un de plus discret que Matsumoto (pourtant réputé pour ça). En effet, entre sa masterclass au CGR, sa Rencontre internationale et ses trois séances de dédicace à Manga City, sans oublier sa grande exposition monographique située au Musée d’Angoulême (avec le catalogue qui vient avec), Tayô Matsumoto est sur tous les fronts. Une conférence du Conservatoire, animée par l’excellent Gwenaël Jacquet, lui est même consacrée. Par ailleurs, nous avons pu jouer aux fans, les Mangaversien·ne·s ont toutes et tous eu leur dédicace du mangaka. L’exposition « Dessiner l’enfance » est vraiment réussie, tout comme le catalogue l’accompagnant. Toutefois, nous regrettons une masterclass assez peu intéressante, moyennement bien animée par Lloyd Chéry, ce qui nous a fait rater la rencontre avec Paru Itagaki (Beastars chez Ki-oon) qui est proposée aux mêmes horaires (ahhh, le samedi et ses sempiternels conflits d’emploi du temps). L’exposition consacrée à l’œuvre de Tsutomu Nihei est, elle aussi, réussie malgré un espace assez réduit. La prestation (dessiner en public) de Nihei est intéressante (les photos étant malheureusement interdites). Il est à noter que la séance de dédicace du mangaka consiste en une simple signature mais qu’elle permet de rencontrer le « maître », au plus grand plaisir de l’une d’entre nous. La première année de Manga City se révèle donc être une belle réussite, participant activement à faire de la quarante-sixième édition du FIBD d’Angoulême la meilleure que nous ayons pu suivre. Les lectrices et lecteurs peuvent avoir une vue plus générale de la manifestation en consultant le mini-site dédié à 2019 (qui propose notamment de nombreuses photos) et en allant voir mon compte-rendu sur le présent blog.

En 2020, Manga City déménage une nouvelle fois. L’emplacement situé derrière la gare SNCF n’est pas franchement meilleur ni plus accessible mais il préfigure le développement du festival dans le nouveau quartier de la gare. Du coup, l’espace dédié aux bandes dessinées asiatiques gagne à nouveau un peu plus de surface, ce qui permet de bien séparer l’espace dédié aux animations de celui consacré aux stands. Malheureusement, le programme de ces animations est trop grand public à nos yeux et ne nous intéresse absolument pas. Il faut dire que l’absence du Grand Prix 2019, Rumiko Takahashi, combinée à la présence extrêmement discrète (du fait de son grand âge) de Yoshiaru Tsuge, et à l’absence d’intervenant·e japonais·e d’un « certain calibre » font que nous ne suivons pratiquement aucune activité liée au manga et nous ne mettons quasiment pas les pieds à Manga City, juste ce qu’il faut pour faire quelques achats et discuter un peu sur les stands de Kana et Akata.

Certes, il n’y a pas que Manga City au festival mais même les conférences du Conservatoires liées à la bande dessinée japonaise ne sont pas très motivantes. Heureusement, il reste les masterclass des deux principaux invités japonais. Celle d’Ino Asano est vraiment réussie, Lloyd Chéry s’étant bien amélioré. Nous n’assistons pas à celle de Yukito Kishiro, préférant faire autre chose, ce qui est un peu regrettable étant donné les retours que nous en avons peu après son déroulement. L’exposition « Gunnm, l’ange mécanique » se révèle être de qualité alors que celle consacrée à Yshijaru Tsuge, « Être sans exister », ne réussit pas à nous intéresser autant (malgré sa grande érudition) que celles proposées au Musée d’Angoulême les années précédentes. Du coup, comme déjà dit, il est difficile de s’enthousiasmer autant qu’en 2018 et en 2019. L’édition 2020 est donc à nos yeux, comme à une époque pas si lointaine, sauvée par ses autres activités, notamment les expositions, les animations et les rencontres liées aux comics.

Et maintenant ?

La quarante-septième édition a pu se dérouler normalement avant que le fameux coronavirus provoque l’annulation des festivals BD et conventions manga (à de rares exceptions près) prévus en 2020 mais aussi en 2021. Résultat, la quarante-huitième édition n’existe que sous forme virtuelle, avec une diffusion vidéo de la remise des prix en janvier 2021 et un vote pour le Grand prix en juin 2021. Surtout, les changements dans la direction artistique du festival d’Angoulême avec la démission en février 2020 de Stéphane Beaujean, suivie quelque temps après de celle de Stéphane Ferrand qui était pressenti pour s’occuper de la partie « asiatique » du programme 2021, sans oublier le départ récent de Frédéric Felder (chargé de la BD franco-belge), font que nous n’avons aucune idée de ce à quoi pourrait ressembler l’édition 2022, surtout sur le plan de la bande dessinée asiatique. Il ne nous reste plus qu’à attendre les prochaines annonces et réunions du festival (sans oublier la conférence de presse) et surtout à espérer que la situation sanitaire soit revenue à peu près à la normale à la rentrée de septembre…

Je remercie une nouvelle fois Manuka pour sa relecture et ses précieuses corrections. J’adresse aussi tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations dont 9e Art+.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (4A/4)

En 2016, un nouveau cycle débute pour les lectrices et lecteurs de bandes dessinées asiatiques : Stéphane Beaujean devient seul directeur artistique du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Sa volonté est clairement affichée lors d’une réunion en novembre avec les éditeurs manga francophones : faire (re)revenir ces derniers au festival en plaçant la bande dessinée japonaise au centre de ses préoccupations. En attendant, la quarante-troisième édition (organisée durant l’année 2015) s’ouvre fin janvier 2016 dans un contexte de crise (notamment avec un problème de renouvellement de contrat entre 9e Art+ et l’Association du Festival) sans oublier diverses polémiques (avant, pendant et après le festival).

Deux années de transition : 2016 et 2017

Entre 2016 et 2018, la bande dessinée asiatique occupe une partie du Monde des bulles 2 et retrouve ainsi un emplacement occupé en 2012. Intitulé « Quartier Asie », l’espace occupe tout le fond de la bulle en 2016 et met en évidence la moto de la série Akira (réalisée par un Japonais fan de l’œuvre d’Otomo, le Président de la présente édition en tant que Grand Prix 2015). Malheureusement, le programme n’est pas franchement intéressant, proposant bien trop de « performances graphiques » et trop peu de rencontres. En fait, seul le vendredi nous intéresse avec deux rencontres internationales, une avec Minetaro Mochozuki, brillamment animée par Xavier Guilbert (pour ne pas changer), et l’autre avec Ayako Noda, très moyennement conduite par Christian Marmonnier. À la décharge de ce dernier, le manga n’est pas sa spécialité et la mangaka est une jeune débutante, encore peu connue au Japon. Nous devons avouer que nous avons un peu séché les autres activités, connaissant plutôt bien l’industrie de la bande dessinée hongkongaise et la Comix Home Base. Une petite exposition, manquant malheureusement de cartels mettant en situation les planches proposées, présente différentes séries paraissant dans le magazine de prépublication HiBaNa, le successeur du regretté IKKI, magazine laissant une part importante aux auteures de seinen manga.

Cependant, il n’y pas que le Quartier Asie qui est peu attrayant. Il faut reconnaitre que si on ne s’intéresse pas à Akira et à son créateur, l’offre globale en matière de manga est plutôt pauvre. De ce fait, nous assistons à une nouvelle rencontre avec Minetaro Mochozuki, cette fois dans l’espace L’Alpha (la médiathèque du Grand Angoulême tout juste inaugurée) où un Stéphane Beaujean très fatigué se fait plus que seconder par Xavier Guilbert « embauché » à la dernière minute. Heureusement, la programmation du festival est tellement riche qu’il y a toujours autre chose à voir ou à faire. Par exemple, cela permet d’avoir le temps d’aller au festival Off, le FOFF, pour y découvrir un mangaka bien particulier : Jiro Hishiwara. Pour avoir un aperçu plus complet de la manifestation, les lectrices et lecteurs du présent billet peuvent se rendre sur le mini-site Mangaverse à Angoulême 2016 et voir les diverses activités suivies par l’équipe mangaversienne

En 2017, étrangement, il y a peu de changements dans l’organisation de l’espace dédié aux bandes dessinées asiatiques. Pourtant, le lieu perd son nom, devenant un simple « espace manga » au sein du Monde des Bulles, le numéro 2 (la bulle sise rue des Frères Lumière, rappelons-le). La programmation s’en ressent, elle est réduite à la portion congrue. Une fois de plus, les stands coréens, hongkongais et taïwanais tirent l’espace vers le haut par leur réalisation. Seuls Akata et Ototo représentent les éditeurs mangas francophones. Sur ce point, le festival est loin de concurrencer Japan Expo, ou même Livre Paris. « Rome ne s’est pas faite en un jour » comme on dit, et cela se voit ! Inutile de dire que nous y passons encore moins de temps que lors de l’édition précédente. Nous assistons debout du fait du manque d’espace et d’un emplacement en plein cheminement des festivaliers voulant se rendre sur le stand Dupuis/Spirou, uniquement une conférence peu intéressante sur une œuvre scénarisée par Eiji Otsuka. Ce dernier n’est même pas présent, laissant le soin à une professeure de manga japonaise de nous présenter (assez laborieusement si je me souviens bien) cette création inédite en français (et qui l’est toujours).

Heureusement, le programme des Rencontres Internationales est plutôt intéressant, même en l’absence d’une tête d’affiche plus grand public. Les Japonais sont nombreux : Eldo Yoshimizu, auteur publié pour la première fois par le Lézard Noir, Gengoroh Tagame, dont Le Mari de mon frère vient de sortir chez Akata, ainsi que le duo Mari Yamazaki (Thermæ Romæ et PIL chez Casterman) / Tori Miki (connu dans nos contrées pour Intermezzo chez IMHO) qui officie sur Pline, série publiée en français par Sakka / Casterman. N’oublions pas le regretté Rao Pingru (Chine), dont le formidable Notre histoire est publié au Seuil. Il y a donc largement de quoi faire en matière de rencontres avec des auteur·e·s asiatiques, d’autant plus que les animateurs ont fait du bon travail et que les auteur·e·s n’étaient pas mutiques (ce qui est toujours un risque). De plus, le festival a investi le Musée de la ville d’Angoulême pour y établir son exposition majeure. Si l’espace dédié aux expositions temporaires (situé au deuxième étage) sert depuis plusieurs années (2010 et depuis 2015), il s’agit désormais d’y mettre en avant un auteur japonais emblématique. Pour cette première année, il s’agit de Kazuo Kamimura, désigné comme étant « l’estampiste du manga ». L’auteur est notamment publié en français par Kana. L’habituel reportage photographique mangaversien est bien entendu disponible sur son mini-site dédié.

2018, nouvelle année de référence ?

En 2018, le travail de Stéphane Beaujean commence à porter ses fruits de façon plus visible. Un « Pavillon Manga » fait sa réapparition, prenant la place du Monde des Bulles 2. Son organisation est confiée à Stéphane Ferrand, ancien co-rédacteur en chef du Virus Manga, ce qui nous renvoie plus de dix années en arrière, à l’édition 2005 pour être précis. Le programme est étoffé même s’il y a toujours trop de ces fichues « performances graphiques ». Du côté des invités, il y a du « lourd » : Naoki Urasawa et Hiro Mashima. Bien entendu, le Pavillon manga n’a droit qu’aux « seconds couteaux » que sont Keigo Shinzo (auteur au Lézard Noir de Tokyo Alien Bros.) et Kenichi Kiriki (auteur du contemplatif manga La Photographe chez Komiku). Il y a aussi l’intéressante rencontre avec Takayuki Matsutani, le président de Tezuka Productions venu parler du « dieu du manga » à l’occasion de l’exposition qui est consacrée à ce dernier. Bref, nous passons un peu plus de temps que les années précédentes, notamment pour tenter notre chance aux concours quotidiens organisés sur le stand de Tezuka Prod. Une grande librairie manga est proposée par Cultura pour pallier un peu l’absence des éditeurs francophones. Malheureusement, il n’y a que les séries les plus vendeuses de disponible, pour la découverte, on repassera. En effet, pour le manga, il n’y a qu’Akata, Kana et Pika qui sont présents. Notons toutefois l’impressionnant stand consacré au « manfra » Head-Trick et à ses nombreux goodies.

En dehors du Pavillon Manga, il y a de quoi faire avec les deux grosses têtes d’affiche japonaises. Naoki Urasawa et Hiro Mashima bénéficient chacun de leur exposition : « L’Art de Naoki Urasawa » pour le premier et « Fairy Tale » pour le second. Toutefois, l’exposition majeure de cette édition du festival est celle consacrée à Osamu Tezuka : « Manga no kamisama » (le dieu du manga). Sise dans le même espace que celle de l’année précédente et bénéficiant d’une scénographie assez similaire, son intérêt et son impact sont immenses. De plus, le Festival propose un catalogue qui reprend et développe les intéressants cartels tout en incluant de nombreuses reproductions de planches. Une réussite totale ! Le Conservatoire propose trois conférences intéressantes (et réussies) sur la bande dessinée asiatique. Sur le plan des rencontres, Naoki Urasawa et Hiro Mashima bénéficient chacun d’une Masterclass même si celle d’Urasawa a dû surprendre plus d’une personne lorsque le mangaka a profité de sa présence sur scène pour montrer ses talents de musicien en plus de ceux de dessinateur. Urasawa est aussi invité à une Rencontre internationale, animée par le vétéran et toujours excellent Romain Brethes. Mashima a, lui, le droit de s’amuser avec Reno Lemaire lors d’une Draw Battle. Enfin, n’oublions pas la présence du très talentueux auteur singapourien (d’origine malaisienne) Sonny Liew qui bénéficie d’une petite mais intéressante exposition dans les caves du Théâtre d’Angoulême à l’occasion de la sortie chez Urban Comics de Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée. Il participe aussi à une Rencontre internationale formidablement animée par Paul « Magnific » Gravett. Bref, 2018 se révèle être une excellente édition, une des meilleures qu’il nous a été possible de suivre. Et pourtant, un an plus tard, 2019 va se révéler être un meilleur cru !

Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses corrections. J’adresse aussi tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations dont 9e Art+.

Les Mangaversien·ne·s n’y sont pas !

Normalement, aujourd’hui dimanche 31 janvier, la petite délégation mangaversienne aurait dû avoir profité depuis quatre jours, comme tous les ans, du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Cependant, la crise du COVID jouant les prolongations, la quarante-huitième édition a été scindée en deux. La première partie est même devenue virtuelle alors qu’une cérémonie de remise des prix était prévue au théâtre le vendredi 29 avec l’ouverture au public de deux expositions. Il ne reste plus qu’à espérer que la seconde partie, devant se dérouler du 24 au 27 juin, ait bien lieu. Au passage, je peux vous dire qu’Angoulême en été, ça n’a rien à voir avec l’Angoulême hivernal que nous connaissons toutes et tous !

Depuis jeudi, je me dis plusieurs fois par jour que j’aurai dû être à Angoulême avec ma camarade de festival (depuis 10 ans déjà) a-yin. Nous y aurions retrouvé nos compères Tanuki et Manuka (entre autres). Nous aurions dû faire des expositions, discuter avec différentes connaissances, assister à des rencontres, des tables rondes, des conférences, etc. Nous aurions aussi ramené quelques dédicaces (peu, il ne s’agit pas d’un exercice important pour nous) et surtout fait de nombreux (trop du point de vue d’a-yin) achats chez les éditeurs indépendants et/ou alternatifs. J’avais songé à un moment aller quand même dans la préfecture de la Charente pour essayer d’assister à la cérémonie de remise des prix qui était prévue le vendredi. Encore aurait-il fallu que j’aie une invitation, étant donné le peu de places qui auraient été disponibles dans le théâtre. Celui-ci comptant en temps normal 680 sièges, on peut imaginer qu’il n’y aurait eu qu’environ 200 personnes invitées. Sachant qu’en seize éditions, j’ai préféré décliner les deux ou trois occasions où j’aurai pu récupérer le précieux sésame, n’étant pas fan de l’exercice, cela aurait peut-être été exagérer d’y assister cette année. Cependant, c’eut été aussi l’occasion de faire les deux expositions au long cours (janvier → juin), celle consacrée à Emmanuel Guibert et celle consacrée à la BD africaine. En attendant, nous n’y étions pas, et il ne nous reste plus qu’à parcourir à nouveau les mini-sites réalisés à l’occasion des précédentes éditions…

La cérémonie de remise des prix a quand même eu lieu, retransmise sur YouTube par France Inter, un des partenaires média du festival. Passons sur les soucis techniques qui ont rendu la diffusion pénible à suivre pour nous concentrer sur le palmarès. J’avoue que, comme tous les ans, je me fiche un peu de qui a tel ou tel fauve. Cette année, sur les douze titres primés, je n’en ai lu qu’un (et encore à la mi-janvier) : GOST 111. C’est très bien, je le conseille fortement. J’ai prévu depuis longtemps de lire Paul à la maison sans jamais penser à l’acheter (il faut vraiment que je retourne à la librairie Super Héros). Je connais aussi de réputation L’Accident de chasse. Cela fait peu ! Toutefois, et c’est aussi le but d’une telle manifestation, il y a trois titres dont j’ignorais plus ou moins l’existence (ce qui la fout un peu mal, non ?) qui sont passés en prévisions d’achat. Mon attention a donc été attirée sur Dragman, Tanz ! (cette BD, j’avais quand même vu qu’elle était sortie) et Anaïs Nin : Sur la mer des mensonges. J’avoue ne pas avoir beaucoup de curiosité pour le reste, ayant déjà trop de choses à lire. Après, si je venais à croiser tel ou tel ouvrage dans la bibliothèque parisienne où je m’approvisionne régulièrement…

Notons l’absence des bandes dessinées asiatiques au palmarès, comme pratiquement à chaque fois. Il y a bien eu un manga qui a été distingué mais il ne pouvait en être autrement, étant donné qu’il s’agit du prix Konishi de la traduction : cette année, c’est Miyako Slocombe qui a été (fort justement) récompensée pour son (excellent) travail sur Tokyo Tarareba Girl, un des plus grands succès d’Akiko Higashimura, son auteure. Bravo à Miyako que j’ai l’honneur de connaître un peu et aux éditions Le Lézard Noir ! Justement, j’ai la lecture du tome 3 qui m’attend (je sais, j’ai un peu de retard)…

Le Fauve © Lewis Trondheim / 9e Art+ — Merci à Manuka pour sa relecture

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (3/4)

Les festivaliers fans de manga, manhua et autres manhwa perdent le Manga Building avec la trente-huitième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême qui se déroule du 27 au 29 janvier 2011. En effet, le duo Julien Bastide et Nathalie Bougon n’a pas prolongé l’aventure et l’Espace Franquin est dévolu à une exposition sur la nouvelle BD belge, ainsi qu’à des spectacles et projections. 

Les années Mangasie (2011-2012)

Le nouveau responsable de ce qui est devenu l’Espace Mangasie, placé sur un côté du Monde des bulles sis Place du Champ de Mars, est Erwan Le Verger. Ce n’est pas un inconnu du festival car il faisait partie de l’équipe Tsuki qui proposait des ateliers liés au manga une dizaine d’années auparavant. Forcément, tant le Manga Building était apprécié par la délégation mangaversienne, , tant le nouvel espace l’est moins. La déception est au rendez-vous. Pourtant, force est de reconnaître que cette première édition de Mangasie est plutôt réussie, malgré un vraisemblable manque de budget. Le programme n’est pas inintéressant. L’exposition, dédiée au manga « underground » au féminin, a l’avantage d’aborder un sujet doublement ignoré : les mangaka femmes et la BD « alternative » japonaise. C’est simplement dommage que son côté « cheap » laisse une impression mitigée dès l’arrivée. L’idée de s’associer à MCM peut sembler bonne, ne serait-ce que pour essayer de s’adresser à un public jeune. Ceci dit, le manga intéressant principalement les adolescents en francophonie, cette démarche de s’associer avec une chaîne musicale du câble n’est peut-être pas indispensable pour assurer la popularité du lieu, même si les passerelles sont évidentes.

Au moins, cela permet une table ronde intéressante sur le sujet du sexe dans le manga grâce à la qualité des intervenant·e·s dont Katsuni, animatrice sur la chaine MCM et encore à l’époque star du porno. D’ailleurs, lors de cette rencontre, elle fait venir de nombreux représentants des médias dans le petit espace dédié aux animations, laissant peu de place au grand public. Les autres tables rondes sont plus anecdotiques et peu originales, même si elles sont bien animées. Il faut dire qu’Ivan West Laurence (ex-Animeland) est un spécialiste du manga et de l’animation. Les autres activités consistent en des démonstrations sur palette graphique réalisées par des auteur·e·s hongkongais·e·s ou français ·e·s. Outre le peu d’intérêt de l’exercice, les conditions d’accueil du public sont assez déplorables entre espace exigu, absence de sièges et bousculades permanentes par les festivaliers qui aimeraient circuler dans les allées. Il est donc impossible de s’y attarder, même pour regarder l’émission de Noémie Alazard diffusée en direct sur MCM. Passons sur les stands éditeurs, ces derniers se signalant surtout par leur absence : seul Kurokawa fait acte de présence, avec des vendeurs peu avenants et s’ennuyant ferme. IMHO est là aussi, ainsi que Le Lézard Noir mais on n’y reprendra plus l’éditeur poitevin : il vaut mieux pour lui être au Nouveau Monde. Trois stands représentent les différentes BD chinoises : Taïwan, Hong Kong et Pékin. Il y a donc moyen de rencontrer quelques auteurs sinisants. Le reste est composé de vendeurs de goodies et produits dérivés. Tous ces espaces sont petits par manque de place.

La seconde année de Mangasie est un ratage quasi complet. Entre un programme peu inintéressant, deux animateurs lamentables (Miko et Cartman de MCM), une exposition numérique ratée, ce n’est pas un nouvel emplacement (Le Monde des bulles 2), en théorie partagé avec la bande dessinée américaine (c’est plutôt un fourre-tout de petits éditeurs venus de tous horizons), qui sauve cette nouvelle organisation. Seul le retour de la Corée du Sud avec un beau stand (Komacon) vaut le détour. Ayons une petite pensée pour IMHO qui, avec son stand plutôt caché, a peu de fréquentation. Il y en a un peu plus uniquement lorsque son auteur invité, Atsushi Kaneko, est en dédicace. Kurokawa fait à nouveau acte de présence, ce qui n’a aucun intérêt pour nous. Inutile de dire que nous ne consacrons que peu de temps au lieu, avec toutefois ce qu’il faut pour assister à une rencontre sur le numérique avec Jérôme Chelim (qui remplace Raphaël Pennes au pied levé) de Kazé Manga et Sébastien Naeco, un spécialiste de la question.

Heureusement, la bande dessinée asiatique est présente en dehors de l’Espace Mangasie. Ainsi, en 2011, les Ateliers Magelis accueillent une exposition intéressante et instructive : « Kaléidoscope, une histoire de la bande dessinée à Hong Kong » qui retrace cinquante années de BD hongkongaise. Cette exposition est bien complétée par une conférence donnée au Conservatoire par Connie Lam et Alan Wam. Les Éditions Fei sont présentes au Nouveau Monde et la revue Special Comix, qui a gagné le prix de la meilleure revue alternative l’année précédente, a un petit stand au Nouveau Monde. De plus, les auteurs / représentants de la revue ont une rencontre organisée à l’auditorium du Conservatoire qui est animée par Camilla Patruno (traductrice et journaliste BD) et  Li-Chin Lin (auteure taïwanaise installée en France). Il y a aussi la présence en Rencontre Internationale de Riyoko Ikeda (La Rose de Versailles chez Kana), pourtant plus intéressée depuis 2009 par sa carrière de cantatrice que celle de mangaka. N’oublions pas l’exposition « off » sur YaYa, située dans un vieux bus placé en retrait sur la place Saint Martial.

En 2012, c’est au tour de Taïwan, en tant que « pays invité », de présenter ses manhua. Bénéficiant d’un bel emplacement avec une (petite) bulle située dans la cour de l’Hôtel de Ville, l’exposition « Taïwan, ocean of comics » semble plus publicitaire qu’informative, mais elle n’en reste pas moins intéressante. Enfin, il est possible d’écouter Atsushi Kaneko répondre aux questions de Stéphane Beaujean (chroniqueur BD aux Inrockuptibles, membre du comité de sélection du festival et libraire à Aaapoum Bapoum) lors d’une Rencontre du Nouveau Monde. Enfin, il est possible de rencontrer au Conservatoire quatre auteurs taïwanais venus présenter leur production. Le film Tatsumi, du réalisateur singapourien Eric Khoo est diffusé en avant première le samedi soir à l’Espace Franquin, dans la grande salle.

Les années Little Asia (2013-2015)

Devenu en 2013 « Little Asia », l’espace dédié aux bandes dessinées asiatique, dorénavant sous la responsabilité de Nicolas Finet (journaliste, spécialiste de l’Asie), est réduit à une petite salle (le Studio) située tout en haut du théâtre d’Angoulême. Elle est accessible uniquement par un interminable escalier. Il faut vraiment être motivé·e pour assister à une des sempiternelles performances graphiques, cette fois avec la participation d’auteur·e·s venus des trois Chine (Taïwan, Hong-Kong, Chine continentale), à des projections d’animés ainsi que d’épisodes de la (sans grand) intérêt websérie « Raconte-moi un manga ». Il y a quand même plusieurs tables rondes autour de la BD taïwanaise, une autre autour de l’œuvre de Leiji Matsumoto, un des invités du festival, une conférence présentant le Comix Home Base situé à Hong-Kong (animée par Connie Lam, sa directrice), et enfin, une autre consacrée à Billy Bat de Naoki Urasawa, animée par Alex Orsini (spécialiste du mangaka et responsable du site « La Base secrète »). Ne parlons pas de ce qui ose s’appeler une exposition dédiée au manga et présentant le titre Deux mangakas à Angoulême (Kana). Le résultat : un programme qui réussit l’exploit d’être plus inintéressant que l’année précédente, du moins pour le peu que nous pouvons en voir, ayant rarement le courage de monter au Studio alors qu’il y a tant d’activités intéressantes à faire au festival.

Heureusement, la bande dessinée asiatique ne résume pas à Little Asia. En 2013, la bulle de la place Saint-Martial est dédiée aux manhwa. En effet, la Corée du Sud fait très régulièrement acte de présence à Angoulême, notamment par le biais des stands de Komacon. Pour leur deuxième grande présence après celle de 2003, la Corée présente au public angoumoisin de nombreux auteurs dont certains ont été traduits en français. Surtout, une place importante est faite au webtoon, ces webcomics sud-coréens qui commencent à percer hors de l’Asie. Autre exposition, plus intéressante à nos yeux : celle en « off » consacrée aux lianhuanhua (bandes dessinées traditionnelle chinoises). D’ailleurs, à l’occasion de la sortie du coffret Les Trois Royaumes, les Éditions Fei, représentées principalement par Xu Ge Fei (la fondatrice) et Nie Chongrui (auteur du Juge Bao) participent à deux tables rondes, une à La Cité et une au Forum du Nouveau Monde.

Il faut dire qu’en 2013, les rencontres avec les auteurs asiatiques sont plutôt limitées, hors « performances graphiques » qui ne sont pas réellement intéressantes si l’on n’est pas apprenti dessinateur ou fan de la personne qui dessine. Leiji Matsumoto est l’un des invités vedettes de l’édition avec deux rencontres internationales, mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Les trois autres invités japonais ne sont pas réellement mis en avant. S’il est logique que Tomonori Taniguchi (publié au Petit Lézard) ait une rencontre jeunesse, il est regrettable qu’Atsuhi Hosogaya (un universitaire) et surtout Hisae Iwaoka (auteure de La Cité Saturne chez Kana) ne soient pas mieux utilisés, surtout que leur table ronde « La bande dessinée dans tous ses médias » n’est pas franchement une réussite. De plus, la deuxième rencontre avec Leiji Matsumoto (nous n’avons pas pu aller à la première pour cause de conflit d’emploi du temps) est massacrée par un interprétariat totalement raté, la pauvre interprète n’ayant plus l’esprit clair pour cause de fatigue excessive. C’est d’autant plus dommage que le mangaka a des choses intéressantes à dire, surtout que l’animation de Julien Bastide est bonne, avec des questions pertinentes. C’est d’autant plus dommage (bis) car Alexander Clarke, l’accompagnateur, est un excellent interprète et qu’il aurait pu prendre le relais sans difficulté, même si c’eût aurait fait perdre la traduction en simultané. Enfin, pour avoir une présentation plus globale de cette quarantième édition, il est possible de lire (et de voir) le compte-rendu 2013 de Mangaverse à Angoulême.

En 2014, Little Asia bénéficie à nouveau d’une bulle, celle située Place Saint-Martial. Benoit Mouchard n’étant plus le directeur artistique du festival depuis mars 2013, il est remplacé pour cette édition par un triumvirat composé de Stéphane Beaujean, Nicolas Finet et Ezilda Tribot (responsable Jeunesse au festival depuis plusieurs années). Il est donc légitime d’espérer qu’un programme digne de ce nom soit à nouveau proposé en ce qui concerne la bande dessinée asiatique, aidé en cela par la présence de Kazé. Las… Ce n’est pas le cas : impossible de ne pas y voir une redite de l’année précédente entre performances graphiques (sauf que cette fois, ce sont surtout des Taïwanais·es), projections de la (toujours sans intérêt) websérie Raconte-moi un manga, et nouvelle conférence sur Naoki Urasawa. L’espace en lui-même est déserté par les éditeurs francophones (ils sont dispersés dans les différentes bulles). Par contre, il est envahi par les vendeurs de produits dérivés et autres goodies. Seuls les stands des délégations taïwanaises et sud-coréennes valent la peine d’aller voir la bulle. Leur professionnalisme tranche d’ailleurs avec le reste. À l’arrivée, ce qui fait le plus parler de Little Asia est l’incident lié notamment à la location d’un stand par un groupuscule révisionniste qui refuse de reconnaître les atrocités commises par l’armée impériale durant la Seconde guerre mondiale et qui est interdit d’accès à la bulle durant le festival. Inutile de dire que nous ne mettons quasiment pas les pieds à Little Asia de tout notre séjour.

Cette fois encore, c’est en dehors de Little Asia que les fans de BD asiatique peuvent espérer trouver leur bonheur. C’est tout d’abord au Conservatoire Gabriel Fauré (dont la programmation est depuis 2011 sous la responsabilité de Jean-Paul Jennequin, spécialiste BD et traducteur) qu’il est possible d’assister à deux conférences, une sur Shôtarô Ishinomori (par Vincent Zouzoulkovsky, traducteur) et une autre sur Moto Hagio (par votre serviteur). Deux rencontres intéressantes sont proposées dans l’auditorium, la première avec Li Kunwu (Chine) et la seconde avec Tony Valente (France) dont le manfra rencontre un grand succès. L’espace Franquin permet de rencontrer à deux reprises Atsushi Kaneko (un habitué du festival), notamment à une Rencontre dite Internationale en duo avec le timide Suehiro Maruo. À l’arrivée, tout cela est bien léger, comme je l’affirmais à l’époque dans le traditionnel mini-site Mangaverse à Angoulême. Cependant, ce n’est pas bien gênant : il y a bien d’autres choses à faire et à voir… De plus, n’oublions pas l’exposition causant l’ire de quelques Japonais venus protester contre sa tenue lors du festival : « Fleurs qui ne se fanent pas » est située dans les Caves du Théâtre. Organisée par le gouvernement sud-coréen, elle veut « témoigner de l’histoire de ces femmes qui […] continuent à se battre pour la reconnaissance par le Japon de cette vérité historique faisant aujourd’hui encore polémique, […] l’histoire des femmes de réconfort ».

Pourtant, en 2015, le festival réussit à faire pire : le programme de Little Asia est absent du « heure par heure ». C’est normal : il n’y en a pas, de programme. Il n’y a pas de lieu dédié aux animations (hors du stand de Hong Kong). Il faut dire que la surface réduite (une bulle située dans la cour de l’Hôtel de Ville) ne se prête pas à la création d’un espace pour les tables rondes et sempiternelles séances de dessin en public. Il faut dire aussi que les stands de Taïwan et de Hong Kong (tous deux superbes) prennent beaucoup de place afin de proposer un bel échantillon de leurs productions « nationales ». En effet, cette année, la place Saint-Martial est occupée par le Pavillon Chine. Ce dernier met en valeur la bande dessinée venant de la ville de Canton, qui est « invitée » pour l’occasion. Donc, Little Asia, pour simplifier, est surtout composé de deux stands. Un autre emplacement, bien plus petit et basique, est occupé par le Bureau des populations aborigènes de la mairie de New Taipei City, un représentant bien improbable qui permet de remettre en valeur Chiu Row-long et son excellent Seediq Bale (Akata). Heureusement, il y a tout de même un certain nombre de manifestations plus ou moins intéressantes liées à la bande dessinée asiatique dans la programmation du festival.

En effet, les auteurs japonais sont plutôt nombreux : outre Jirô Taniguchi, le principal invité de cette quarante-deuxième édition et qui est aussi le sujet d’une grande exposition rétrospective dans le Vaisseau Moebius (ex-CNBDI), Eiji Ostuka et Junji Ito (Spirale, Le Voleur de visages, etc. chez Tonkam) sont aussi présents et participent à des Rencontres internationales (malheureusement toutes placées le même jour). Elles sont d’ailleurs toutes les trois intéressantes et bien animées. L’exposition « L’Homme qui rêve » est malheureusement décevante, sa scénographie étant ratée du fait de cartels indigents et d’un manque flagrant de cohérence. Passons sur les reproductions ratées car moirées… Atsushi Kaneko est là, lui aussi mais il n’a toujours pas droit à une Rencontre internationale en solo. Cette fois, il est à l’Espace Polar SNCF pour sa série Wet Moon chez Casterman / Sakka.

Le Pavillon Chine propose bien quelques animations mais cela consiste principalement en des démonstrations de dessin. Malheureusement, Xia Da, l’auteure des excellents Little Yu et La Princesse vagabonde est absente, étant malade, alors que nous aurions voulu pouvoir la rencontrer (l’une d’entre nous connaissant déjà son travail). Il reste toutefois une intéressante présentation de la bande dessinée chinoise par la mise en avant d’une dizaine d’auteur·e·s, dont Nie Jun, la tête d’affiche de la délégation chinoise. Le moment fort du Pavillon est son inauguration suivie de la signature d’un contrat d’édition ambitieux entre le groupe Dargaud et l’éditeur cantonais Comicfans. Le public est plutôt présent en nombre alors que ce genre de raout n’est censé n’intéresser personne en dehors des officiels et de la presse. Ce contrat aboutit au lancement du label Urban China, qui sera actif entre 2014 et 2019.

Les personnes les plus courageuses peuvent aller en haut du théâtre pour assister à des performances graphiques au Studio, histoire de revenir deux années en arrière. Eiji Otsuka propose deux masterclass au Nil (à côté du Musée du papier, tout en bas, sur les bords de la Charente). Enfin, nous pouvons toujours compter sur le Conservatoire pour nous proposer des tables rondes ou des conférences sur la bande dessinées asiatique. Elles sont au nombre de quatre dont la plus intéressante est peut-être bien celle consacrée au lettrage, Eric Montesinos étant un des adaptateurs graphiques les plus connus (et doués) de francophonie. La bulle du marché des droits n’est pas en reste avec deux rencontres réservées aux professionnels, une sur le Comix Home Base animée par Thomas Maksymowicz (Rédacteur en chef de Coyote Mag), ce qui permet ensuite de retrouver et de discuter un peu avec Connie Lam, et une autre sur l’évolution de la bande dessinée à Hong-Kong (à laquelle nous ne pouvons assister pour cause de conflit d’emploi du temps).

C’est ainsi que l’édition 2015 se révèle être un bon cru pour la bande dessinée asiatique malgré l’absence d’un programme dédié au sein de Little Asia et le loupé de l’exposition consacrée à Taniguchi. D’ailleurs, c’est toute la quarante-deuxième édition qui se révèle être d’une grande qualité, comme je l’expliquais dans le mini-site Mangaverse à Angoulême 2015. Néanmoins, Little Asia, c’est terminé : place au Quartier Asie en 2016, première année sous la direction artistique unique de Stéphane Beaujean.

Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses corrections. J’adresse aussi tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations dont 9e Art+.