Le manga, un phénomène de mode ? (partie 2/2)

Voici donc la seconde partie de ma conférence donnée à l’occasion de la deuxième édition de Cherisy Manga. Elle se focalise sur les relations entre le monde du manga et l’univers de la mode.

Le manga et la mode, le phénomène du cosplay

Avant de nous intéresser à la mode (vestimentaire) dans le manga (et au manga dans la mode), intéressons-nous un peu au cosplay. Le succès mondial rencontré par cette activité a sans nul doute aidé à la diffusion de la culture manga dans le monde de la haute couture, le lien étant le vêtement et sa réalisation sur mesure. Le terme est un mot-valise combinant les termes anglais « costume » et « play », faisant ainsi référence au fait de jouer un personnage issu d’un anime, d’un manga, d’un jeu vidéo ou d’un film / série tout en portant le costume correspondant. C’est un loisir apparu aux États-Unis dans les conventions de science-fiction à la fin des années 1930. Il a commencé à être notable au Japon durant la deuxième moitié des années 1970, après la création du Comiket. Le terme a été inventé par un journaliste japonais en 1984 dans un article relatant sa visite de la 42e WorldCon à Los Angeles. Le phénomène a continué à se développer au Japon durant les années 1980 et surtout 1990 puis il s’est répandu dans le monde occidental grâce au succès rencontré par les anime et les mangas avec Naruto et Sailor Moon en chefs de file, sans oublier les jeux vidéo japonais tels que Final Fantasy et Street Fighter. Au Japon, de nombreuses manifestations de cosplay sont organisées à Ikebukuro, un des quartiers de Tokyo réputé pour ses magasins dédiés à l’univers des animés, du jeu vidéo et du manga.

En France, c’est à la Japan Expo, fameuse convention dédiée aux cultures populaires, notamment venues du Japon, que vous croiserez le plus de cosplayers et cosplayeuses. Existant depuis plus de vingt ans, la manifestation a su capitaliser sur l’engouement occidental pour la culture manga et accompagner le développement du cosplay en Europe. C’est ainsi qu’on peut y trouver plusieurs zones proposant des défilés libres ou des spectacles, sans oublier des concours. Un village dédié regroupe des stands d’associations, d’exposants et des ateliers, ce qui permet d’obtenir des informations ou d’acheter costumes et accessoires. Ainsi, une communauté peut se retrouver et échanger autour de sa passion. Si le cosplay est avant tout un loisir qui permet non pas de se déguiser mais d’incarner un personnage, il s’agit aussi de s’habiller, de porter des vêtements, et même de les réaliser. Il est important de fabriquer soi-même le costume que l’on portera (pour concourir, il faut en réaliser soi-même au moins 80%). Il y a là un pont incontestable vers la mode vestimentaire.

Un manga sur le cosplay

En français, il est possible de lire une série dédiée au monde du cosplay. Il s’agit de Sexy Cosplay Doll qui parait chez Kana depuis 2019. Il s’agit d’un titre qui s’adresse à un public adolescent, plutôt masculin même s’il est réalisé par une femme qui s’est spécialisée dans les mangas un peu sexy. Cela ne l’empêche pas de proposer une histoire avec du contenu, notamment en expliquant de façon détaillée le monde du cosplay. Son récit met en scène Wakana Gojo, un lycéen plutôt solitaire. Il faut dire que sa passion pour la confection des vêtements pour les poupées traditionnelles japonaises n’est pas banale. Il y a aussi Marine Kitagawa, une des filles les plus populaires de l’établissement scolaire. Extrêmement mignonne, soignée, extravertie, amicale et pleine d’énergie, elle n’a aucune difficulté à établir des relations amicales avec ses congénères. Elle arrive même à adresser la parole à un loser comme Wakana. Pourtant, elle cache un secret : elle est fan d’anime mais aussi de jeux vidéo, notamment de dating games érotiques, passion peu banale pour une jeune fille. Surtout, elle rêve de pouvoir faire du cosplay. Problème : Marine est incapable de confectionner le moindre vêtement. Qu’à cela ne tienne, Wakana est là ! En fait, ils étaient destinés à se rencontrer malgré leurs différences…

Au fil des tomes, la mangaka explique ce qu’est le cosplay, comment on réalise des costumes, ce qui motive les jeunes filles (et quelques garçons) à se consacrer à un loisir qui demande beaucoup d’investissement personnel. En effet, celui-ci se fait à la fois en temps, en compétence et en argent. Il y a tout d’abord un aspect communautaire qui permet d’échanger autour d’une passion. Il s’agit aussi de partager d’une passion, que celle-ci se fasse virtuellement via le partage de photos, ou réellement lors des nombreuses manifestations organisées ici ou là. Si cela commence par le biais des réseaux sociaux, un besoin de se retrouver entre pairs se fait rapidement sentir. Le cosplay inclut ainsi de rejoindre une communauté permettant de vivre des expériences sortant de l’ordinaire. De ce fait, de nombreuses conventions, comme à Cherisy Manga, propose des activités de cosplay, à commencer par un défilé. C’est une activité qui permet aussi de s’affranchir temporairement de l’obligation à répondre à une certaine image. Cela est encore plus vrai au Japon où cette obligation d’apparence est omniprésente à l’école comme au travail : l’habit définit la fonction et correspond à un positionnement social. Le cosplay fait fi de ces conventions.

Le manga et la mode, l’appropriation par les couturiers

Le succès au Japon et dans le reste du monde du manga et de sa culture, dont le cosplay, a fini par attirer l’attention des créateurs de mode. C’est ainsi que depuis le début des années 2010, des créations rendent hommage à la culture manga ou sont conçues sous influence. Cela a commencé par des marques japonaises de streetwear comme ALOYE et BAPE qui ont proposé des sweats et des teeshirts issus de mangas tels que One Piece ou Dragon Ball. ALOYE, en son temps, avait rendu hommage au manga Doraemon. Depuis quelques années, Uniqlo n’est pas en reste avec ses teeshirts en séries limités basé sur les personnages de tel ou telle mangaka comme Tayou Matsumoto ou Ai Yazawa. Notons aussi en 2017 la création d’une collection Akira (de Katsuhiro Otomo) par la marque américaine Supreme. Néanmoins, il s’agit là de simplement imprimer des illustrations (commandées spécialement ou non), pas d’une réelle collaboration, d’une création commune.

Cependant, le streetwear n’est pas le seul domaine de la mode à s’intéresser à l’univers du manga. En 2007, Prada avait conçu des vêtements pour le film d’animation Appleseed Ex Machina. Cette connexion de l’univers du manga avec la mode est devenue encore plus manifeste lorsqu’en 2015, dans un sens inverse, Louis Vuitton, sous l’influence de son directeur des collections Femme, a choisi Lightning du jeu vidéo Final Fantasy XIII pour présenter la collection de sac à main SERIES 4.

Surtout, en 2011 Gucci demande à Hirohiko Araki, l’auteur de Jojo’s Bizarre Adventure de participer à la création d’une collection. Il faut dire que ce dernier s’inspire depuis toujours de la Haute Couture pour vêtir ses personnages et qu’il apporte toujours un grand soin et une imagination certaine pour dessiner les vêtements. Il y a là une véritable collaboration entre une maque de haute couture et un mangaka. En 2015, le couturier Julien David propose une série de manteaux incorporant des images de Goldorak. D’autres acteurs du monde de la mode suivent, comme la maison italienne MSGN qui propose en 2017 des vestes à l’effigie d’Olive et Tom.

Le manga et la mode

La mode (ou le mannequinat) est au centre du récit de quelques mangas disponibles en français. Citons par exemple Gokinjo, une vie de quartier d’Ai Yazawa, Complex de Kumiko Kikuchi et Fashion Doll de Mea Sakisaka, trois shôjo manga aux qualités diverses, sans oublier Les talons aiguilles rouges de Chise Ogawa (un yaoi). À ces quatre titres, ajoutons-en trois qui sortent du lot : Paradise Kiss d’Ai Yazawa, Princess Jellyfish d’Akiko Igashimura et Shine de Kotoba Inoya.

Paradise Kiss

Yukari Hayasaka est une lycéenne un peu asociale quoique très jolie qui passe son temps à étudier pour préparer les concours d’entrée à l’université. Suite à une rencontre bouleversante à plus d’un titre (elle s’évanouit sous le choc), elle se retrouve au Paradise Kiss, un ancien bar devenu l’Atelier qui sert d’atelier de couture à une bande d’étudiants d’une école de mode en train de préparer leur création de fin d’étude (une robe). Elle fait ainsi la connaissance d’Isabella, le travesti, Arashi, le garçon, et Miwako, la copine de ce dernier, qui voient en Yukari le mannequin idéal. C’est alors le début d’une aventure exaltante et la découverte de l’amour grâce à George, le créateur de la robe.

Paradise Kiss est un manga disponible en une grosse intégrale chez Kana et qui commence à devenir assez ancien (en VO, il date du début des années 2000). Il a la particularité d’avoir été prépublié dans un magazine de mode (Zipper) et non pas un mangashi (une des innombrables revues manga japonaises). De ce fait, on ne peut pas lui appliquer les classifications habituelles : ce n’est ni du shôjo manga ni du josei, encore moins du seinen. Notons que la série Gokinjo, une vie de quartier se déroule dans le même univers (l’école de mode Yazawa) et a été publiée quelques années auparavant. Ai Yazawa est connue en francophonie pour sa série Nana (toujours en en pause) qui a permis l’émergence du shôjo manga (dans sa version livre) dans nos contrées en étant un des premiers grands succès commerciaux du genre. Cette autrice, fan de mode, propose un dessin personnel réussi (moins à ses débuts) que l’on reconnait immédiatement. Elle apporte un grand soin aux costumes de ses personnages, exprimant ainsi son intérêt pour les vêtements.

Princess Jellyfish

Tsukimi Kurashita est une otaku très timide qui rêve de devenir dessinatrice. Elle s’est installée dans une pension interdite aux garçons, ce qui l’arrange bien car ceux-ci ne l’intéressent pas. La réciproque risque d’être vraie tant elle ne sait pas s’habiller, ne se maquille jamais et ne s’intéresse qu’aux méduses. Les autres pensionnaires sont toutes des otaku plus déjantées les unes que les autres et toutes ont trouvé un havre de paix avec la résidence Amamizu. C’est alors que débarque Kuranosuke, une jolie fille très apprêtée et passionnée par la mode. Or, Tsukumi va s’apercevoir que Kuranosuke est en réalité un garçon travesti issu d’une riche et influente famille de politiciens. C’est alors que Tsukumi va découvrir le fascinant monde de la création et l’amour.

Prépubliée dans un magazine de josei manga entre 2008 et 2017, Princess Jellyfish totalise dix-sept tomes publiés en français entre 2011 et 2019 par Akata-Delcourt (malheureusement, le titre devient difficile à trouver intégralement), La série a permis à son autrice, Akiko Igashimura, d’exprimer ton amour pour la mode et la couture. En effet, avant de devenir mangaka, elle s’était prise de passion pour la confection de vêtements. Il en résulte une série qui montre bien toute la difficulté de créer des robes et surtout de les réaliser, la couture demandant de maîtriser de nombreuses connaissances, encore plus si on veut exposer ses créations. Avec un humour très efficace et une galerie de personnages hauts en couleurs l’autrice nous propose une excellente série de bout en bout (à l’exception d’un petit passage à vide).

Shine

Nous suivons le parcours de deux lycéens, Ikuto Tsumura, un garçon qui rêve de devenir styliste, et Chiyuki Fujito qui veut devenir mannequin de haute couture et de défiler à Paris malgré sa petite taille. Cette dernière, étant la fille du dirigeant de l’agence de mannequinat Mille Neige, subit son entourage depuis qu’elle a cessé de grandir : en effet, tout le monde l’incite à abandonner son rêve malgré sa prestance. Ikuto, lui, pense que sa situation familiale et sa pauvreté ne lui permettront jamais de faire des études de mode. Pourtant, en refusant l’évidence, les deux adolescents vont réussir à surmonter les obstacles les uns après les autres grâce à leur talent, leur courage et leur persévérance.

Le manga est toujours en cours au Japon et compte quinze tomes (pour l’instant). Il a débuté en 2017 dans Weekly Shōnen Magazine. Contrairement à ce qu’affirme l’éditeur français, nobi-nobi !, c’est un titre qui s’adresse aux garçons, ce n’est en aucun cas un shôjo manga. Mais pour certains esprits peu éclairés, la mode, c’est un truc de filles, n’est-ce pas ? D’ailleurs, le traitement narratif et graphique, la construction de l’histoire et la mise en avant des valeurs de persévérance permettant de passer les différents obstacles qui se dressent sur le chemin vers la réalisation de ses rêves (ou de sa destinée) sont typiques du shônen manga. Cela n’empêche pas d’apprécier une série qui n’est pas sans qualité, une fois que l’on fait l’impasse sur certaines situations et que l’on admet le talent quasiment inné dont font preuve les deux protagonistes.

Le manga, un phénomène de mode ? (partie 1/2)

J’ai eu l’honneur d’animer une conférence sur le manga à l’occasion de la deuxième édition de Cherisy Manga (17-18 octobre 2020). Voici le texte de cette intervention, divisé en deux parties. La première traite du manga en tant que phénomène commercial et la seconde aborde les différents liens entre la culture manga et le monde de la mode vestimentaire.

Le manga est-il un phénomène de mode ? Pour répondre à cette question, il faut tout d’abord s’entendre sur ce qu’est le manga et sur les différents sens du terme « mode ». Nous sommes ici réunis dans le cadre d’un festival du livre ; nous allons surtout évoquer des ouvrages imprimés dans nos exemples. Néanmoins, nous nous devons d’englober dans le terme « manga » les différentes facettes de la bande dessinée japonaise, c’est-à-dire les livres, mais aussi la japanimation (les anime), le cosplay, les jeux vidéo, les produits dérivés, etc. Il s’agit ici de parler de « culture » manga, de son univers tel que nous le connaissons en francophonie.

Concernant le terme « mode », il a principalement deux sens dans le langage courant : D’après le Trésor de la Langue Française, son sens premier en tant que nom féminin substantif, s’applique à la manière d’être, de penser, de se comporter et ce, dans la durée. Par exemple, Auguste Renoir a saisi un « art de vivre », un loisir de la bourgeoisie de la région parisienne dans la deuxième moitié du XIXe siècle, avec le phénomène des canotiers (des hommes qui canotent sur la Seine le dimanche) et qui retrouvent ensuite jeunes femmes et amis sur les berges, le temps d’un déjeuner ou d’un apéritif. Cependant, son deuxième sens est presque inverse car il s’applique à des comportements temporaires : il s’agit alors d’une manière passagère de « penser, de vivre, érigée en norme sociale » dans un milieu précis. Il s’agit donc de se comporter d’une certaine manière afin de se conformer « à la mode » du moment qui reçoit la faveur du public. Dans le domaine qui nous intéresse, nous pouvons dire que telle série manga (My Hero Academia) ou tel anime (Demon Slayer) est actuellement à la mode chez les collégiens. Dans le domaine de l’habillement, la mode est un ensemble vestimentaire représentant un « modèle esthétique reçu par la société [ou une communauté] à laquelle on appartient ». Par exemple, la mode Lolita est une façon de s’habiller d’origine japonaise. Il s’agit d’une mode de rue, c’est-à-dire qui n’est pas issue des studios de création et des marques de haute couture.

Le manga n’est pas un phénomène de mode mais…

En Occident, le manga n’est pas un phénomène de mode, c’est-à-dire un intérêt passager pour une esthétique graphique, une narration particulière et des thèmes issus de la bande dessinée japonaise. Si certaines personnes ont pu le penser (parfois l’espérer) au milieu des années 1990 lorsque le marché des bande dessinées japonaises a connu une première crise commerciale débouchant sur la disparition d’une partie des éditeurs et une remise en cause des formats de la première vague (Kraken, Samouraï, Dark Horse France, les grands formats cartonnés comme ceux de la collection Kaméha chez Glénat), elles ont été déçues. De plus, cette première crise, de très courte durée, a libéré un espace qui a été rapidement comblé par J’ai Lu et Kana. Ensuite, entre 2011 et 2014, la croissance du marché du manga s’est inversée de façon spectaculaire, laissant craindre un scénario catastrophe à l’américaine. Néanmoins, le rebond de 2015 a été suivi d’une progression toute aussi spectaculaire de 10% tous les ans avec l’arrivée assez inattendue de plusieurs best-sellers comme Assassination Classroom ou One-Punch Man. Il en est de même pour les dessins animés. Les émissions du type Club Dorothée sur TF1 ou Youpi, l’école est finie ! sur La Cinq ont disparu au profit des chaines payantes diffusées par satellite (AB Cartoons devenu Mangas, Game One) puis sur les box Internet (J-One est la dernière chaine thématique en date). Il ne faut pas oublier les plateformes de VOD comme Crunchyroll et autre Wakanim qui ont permis aux animés d’être encore plus diffusés ces dernières années. Incontestablement, nous pouvons dire que le manga n’est pas un phénomène de mode. Par contre, le manga fait régulièrement l’objet de séries à la mode. Parfois, ce phénomène de mode trouve naissance dans la diffusion d’une version en anime sur un de ces canaux spécialisés.

Les séries à la mode : l’exemple Naruto

Même s’il commence à dater, le manga Naruto est tout à fait représentatif du phénomène. Il a été publié en francophonie entre mars 2002 et novembre 2016, pour un total de 72 tomes. Il faut généralement une à deux années pour qu’un titre s’installe. En 2002 et 2003, quatre tomes de Naruto sont sortis annuellement. Ensuite, un effet de mode permet un décollage vertigineux des ventes. Ce phénomène se développe généralement dans les collèges, et il est soit provoqué, soit souvenu par la diffusion à la télévision d’une version animée. Ce n’est pas réellement le cas ici. Le manga devient alors un phénomène commercial, la courbe du recrutement s’envole. Entre 2004 et 2010, six tomes sortent chaque année (sept en 2007), ce qui amplifie les ventes à la nouveauté, mais aussi celles du fonds, les nouveaux lecteurs ayant plus de tomes à rattraper. C’est en janvier 2006 que le premier épisode de la version animée commence sa diffusion en France sur Game One. Une chaine de la TNT (NT1, devenue TFX) commence à la diffuser gratuitement à la rentrée 2007. Pourtant, c’est après cette même année que la courbe s’inverse, preuve que l’anime n’a pas apporté de nombreux lecteurs. Le pic est atteint car la série n’arrive plus à recruter suffisamment de nouveaux lecteurs pour compenser l’érosion habituelle des ventes (un phénomène de pertes de lecteurs qui s’amplifie généralement à chaque sortie d’un nouveau volume) et que les ventes à la nouveauté stagnent : une sorte de plateau se dessine suite à cette stabilisation des ventes. De plus en plus, les ventes du fond baissent car le recrutement s’essouffle et les lecteurs actifs achèvent de rattraper le rythme de publication. L’espacement des sorties, à trois tomes par an une fois que la parution japonaise est rattrapée, entraine mécaniquement une baisse importante des ventes. Enfin, une fois terminée, la série peut disparaitre plus ou moins rapidement dans les limbes en fonction des nouvelles éditions qui peuvent être proposées quelques années plus tard. Naruto fait preuve d’une belle résistance, étant toujours disponible dans de nombreux points de vente et librairies. Néanmoins, l’effet de mode est passé.

La mode du moment

La dernière série à la mode en date est Demon Slayer. Panini Manga a commencé l’édition française du titre en aout 2017. Cette sortie s’est faite dans l’indifférence générale, l’éditeur ne l’ayant pas réellement accompagnée. Elle s’est retrouvée noyée dans le flot de la rentrée. De plus, la mauvaise réputation de Panini Manga chez les fans n’a pas aidé la série à trouver son public. Résultat, après trois tomes, Demon Slayer se retrouve à l’abandon avec un seul tome sorti en 2018, en janvier qui plus est, les ventes étant très mauvaises. Notons que la première tentative de version US par Viz connait aussi un échec, les lecteurs américains boudant la prépublication des trois premiers chapitres. Le succès a donc tardé à venir. Heureusement pour Panini, une adaptation en dessin animé est diffusée au Japon à partir du mois d’avril 2019. Celle-ci connait un grand succès, ce qui permet sa distribution en francophonie en simulcast sur Wakanim. Ici aussi, la version animée rencontre le succès, succès qui est amplifié grâce à une campagne d’avis favorables sur les réseaux sociaux, créant ainsi un phénomène de mode autour de Demon Slayer. En effet, Panini manga a décidé de relancer le manga en changeant son titre (ou plutôt en rétablissant le titre international, c’est-à-dire « Demon Slayer »), en adaptant la traduction afin de la faire coïncider à celle de l’anime et en communiquant sur cette nouvelle édition, notamment via des influenceurs. Résultat, les ventes sont au rendez-vous et l’éditeur, par chance, trouve enfin la locomotive dont il avait désespérément besoin pour tout simplement continuer à exister.

Demon Slayer narre en 23 volumes (publiés au Japon entre 2016 et 2020) les aventures de Tanjiro, dont la famille a été décimée à l’exception de sa petite sœur Nezuko. Malheureusement, celle-ci a été contaminée par un démon (une sorte de mélange entre les oni japonais et les vampires occidentaux). Pour la sauver, Tanjiro va devoir retrouver le responsable de ce massacre, Muzan, un démon très ancien qui a le pouvoir de transformer les humains en ses pareils. Pour cela, il va devoir devenir un « pourfendeur de démon » de plus en plus puissant. Il va y arriver grâce à sa rencontre avec une ligue informelle de pourfendeurs, un entrainement soutenu et de nombreuses missions effectuées avec plus ou moins de succès.

Basé sur de telles prémisses, Demon Slayer ne montre aucune originalité et ne semble pas se distinguer des innombrables shônen manga du Weekly Shonen Jump dont la série fait partie (au même titre que Dragon Ball, One Piece, Naruto, etc.) Cependant, derrière ce classicisme, il y a quelques touches d’originalités qui expliquent le succès rencontré. Tout d’abord, le récit est plutôt sombre, touchant à de nombreux moments, notamment lors des analepses présentant le passé des démons. En effet, Tanjiro ne peut pas se permettre le luxe d’essayer d’épargner ses ennemis, il doit se montrer impitoyable malgré ses idéaux et sa sensibilité. La narration est bien rythmée et le succès de la série ne débouche pas sur du délayage à outrance, phénomène souvent rencontré dans les bandes dessinées japonaises. L’entrainement est vite expédié, les combats sont brefs et lisibles, il n’y a pas de surenchère nekketsu. Il faut ajouter à cela un dessin parfois un peu brut, s’éloignant du graphisme léché et stylisé rencontré depuis quelques années. Néanmoins, c’est son adaptation réussie en anime qui est clairement le moteur du succès de la série. Celle-ci, par un format plus condensé et en préservant le côté sombre de l’histoire originale, ce qui est peu fréquent pour un dessin animé destiné à un public jeune, a réussi à sublimer Demon Slayer.

La seconde partie se consacre aux relations entre la mode (vestimentaire) et l’univers du manga.

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (2A/4)

Après avoir essayé de retracer la présence du manga (et de la bande dessinée asiatique) entre 2001 et 2004, attaquons-nous à ce que certaines et certains d’entre nous considèrent comme étant l’âge d’or du manga à Angoulême. Bien entendu, cette notion d’âge d’or correspond encore et toujours à des souvenirs personnels. Par conséquent, l’appréciation l’est aussi, toute personnelle. Cependant, un certain nombre d’éléments factuels permettent d’être affirmatif : la période 2005-2010 a hissé le manga à Angoulême à un niveau jamais atteint auparavant, et il a fallu attendre les années « Beaujean », c’est-à-dire 2018-2020, pour retrouver une telle excellence. C’est à partir de 2006 qu’une équipe « Mangaverse » est présente « officiellement » grâce à l’obtention de badges Presse, ce qui permet une plus grande facilité de déplacement grâce aux entrées réservées et l’accès à des ressources documentaires.

En 2005, un espace manga / manhwa est créé au sein de la bulle Sud de l’espace Champ de Mars. On y trouve « l’immense » stand Tokebi & Co et sa légion d’auteur·e·s coréen·ne·s, ainsi que les éditeurs Pika, Kana et Akata (officiant pour Delcourt à l’époque). En face du stand du jeune magazine Virus Manga se trouve un espace de rencontre animé par Sébastien Langevin, co-rédacteur en chef de ladite revue. Les invité·e·s venus·e du Japon y défilent durant les quatre jours : Si Hiroyuki Takei (Shaman King, chez Kana) en est la tête d’affiche, Junko Mizuno (éditée par IMHO), Kan Takahama (éditée par Sakka) et Naïto Yamada (éditée par Carabas) permettent de montrer la diversité du manga au féminin qui ne se limite pas qu’au shôjo. Yoshihiro Tatsumi est aussi présent au festival cette année pour parler du gekiga dont il est le représentant le plus éminent. De plus, il est possible de trouver du manga autre part : Glénat et Casterman ont leur corner dédié, IMHO est présent sur le stand du Comptoir des indépendants, Carabas sur celui de Semic, etc. Dans la bulle New-York, il est possible d’aller faire des achats sur le stand d’Asian Alternative. En ce qui concerne le palmarès du festival, le tome 2 du Sommet des dieux de Jirô Taniguchi et Yumemakura Baku (Kana) remporte le prix du dessin et un prix hommage est rendu à Yoshihiro Tatsumi pour l’ensemble de sa carrière. Le manga est là, et bien là !

En ce qui concerne les rencontres et animations, le programme est chargé : Le jeudi, l’espace propose une projection vidéo de cosplay (à défaut d’en proposer un vrai), une conférence sur le manga pour ado (shônen et shôjo) présentée par Pierre Valls, à l’époque directeur de collection chez Pika, et une autre sur les bad boys du manga par Jean-Marie Buissou (enseignant à Science-Po et spécialiste du Japon). Le vendredi débute par une rencontre avec Vanyda parlant de la bande dessinée hybride dont elle est une des plus talentueuses représentantes. Ensuite vient une présentation du manhwa par la délégation coréenne. Le point d’orgue de la journée est la rencontre avec Yoshihiro Tatsumi venu parler du « gekiga, le manga d’après-guerre ». Le samedi est assez chargé avec une rencontre croisée entre Junko Mizuno et Johann Sfar. Vient ensuite une table ronde consacrée à Osamu Tezuka avec Patrick Gaumer (journaliste BD), Dominique Véret (directeur de collection chez Akata) et Rodolphe Massé (adaptateur chez Asuka) suivie d’une autre sur le manga alternatif avec Junko Mizuno, Benoit Maurer (IMHO) et Loïc Néhou (ego comme x). La cerise sur le gâteau : une rencontre avec Hiroyuki Takei (qui a été fait citoyen d’honneur de la ville d’Angoulême) suivie d’une séance de dédicaces. Dimanche, il est possible d’assister à la projection du documentaire « Un monde manga » (déjà diffusé en avant-première le jeudi et le samedi dans la petite salle Odéon du Théâtre d’Angoulême) en présence d’un des deux réalisateurs, Jérôme Schmidt (un des fondateurs des Éditions Inculte). Nous avons droit ensuite à une table ronde sur « la bande dessinée par et pour les femmes » avec Florence Cestac entourée de Junko Mizuno, Kan Takahama, Naïto Yamada et animée par Nathalie Bougon. Enfin, un premier bilan français sur le manhwa est dressé par trois représentants de la délégation coréenne et Christophe Lemaire (directeur éditorial de SeeBD). N’oublions pas les Rencontres internationales à l’Espace Franquin de Yoshihiro Tatsumi, animée par Martin-Pierre Baudry (journaliste BD à France Culture), le samedi et de Junko Mizuno le dimanche, avec (à nouveau) Martin-Pierre Baudry et Olivier Jalabert (libraire à Album Comics à l’époque), Pour être complet, ajoutons une table ronde consacrée au droit à l’image se déroulant le vendredi au Marché international des droits et de l’image animée par Stéphane Ferrand, un des deux rédacteurs en chef du Virus Manga, avec (d’après le programme) Pierre Valls, Yuya Kato, Okamoto Kenji et Renaud Morini.

L’édition 2006 est compliquée par la disparition du Champs de Mars où un énorme trou béant empêche de poser les deux grandes bulles principales. L’espace manga est placé tout au bout de la place New-York et si les éditeurs sont nombreux à y avoir un (plus ou moins) petit stand (Glénat, Kana, Ki-oon, Kurokawa, Pika, Soleil Manga, Tonkam, Panini Manga, Paquet, Ponen Mont (un éditeur espagnol), Taifu, Xiao Pan), il n’y a pas d’endroit dédié aux animations. SeeBD (Tokebi, Saphira, etc.) a sa propre bulle rue Hergé que l’éditeur partage avec la délégation coréenne. Une grande exposition consacrée à l’œuvre de Kotobuki Shiriagari (Jacaranda, Kankô), invité d’honneur du festival, est présentée à l’Hôtel Saint-Simon. Un Pavillon Chine est installé place Saint-Martial afin de présenter la bande dessinée chinoise des années 1950 à 2000. Un cosplay en rapport avec le manga (avec très peu de participant·e·s alors que la salle est comble) est proposé le samedi au théâtre d’Angoulême. Remarquons enfin que la bande dessinée asiatique est absente du palmarès de l’édition 2006.

Six rencontres / tables rondes manga sont délocalisées en salle Iribe à l’Espace Franquin. Il faut dire que le Virus Manga a disparu courant 2005 et ne peut plus prendre en charge la bande dessinée asiatique. Qu’à cela ne tienne, le retour d’une partie de l’équipe sera remarquable en 2007. C’est ainsi que nous pouvons suivre le jeudi « Le marché du manga aujourd’hui » avec Dominique Véret, Grégoire Hellot (Kurokawa) et Paul Gravett (éminent spécialiste anglais de la bande dessinée internationale) puis « Traduire un manga » avec à nouveau Dominique Véret et Grégoire Hellot, rejoints par Xavière Daumarie (traductrice / adaptatrice pour Panini Manga) et Frédéric Guyader (adaptateur pour Tonkam). Le vendredi propose une présentation de « La BD coréenne » puis une rencontre avec Kotobuki Shiriagari qui participe à la table ronde « Regards sur le manga indépendant » avec Shizuka Nakano (Piqueur d’étoiles, IMHO) et Noriko Tetsuka (éditrice de la revue AX). Enfin, le dimanche permet de suivre une rencontre « manga » (très mal animée, une fois de plus) avec des « auteurs de bandes dessinées hybrides » (Moonkey et Vanyda en l’occurrence, les autres intervenant·e·s n’étant pas venu·e·s) puis une rencontre (ou une table ronde) consacrée au « Le jeu dans les mangas et le succès du go en France ». Pour cette dernière, il faut avouer qu’au même moment, la délégation mangaversienne est sur la route du retour et que nous n’avons aucune idée de qui est là et de ce qui s’y dit. N’oublions pas deux conférences relevant de la bande dessinée asiatique, organisées par les Littératures Pirates dans la petite salle Méliès de l’Espace Franquin. La première a un titre faussement provocateur (ce qui est évident quand on connait les invités) : « Mangalisation – Le nouveau péril jaune » avec Frédéric Boilet (Sakka), Emmanuelle Lavoix (Lézard Noir), Benoît Maurer (IMHO) et Jean-Louis Gauthey (Cornélius). Terminons sur la deuxième : « Traduire ou Trahir, lire des bandes dessinées en VO » avec Noriko Tetsuka, Shizuka Nakano, Satoko Fujimoto (traductrice manga et interprète), Tanitoc (auteur et critique de BD), Kim Dae Jong (Sai Comics) et Choi Juhyun (auteure, traductrice pour Sai Comics et pour des éditeurs francophones).

En 2007, le Champ de Mars ne permet toujours pas de réinstaller les bulles principales (le centre commercial n’est pas achevé). Pour éviter de manquer de surface et de proposer des stands de taille réduite comme l’année précédente, l’organisation a décidé d’installer la plupart des espaces dans une Bulle géante (éditeurs, BD alternative, para-BD, marché international des droits, les accueils pro et presse) à Montauzier, un quartier d’Angoulême bordant la Charente où des installations sportives (dont une piscine fermée) bénéficient d’une surface d’un hectare et demi. Cependant, il y a un problème, et un gros : le lieu est très excentré, bien au-delà du CNBDI, ce qui fait grincer des dents les restaurateurs et autres tenanciers de bar situés sur le plateau. Tout le festival est délocalisé à Montauzier. Tout ? Non ! Car une Bulle résiste au déplacement. Et elle contient des espaces : jeunesse, jeunes talents et manga. C’est l’Espace Découvertes ! Une nouvelle organisation de l’Espace manga, sous la direction conjointe de Julien Bastide et Nathalie Bougon, animé par Stéphane Langevin (futur rédacteur en chef de Canal BD Manga Mag) pour la partie conférence / débat et par Yvan West Laurence (Animeland) pour la partie projection, pérennise ainsi la présence de la bande dessinée asiatique. Elle préfigure le Manga Building avec ses trois espaces dédiés, un aux projections d’animés (Naruto, Bleach, Nana, Beck, Monster, Rumiko Takahashi Anthology, etc.), un aux expositions et le dernier aux conférences et débats. Ainsi, les animations et les stands des éditeurs mangas / manhwa / manhua se retrouvent séparés. Ces derniers sont d’ailleurs moins nombreux que l’année précédente : Kana, Kami, Ki-oon, Kurokawa, Pika, Tokebi / Saphira, Tonkam et Xiao Pan ont fait le déplacement, sauf que le stand Kurokawa reste désert durant les quatre jours de la manifestation, une pub géante remplissant le stand. Glénat a son corner manga, tout comme Soleil, Kankô squatte un côté du stand Milan (sa maison mère), Sakka a son espace au sein de Casterman, Panini a divisé son emplacement en deux avec une partie manga et une partie comics. Enfin, Akata a droit à un espace chez Delcourt pour présenter les mangas de l’éditeur parisien. Le festival chinois Shanghai NCACG a un stand, tout comme le magazine Shogun et l’éditeur alternatif IMHO. Concernant les expositions, c’est un peu la misère : « Sport et manga », au contenu intéressant, est présentée sous forme de piliers disséminés dans l’espace Manga alors que « Chocolat et Vanilla » (Moyoco Anno, édité par Kurokawa) fait sa pub à coups de tirages originaux (la mangaka travaille sur ordinateur) sur un des côtés de l’Espace Manga.

Il faut dire que les mangaka se font rares : Kaneko Atsushi (Bambi) est venu grâce à IMHO ; Keiko Ichiguchi (America, 1945 chez Kana) est présente, cependant elle vit en Italie, ce qui facilite les choses. Les rencontres sont en partie remplacées par des conférences plus ou moins érudites. C’est ainsi que le programme propose le jeudi après-midi « Les mangas et les ados français : les raisons d’un succès » par Sébastien Langevin. Le vendredi est plus fourni avec, le matin, une masterclass avec Keiko Ichiguchi suivie de la conférence « Osamu Tezuka : un style narratif unique » par Xavier Hébert (traducteur, universitaire, ancien rédacteur du Virus Manga). L’après-midi, nous avons droit à une rencontre avec Kaneko Atsushi suivie un peu plus tard d’une table ronde animée par Sébastien Langevin, « La BD par et pour les femmes : ghetto ou espace de liberté » avec Chantal Montellier (Sorcières, mes sœurs à La boîte à bulles), Nathalie Bougon (Chronic’Art) et Nicolas Penedo (Animeland). Le samedi matin permet de suivre l’excellente conférence « Les Yôkai : monstres et fantômes traditionnels dans les mangas » par Emmanuel Pettini (traducteur et journaliste à NoLife). Une table ronde est programmée l’après-midi, intitulée « Influence manga : au-delà des grands yeux ? » animée par un Sébastien Langevin en petite forme et avec Bill (Lucha Libre chez Ankama), Julien Neel (Lou ! chez Glénat) et Nicolas Nemiri (Je suis morte chez Glénat). Enfin, le dimanche débute par « Sport et manga : les nouveaux romans d’apprentissage », une conférence donnée par Bounthavy Suvilay (journaliste à Animeland et universitaire), qui est aussi la commissaire de l’exposition « Sport et manga ». L’après-midi est chargé avec une rencontre avec Jean-David Morvan animée par Sébastien Langevin puis un débat sur « La crise de la bande dessinée en Europe : faut-il brûler les mangas ? » avec une franche opposition entre Didier Pasamonik (actuabd.com) et Xavier Guilbert (du9.org) avec Boulet (bouletcorp.com) en « médiateur » et Sébastien Langevin en animateur.

Quelque peu en dehors du programme officiel de l’Espace Manga, le lieu sert en fin de journée à des « Battle MangArena» animées par Meko (Animeland). À Montauzier, loin de là, le Forum Leclerc propose dans le Salon des éditeurs le jeudi après-midi un débat « La bande dessinée asiatique : la nouvelle vague ? » animé par Albert Algoud et avec Yves Schlirf (Kana), Guillaume Dorrison (Shogun Mag), Patrick Abry (Xiao Pan), Frédéric Guyader (Tonkam) et Fabien Tillon (journaliste BD). Toujours dans le Salon des éditeurs, Moonkey (Dys chez Pika) enseigne tous les jours, pendant une heure, les bases du manga à un jeune public présent à la Classe Canson. N’oublions pas l’école japonaise Osaka Sogo College of Design, présente aux Archives départementales comme les années précédentes. L’établissement vient au festival depuis 1999 et il forme notamment au métier de mangaka. Pour les fans de goodies et autres produits dérivés japonais, il y a le stand d’Asian Alternative et d’autres boutiques moins connues dans l’Espace Para-BD. Pour conclure, NonNonBâ de Shigeru Mizuki (Cornélius) remporte le prix du meilleur album. Un manga devant toutes les autres bandes dessinées, voilà qui fait date !

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Illustration des poulpes © 2005 Meko / AMP
Toutes les photos sont © 2005-2007 Herbv / Mangaverse

Mauvaise herbe

Le lieutenant Yamada est un policier qui ne s’est jamais remis de la perte de sa fille, Kozue, il y a plusieurs années. Alors qu’ils étaient en vacances à la mer, elle s’était noyée en se baignant sur le bord de la plage. Son épouse ne lui a jamais pardonné son défaut de surveillance, et lui non plus. Vivant seul dans un appartement minable de la ville de Tokyo, il se contente de faire son boulot : flic raté à la police des mœurs. Shiori Umino est une lycéenne de 16 ans. En rupture avec l’école et fugueuse, elle se fait attraper lors d’une descente de police dans un clandé se faisant passer pour un salon de massage en compagnie de nombreuses autres lycéennes venues se prostituer. Il faut dire que la vie n’est pas facile pour elle avec sa mère célibataire qui ne perd jamais une occasion de la rabaisser ou de la battre. Peu de temps après, Yamada voit passer Shiori dans la rue, seule sous la pluie. Il cherche alors à comprendre ce qui arrive à la jeune fille qui le fascine ; il faut dire qu’elle ressemble énormément à Kozue…

Mauvaise herbe est la dernière série en date de Keigo Shinzo. Elle vient de s’achever au Japon avec la sortie du dernier chapitre fin aout dans le magazine seinen de Kodansha Morning Two, la série totalisant ainsi quatre volumes. Le mangaka l’a achevée tout en allant à l’hôpital, un cancer ayant été diagnostiqué en avril, ce qui a causé une courte interruption de la prépublication. Cela ne l’empêche pas de travailler à une nouvelle histoire avec son responsable éditorial. Il faut dire que Keigo Shinzo est jeune, il a eu 33 ans en janvier 2020. Diplômé d’une école d’art tokyoïte, il a débuté professionnellement alors qu’il était encore à l’université. Après s’être fait remarquer dans le concours de jeunes talents « Spirit » de Shôgakukan, il réalise pour l’éditeur quelques récits courts avant de s’attaquer à sa première série (courte, elle aussi), réalisée entre 2009 et 2010 : L’Auto-école du collège Moriyama (disponible au Lézard Noir, 1 tome). Suivent alors Summer of lave (à paraître prochainement en français, 1 tome là aussi), Midori no Hoshi (non traduit en français, connu aussi sous le nom de Green Star, 4 tomes), Tokyo Alien Bros. (3 tomes) puis Holiday Junction (une compilation de nouvelles).

À la différence des autres titres de l’auteur que le Lézard Noir nous a permis de lire, Mauvaise herbe ne contient aucun humour. Les personnages sont (toutes et tous) au mieux médiocres ou au pires immondes dans leur comportement. Que ça soit le capitaine de police qui abuse de ses pouvoirs pour profiter des peep-shows du quartier ou les inconnus qui hébergent le temps d’une nuit une Shiori désespérée afin d’assouvir leurs fantasmes de domination, sans oublier les clients du bordel du début de l’histoire, Keigo Shinzo nous décrit un Japon glauque, pour ne pas dire désespérant. Il en profite pour étaler au cours des différents chapitres du premier tome la face sombre de Tokyo. Il s’agit d’une réalité cachée, volontairement occultée par le monde politique et les médias au Japon. Depuis de nombreuses années, le nombre d’adolescent·e·s en rupture familiale ne cesse d’augmenter. Une ONG japonaise, Orange Ribbon, estime que plus de 150 000 enfants ont été victimes de mauvais traitements en 2018. Ces jeunes qui fuient un foyer toxique sont des proies faciles pour l’industrie du sexe, surtout les filles de 10 à 18 ans. Lorsqu’elles errent seules la nuit, elles sont repérées par des rabatteurs qui leur promettent un emploi, un toit et de la nourriture. Elles peuvent être aussi victimes de détraqués, de prédateurs sexuels qui recherchent leurs « proies » sur les réseaux sociaux et les sites de discussions.

C’est très vraisemblablement ce qui est arrivé à Shiori lorsque nous la voyons pour la première fois dans un bordel miteux. En effet, cette hypothèse est confirmée par sa situation familiale : sa mère célibataire la rabaisse constamment et va jusqu’à la battre régulièrement. Étant donné que Shiori ne veut pas rentrer chez elle et qu’elle n’a pas d’argent, elle est fragilisée et influençable au point de tomber dans la prostitution. Malheureusement, Keigo Shinzo n’invente rien, il montre juste une réalité crue, celle du « JK Business ». Il s’agit d’une pratique (« Joshi Kosei ») où des hommes, souvent des salary men qui peuvent être mariés et avoir un enfant, semblant bien sous tous rapports, payent des lycéennes pour des promenades (« JK osanpo »), des massages (« JK rifure »), etc. Il y a aussi des célibataires (ils sont de plus en plus nombreux, et plus ou moins marginaux du point de vue de la société japonaise) qui cherchent simplement à avoir des relations sexuelles, même si celles-ci sont tarifées. Inutile de dire qu’il s’agit là d’un domaine florissant. Une autre l’ONG, Colabo, estime qu’au moins 5 000 adolescentes seraient engagées chaque année dans la seule ville de Tokyo par des entreprises plus ou moins informelles relevant du « JK Business ». Il s’agirait d’étudiantes, de lycéennes, et même parfois de collégiennes. Le mangaka décrit bien ces lieux de prostitution Tokyoïtes qui sont le plus généralement minuscules. Contrairement aux bars à hôtesses, il s’agit de simples pièces divisées en petits salons séparés les uns des autres par des rideaux et où une musique puissante cache plus ou moins bien les ébats clandestins et illégaux qui s’y déroulent.

Le tome 2 de Mauvaise herbe propose une tonalité différente et aborde d’autres thèmes comme celui de l’impossible (?) rédemption. Yamada, ne trouvant personne pour aider Shiori (le service d’assistance sociale ne peut rien faire), et craignant qu’elle cherche à mourir, a décidé d’héberger la jeune fille, malgré tous les risques que cela lui fait courir (enlèvement et détournement de mineur). Shiori ayant moins de vint ans (l’âge de la majorité au Japon) et étant impliquée dans une affaire de prostitution dont il a la charge, le scandale serait immense si cela venait à être su. Ignorant que ses collègues se doutent de quelque chose, il n’a pas eu d’hésitation car en aidant la jeune fugueuse, il trouve un nouveau but dans la vie. Surtout il retrouve la fille qu’il a perdu par sa faute lors de ce funeste été. Cependant, Yamada et Shiori sont hantés par leurs propres fantômes, ce qui les empêche de rapprocher et d’espérer une vie plus joyeuse. De plus, la société ne tolère pas les comportements hors norme, ce qui ne peut que compliquer leur situation et risque de leur faire perdre les derniers espoirs qu’ils pourraient encore avoir.

Tout au long de ces sept nouveaux chapitres, Keigo Shinzo confirme toute sa maitrise graphique. Son dessin, moins en rondeur que dans Tokyo Alien Bros., fait parfaitement passer les différentes émotions sur les visages de ses principaux personnages. En effet, son trait simple va à l’essentiel et il réussit à ne jamais en faire trop dans la mise en scène de son histoire. Lorsque Shiori a les larmes qui coulent, nous pouvons estimer qu’elle en a bien le droit. Lorsque Yamada est prostré, son attitude est parfaitement compréhensible. Le mangaka ancre aussi son récit dans le réel au niveau des décors. Après la représentation du « salon de massage », voici un autre exemple : le commissariat de Senju ressemble réellement à sa version dessinée, jusqu’à la mascotte que l’on aperçoit brièvement à l’entrée. Il faut dire que les auteur·e·s de manga ont l’habitude dessiner d’après photo (ils ne sont pas les seuls). Il n’y a pas que le graphisme de Mauvaise herbe qui est à la hauteur de l’œuvre, il y a aussi la narration. Après avoir planté le décors, caractérisé ses personnages, dramatisé son récit dans le premier tome, Keigo Shinzo donne ici de l’épaisseur à Yamada et à Shirori en multipliant les analepses. Celles-ci sont toujours courtes et en rapport avec la situation relatée. Grâce à une narration nerveuse aidée par un faible nombre de cases par page et des chapitres relativement courts (la prépublication se fait dans un hebdomadaire), la lecture se fait sans à-coup, de façon fluide. De plus, chaque fin de chapitre donne réellement envie de lire la suite : un régal augmenté par la qualité de traduction du toujours excellent Aurélien Estager qui réussit à nous placer le terme « daronne » à un moment 😊 !

La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (1/4)

Alors que l’édition 2021 est encore dans l’inconnu quant à son déroulé (aura-t-elle-même lieu ?), cela fait un peu plus de vingt ans que le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême attire une (plus ou moins) petite bande de Mangaversien·ne·s. En cette période estivale propice au temps libre, donc à la rêverie, aux souvenirs et à la réflexion, c’est peut-être le moment de revenir sur deux décennies de présence du manga (et par extension de la BD asiatique) dans la région angoumoisine. Ce dossier est prévu en quatre parties :
1 – Une présence pré-mangaversienne (2001-2004)
2 – Le Manga Building (2005-2010)
3 – L’effondrement (2011-2015)
4 – Le renouveau (2016-2020)

Lorsque Francis Groux, un passionné de bandes dessinées et acteur culturel important dans la région angoumoisine, organise avec Claude Moliterni une semaine de la BD à Angoulême en 1972, il n’imaginait certainement pas qu’il allait être à l’origine, avec Moliterni et Jean Mardikian, adjoint culturel à la mairie, d’un des principaux festivals de la bande dessinée dans le monde. C’est pendant le dernier week-end du mois de janvier 1974 que se déroule alors la première édition de ce qui n’est alors qu’un « simple » salon qui se veut déjà international. Ce dernier aspect ne l’est pas réellement : il est essentiellement franco-belge avec une petite touche étasunienne ; même si en 1980, l’Espagne est mise en avant. C’est en 1982 que le salon prend une autre dimension entre visite ministérielle et présence de la télévision nationale (TF1, pas encore chaîne privée) pour y présenter le journal de 13h. Surtout, l’internationalisation commence à devenir réalité en ouvrant la manifestation vers l’Asie avec une exposition au Musée d’Angoulême sur la BD chinoise et la présence d’Osamu Tezuka rendue possible grâce à la revue Le Cri qui tue créée en 1975 par Atoss Akemoto. Le « dieu du manga » y fait la connaissance de Mœbius, le président du moment. Ensuite, le salon se professionnalise à partir de 1983, étant devenu véritablement une institution en seulement une dizaine d’année. Pourtant, il faut attendre une petite dizaine d’années supplémentaires pour voir une véritable mise en avant du manga : le Japon est le pays invité en 1992, Jirô Taniguchi étant présent à cette occasion. Néanmoins, Yoshihiro Tatsumi avait été invité à la onzième édition en 1984.

Une présence pré-mangaversienne

Il faut attendre encore neuf ans et 2001 pour que le manga retrouve une certaine visibilité avec, à nouveau, le Japon en pays invité et un pavillon dédié organisé avec l’aide de Tonkam (à l’époque librairie et éditeur indépendant) et son charismatique patron, Dominique Véret. Il faut dire que l’arrivée du « phénomène manga » dans les années 1994-95 a marqué le marché francophone de l’édition. Deux expositions, un cosplay et des projections d’animés sont proposés à cette occasion. C’est ainsi que les festivaliers peuvent découvrir dans les Grands salons de l’Hôtel de Ville (là où se trouve maintenant l’espace presse) la richesse de la bande dessinée japonaise à destination d’un public féminin. Surtout, une bulle est dédiée au manga avec une exposition didactique et variée basée sur les récits d’une vingtaine de mangaka. Les auteurs invités sont Tsutomu Nihei, Yû Wataze, Masakazu Katsura et Kia Asamiya. Il est possible de les rencontrer tous les quatre au Forum E. Leclerc situé dans la bulle principale du Champ de Mars, à l’occasion d’une rencontre-débat au Théâtre d’Angoulême et lors d’une séance de dédicaces organisée dans la boutique du festival. Le Théâtre d’Angoulême accueille aussi le samedi un concours de cosplay, cet incontournable des conventions manga. Pour compléter cet imposant programme, Tonkam propose des animations durant les quatre jours de la manifestation : l’atelier Tsuki, se déroulant dans l’espace animation de la bulle New-York. Il est animé par Kara (à l’époque chroniqueur à Animeland et futur auteur de BD) et Erwan Le Verger (responsable de l’espace Mangasie bien des années plus tard). Il est ainsi possible de rencontrer des mangaka, de suivre des cours sur le manga (qu’est-ce que le manga, les différences entre comics, franco-belge et manga, etc.), d’obtenir des dédicaces de jeunes auteur·e·s francophones plus ou moins inspirés par la culture populaire japonaise (dont Patrick Sobral). Enfin, Le Journal de mon père de Jirô Taniguchi reçoit le Prix du jury œcuménique de la bande dessinée. Certes, on ne peut y voir qu’un accessit. Ça n’en fait pas moins le premier manga à être récompensé à Angoulême (de nombreux titres suivront par la suite).

L’édition 2002 étant consacrée à la bande dessinée américaine, il n’y a rien à signaler en ce qui concerne l’Asie. En 2003, Katsuhiro Otomo (le samedi) et Jirô Taniguchi (le dimanche) sont présents à la première édition des Rencontres Internationales du festival, sises dans la salle Buñuel de l’Espace Franquin. C’est l’occasion de faire la connaissance de deux animateurs de qualité qui prendront par la suite une grande importance au sein du festival : Benoît Mouchard (directeur artistique de 2004 à 2013) et Julien Bastide (co-responsable de l’espace manga entre 2007 et 2010). Surtout, Quartier lointain (là encore, signé Taniguchi) reçoit l’Alph-Art du meilleur scénario. La Corée du Sud est l’une des trois grandes « nations » de la bande dessinée asiatique et la voilà à son tour mise en avant en tant que pays invité. À cette occasion, sont organisées une exposition sur le manhwa et des rencontres (la bulle est située place Saint Martial). Des spectacles de rue sont proposés : le dossier de presse nous promet à cette occasion jultagi (des funambules qui dansent sur une corde), samhyeonyukgak (une musique traditionnelle jouée par six instruments accompagnant les danses) et gwangdaenon (un jeu de masques), tout ça dans les jardins de l’Hôtel de Ville. Byun Byung Jun est un des principaux invités coréens. N’oublions pas la bande dessinée vietnamienne qui est présentée aux festivaliers par l’E.S.I. (devenue ÉESI, École européenne supérieure de l’image) par l’intermédiaire de travaux de vingt-trois élèves de l’école des Beaux-Arts d’Hanoï.

En fait, à partir de 2004, le Japon commence à avoir une petite place pérenne au festival d’Angoulême avec la volonté de créer un « espace manga ». Une bulle (plus ou moins) dédiée est installée place des Halles mais c’est un échec : aucun éditeur spécialisé n’est présent et on ne compte que quelques stands de goodies et de produits dérivés japonisants. Cette première tentative n’est pas franchement mémorable, ni sur le plan éditorial donc ni sur le plan des invités japonais (il n’y en a pas). Seule la réception d’un deuxième prix, celui de la série qui est attribué à 20th Century Boys de Naoki Urasawa, vient réellement faire espérer d’une montée en puissance du manga à Angoulême. Il y a toutefois une rencontre sur le thème du manga au Forum E. Leclerc : « Comment digérer le manga ? » Mais à la vue de trois des quatre invités (Jacques Glénat, Guy Delcourt, Mourad Boudjellal), il s’agit plus d’expliquer la vision des éditeurs français que de présenter la variété des mangas. En effet, seul J.-D. Morvan, le quatrième participant, est un fin connaisseur de la BD japonaise. Heureusement, l’arrivée du magazine Le Virus Manga dans le paysage éditorial francophone permet à l’organisation du festival d’avoir à sa disposition une équipe spécialisée et compétente pour préparer l’année 2005, ce qui se concrétisera lors de la trente-deuxième édition .

Dans la prochaine partie, nous évoquerons notre âge d’or du manga à Angoulême, c’est-à-dire la période 2005-2010 marquée par la création du Manga building.

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Le Fauve © Lewis Trondheim / 9ème Art+

Ranma ½ – Le point sur la série

Avec la sortie du tome 15 en juillet, la série Ranma ½ s’approche de son terme. Rappelons qu’il s’agit de l’édition « originale » qui n’est qu’une version réalisée dans un format un peu plus grand, proposant un peu moins de deux tomes de l’édition (réellement) originale, ce qui fait ici un total de 20. Cependant, elle propose une nouvelle traduction plus fidèle, une nouvelle adaptation graphique et une nouvelle impression, toutes choses qui peuvent motiver un nouvel achat, quand bien même nous aurions déjà la première édition de Glénat (38 volumes sortis entre 1994 et 2002). Après un billet écrit il y a pratiquement trois années de cela, il est temps de faire un petit point sur la tenue du titre dans la longueur. En effet, les bandes dessinées ont tendance (ce qui est souvent regrettable) à durer trop longtemps et de perdre énormément en intérêt au fil des sorties. Cela est encore plus vrai au Japon lorsqu’il s’agit de shônen manga.

Le tome 15 montre toutefois qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. En effet, il est surprenant de voir qu’après autant de chapitres, l’humour de Rumiko Takahashi réussit toujours à amuser ses lecteurs et ses lectrices, grâce à une grande inventivité, ce qui permet de masquer efficacement la répétitivité des situations et de la réaction des personnages. Par exemple, le 286e (!) chapitre qui ouvre le présent ouvrage (et qui suit la fin du volume 14) n’est jamais qu’une occasion de plus de mettre en scène nos protagonistes en maillot de bain, avec une relation houleuse entre Kuno et Ranko / Ranma-fille, cette dernière étant (une fois de plus) victime d’un objet hanté (ici, un maillot une pièce d’une grande laideur). Pourtant, cela fonctionne et ce chapitre se révèle extrêmement plaisant à lire grâce aux différentes mimiques de la « fille à la natte ».

Les trois chapitres suivants gardent le rythme, deux étant consacré à une manigance d’Ukyo pour briser le couple Ranma / Akane et un au retour de l’insupportable proviseur du lycée de Furinkan. Ils sont excellents et démontrent tout l’humour et le sens du rythme de Rumiko Takahashi. Toutefois, ce sont les dix (!) chapitres consacrés à un nouveau personnage qui se fait passer pour Ranma auprès de Nodoka Saotome qui forment le gros du tome 15. C’est l’occasion d’une longue (trop longue) série de combats entre les deux Ranma et d’une surenchère de techniques plus puissantes les unes que les autres. Dommage car cela noie les concepts et les informations donnés sur les arts martiaux de l’école mixte et sans complexe de la famille Saotome. À l’inverse, les chapitres consacrés aux sœurs Pink et Link venues tuer le couple Shampoo / Ranma se révèlent être très inspirés sur le plan de l’humour. De plus, leurs pouvoirs basés sur les fleurs sont tels que l’issue est bien incertaine… mais ça, nous le saurons dans le prochain volume.

La lecture du tome 15 montre bien que l’humour n’a pas franchement évolué depuis les tous premiers chapitres alors que six années sont passées (le premier est sorti au Japon en août 1987 et ceux du tome 15 datent de fin 1993-début 1994). La série se renouvelle uniquement grâce à de nouveaux personnages loufoques régulièrement introduits. Il faut reconnaitre que, pour l’instant, cela fonctionne toujours, même si cela donne depuis quelques temps des arcs un peu trop longs (c’était déjà le cas avec ceux consacrés à Herb ou à Shinnosuke). Une comparaison du dessin entre le premier et le quinzième volume montre aussi une absence d’évolution majeure. Pour cela, il faut se tourner vers Inu-Yasha puis Rinne. Malheureusement, c’est pour constater que les changements dans le dessin sont regrettables, aussi bien celui des filles comme Kagome ou Sakura que celui des garçons comme Rinne. Sachons donc profiter de cette absence d’évolution pour apprécier chaque nouvelle sortie de Ranma ½.

Nouvel emploi, nouvelle vie !

Non, je ne vais pas vous parler d’un changement dans ma carrière professionnelle mais du manga First Job New Life ! qui est le deuxième titre de la collection « Life » de l’éditeur Kana.

First Job New Life ! est une courte série totalisant quatre volumes et narrant la vie de Tamako alors qu’elle vient de rentrer dans la vie active. Il s’agit du premier titre traduit en français de Yoko Nemu. L’auteure est quasiment inconnue chez nous, pourtant elle a une carrière déjà bien remplie (surtout d’œuvres courtes). Cependant, il est possible de lire en anglais The Delinquent Housewife! disponible chez Vertical. Il s’agit d’un manga d’humour et romantique paru dans Big Comic Spirits au milieu des années 2010. Après des débuts dans le magazine pour jeunes femmes Feel Young fin 2004, Yoko Nemu s’y fait remarquer dès 2008 par sa série Gozen 3-ji no muhouchita basée sur son expérience personnelle. D’ailleurs, First Job New Life ! en est, en quelque sorte la suite puisque on y retrouve les mêmes personnages dont Momoko et Dômoto, tout en y ajoutant Tamako. Gozen 3-ji no muhouchita est aussi un titre court car il ne compte que trois volumes. Cela ne l’a pas empêché d’être adapté en drama en 2013 pour une saison de douze épisodes. C’est ainsi que nous avons dans le même univers :

  • Gozen 3-ji no muhouchitai (Trois heures du matin, zone de non droit) : trois tomes édités entre 2008 et 2009, montrant le fonctionnement de l’agence P-Design, spécialisé dans le domaine du pachinko, grâce à Momoko, une jeune diplômée qui veut devenir illustratrice professionnelle ;
  • Gozen 3-ji no kikenchitai (Trois heures du matin, zone de danger) : quatre tomes publiés en 2010 et 2011, centrés sur Tamako, sa découverte du monde du travail et de l’amour. Il s’agit donc de la série proposée par Kana ;
  • Gozen 3-ji no fukyouwaon (Trois heures du matin, les dissonances) : un recueil de nouvelles sorti en 2012, chacune étant centrée sur un des personnages principaux de la série, soit Wajima, Dômoto, Momoko et Tamako.

Le récit commence avec l’entretient d’embauche de Tamako, une jeune infographiste à la recherche de son premier travail. Alors qu’une fois de plus, elle échoue assez lamentablement dans l’exercice, elle a la surprise d’être retenue par le patron, contre l’avis de Dômoto, le responsable de l’agence P-Design. Il s’agit d’une petite entreprise spécialisée dans la communication, l’affichage et la publicité des salles de pachinko. Alors qu’elle n’a aucune envie de rester, Tamako va toutefois s’accrocher à son poste pour des raisons qui n’ont pas toutes à voir avec son travail et s’apercevoir que, bien que difficile, son emploi n’est pas inintéressant, loin de là.

La série First Job New Life ! a donc été prépubliée dans le magazine Feel Young des éditions Shodensha. Elle nous propose deux thématiques, très classiques, qui nous rappellent l’époque bénie de la collection Sakka (lorsqu’il nous était proposé Fumi Yoshinaga, Q-Ta Minami et Kiriko Nananan) : la vie professionnelle et la vie amoureuse des jeunes femmes japonaises. Avec un dessin rappelant parfois Mari Okasaki, parfois Chika Umino, mais surtout George Asakura et même Moyoko Anno, Yoko Nemu nous propose une histoire au dessin plaisant et efficace, à la narration bien rythmée, sans oublier une galerie de personnages mémorables, à commencer par la débutante Tamako. Cette dernière est volontaire, même si elle est très timide et sans expérience de la vie. Elle est touchante dans ses efforts pour réussir dans un métier dont elle ignore quasiment tout. Il en est de même avec ses sentiments envers un de ses collègues. En effet, le premier tome est composé en deux temps : la découverte du travail, puis la découverte de l’amour. Dans les deux cas, rien n’est simple, surtout pour Tamako, inexpérimentée dans les deux domaines. Néanmoins, elle apprend vite.

Le deuxième tome nous montre Tamako en train de s’ouvrir petit à petit à ses collègues, surtout ceux de la salle de pachinko où elle est en stage pour mieux comprendre le domaine dans lequel elle travaille désormais et qu’elle doit mettre en valeur par ses créations graphiques. Elle se rapproche ainsi de Miyashita, un beau jeune homme qui semble vouloir la prendre sous son aile. Cela déplaît fortement à Akiho, une très jolie collègue, ancien mannequin de magazine dédié au pachinko et ancienne hôtesse événementielle. La jalousie la frappe en plein cœur, ce qu’elle ne comprend pas : comment peut-elle être jalouse d’une fille aussi banale et pourquoi Miyashita ne s’intéresse pas à elle autrement que pour une coucherie occasionnelle, pourquoi n’accepte-il pas son amour ? Pendant ce temps-là, Mano, l’ancienne comptable de P-Design et surtout (plus ou moins) la petite amie de Dômoto, vient rendre visite à ses anciens collègues de l’agence. Voilà qui va ruiner à coup sûr les rêves romantiques de Tamako. C’est ainsi que plusieurs chapitres s’éloignent de la vie professionnelle de notre jeune et fade héroïne pour se focaliser sur d’autres personnages et apporter plus de profondeur à l’histoire. C’est alors l’occasion pour la mangaka d’aborder le sujet de l’apparence, mais aussi sur ce qui se trouve derrière cette apparence. Elle montre aussi la nécessité d’évoluer, de changer de comportement afin de devenir plus adulte. Pour cela, elle utilise l’exemple de Miyashita. De plus, les réflexions prêtées à Akiho sont intéressantes. De son côté, petit à petit, Tamako prend conscience d’elle-même et des personnes de son entourage. Heureusement, Yoko Nemu n’en oublie pas pour autant l’humour et développe son récit avec légèreté.

En effet, la série ne pose pas frontalement la question de l’emploi des femmes dans le Japon actuel. Rappelons qu’il n’est pas question ici d’emplois d’office ladies, ces jeunes femmes employées dans les bureaux dont le rôle subalterne consiste surtout à accomplir de petites taches de secrétariat et à servir le thé aux collègues masculins et aux clients. Tamako, tout comme Momoko, ont un emploi technique : elles sont infographistes et conceptrices de notices. Elles sont jeunes et ne se sentent pas encore concernées par leur « péremption », c’est-à-dire l’âge limite pour se marier et devenir une bonne épouse s’occupant du foyer et des enfants. De même, le problème du harcèlement sexuel par les supérieurs n’existe pas au sein du studio (qui est petit, il faut le rappeler). Il n’est pas question non plus des inégalités salariales. Il y est plus question du temps passé au bureau et du rythme de travail, de leur difficile acceptation par les salariés, notamment les femmes. Il est donc difficile de ne pas penser ici au problème des entreprises qualifiées de « black kigyô ». Celles-ci se caractérisent par l’exploitation des employé·e·s les plus jeunes, fraîchement diplômé·e·s et faisant leur entrée dans le monde du travail. La direction les enchaîne à leur bureau pour des journées dépassant allégrement la douzaine d’heures. Sans surprise, cette exploitation s’accompagne de harcèlement tels que des abus verbaux et voire parfois physiques. Enfin, le travail forcé le week-end et de nuit, l’interdiction de prendre ses congés légaux sont des pratiques courantes quoique interdites officiellement. Néanmoins, tout ceci n’est pas abordé explicitement et ces différentes problématiques sont plus ou moins suggérées, afin de laisser la place à l’attitude positive de Tamako et à sa volonté de s’affirmer. Incontestablement, nous sommes ici en présence d’une comédie romantique, pour notre plus grand plaisir.

Hi Score Girl, amours et arcades

La capacité des Japonais à s’enthousiasmer pour des mangas que l’on pourrait penser invendables est sans limite. Il faut dire qu’ils semblent privilégier la qualité du récit et des personnages au dessin ou aux thèmes abordés, à la différence du lectorat francophone. Hi Score Girl en est peut-être une nouvelle démonstration. Voilà une comédie romantique scolaire centrée sur les jeux vidéo, mais pas ceux de maintenant, ceux des années 1990. Du coup, la série ne devrait intéresser qu’un lectorat assez âgé en jouant sur l’effet de nostalgie et surfer sur le succès du « revival », non ? Si dans la mode, le revival se concentre surtout sur les années 1990, période de consommation à outrance, de foisonnement des tenues, d’exubérance et d’excentricité vestimentaire, le jeu vidéo trouve ses racines au début des années 1980, celles des premières bornes d’arcade et des premières consoles un peu développées techniquement, comme la NES de Nintendo ou la Master System de Sega, sans oublier la percée des micro-ordinateurs personnels comme l’Apple II et le Commodore 64 . C’est donc aussi un pan de l’histoire du jeu vidéo, l’âge d’or des années 1990 (pour certain·e·s), que le manga Hi Score Girl nous propose de revivre.

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Début de l’année 1991, Haruo Yaguchi est en dernière année d’école élémentaire. Il ne vit que pour et par le jeu vidéo. Pour être plus précis, il passe tout son temps et son argent dans les salles d’arcade à jouer à des jeux de combat comme Street Fighter II de Capcom. Un jour, il tombe sur une gamine qui le lamine en un contre un (VS.) sur son jeu fétiche. Il s’agit d’Akira Ono, l’héritière d’une richissime famille qui est dans sa classe. Les deux ne vivent pas dans le même monde, le premier étant un cancre, la seconde étant une brillante élève. Ils n’ont donc jamais eu l’occasion d’échanger sur quelque sujet que ce soit. Cette rencontre improbable va pourtant déboucher sur une relation hors norme.

En avril 1993, Koharu Hidaka, une collégienne qui vient de faire sa rentrée en 4e, remarque Haruo au moment où celui-ci s’enfuit d’une salle d’arcade alors que le conseiller d’orientation de l’établissement vient y effectuer une ronde pour s’assurer qu’aucun élève de l’école ne traine dans un lieu aussi mal famé et si peu propice aux études. Les deux sont dans la même classe. Koharu envie la passion et l’insouciance d’Haruo. En effet, elle ne sait pas prendre du bon temps comme son camarade, elle ne sait que faire ses devoirs et elle reste seule chez elle la plupart du temps. Pourtant, quelques jours plus tard, une tempête de neige soudaine lui permet de faire plus ample connaissance avec ce garçon qui la fascine. Pour pouvoir se rapprocher de lui, elle comprend rapidement qu’elle va devoir s’intéresser aux jeux vidéo.

Hi Score Girl est une série en dix volumes réalisée par Rensuke Oshikiri. Elle a été prépubliée entre octobre 2010 et août 2018 dans le magazine Monthly Big Gangan, un mensuel seinen publié par Square Enix connu en francophonie notamment pour les séries Übel Blatt (Etorouji Shiono – Ki-oon), Dimension W (Yūji Iwahara– Ki-oon) et ACCA 13 (Natsume Ono – inédit en français). Pour être plus précis, Hi Score Girl a commencé sa prépublication dans un des numéros spéciaux du Young Gangan (celui de novembre 2010, donc sorti en octobre) avant de se poursuivre dans les trois numéros spéciaux intitulés Young Gangan Big qui sont à l’origine du magazine Monthly Big Gangan. Entre mi 2018 et fin 2019, le titre est adapté en dessin animé par J.C. Staff et SMDE pour différents réseaux japonais de télévision numérique et diffusé internationalement par Netflix. La saison 1 comprend douze épisodes et trois OAV. La saison 2 en compte seulement neuf. Il existe aussi un fan book intitulé Kajimest Continue qui a été publié en avril 2019 et une série spin-off a débuté dans le numéro de décembre 2019. Il s’agit de Hi Score Girl DASH dont l’histoire est centrée sur Koharu Hidaka, devenue professeure dans un établissement scolaire.

Le titre a connu une interruption entre septembre 2014 et juillet 2016 à cause d’un procès intenté par SNK Playmore en raison d’une prétendue violation des droits d’auteurs car des personnages SNK ont été utilisés sans autorisation préalable. SNK Playmore n’est à l’époque qu’une ancienne filiale chargée de la gestion des droits des jeux SNK rachetés à la maison mère après la faillite de cette dernière fin 2001. Rien d’étonnant à ce que le succès commercial d’Hi Score Girl, et surtout l’annonce d’une adaptation en animé, ait attiré leur attention et qu’ils aient tenté d’en tirer un revenu. C’est l’utilisation sans autorisation de personnages des jeux vidéo The King of Fighters ’95 et Samurai Shodown dans le chapitre 34 qui sert de base principale à des dépôts de plainte au pénal et au civil. Cela a donné lieu à des débats de la part de juristes spécialisés en droits d’auteur. Le département juridique de l’Université Meiji (Tokyo) a été jusqu’à publier un texte sur le danger pour la création artistique de donner raison à SNK Playmore. L’affaire s’est réglée à l’amiable entre Square Enix et la société Leyô Millenium (qui appartient en partie à l’entreprise de loisirs chinoise 37Game) qui avait entre-temps racheté SNK Playmore. À l’issu de cet accord intervenu en aout 2015, la prépublication a pu reprendre en juillet 2016, les cinq premiers tomes de la série ont été réédités avec de nombreuses modifications et le titre a été changé temporairement en Hi Score Girl Continue.

Il est à noter que Square Enix a eu un comportement un peu léger avec les droits d’auteur car lister en fin de tome les copyrights des jeux cités s’est relevé être insuffisant du point de vue juridique. Namco, Bandai, SEGA ont bien donné leur autorisation a posteriori mais Konami ne l’a pas fait, sans que cela débouche sur un procès. Un fan de manga japonais a travaillé sur les différences entre les deux éditions des cinq premiers tomes et les a listées sur son blog. C’est ainsi que nous pouvons voir que les principaux changements sont dans le tome 2 (il y en a aussi un certain nombre dans les autres) : Art of Fighting est remplacé par Street Fighter II’, Samurai Shodown et Fatal Fury Special le sont par Super Street Fighter II, etc. Autre exemple, le nom du magazine Neo Geo Game Catalog est changé en Game Catalog. Par contre, toutes les références à SNK n’ont pas été supprimées. Nous retrouvons à certains moments des jeux comme Samurai Shodown et The King of Fighters ’94 (par contre, The King of Fighters ’95 a été remplacé par Virtua Fighter 2.1 dans le tome 5). De plus, Haruo joue avec une NeoGeo CD et Ono a une Neo-Geo Pocket. Des changements ont concerné d’autres licences comme par exemple le jeu Jurassic Park remplacé par Out Run dans le tome 2. Ces changements ont augmenté de façon significative la présence des différentes versions de Street Fighters II dans la série et le manga ne rend pas suffisamment l’importance de la NeoGeo à l’époque, notamment grâce à la borne Neo-Geo MVS. Il n’y avait donc pas que des machines à base de cartes mères compatibles JAMMA (telle que les CPS-1 et CPS-2 de Capcom) dans les salles d’arcade.

Rensuke Oshikiri, l’auteur du manga, a été extrêmement contrarié par cette affaire comme il le raconte dans le dernier chapitre de sa courte série autobiographique Bip-Bip Boy. Nous pouvons l’imaginer sans peine quand on sait à quel point le système judiciaire japonais est injuste et inique, surtout envers les innocents (pour simplifier, c’est un peu le genre « vous êtes coupable car je l’ai décidé et vous devez avouer »). Heureusement qu’il n’était plus un débutant lorsque celle-ci a éclaté. En effet, il a commencé jeune, à 19 ans (il est né en septembre 1979). Il faut dire, et le mangaka le reconnait, qu’il était un véritable cancre, le plus mauvais parmi les mauvais. En effet, à l’instar de Haruo, il ne pensait qu’aux jeux vidéo. Alors qu’il est issu d’une famille assez bourgeoise, son rejet des études et sa passion pour les jeux d’arcade l’on amené à sortir diplômé d’un lycée professionnel en réalisant qu’il ne supportait pas l’idée de devoir travailler dans le milieu industriel. Après avoir dû interrompre des études de dessin et d’informatique pour raisons familiales, il s’est pris de passion pour les mangas d’horreur et à en dessiner, ayant la volonté d’en vivre.

La deuxième histoire qu’il a proposé à Kodansha via un site dédié aux débutants a été retenue en 1998 pour être publiée dans un numéro spécial de Weekly Young Magazine, lançant ainsi sa carrière professionnelle. Reconnaissable dès ses débuts, son style graphique assez particulier est influencé par les kashihon manga d’horreur de l’éditeur Hibari Shobo (Hideshi Ino, édité en français par IMHO, y a publié plusieurs histoires). Il se fait remarquer dans le genre particulier du gag manga horrifique, puis avec DeroDero, un manga d’horreur et de surnaturel reprenant les recettes des kashihon manga horrifiques qu’il apprécie tant. C’est ainsi qu’il rencontre le succès, la série totalisant quinze tankobon chez Kodansha. Le point d’orgue de la première partie de sa carrière est Le Perce-Neige, disponible en français chez Omaké Books. Il s’agit d’un josei manga d’horreur extrême et nihiliste prépublié entre 2007 et 2009 dans le magazine Horror M de Bunkasha. Après un détour par l’autobiographie avec les trois tomes de Bip-Bip Boy (prépubliés entre 2007 et 2009, puis en 2011, puis entre 2014 et 2015 dans le magazine Pocopoco d’Ohta Shuppan, disponible aussi chez Omaké Books), Rensuke Oshikiri se consacre ensuite principalement à la comédie dans différents supports seinen de Kodansha (Young Magazine, Morning, etc.) même s’il ne s’interdit pas de travailler avec d’autres éditeurs, étant quelqu’un de très prolifique.

Hi Score Girl est une comédie romantique scolaire basée (pour ne pas changer) sur un triangle amoureux. Cependant, sur ces fondations très classiques, Rensuke Oshikiri est loin de reprendre tels quels les canons du genre et il met en place des relations plutôt singulières. Le personnage masculin principal, Haruo Yaguchi, n’est pas un beau gosse, c’est un cancre, il est obnubilé par les jeux vidéo au point d’être aveugle aux sentiments des autres. Akira Ono, un des deux protagonistes féminins, est très intelligente mais elle est incompréhensible. De ce fait, elle est de plus en plus isolée à chaque changement d’école. Il faut dire qu’elle ne parle jamais, à personne. Koharu Hidaka est la seule qui n’ait pas un comportement extrême et fait figure de normalité. Elle est intelligente, lucide sur elle-même et les autres, plutôt jolie et raisonnable. Trop peut-être pour trouver le bonheur : il lui manque une passion dans laquelle s’investir. C’est pour cette raison qu’elle est attirée par Haruo, du fait de son insouciance, de sa joie de vivre et de son amour pour les jeux d’arcade. Même si elle comprend rapidement que ce dernier ne voit en elle qu’une camarade de classe qui semble s’intéresser aux jeux vidéo et avec qui il peut partager sa passion.

En effet, Haruo est fasciné par Ono qui lui est supérieure dans tous les domaines : elle est jolie, excellente élève mais surtout, elle le bat systématiquement sur borne d’arcade. Elle excelle dans le seul domaine où il en tire une réelle fierté : les jeux de combat. Ono devient ainsi un challenge, un but, un objectif : il faut absolument la dépasser à Street Fighter II. Haruo ne comprend pas ses sentiments pour Ono, ni pourquoi il supporte qu’elle le frappe durement à chaque fois qu’elle est contrariée. Il faut dire que pour elle, jouer aux jeux vidéo est une soupape de sécurité qui lui permet de supporter la pression imposée par son entourage qui la destine à prendre la direction de la fortune familiale. Lorsque Koharu devient meilleure que Haruo aux jeux de combat en espérant ainsi remplacer Ono dans l’esprit de l’élu de son cœur, ce dernier ne réagit pas de la même manière : il se sent humilié et ne supporte pas d’être à nouveau battu par une fille. Une distance se créée entre eux en lieu et place du rapprochement espéré par la jeune fille. Comme nous pouvons le voir, la romance n’est pas très présente dans le récit. De plus, il en est de même pour l’humour.

Celui-ci repose essentiellement sur le comportement d’Ono et des coups qu’elle porte continuellement à Haruo, les réactions de ce dernier devenant l’élément comique principal. C’est ainsi que plusieurs running gags se mettent en place pour notre plus grand plaisir. Ceux-ci sont distillés avec parcimonie, ce qui renforce leur efficacité. Quelques personnages secondaires comme la mère de Haruo, ou différents camarades de classe viennent apporter une touche humoristique supplémentaire. Néanmoins, la comédie n’est pas la caractéristique principale du manga. La façon dont Rensuke Oshikiri retrace l’histoire du jeu vidéo et des salles d’arcade, la vision qu’il propose de cet univers sont bien plus présentes. Loin du comportement de fan auquel nous pourrions nous s’attendre, l’auteur se contente souvent d’exposer des faits, de montrer la diversité du monde des jeux vidéo. Il n’épargne pas Haruo ni certains types de joueurs, sans pour autant les condamner. C’est aux lectrices et aux lecteurs de se faire leur avis, après avoir compris à quel point le mangaka a mis de lui-même dans cette histoire.

En effet, la lecture des trois tomes de Bip-Bip Boy, si elle n’est pas indispensable pour apprécier Hi Score Girl, permet de voir que Haruo est une projection romancée de l’auteur, une version améliorée tant il ne s’épargne pas dans la plupart des chapitres de Bip-Bip Boy. Ono et Koharu sont directement inspirées des quelques filles qu’il a pu côtoyer pendant son adolescence et qu’il présente dans son manga autobiographique. Nul doute que la réalité qui se cache derrière la fiction a permis au mangaka de créer des personnages particulièrement attachants, et touchants. Haruo est plein de joie de vivre, cependant, son insouciance ne signifie pas qu’il est stupide. Il se rend bien compte ce que lui coûte socialement sa passion pour les jeux vidéo. Certes, pour les besoins du récit, son incapacité à développer des relations sentimentales avec ses petites camarades de classe n’a pas le goût amer ni le sentiment d’échec que l’on retrouve dans Bip-Bip Boy. Haruo a fait un choix de vie qui lui apporte le bonheur et les jeux vidéo sont toujours là pour lui permettre de ne pas sombrer dans la déprime.

Toutefois, c’est avec Ono et Koharu que Rensuke Oshikiri réussit ses deux meilleures créations. Ono la mutique est touchante dans son incapacité à exprimer sa peine et l’oppression qu’elle subit du fait d’une éducation bien trop stricte. L’auteur, par de nombreuses cases muettes, nous fait comprendre à quel point les meilleures intentions du monde peuvent être destructrices lorsqu’on reste aveugle aux besoins des personnes que l’on côtoie. Koharu n’est pas en reste, elle qui est lucide sur ses sentiments et ceux de Haruo. Le mangaka nous montre aussi par son intermédiaire que la raison ne peut remplacer la passion et qu’il est important d’avoir des sentiments, ainsi que des passe-temps, des domaines qui nous permettent de s’évader d’un quotidien souvent bien morne. Il démontre ainsi l’importance que peut avoir le jeu vidéo dans la vie de certaines personnes, l’équilibre qu’ils peuvent y trouver, tout montrant que tout excès est nocif. Il ne magnifie pas le monde vidéoludique ni celui des salles d’arcade. Il essaye de les montrer comme ils sont, avec leurs défauts et leurs bienfaits.

Il y a d’ailleurs un point intéressant qui revient régulièrement tout au long de la série, mais sans que Rensuke Oshikiri s’appesantisse : le sexisme dans les jeux d’arcade. Pour commencer, il bat en brèche l’idée que les filles ne s’intéressent pas aux jeux de combat et qu’elles ne peuvent y exceller. Certes, elles sont peu nombreuses dans un univers essentiellement masculin, mais elles existent. D’autres joueuses apparaissent d’ailleurs au fil des tomes de Hi Score Girl. Il est impossible pour un non-japonisant de trouver sur Internet des données sociologiques portant sur les années 1990-2000. Si nous regardons des études japonaises récentes sur la sociologie du jeu vidéo, nous pouvons voir qu’actuellement les femmes jouent presque à parts égales que les hommes, la différence se faisant surtout sur les plateformes et les types de jeux. Le site 4gamer le montre bien dans son compte rendu d’un séminaire de la Japan Online Game Association. Néanmoins, lorsqu’on se focalise sur les consoles orientées action comme la PlayStation 4, les joueuses y représentent moins de 12% du total, à comparer avec une part de plus de 45% pour les jeux sur smartphones. Nous pouvons donc tout à fait imaginer que les salles d’arcades étaient très peu fréquentées par les filles, vingt ou trente ans plus tôt, mais qu’elles n’en étaient pas totalement absentes.

La raison est assez simple à trouver : la situation de la femme dans l’univers vidéoludique. Cela commence par le phénomène de la demoiselle en détresse («Damsel in distress»). Rensuke Oshikiri l’illustre brièvement à quelques reprises, notamment en arrière plan des réflexions de Haruo à propos de sa relation avec Ono et avec Koharu vers la fin du tome 5. Les personnages actifs sont toujours masculins et leur but est d’aller délivrer une femme qui s’est fait enlever et qui attend passivement son sauveur. Celle-ci n’est alors qu’une récompense aux efforts réalisés par le joueur. Cette image est un trope ancien que l’on retrouve depuis longtemps dans la littérature et le cinéma. Cependant, il est particulièrement présent dans les jeux vidéos d’action. Pourtant, cela n’est certainement pas le pire, l’identification pouvant toujours se faire, même si on est une fille. Toutefois, nous avons là un des cinq thèmes sexistes qui ont besoin de disparaitre pour un monde plus égalitaire : celui de la « femme cadeau ». La représentation de la « femme objet » avec l’obligation de beauté faite aux femmes (autre thème) se retrouve aussi dans les jeux vidéo. Il suffit de voir le but de certains jeux comme Gals Panic de Taito où il faut réussir à marquer 80% de la surface qui couvre le corps dénudé d’une femme afin l’exposer au regard du joueur. Il faut voir aussi le comportement des joueurs masculins envers leurs homologues féminins pour sentir que l’on est pas la bienvenue lorsqu’on est une fille ou qu’on est réduite à être un simple objet de désir sexuel. Tous ces aspects sont évoqués dans le chapitre « Spécial-Crédit 1 » du tome 4. Néanmoins, pour approfondir le sujet, le mieux est de lire le texte de Mar_Land sur le sexisme chez les geeks.

Ainsi, une fois de plus, le manga montre sa richesse et sa grande profondeur grâce à sa capacité à aborder de nombreux sujets au sein d’une même œuvre et à faire vivre des personnages attachants et complexes. Certes, en ce qui concerne Hi Score Girl, il peut être nécessaire à certaines et certains de passer outre un graphisme un peu hors norme et un thème, celui des jeux vidéo des années 1990, qui peut ne pas intéresser. Pourtant, il n’est en aucun cas nécessaire d’avoir joué sur des bornes d’arcades ou les consoles de l’époque pour savourer cette lecture qui ne repose pas sur la nostalgie. Votre serviteur en est la preuve. Alors, n’hésitez pas, si vous n’avez pas commencé cette excellente série, foncez, vous ne le regretterez pas un seul instant !

Sexy Cosplay Doll

La période de confinement actuelle donnant beaucoup de temps à passer de la manière la plus intéressante possible, voici (déjà !) une nouvelle chronique sur une série dont le troisième tome vient juste de sortir chez Kana. Le but est, comme pour le précédent billet consacré à En proie au silence, d’apporter un certain nombre de clés de lecture aux personnes pouvant être intéressées par un titre bien plus remarquable que de prime abord. Je remercie Manuka pour sa relecture qui m’a permis d’éliminer de trop nombreuses fautes.

Wakana Gojo est un lycéen plutôt solitaire. Il faut dire que sa passion pour la confection des poupées traditionnelles japonaises n’est pas banale et n’est pas partagée par ses nouveaux camarades de classe. C’est une passion solitaire depuis déjà l’école primaire et au collège. De plus, il est encore plus difficile de se socialiser quand on a perdu ses parents et que l’on doit vivre avec son grand-père, un artisan reconnu qui lui a transmis cet amour pour les poupées précieuses. Il est nécessaire de consacrer énormément de temps pour se perfectionner et arriver à créer de véritables œuvres d’art. De son côté, Marine Kitagawa est l’une des filles les plus populaires de l’établissement scolaire. Extrêmement mignonne, soignée, extravertie, amicale et pleine d’énergie, elle n’a aucune difficulté à établir des relations amicales avec ses congénères. Elle arrive même à adresser la parole à un loser comme Wakana.

Pourtant, les deux vont être amenés à passer beaucoup de temps ensemble. En effet, il existe un point commun entre ces deux êtres qui semblent pourtant vivre dans des mondes différents. L’un et l’autre ont une passion peu avouable : Wakana est un couturier accompli en vêtements de poupées, une compétence toute féminine, n’est-ce pas ? Quant à Marine, elle est fan d’animés mais aussi de jeux vidéo, notamment de dating games érotiques, passion peu banale pour une jeune fille, pour ne pas dire anormale, hein ! Surtout, elle rêve de pouvoir incarner son personnage préféré, Shizuku Kuroe du jeu Sexy Miracle 2, L’Académie pour filles La Vierge fidèle et les demoiselles du club de masochisme.  Problème : Marine est incapable de confectionner le moindre vêtement. Qu’à cela ne tienne, Wakana est là ! En fait, ils étaient faits pour se rencontrer malgré leurs différences…

Sexy Cosplay Doll est une série prépubliée depuis 2018 dans le magazine Young Gangan des éditions Square Enix. Le numéro d’octobre 2019 a proposé un supplément photo avec la cosplayeuse Iori Mori en Marine et en Shizuku. Il s’agit d’un bimensuel classé en seinen, mais visant un public d’hommes assez jeunes, comme son nom l’indique et comme son contenu, notamment ses couvertures, laissent supposer. Les titres avec des jeunes filles aux formes (très) développées et pas toujours très habillées y sont légion, même si comme dans tout mangashi, une véritable diversité dans les histoires et les styles est présente. Ce support est loin d’être inconnu ici, plus d’une trentaine de séries ayant été traduites en français, principalement par Ki-oon. Le titre qui nous intéresse ici compte pour l’instant quatre (bientôt cinq) tomes dont trois sont disponibles en français chez Kana. Son auteur est… surprise, une femme, cachée derrière un nom de plume assez opaque : Fukudashin1 (福田晋一, Shinichi Fukuda à l’international).

La mangaka a débuté professionnellement dans le métier après avoir gagné un concours du Weekly Shônen Ace (Kadokawa Shoten), ce qui lui a permis d’y être publiée à partir de 2007. Après quelques histoires courtes et une première série comptant deux volumes, elle passe en 2012 chez Shonen Gahosha, pour proposer dans Young King une création, Momoiro Meloik, qui va rencontrer un certain succès et durer dix tomes. Surtout, elle y introduit un certain érotisme soft basé sur des « gros plans culottes et décolletés », ici, teinté de lolicon et de sentiments incestueux. En 2018, nouveau changement d’éditeur avec Sexy Cosply Doll. Et toujours cet aspect sexy qui semble devenir une marque de fabrique. Cependant, cela ne surprendra pas les lectrices et lecteurs de l’article « Mangas sous XX : ces femmes qui écrivent pour les hommes » disponible dans le numéro 3 de la revue d’étude Manga 10 000 images : Shinichi Fukuda n’est pas n’est pas la première, loin de là !

Le premier tome de Sexy Cosply Doll introduit donc les deux personnages principaux de la série : Wakana et Marine. Le premier est donc solitaire. Cet isolement s’explique par un véritable traumatisme enfantin, lorsqu’une de ses camarades le rejeta car il aimait les poupées. Depuis des années, il consacre tous ses loisirs à apprendre à peindre des têtes de poupées traditionnelles, les poupées « hina », celles utilisées pour la fête du même nom. Il est donc l’archétype du lycéen peu sûr de lui mais qui possède un talent caché. Seulement, cette capacité extraordinaire l’est surtout parce qu’il s’agit d’une activité dite féminine. Voilà qui casse complètement ce modèle issu du shônen manga. Wakama nous rappelle le héros d’Otomen, Asuka Masamune, qui est féru de « trucs de fille » comme la couture et la cuisine, sans que cela remette en cause sa virilité dans ce shôjo manga.

Le second protagoniste, Marine, est tout l’inverse. Sa joie de vivre et son enthousiasme sont en total contraste. Néanmoins, il ne faudrait pas penser qu’elle représente la lycéenne populaire typique qui ne pense qu’à plaire. De plus, elle aborde plusieurs caractéristiques des kogals, ces jeunes filles branchées. En effet, ses cheveux sont manifestement teints, elle porte de multiples piercings à l’oreille, des lentilles teintées, sa jupe est extrêmement courte, sa mise est très soignée. Elle fait penser à Matsui, la camarade sexy d’Asai, l’héroïne de la série Otaku Girl (un seinen), ces différentes jeunes filles étant de véritables amatrices de manga et d’animés, ce qui est un handicap certain dans la société fermée d’un lycée japonais. Toutefois, cela ne signifie pas qu’elle soit écervelée ; ça ne signifie pas plus que ce soit une jeune fille facile, loin de là. Rapidement, nous nous apercevons qu’elle a les pieds sur terre et qu’elle est plutôt ingénue dans le domaine sentimental (comme de bien entendu).

Formellement, Sexy Cosply Doll ne présente pas réellement d’originalité. Le dessin, soigné, ressemble à de nombreux young seinen que l’on peut voir fleurir actuellement. Par exemple, il est frappant de voir à quel point le graphisme de Shinichi Fukuda est souvent proche de celui de Takahiro Oba (un homme) qui dessine Sky High Survival. À la limite, nous pourrions estimer que le style de la mangaka avait une touche plus personnelle dans sa précédente série. La narration, par contre, est dense et fait plus penser à du shôjo manga entre nombreux dialogues et monologues intérieurs, et avec une certaine déstructuration des planches. L’utilisation régulière de personnages chibi est aussi à noter. Concernant le contenu, le récit avance rapidement, ce qui permet de bien caractériser les personnages durant le premier chapitre. Ce dernier est assez long, une cinquantaine de pages. Les suivants sont plus courts, en adéquation avec un rythme de prépublication bimensuel : une vingtaine de pages, entrainant une narration plus nerveuse, ce que l’on retrouvera dans les tomes suivants.

Le tome 2 développe l’histoire mise en place précédemment : Wakana a réussi à créer le costume de Shizuku à temps pour que Marine puisse le porter à l’occasion d’une des nombreuses manifestations de cosplay qui sont organisée à Ikebukuro, un des quartiers de Tokyo réputé pour ses magasins dédiés à l’univers des animés, du jeu vidéo et du manga. La zone commerciale appelée « Otome Road » y est située, nous sommes donc bien en pleine culture otaku. C’est d’ailleurs à Ikebukuro que notre apprentie cosplayeuse et son couturier « personnel » sont allés faire leurs achats de matière première et d’accessoires. C’est l’occasion pour Shinichi Fukuda de montrer le monde du cosplay (et de placer quelques belles planches muettes), d’expliciter quelque peu ses rites, ses contraintes et ses joies. Le récit est alors plus démonstratif et plus lent. L’auteure en profite pour placer un certain nombre de scènes sexy. Surtout, elle introduit à la toute fin du tome un nouveau personnage, mettant ainsi en place par le biais de l’habituel cliffhanger la suite son histoire.

Shizuku effectue donc ses premiers pas dans le monde du cosplay. Le terme est un mot-valise combinant les termes anglais « costume » et « play », faisant ainsi référence au fait jouer un personnage issu d’un animé, un manga, un jeu vidéo ou un film / série tout en portant le costume correspondant. C’est un loisir apparu aux États-Unis dans les conventions de science-fiction à la fin des années 1930. Il a commencé à être notable au Japon durant la deuxième moitié des années 1970, après la création du Comiket. Le terme a été inventé par un journaliste japonais en 1984 dans un article relatant sa visite de la 42e WorldCon à Los Angeles. Le phénomène a continué à se développer au Japon durant les années 1980 et surtout 90 puis il s’est répandu dans le monde occidental grâce au succès rencontré par les animés, les jeux vidéo japonais tels que Final Fantasy et Street Fighter, sans oublier le développement du manga avec Naruto en chef de file. À défaut de se lancer dans de grandes explications sociologiques ou psychologiques, ce tome 2 montre bien le plaisir que ressentent les personnes qui s’adonnent au cosplay.

S’il existe des études occidentales sur le cosplay, aucune ne semble exister en langue française. Toutefois, il semble que la composition sociologique des personnes faisant du cosplay soit assez homogène d’un pays à l’autre : il s’agit généralement d’une population de jeunes filles (de 70 à 80%), adolescentes ou jeunes adultes, même s’il est possible de voir des trentenaires se « cosplayer ». Plusieurs caractéristiques se dégagent des différentes études disponibles sur Internet. Plus que se déguiser, il s’agit d’incarner le personnage, aussi bien physiquement qu’émotionnellement. Il peut s’agir ici de répondre aussi à un besoin d’identification, fréquent à l’adolescence. C’est aussi un puissant instrument de socialisation avec le partage d’une passion, que celle-ci se fasse virtuellement via le partage de photos, ou réellement lors des nombreuses manifestations organisées ici ou là. Si cela commence virtuellement, par le biais des réseaux sociaux, un besoin de se retrouver entre pairs se fait rapidement sentir. Le cosplay inclus ainsi de rejoindre une communauté permettant de vivre des expériences sortant de l’ordinaire. Il faut dire qu’une partie des participant·e·s est en manque de relations sociales. Le cosplay devient alors un facilitateur social, notamment par le biais de l’identification à un personnage fictif.

En France, le meilleur endroit pour voir du cosplay est sans conteste Japan Expo, une convention dédiée aux cultures populaires, notamment venues du Japon. Existant depuis plus de vingt ans, la manifestation a su capitaliser sur l’engouement occidental pour la culture manga (au sens large) et accompagner le développement du cosplay en Europe. C’est ainsi qu’on peut y trouver plusieurs zones proposant des défilés libres ou des spectacles, sans oublier des concours. Japan Expo Sud organise ainsi la sélection française pour le World Cosplay Summit qui se déroule au Japon, pendant que Japan Expo Paris propose les sélections pour l’European Cosplay Gathering. Un village dédié regroupe des stands d’associations, d’exposants et des ateliers, ce qui permet d’obtenir des informations ou d’acheter costumes et accessoires. Ainsi, une communauté peut se retrouver et échanger autour de sa passion. Les relations virtuelles sont alors concrétisées et permettent de renforcer le sentiment d’appartenance à une grande famille. Cela permet de dépasser ce qui pourrait n’être qu’une simple « mascarade ».

L’estime de soi et la fierté identitaire, aidant à la construction de son identité, sont autant d’éléments qui font du cosplay autre chose qu’un simple déguisement. Certes, les deux permettent d’exprimer un certain exhibitionnisme et de jouer sur les codes vestimentaires, ce qui permet de s’affranchir temporairement de l’obligation à répondre à une certaine image. Cela est encore plus vrai au Japon où cette obligation d’apparence est omniprésente à l’école comme au travail : l’habit définit la fonction et correspond à un positionnement social. Le déguisement fait fi de ces conventions. Néanmoins, le cosplay se développe dans la durée et l’investissement personnel, ce qui permet un épanouissement personnel en plus d’un amusement. Car s’il s’agit principalement d’un loisir qui ne dure que quelques années, il demande un investissement certain, à la fois en temps, en compétence et en argent. La confection du vêtement est partie prenante du plaisir du cosplay. Il est d’ailleurs à noter que la réalisation du costume semble avoir une plus grande importance en Occident qu’au Japon, où l’on privilégie le jeu scénique, la reprise des mimiques et attitudes des personnages représentés. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’une récréation avant tout, un brin subversive mais plutôt innocente.

Le tome 3 de Sexy Cosplay Doll développe cet aspect communautaire et festif en faisant intervenir deux nouveaux personnages : Juju, une cosplayeuse réputée sur les réseaux sociaux et sa sœur, sa photographe attitrée. En effet, la prise de vue est un complément indispensable au cosplay. Comme les performances en art contemporain, il est indispensable de figer l’instant où un personnage fictif prend vie. L’appareil photo, et ses accessoires, permet de donner une existence pérenne au jeu : les personnages, et leur costume n’existent que parce qu’ils sont vus. Surtout, il permet une diffusion indispensable à la constitution d’une base de fans. Cela peut poser un problème qui n’est que très peu abordé par le manga : les comportements inappropriés. Dans un domaine pourtant essentiellement féminin, les hommes sont à la manœuvre, soit comme organisateurs, soit comme photographes. Plus d’une cosplayeuse, en France, s’est plainte ces derniers temps : mains baladeuses, propos déplacés, voire harcèlement. Un photographe, célèbre dans le milieu, a fini par être mis à l’index. Peut-être que la mangaka abordera ce sujet dans un tome futur.

Il faut dire que certains cosplays ne sont pas très habillés, c’est le moins que l’on puisse dire. Toutefois, cela ne devrait pas être un problème. Malheureusement, la sexualisation du cosplay est inévitable, les personnages incarnés étant à l’origine (pour la plupart) érotisés, avec une sensualité souvent ambigüe pouvant déboucher sur un véritable fétichisme. En Occident, les filles (car ce sont principalement elles les victimes) qui jouent l’hypersexualisation de leur personnage se heurtent rapidement à des commentaires et des comportements révélant nos normes sociales qui régulent la sexualité féminine : la nudité est associée à sexualité. Si une cosplayeuse est peu habillée, c’est qu’elle « aime ça » pour un certain nombre d’hommes. À l’inverse, si la personne ne correspond pas aux canons esthétiques censés s’imposer à elle (poitrine trop petite, silhouette insuffisamment maigre, visage peu avenant, etc.), elle risque fort d’être confrontée à des remarques dégradantes et humiliantes. Dans le tome 3, la sexualisation de Marine, notamment lorsqu’elle interprète Black Lobelia, n’est là que pour émoustiller les lecteurs et être une source de gags, notre héroïne ne se rendant pas compte de l’effet qu’elle produit sur Wakana.

Chaque tome de Sexy Cosplay Doll est consacré à un nouveau costume que va devoir réaliser Wakana. Comme déjà dit, en Occident, il est important de réaliser soi-même le costume que l’on portera (pour concourir, il faut en réaliser soi-même au moins 80%). Il n’en est pas de même au Japon et ce troisième tome le montre bien. Certes, Marine ne met pas vraiment la main à la pâte, mais nous pouvons considérer que cela est une nécessité narrative. Avec l’arrivée en scène de Juju, le thème du « do it yourself » n’est évoqué qu’au détour de quelques dialogues. La mangaka permet toutefois de comprendre l’importance de mettre tout son cœur dans la confection des costumes, de l’importance de la maitrise des techniques de couture, mais aussi de maquillage afin de réussir à créer un véritable coup de foudre. Ce sont là des choses qu’une réalisation purement commerciale est incapable de provoquer, à moins que ça soit réalisé par un véritable artisan amoureux de son art. Cela n’a pas empêché le développement de toute une économie autour du cosplay au Japon. Il en est de même en France où des clubs et des sociétés commerciales apportent leur expertise et proposent différents services et produits.

Voici comment une série qui semble n’être qu’une simple comédie romantique lycéenne sexy, se déroulant dans le cadre rarement abordé du cosplay, se révèle proposer bien plus de contenu que prévu. Certes, toutes les notions abordées rapidement ici ne sont pas réellement développées, du moins pour l’instant, le manga étant toujours en cours au Japon. Néanmoins, Kana nous propose là un titre qui contient plusieurs niveaux de lecture. Il est possible d’apprécier uniquement le voyeurisme régulièrement proposé par l’auteure (il faut toujours garder en mémoire quel est le public visé par le support de prépublication) et de se délecter des gros plans sur les seins (toujours cachés par un vêtement) ou sur la culotte de Marine, tout en s’amusant des réactions de Wakana. Il est aussi possible de se laisser entrainer par la joie de vivre, la vitalité de Marine, ainsi que par le sérieux et la volonté de bien faire de Wakana, et de s’intéresser à un monde assez peu connu et souvent victime de préjugés.

Néanmoins, il est nécessaire de passer outre quelques défauts comme une certaine propension des personnages à larmoyer ou à rougir pour un oui ou pour un non. Ces exagérations sont certainement là pour apporter un peu de tension dramatique à un titre qui en manquerait étant donné les longs moments explicatifs qui parsèment les différents chapitres. La romance ne progresse pas, ce qui est un défaut typique des shôjo comme des shônen romantiques, et que l’on retrouve ici. Il s’agit pourtant d’une lecture intéressante à plus d’un titre, à condition de ne pas être rebuté·e par les grosses poitrines et les gros plans sexy. D’ailleurs, nous pouvons penser qu’il serait appréciable de pouvoir lire en français Complex Age, un titre en six tomes prépublié dans Morning (Kodansha) entre 2014 et 2015. Il aborde le sujet du cosplay à travers la vie de tous les jours d’une jeune femme de 26 ans, salariée et célibataire, qui a une passion secrète pour le genre gothic lolita. Elle se retrouve confrontée à l’écart grandissant entre son âge et son intérêt pour le cosplay, ce qui entraine questionnements et frustrations. Heureusement, une version américaine existe pour les plus impatient·e·s…

En proie au silence

Misuzu Hara est une jeune professeure dans un lycée d’une quelconque ville japonaise. Un de ses élèves (Nizuma) rencontre des problèmes avec ses camarades, accusé par la rumeur dans un premier temps d’être gay, puis de sortir avec une femme mariée. En tant que professeure principale de cet élève, c’est à elle de gérer le problème. Parallèlement à cela, Misuzu a fait la connaissance du fiancé (Hayafuji) de sa meilleure amie, Minako. Or, celui-ci devient rapidement son amant, Mizunu n’ayant pas su résister à ses avances. Elle se retrouve ainsi coincée dans une relation toxique basée sur le mensonge et la dissimulation. Il en résulte un nouvel exemple d’une relations homme-femme basée sur la contrainte et les rapports de force, force qui est du côté des hommes bien entendu, étant donné que nous sommes dans une société foncièrement sexiste, voire phallocrate.

Akane Torikai n’est pas une débutante dans l’industrie du manga : elle a plus de 15 années de carrière professionnelle. Elle a débuté en 2004 à l’âge de 23 ans. Après des débuts dans le shôjo (dont certains sont « matures »), elle s’est assez rapidement orientée vers des œuvres destinées à un public plus âgé en faisant du seinen dans Morning Two et du josei dans BeLove et dans Feel Young, ainsi que dans d’autres magazines dits culturels. Elle a actuellement une série en cours dans Big Comic Spirit intitulée Saturn Return. La série qui nous intéresse aujourd’hui, En proie au silence, a été prépubliée dans Morning Two entre 2013 et 2017 et a fait parler d’elle par son attaque directe de la phallocratie et la misogynie japonaise.

N’hésitons pas à le dire : le tome 1 n’est pas excellent, loin de là. Le propos d’Akane Torikai manque de subtilité et la narration n’est pas fluide. Le tout n’est pas aidé par un dessin sans originalité, très « seinen ». Il est toutefois de bonne facture et efficace, ce qui est le principal. Ajoutons à cela des personnages un peu trop caricaturaux et une narration reposant trop sur des récitatifs au début, et nous avons des éléments pouvant amener à laisser de côté la série. Nous sommes loin du chef d’œuvre annoncé (une fois de plus) par Akata (oubliez cette communication, un peu insupportable par ses perpétuelles exagérations). Heureusement, derrière ces quelques défauts, il y a un message, un contenu qui peut interpeller aussi bien le public féminin que masculin (ou du moins, qui devrait interpeller). Il est à noter que la lecture du tome 2 passe nettement mieux malgré un premier chapitre qui est dans la droite ligne du volume 1. La mangaka y développe ses personnages et leurs interactions, notamment par le biais de Misuzu et Nizuma. Surtout, elle continue à illustrer ses thèmes et à les approfondir. Elle en aborde même de nouveaux, comme celui de la liberté des femmes sur leur corps.

En proie au silence traite donc des relations homme-femme dans la société japonaise actuelle (mais cela est directement transposable dans les sociétés occidentales). Le thème principal est celui de la masculinité qui repose sur la misogynie et le sexisme. Akane Torikai fait le constat que les femmes sont à la disposition des hommes, notamment (surtout ?) sexuellement. Elle aborde différents thèmes dans le tome 1 comme l’obligation « d’être belle » et l’obligation de se marier. En effet, tel qu’il est conçu, le mariage est un mode de vie qui s’impose à tout le monde : le mariage garantit la cellule familiale et la solidarité intergénérationnelle. Le célibat est donc un problème, pas un choix de vie. Il y a une réprobation généralisée du célibat, notamment dans le monde du travail et au sein du cercle familial. C’est ainsi qu’il y a un « âge normal du mariage » qui est une horloge sociale imposée aux femmes plus qu’aux hommes. Les célibataires qui dépassent cet âge (30 ans au Japon) sont considérés comme des perdants, voire comme des parasites. Passé 35 ans, c’est fichu, il devient quasiment impossible de se marier alors que c’est une volonté qui semble partagée (du moins dans les sondages).

Il faut dire aussi que les rôles H/F sont distribués dans le mariage : il y a complémentarité et non égalité, surtout pour les tâches domestiques : l’homme doit avoir une situation financière stable et la femme doit s’occuper du foyer. Cependant, cette situation n’est confortable pour personne, y compris pour les hommes. En effet, la règle des 3 H (Haut niveau de rémunération, Haut niveau d’éducation et Haute taille) s’imposent à eux et malheur à ceux qui n’arrivent pas à correspondre à cette règle. Or, pour le confort de tous, à commencer pour les femmes dominées et exploitées car en état de dépendance financière, il vaudrait mieux que s’applique la règle des 3 C (Confort, Coopération, Communication).

Les relations amoureuses homme / femme passent par l’obligation d’être actifs pour les premiers, passives pour les secondes. En proie au silence présente plusieurs situations intéressantes illustrant ce thème et ses limites : il y a Erisa Misakana, la lycéenne très populaire qui n’a pas l’air soumise à Wadajima, son (plus ou moins) petit copain. Il y a aussi Niizuma qui a couché avec une femme mariée. N’oublions pas la petite amie officielle de Niizuma qui se demande si elle doit accepter les avances des (rares) garçons qu’elle intéresse (certes, elle a de gros seins mais elle est plutôt grosse et quelconque). Il y a surtout Hayajuji, le type même du prédateur sexuel qui sait manipuler les femmes pour obtenir ce qu’il veut : leur sexe. Ce même Hayajuji vit en couple avec Minako mais trouve toujours l’excuse du travail pour repousser les besoins de cette dernière. Le besoin sexuel féminin est ainsi plus ou moins mis en avant mais considère aussi que l’acte sexuel peut être une sorte de négociation entre la femme et l’homme, on couche pour exprimer le souhait d’être en couple. Cette considération se retrouve, confirmée ou infirmée par les différents personnages de la série.

Rappelons qu’au Japon, si le sexe masculin est glorifié notamment à travers plusieurs fêtes phalliques, celui féminin est tabou et ne doit pas être représenté. Megumi Igarashi s’en est aperçue à ses dépens lorsqu’elle s’est retrouvée en prison à cause de son « art vaginal ». Sa démarche artistique (représenter sa vulve sous différentes formes) est de casser le tabou entourant le sexe féminin, caché et qui doit le rester (lire son manga L’art de la vulve, une obscénité ? pour plus de détails). Ce tabou est un puissant instrument de contrôle des hommes sur les femmes, comme les deux premiers tomes d’En proie au silence le montrent. Akane Torikai rappelle aussi que dans la relation sexuelle, l’homme est la plupart du temps l’initiateur, le demandeur. Si dans l’imagerie érotique et pornographique, la femme doit démontrer sa « pureté » par le refus (modéré), du moins dans un premier temps. L’homme, par insistance et talent, va apporter la jouissance à la femme qui va finir par apprécier la relation. Il faut noter que ce n’est pas toujours le cas dans le manga et que la mangaka cherche à démonter ce fantasme masculin par différentes scènes de sexe (peu explicites en dehors d’un sein apparaissant ici ou là).

Ainsi, l’homme, initiateur des relations sexuelles dans nos sociétés, peut exercer la contrainte : relations forcées par manipulation mentale, ce qui peut être considéré comme un viol, même sans contrainte physique ni pénétration (au Japon, comme en France, pour qu’il y ait viol, il faut pénétration sinon, c’est une agression sexuelle). En proie au silence nous montre la difficile nuance entre acceptation passive et viol, et surtout nous montre les traumatismes qui peuvent en résulter. Que ce soit le comportement passé d’un ancien petit copain de Minako, qui a violé littéralement Misuzu (même si celle-ci ne se défend pas), ou les exigences sexuelles d’Hayafuji, le fiancé de Minako, une seule conclusion s’impose : l’homme est un agresseur, il exige et finit par obtenir ce qu’il veut de la femme.

Le sentiment de culpabilité, comme celui de honte, est un puissant outil de protection des agresseurs. Les femmes intériorisent ce qui leur est arrivé car elle se sentent coupables et honteuses. Le fait que la société refuse d’entendre et de comprendre la position des femmes abusées et va jusqu’à leur faire porter la responsabilité des actes qui se sont produits, permet ainsi une véritable culture du viol. Remarquons que dans le manga, comme cela se produit la plupart du temps dans la réalité, le viol est réalisé dans l’espace privé (au domicile ou dans un lieu de rencontre privé) par une connaissance (plus ou moins proche) de la victime et non pas par un inconnu dans l’espace public.

En proie au silence, malgré quelques défauts formels (surtout sur le premier tome), se révèle être une lecture indispensable et peut aider hommes et femmes à mieux comprendre à quel point le sexisme est toxique, surtout pour les femmes. Un changement rapide des mentalités est indispensable pour une relation plus harmonieuse et plus équilibrée. La postface de Moto Hagio proposée par le tome 2 va bien évidemment dans ce sens. Nous ne pouvons que féliciter les éditions Akata de proposer au lectorat francophone une lecture au contenu si important, pour ne pas dire vital.