Gleipnir, le lien du sang

Shûichi Kagaya est un lycéen plutôt faible, peureux et sans histoire, jusqu’au jour où il acquiert le pouvoir de se transformer en une sorte de peluche géante très puissante. Celle-ci est plutôt inquiétante avec son gros flingue et ses grandes dents pointues. Pendant quelques temps, il réussi à cacher un changement qu’il rejetait alors de toute ses forces, ne voulant être rien d’autre qu’un adolescent comme tous ses camarades. Cependant, après avoir sauvé une jeune fille d’un incendie criminel grâce à son avatar monstrueux, le voilà entraîné par cette dernière dans une quête qui pourrait lui permettre de comprendre ce qui lui arrive : pourquoi et comment certains humains ont acquis le pouvoir de se changer en phénomène fantastique ?

Claire Aoki, la jeune fille sauvée par Shûichi, étudie dans le même établissement scolaire et il se révèle rapidement que cette rencontre n’est pas si fortuite. Un lien les relie : Erena, la sœur de Claire, est devenue un monstre puis a tué les parents des deux jeunes filles, avant de disparaitre dans la montagne voisine. En peluche-mascotte géante, Shûichi a une énorme fermeture éclair dans le dos. Il s’agit d’une ouverture permettant à Claire de pénétrer à l’intérieur de son corps et d’en prendre le contrôle. Nos deux protagonistes découvrent ensuite qu’au centre de l’énigme qui se présente à eux, se trouvent d’étranges jetons disséminés dans les environs… Après une première rencontre mouvementée avec une inconnue, Shûichi et Claire comprennent à quel point la recherche d’informations sur ce qu’est devenue Erena sera compliquée et risquée. En effet, ces médailles permettant d’obtenir du pouvoir attirent de nombreuses personnes souvent mal intentionnées. En plus, la présence de ces pièces coïncide avec l’apparition de monstres extrêmement dangereux dans les environs.

Shûichi et Claire rejoignent donc un groupe de lycéens peu puissants. Quoique… Une fille de ce groupe, Chihiro Yoshioka, alors qu’elle ne paye pas de mine entre sa jeunesse et son pouvoir a priori inutile, pourrait bien être un atout majeur dans les prochaines confrontations avec les chasseurs de médailles. Sûichi a réalisé que si, seul, il n’était pas très puissant, il n’en est pas de même lorsqu’il fusionne avec certaines personnes. C’est ce qu’il s’est passé avec Yoshioka, et cela leur a permis de survivre à une rencontre avec Erena et ses sbires. Claire a pu ainsi mieux comprendre ce qu’il se passe, quels sont leurs adversaires et quels sont les enjeux. Pourtant, celle-ci ne peut s’empêcher d’être un peu jalouse car elle pensait être celle qui piloterait Sûichi vers la victoire et, ainsi, sauverait le monde. Néanmoins, à force de rencontres et de discussions, petit à petit, la vérité se fait jour : une malédiction s’est abattue sur la ville, et Sûichi devra être celui qui sauvera tout le monde.

Gleipnir est un manga pour post-adolescents et jeunes adultes, ce que l’on qualifie généralement de young seinen. Il est réalisé par Sun Takeda qui a débuté en 2006 avec des comédies romantiques lycéennes plutôt sexy. C’est ainsi qu’il a à son actif deux séries prépubliés chez MediaWorks dans le mensuel Dengeki Maoh, (Kore Kutte Meshi! totalisant trois volumes et Sekainohate de Aimashou, comptant huit tomes). Il passe ensuite chez Hakusensha en créant Haru to Natsu pour différentes déclinaisons du magazine Young Animal. Il s’agit d’une série en cinq tomes où il amplifie le côté érotique du personnage féminin principal. Vu le support de prépublication concerné, cela n’a rien d’étonnant. Enfin, tout en réalisant Gleipnir, le mangaka crée, sur un scénario de Masayuki Kusumi (Mes petits plats facile by Hana chez Komikku), une courte série (2 tomes) plus sérieuse et tournée vers la nourriture et le monde de l’édition manga pour Nihon Bungeisha (dans Manga Goraku puis Web Goraku Egg).

Gleipnir, qui a débuté fin 2015 chez Kodansha, est toujours en cours au Japon, avec une prépublication dans le mensuel Young Magazine the third puis dans Monthly Young Magazine (à ne pas confondre avec la version hebdomadaire) suite à l’arrêt du premier mi-2021. Onze tomes sont sortis au Japon à fin 2021. Un animé de treize épisodes a été proposé à la télévision japonaise en 2020 et il est actuellement rediffusé. Cet animé est disponible chez nous grâce à Wakanim et de nombreux fans attendent une deuxième saison sans que rien ne soit annoncé pour l’instant. Pourtant, le manga se vend plutôt pas mal, l’animé a eu une bonne audience et a eu une bonne réception, il y a assez de tomes parus pour faire une nouvelle saison. Seules les ventes de DVD et de BR semblent avoir été mauvaises d’après un site spécialisé. Au Japon, toute une flopée de goodies (dont des figurines) existent et Claire fait l’objet de quelques cosplay pas toujours très habillés et parfois intéressés. Il y a donc manifestement un public pour le titre.

Sun Takeda nous propose donc une nouvelle histoire lycéenne, mais cette fois sans le moindre humour. En effet, il s’agit ici d’une œuvre très sombre. Néanmoins, le mangaka ne cesse pas pour autant de nous proposer de fréquents plans sur les attributs féminins de plusieurs de ses personnages, à commencer par Claire que l’on voit généralement en sous-vêtement ou dans un maillot de bain moulant très étroitement ses formes quand elle n’est pas totalement nue. Cependant, Gleipnir est bien plus qu’un manga ne proposant que sexe et violence.

Un stéréotype du young seinen

Nous avons avec Gleipnir un titre tout à fait représentatif de ce que l’on appelle le young seinen. Nous avons une histoire basée sur un thème très shônen manga (sauver le monde), avec une quête initiatique où il faut apprendre à maîtriser ses pouvoirs et les amplifier pour battre des ennemis de plus en plus forts (avec des combats grandiloquents), ce qui incombe à un jeune garçon banal (ici un lycéen et non pas un collégien) qui n’a pas ses parents vers lesquels se retourner. Grâce à un groupe qui se constitue autour lui, note jeune héros va réussir à arriver à ses fins. L’amitié, le courage, la ténacité, l’honnêteté sont des qualités particulièrement mises en avant (mais pas vraiment dans Gleipnir). Néanmoins, depuis quelques temps, les shônen manga à succès proposent des personnages plus nuancés, des mondes plus sombres et des ennemis moins monstrueux, ce que l’on peut voir, par exemple, dans Demon Slayer.

Le young seinen vise un public essentiellement masculin âgé de 14 à 20 ans. Généralement, les séries relevant de cette classification proposent un univers beaucoup plus sombre et réaliste, des personnages plus âgés et surtout plus sexuels. Cependant, il ne faut pas oublier que l’on parle là de clichés et que, à l’instar des autres magazines de prépublication, comme le shôjo ou le seinen manga, les contre-exemples abondent. En effet, il y a une réelle diversité à la fois stylistique et thématique dans les mangashi. C’est ainsi que des séries totalement différentes cohabitent au sein d’un même support, à l’exemple de 10 Dance et de Gleipnir dans Young Magazine the third. Certes, depuis l’arrêt de ce dernier, les deux mangas ne sont plus diffusés à l’identique, 10 Dance étant dorénavant prépublié sur le web. Néanmoins, tout du moins dans les œuvres proposées en français, le résultat est rarement intéressant à moins d’être fan des mangas relevant du genre. Après tout, les couvertures des magazines ne cherchent pas à cacher la ligne éditoriale principale… Nous pourrions pourtant objecter que Berserk est prépublié dans Young Animal (Hakushensha), tout comme Peleliu, March comes in like a lion et bien d’autres. Quoique plus dans l’idée que nous pouvons nous faire du young seinen, Gleipnir fait aussi figure d’exception, notamment pour trois raisons.

Un érotisme (pas si) léger

Le fan service est souvent omniprésent dans les mangas relevant du young seinen. Gleipnir propose donc de nombreux plans, voire gros plans, mettant en scène Claire en soutient-gorge et culotte, et ce, dès les premières pages. Dans le tome 2, elle apparait nue à plusieurs reprises (ce qui se reproduira par la suite). Le tome 3 est encore plus gratiné dans le genre. Cependant, nous pouvons nous demander s’il s’agit tout le temps de fan service. Il s’agit aussi de montrer les tourments et pulsions de Sûichi, avec lesquels Claire joue beaucoup, surtout au début. Et il n’est pas le seul… Souvenons-nous que ce type de manga est surtout lu par des ados et des post-ados, qui vont donc être forcément très intéressés par cette dimension du récit. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que Claire (mais aussi Erena et d’autres filles comme Miku Harara) ait de (très) gros seins. Tout au plus, c’est leur forme tombante qui est quelque peu originale, plus « réaliste » que les obus défiants la gravité que l’on a plus l’habitude de voir. Il n’y a pas de silicone dans les poitrines dessinées par Sun Takeda. Mais tout ceci ne va pas bien loin.

La dimension sexuelle du récit est bien plus marquée lors de la pénétration de Claire dans le corps de Sûichi lorsqu’il est transformé en mascotte géante. L’intérieur fait immanquablement penser au vagin, tant par sa couleur rose (sur les couvertures ou illustrations) que par sa texture. De plus, la forme du dos ouvert évoque manifestement une vulve. Enfin, Claire ne dit-elle pas qu’il y fait chaud et humide, qu’elle est ensuite couverte d’un fluide visqueux qui salirait ses vêtements si elle ne se déshabillait pas ? Plus tard dans la série, lorsque Yoshioka prend la place de Claire, les pages sont indéniablement chargées d’une grande tension sexuelle. Cependant, l’auteur insère ces scènes assez naturellement dans son récit, elles ne sont pas vulgaires ou grivoises et ne rabaissent jamais les jeunes filles. La nudité, partielle ou non, est ici « naturelle » et peut se justifier. Tout au long de l’histoire, quelques situations relèvent de l’imagerie sado-maso, mais cela permet surtout d’accentuer le côté glauque du récit.

Une grande noirceur

Les shônen manga devenant plus sombres depuis quelques temps, les young seinen doivent-ils le devenir encore plus ? Nous pourrions le croire tant il y a de la désespérance dans Gleipnir. Il y a d’abord la tentative de suicide de Claire dans le tout premier chapitre. Il y a surtout les longues analepses du tome 6 qui révèle les origines de la situation que vivent les protagonistes de l’histoire. La mort est donc omniprésente dès le début. Claire y songe à longueur de temps, traumatisée par la découverte de ses parents assassinés, mais elle n’est pas la seule. Sûichi a dû s’habituer à la donner et d’autres vivent dans le remord. En effet, la mort ne frappe pas que les « méchants », les innocents peuvent aussi mourir, ayant juste commis l’erreur d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Ces « méchants » sont représentés la majeure partie du temps comme des monstres grotesques. En effet, les médailles révèlent les désirs et les penchants les plus enfouis des gens qui cherchent à en profiter, d’où leur aspect souvent repoussant.

Le graphisme, de plus en plus lugubre au fur et à mesure que Claire et Sûichi s’approchent de leur but, présente régulièrement des trames sombres et/ou de grands aplats de noir, notamment pour dessiner la silhouette des monstres. Le visage de Kaito (un camarade de Sûichi) avec des yeux invisibles dans leurs orbites sombres est tout à fait dans le ton que veut donner le mangaka a son récit. La désespérance s’incarne aussi la laideur des chasseurs de médailles. Ceux-ci, devenus pour la plupart monstrueux et difformes, sont souvent pitoyables. Leur égoïsme et leur bassesse transparaissent ainsi. Ils sont aussi des victimes, quoique coupables de leurs agissements. Mourir est leur porte de sortie, leur chemin vers la délivrance. La déréliction n’est jamais loin et cela pèse sur le moral, quelque soit le camp auquel on appartient. Le monde est maudit et seule sa disparition fera disparaître le malheur !

Une violence à deux visages

Trait caractéristique de nombreux mangas relevant de la catégorie du young seinen, la violence est permanente dans Gleipnir. Elle est généralement physique et extrême, elle peut aussi être morale. Dramatisation du récit oblige, Sun Takeda propose de nombreuses situations où la pression exercée par la société japonaise débouche sur la mort. Il y a par exemple ce suicide d’une professeure dont la relation amoureuse avec une de ses élèves (double transgression) a été révélée par la trahison d’une parole donnée. Il y a aussi Madoka, le chef d’une bande de bras-cassés monstrueux qui brise la volonté de ses victimes en exerçant une contrainte psychologique en plus d’un asservissement physique. Cependant, la pire violence que subissent les protagonistes du manga est celle qu’ils exercent sur eux-même, généralement en se reprochant telle réaction, tel choix. C’est parce que la situation à laquelle ils étaient confrontés a évolué, d’après-eux, vers une issue funeste par leur faute. Tout l’enjeu pour ces personnes est alors de dépasser cette aliénation de leur esprit.

Les combats, nombreux, sont violents et leur issue est généralement fatale. Le mangaka n’édulcore par leur résolution et le sang coule. Elle n’est pas stylisée, elle est à l’image du manga : sombre et sans joie car il n’y a pas de victoire à fêter. Gagner signifie seulement de prolonger son calvaire, d’où des luttes à mort qui n’ont que peu de sens. Néanmoins, cette violence reste loin de la réalité, des exactions qui sont commises lors des conflits armés qui sévissent dans de nombreux pays, aussi bien dans un passé récent qu’actuellement. Cependant, au fur et à mesure de la progression de l’histoire, la violence devient de plus en plus irréelle car totalement exagérée. Un récit épique se met alors en place. Les tomes 9 et 10 sont particulièrement frappants, d’autant plus que les exactions sont commises dans un lieu censé être un sanctuaire. L’horreur est alors à son comble !

Le mélange action / horreur / mystère et érotisme fonctionne donc très bien dans Gleipnir. Bien entendu, cela ne plaira pas à tout le monde. Quoi qu’il en soit, l’auteur réussit de nous donner envie de lire les chapitres les uns après les autres, grâce à une bonne gestion des périodes d’action, d’introspection et de révélation. De plus, les combats ne s’éternisent jamais. Le manga propose aussi de nombreux personnages ambivalents et intéressants, dont la plupart sont liés à une entité bien trop puissante et dangereuse pour le bien de toutes et de tous. Néanmoins, nul doute que Claire et Sûichi arriveront à la vaincre lors de la bataille finale dont dépendra l’existence de leur monde. Cette certitude n’empêche absolument pas d’apprécier le chemin pris par les protagonistes pour arriver au bout de leur quête. Et surtout, n’oublions pas qu’il y a une autre puissance derrière tout cela…

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