Shintaro Kago, nonsense & ero-guro

Shintaro Kago est un auteur de manga et illustrateur japonais qui a créé au fil des années un univers singulier, fantastique, souvent surréaliste, et provoquant. Cet univers est fait de jeunes filles (parfois des hommes ou des animaux) dont la physionomie interne est en partie exposée par une sorte de vue en éclaté. Kago aime montrer les organes ou mélanger des parties de corps humain avec des objets de la vie de tous les jours. Le résultat n’est pourtant pas toujours sanguinolent même si certaines de ses illustrations sont peu ragoutantes, c’est le moins que l’on puisse dire. Dans ses histoires, le mangaka s’amuse souvent à partir de quelques prémisses pour les développer de façon rigoureuse au fur et à mesure de la progression du récit. Dommage qu’il pêche souvent sur la conclusion. Je vous propose de parler de deux titres présentant assez bien le travail de l’auteur.

La Grande invasion mongole signe en 2021 le grand retour de l’auteur vedette de l’éditeur parisien IMHO. Cette fois, le mangaka revisite l’Histoire, celle avec un grand H. En effet, l’ouvrage nous explique comment une petite tribu mongole a réussi à créer un des plus importants empires de tous les temps. Tout ceci a été rendu possible grâce à une monture : le cheval de Mongolie. Il s’agit d’un animal possédant une force prodigieuse et ressemblant à une main humaine géante. C’est ainsi que le cheval mongol a été ensuite à l’origine de la révolution industrielle et a permis la création d’armes terribles lors de la Première guerre mondiale… Ce nouvel opus de Shintaro Kago est dans la droite ligne de ses précédentes œuvres : prémisse décalée, érotisme léger, grotesque esthétisant, le tout au service d’une histoire à la logique implacable et présentée avec un dessin soigné, précis quoique plutôt figé. Les fans retrouveront donc tout ce qu’ils apprécient chez le mangaka. Les lectrices et lecteurs allergiques à ce type d’univers fuiront donc un titre qui ne devrait pas leur plaire. Néanmoins, précisons qu’il s’agit d’un titre assez accessible permettant de découvrir le travail du mangaka. Il est en effet très plaisant à lire et l’auteur n’abuse pas des expositions d’organes, ce que l’on retrouve plus systématiquement dans ses illustrations et certains titres comme Day of the Flying Head (inédit en francophonie). Le détournement de plusieurs personnages historiques comme Gengis Khan, James Watt et Henri Ford sont particulièrement savoureux. Malheureusement, le récit se termine un peu trop abruptement, sans que la dernière idée, pourtant intéressante, ne soit correctement développée. Dommage…

Avec The Princess of the Never-Ending Castle, disponible en anglais (ainsi qu’en italien et en japonais) chez l’éditeur transalpin Hollow Press (une réédition au format un peu plus petit avec une couverture souple est sortie en 2020), Shintaro Kago est nettement plus violent, gore et sexuel. Clairement, il ne s’agit pas d’une œuvre à mettre entre toutes les mains. L’auteur pense qu’il existe une multitude d’univers parallèles. En fait, dès qu’un événement d’importance survient, il peut être à l’origine d’une division en deux de l’univers en cours. Ici, il s’agit de l’assassinat d’Oda Nobunaga par le général Akechi Mitsuhide. Dans un cas, Nobunaga remporte le combat, dans l’autre, c’est Mitsuhide. Il en résulte deux réalités alternatives représentées de façon très originale sous la forme d’une scission d’un château aux multiples étages. Le récit se focalise sur l’épouse de Nobunaga, la princesse Nô. Dans le premier cas, elle continue à conseiller son mari, dans le second, elle cherche à le venger en fomentant une rébellion qui s’appuie sur les rebuts de la société japonaise. Malheureusement, elle est rapidement défaite. Heureusement, elle réussit à s’enfuir vers les bas-fonds du château, jusqu’à retrouver le point de divergence. Et c’est là qu’elle va faire une découverte étonnante qui pourrait lui donner la victoire… Shintaro Kago semble beaucoup s’amuser à mettre en forme une histoire avec une double trame narrative. Il propose régulièrement les deux univers en parallèle en affectant les pages de gauche à l’un et les pages de droite à l’autre. Outre ce jeu formel, il multiplie à l’envie des déformations de corps, des nudités plus ou moins grotesques et des scènes de sexe souvent explicites. L’ensemble montre la grande virtuosité de l’auteur, tant sur le plan graphique que sur le plan narratif. C’est bluffant ! Avec Fraction, il s’agit là du meilleur manga de Shintaro Kago que j’ai pu lire jusqu’ici. Une sorte de suite doit sortir en septembre : The Twelve Sisters of the Never-Ending Castle.

Le mangaka a un parcours intéressant, un peu atypique dans le monde de la bande dessinée japonaise. Shintaro Kago est né en 1969 et c’est en 1988 qu’il entame une carrière professionnelle de mangaka. Alors âgé de 19 ans, il est autodidacte, il n’a pas fait d’école d’art. Néanmoins, son père a exercé le métier d’illustrateur. C’est passé 12 ans que Kago s’est intéressé au médium. En 2012, il rejoint le club manga de son école et décide de s’exprimer dans l’humour noir, en réaction aux créations trop gentillettes de son âge. Pour avoir de quoi vivre à ses débuts professionnels, il a été pendant quelques mois assistant de Makoto Ogino pour lequel il dessinait des décors. Pendant une dizaine d’année, il publie dans les revues alternatives comme Comic Box (où il a fait ses débuts) ou Ax (il continue ponctuellement à travailler avec ce dernier). Les magazines de mangas érotiques lui permettent aussi de trouver du travail. Il réalise ainsi de nombreuses histoires plus ou moins courtes, notamment dans le fameux magasine Manga Erotics F d’Ohta Shuppan. Il s’agit de créations qui, pour le coup, sont souvent plus qu’érotiques. Par exemple, en mélangeant scènes de sexe explicites (avec des gros plans sur des sexes féminins et masculins, et mettant souvent en jeu des godemichets) à des passages très gores : écorchages, découpages de membres ou de seins, nécrophilie, automutilations, etc. un ouvrage comme Kijin Gahou paru en 2004, rassemblant neuf histoires d’une vingtaine de pages, est clairement pour public « très averti ». Ainsi, en un peu plus de trente années de carrière, le mangaka réalise plus d’une quarantaine de mangas, plusieurs artbooks, une poignée de titres auto-publiés (dôjinshi) et une pochette de disque pour le cinquième album de Flying Lotus, You’re Dead. Sa notoriété lui a permis de publier quelques titres plus grand public comme Chôdennô Parataxis (1 tome, Zôkan Young Jump, Shueisha) ou Paranoia Street (3 tomes, Comic Flapper, Media Factory) au début des années 2000. Actuellement, il publie des bandes dessinées directement en volume relié chez Hollow Press, un petit éditeur situé en Italie qui en propose des versions en italien, en anglais et en japonais. Il s’est lancé aussi dans la création de courts métrages d’animation depuis une dizaine d’années. Enfin, il vit aussi de la vente d’illustrations, de planches originales et de réalisations de portraits sur demande.

De son propre aveux, Shintaro Kago n’est pas réellement influencé par les mangas d’horreur, même s’il en lit. Il ne se revendique pas du mouvement ero-guro, un mouvement artistique né au Japon à la fin des années 1920. Ses influences revendiquées dans le manga sont Shigueru Mizuki, Fujiko F. Fujio et Katsuhiro Otomo. Il trouve aussi l’inspiration dans l’humour des Monty Python, le cinéma indépendant, les peintures de Salvador Dalí. Il cherche surtout à explorer les tabous de la société japonaise. Il faut dire aussi que s’il crée à destination d’un certain public, intéressé par le côté érotique et grotesque de son univers, il cherche surtout à le choquer, à lui inspirer du dégoût. Pourtant, l’univers qu’il a mis en place n’est pas issu de ses fantasmes et dessiner des scènes de sexe ne lui plait pas particulièrement, c’est juste un passage obligé. Néanmoins, s’il est parfois contrarié par l’impossibilité d’aller au bout de certaines de ses idées, la censure bien-pensante existant au Japon, il estime que la présence de contraintes lui permet d’être plus créatif. Kago regrette toutefois la disparition des magazines érotiques au Japon qui le laissaient assez libre de s’exprimer. Le mangaka est aussi très intéressé par l’expérimentation. Cela se voit tout particulièrement dans Fraction, mais aussi dans plusieurs histoires d’Une collision accidentelle sur le chemin de l’école peut-elle donner lieu à un baiser ? disponible là aussi en français chez IMHO. Il est manifeste que l’auteur joue souvent avec son lectorat, l’amenant là où il veut l’emmener. Toutes ces bizarreries, extravagances, expositions de nudité sont souvent au service d’un propos critique, quoique décalé, sur la société japonaise ou sur l’art. Derrière le non-sens de son œuvre se cache généralement une vraie réflexion artistique. Abstraction, disponible en ligne et en anglais, est une sorte de condensé de ses obsessions.

Si vous voulez découvrir un auteur atypique et que vous n’êtes pas trop facile à choquer, allez-y sans hésiter et commencez par les titres de l’éditeur IMHO évoqués dans ce billet. Vous pourrez ensuite lire les autres Kago chez IMHO. Si vous voulez en savoir plus sur l’auteur, n’hésitez pas à lire l’entretien et le dossier qui sont disponibles dans le numéro 14 d’ATOM. Ensuite, il sera temps de vous attaquer aux publications de Hollow Press, sachant que celles-ci ne sont pas faciles à trouver. En langue anglaise, Dementia 21 est disponible chez Fantagraphics (et en espagnol chez Ponent Mon), Super-Dimensional Love Gun l’est chez DENPA. Incontestablement, il s’agit d’une lecture qui en vaut la peine !

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