
Il y a presque trente ans, le gouvernement britannique rétrocédait sa colonie hongkongaise à la République Populaire de Chine continentale. Elle devenait alors une Région Administrative Spéciale devant bénéficier jusqu’en 2047 d’une grande autonomie politique, économique et sociale par rapport au reste du continent. Néanmoins, mi-2020, l’application de la loi sur la sécurité nationale a fait perdre en grande partie cette relative indépendance, surtout suite aux nombreuses arrestations d’opposants qui ont suivi. Toutefois, cette perte d’autonomie n’était pas nouvelle, le Mouvement des parapluies en 2014 ayant échoué à inverser une tendance à un autoritarisme venu de Chine et à sauvegarder la démocratie hongkongaise, permettant ainsi plusieurs interventions plus ou moins directes du PCC dans la vie politique de Hong Kong.



La bande dessinée Hong Kong, citée déchue est un patchwork de créations de Kwong-shing Lau assemblées dans un livre édité à Taïwan (Gaea Books, 2020). L’auteur, alors âgé de 30 ans, revient surtout sur les années 2019-2020, marquées par le nombreuses manifestations contre une modification de la loi d’extradition par le gouvernement de Hong Kong. Ces protestations sont durement réprimées jusqu’à ce que tout cesse du fait de la pandémie de COVID-19. Après deux avant-propos de l’éditeur puis de l’auteur, le livre débute par un court chapitre autobiographique qui nous amène au cœur du sujet : « Hongkong, 2019 ». Sur une vingtaine de planches, divisées en doubles pages avec un texte sur celle de gauche, Kwong-shing Lau aborde autant de thèmes mettant en scène les atteintes à la démocratie et aux violentes répressions dont sont victimes les manifestants et opposants à la mainmise du Continent sur l’ancienne colonie anglaise.
« Hongkong, 2028 » est une série de quatorze planches construites sur le même modèle que « Hongkong, 2019 » (avec donc un texte sur la page de gauche). Elles ont été publiées dans un important journal en 2019. Kwong-shing Lau imagine un futur proche marqué par la surveillance, la propagande et la résistance. Ensuite, avec une trentaine de pages muettes, l’auteur nous montre sa vision de la pandémie, de ses effets sur les mouvements de la résistance à la Chine continentale et sur le choc que la maladie a provoqué à Hong Kong. Il en tire ensuite une conclusion sur quinze pages que la ville s’appelle désormais Xiang Gang, c’est-à-dire, son nom prononcé en mandarin et non en cantonais. Enfin, le récit Flashback : génération perdue vient clore l’ouvrage. Cette histoire de quatorze pages a été publiée dans le magazine taïwanais Monsoon vol. 4 de Slowork Publishing (publication bien connue des visiteurs de SoBD ou d’Angoulême). Elle se déroule en 2014, lors de la « révolution des parapluies ».


Kwong-shing Lau est né à Hong Kong mais a passé une grande partie de sa jeunesse au Japon (il était un grand amateur de shônen manga). Son retour en Chine s’est mal passé, étant considéré comme japonais et non chinois. Ce n’est qu’une fois qu’il a pu venir dans sa ville natale qu’il a trouvé un monde ouvert. Kwong-shing Lau n’est pas inconnu du public francophone : il a eu une œuvre publiée en 2020 chez Patayo : Fantaisie ordinaire. Il a aussi participé à l’ouvrage collectif Led Zeppelin en bandes dessinées paru en 2024 aux éditions petit à petit. Il a fait partie de la délégation hongkongaise au Festival d’Angoulême en 2017 et en 2020. Il est même venu en simple visiteur en 2019 (pour avoir plus de temps à lui), fasciné par la bande dessinée européenne et américaine, lui qui connaissait surtout le manga. Il découvre ainsi des artistes comme Chris Ware, Richard McGuire mais aussi l’illustratrice Claire Malary. Il était aussi très intéressé par la façon dont la bande dessinée japonaise est intégrée dans des séries comme Les Légendaires ou Lastman.
Hong Kong, citée déchue est une œuvre exigeante, très intéressante au-delà de son propos politique. Le travail de mise en page, la variété dans la narration, en font une lecture attrayante. Son dessin, de grande qualité et basé sur de nombreux traits de crayon, fait notamment penser à celui, en moins lâché, de 61chi, une artiste taïwanaise (ROOM, Éditions H, 2021) ou à celui, en plus maîtrisé et sans les couleurs, de Pei-hsiu Chen, autre taïwanaise (Somnolences, Actes Sud, 2021). Les amatrices et amateurs de bandes dessinées asiatiques différentes du manga auraient tort de rater cette publication, tout comme les deux titres taïwanais cités précédemment. Ce sont là de précieux témoignages de la diversité du 9ème art de par le monde. Cette diversité est accessible en français grâce notamment aux efforts des délégations hongkongaises ou taïwanaises depuis de nombreuses années en tenant de jolis stands au festival d’Angoulême (entre autres) afin de présenter une sélection de ce qui se fait de mieux dans leurs pays respectifs.

Auteur : Kwong-shing Lau
Traducteur : Bertrand Speller
Éditeur : Rue de l’échiquier
Prix : 24,90 €
Format : 17 x 24 cm
Nombre de pages : 280
Couverture : Souple avec rabats
EAN : 9782374252964
Date de sortie : Octobre 2021
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Je remercie Manuka pour sa relecture et ses corrections. La photo du quartier Tsim Sha Tsui à Hong Kong a été prise en 2024 par a-yin, les photos des deux stands Hong Kong Comics ont été prises en 2017 et 2019 au festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême par moi-même.