
Avec la sortie du sixième et dernier tome, il est plus que temps d’écrire un billet au sujet de cette série si plaisante à lire. Pré-publiée au Japon dans le magazine Grand Jump (Shueisha) entre 2021 et 2022, elle a été publiée en français par Mangetsu entre le mois d’avril 2024 à celui de 2026, soit un délai moyen de sortie de quatre mois, ce qui a donné un rythme plutôt soutenu (même s’il a fallu attendre un peu le dernier opus). Pourtant, les ventes n’ont pas dû être faramineuses (sans être pour autant catastrophiques, heureusement). Il faut dire qu’une série où il ne passe rien, ou si peu, est réservée aux lectrices et lecteurs fans de tranches de vie banales. Bravo donc à l’éditeur et merci !






Tout au long des six tomes, nous suivons la vie des trois sœurs Karakida qui ont emménagé dans le quartier tokyoïte des bouquinistes, Jimbôchô. En effet, leur père qui vit et travaille aux USA, a hérité de la célèbre librairie d’occasion familiale et il a été décidé en commun de reprendre l’activité plutôt que de se séparer d’un lieu emblématique et chargé d’histoire. Toutes les trois viennent s’y installer (elles ont perdu leur mère il y a bien longtemps), à l’étage comme il se doit. Ichika, l’ainée, ayant un travail stable, Minoru, la petite dernière étant encore lycéenne, c’est donc à Tsugumi que revient la lourde tâche d’assurer la gestion de l’établissement, de faire le tri dans un stock énorme et bordélique, d’apprendre ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas afin de ne pas acheter n’importe quoi ou de vendre à vil prix. Heureusement qu’elle aime les livres sous toutes ses formes. Elle semble donc faite pour se métier, si dur (et parfois physique) qu’il soit.
Si les premiers tomes se focalisent sur le métier de libraire d’occasion et sur les librairies de Jimbôchô, le récit s’oriente ensuite de plus en plus vers les peines de cœur des trois sœurs et l’impossibilité de communiquer ses propre sentiments envers l’être aimé. Elles ne sont pas les seules à être dans ce cas-là. Cela semble même concerner une bonne partie de leur entourage. Il y a Azusawa, le mystérieux libraire voisin que Tsugumi a connu alors qu’elle était gamine, ces deux-là étant incapables de reconnaître leurs sentiments réciproques. Il y a aussi Shun, l’ami de jeunesse d’Ichika, qui a le béguin pour elle mais qui n’ose l’avouer, sachant que celle-ci est toujours amoureuse de Tsuzuki qui, lui, est fasciné par Fujiyoshi mais sans jamais avoir voulu faire le premier pas à l’époque où il et elle étaient collègues, alors qu’il s’agit, même encore, d’un amour partagé. Il y a enfin Mana, victime d’une relation toxique avec un garçon, qui ne semble pas voir l’inclinaison que Minoru a envers elle, alors que Ryôta, un camarade de lycée, en pince pour cette dernière, mais sans se faire d’illusion sur ses chances vu l’inclinaison sentimentale de la cadette des sœurs Karakida. Voir les protagonistes de l’histoire se débattrent avec leurs sentiments pendant autant de pages pourraient finir par lasser, mas c’est tellement bien raconté, avec un récit superbement porté par le délicat dessin de Kei Toume, que l’on aurait bien aimé avoir un ou deux tomes supplémentaires pour avoir une fin un peu moins ouverte. Par ailleurs, pour avoir un avis plus détaillé sur chaque tome de la série, je vous conseille de lire le billet de Tachan.



Kei Toume est une autrice dont je suis très fan, qui est publiée en francophonie depuis une trentaine d’année et que je suis depuis ses débuts chez nous. Sa série (rapidement interrompue par Glénat avec l’arrêt de la collection Kameha) Kuro gane (deux tomes sur dix en comptant Kurogane-kai) voit son premier opus paraître en 1996. Elle nous revient par le biais d’Akata/Delcourt à partir de 2003 avec l’excellent mais trop long Sing Yesterday for me (onze tomes, en cours de réédition depuis 2025). C’est au tour, chez le même éditeur, des Lamentations de l’agneau (sept tomes entre 2005 et 2006), suivi par mon petit chouchou, Les Mystères de Taisho (quatre tomes entre 2006 et 2013). Taïfu Comics en profite pour sortir en 2005 deux compilations d’histoires courtes avec Zéro et Déviances. Nous avons eu aussi Luno en 2009, chez Kana. Alors que nous pouvions nous attendre à la publication d’Acony… plus rien pendant pratiquement dix ans. À ma plus grande joie, c’est à partir de 2024 que la mangaka revient en force avec deux nouvelles séries : Jimbôchô Sisters (sa dernière en date, prépubliée dans Grand Jump, Shueisha, entre 2021 et 2025) puis Mahoromi : Chroniques architecturales de l’espace temps au Lézard Noir (quatre tomes entre 2025 et 2026, prépublication irrégulière entre 2011 et 2015 dans Big Comic Spirit chez Shogakukan).
Kei Toume est née en avril 1970 dans la préfecture de Kanagawa (au Sud de Tokyo). Après avoir fait des études d’arts, elle débute avec des histoires courtes dans le défunt mensuel Comic Burger (Gentosha Comics) après avoir reçu une mention honorable en 1992 au concours de débutants organisé par le magazine. Notons qu’elle a eu aussi un prix en 1993 pour une histoire courte qui deviendra le début de Kuro gane, chez l’éditeur Kodansha, ce qui lui a permis d’avoir très rapidement deux séries seinen en cours : Les Lamentations de l’agneau chez le premier et Kuro gane chez le second. Si elle reste fidèle aux deux éditeurs de ses débuts, elle a eu aussi l’occasion de publier chez Square Enix (Shônen Gangan), Shueisha (divers magazines seinen tels que Business Jump ou Young Jump) et Shogakukan (Big Comic Spirit). Cependant, sa relative lenteur de production (elle travaille sans assistant, sauf à ses débuts où elle en avait un) et son irrégularité font que sa bibliographie, composée principalement de séries courtes et de one-shots, est peu relativement peu fournie pour une carrière de plus de trente années. L’autrice a aussi publié une dizaine d’art books dans les années 2000-2010. Il reste toutefois cinq-six séries (comptant entre trois et six volumes) qu’il serait possible de proposer en français. L’espoir est-il permis de les avoir ? L’avenir nous le dira, en espérant ne pas avoir à attendre dix nouvelles années…
