La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (1/4)

Alors que l’édition 2021 est encore dans l’inconnu quant à son déroulé (aura-t-elle-même lieu ?), cela fait un peu plus de vingt ans que le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême attire une (plus ou moins) petite bande de Mangaversien·ne·s. En cette période estivale propice au temps libre, donc à la rêverie, aux souvenirs et à la réflexion, c’est peut-être le moment de revenir sur deux décennies de présence du manga (et par extension de la BD asiatique) dans la région angoumoisine. Ce dossier est prévu en quatre parties :
1 – Une présence pré-mangaversienne (2001-2004)
2 – Le Manga Building (2005-2010)
3 – L’effondrement (2011-2015)
4 – Le renouveau (2016-2020)

Lorsque Francis Groux, un passionné de bandes dessinées et acteur culturel important dans la région angoumoisine, organise avec Claude Moliterni une semaine de la BD à Angoulême en 1972, il n’imaginait certainement pas qu’il allait être à l’origine, avec Moliterni et Jean Mardikian, adjoint culturel à la mairie, d’un des principaux festivals de la bande dessinée dans le monde. C’est pendant le dernier week-end du mois de janvier 1974 que se déroule alors la première édition de ce qui n’est alors qu’un « simple » salon qui se veut déjà international. Ce dernier aspect ne l’est pas réellement : il est essentiellement franco-belge avec une petite touche étasunienne ; même si en 1980, l’Espagne est mise en avant. C’est en 1982 que le salon prend une autre dimension entre visite ministérielle et présence de la télévision nationale (TF1, pas encore chaîne privée) pour y présenter le journal de 13h. Surtout, l’internationalisation commence à devenir réalité en ouvrant la manifestation vers l’Asie avec une exposition au Musée d’Angoulême sur la BD chinoise et la présence d’Osamu Tezuka rendue possible grâce à la revue Le Cri qui tue créée en 1975 par Atoss Akemoto. Le « dieu du manga » y fait la connaissance de Mœbius, le président du moment. Ensuite, le salon se professionnalise à partir de 1983, étant devenu véritablement une institution en seulement une dizaine d’année. Pourtant, il faut attendre une petite dizaine d’années supplémentaires pour voir une véritable mise en avant du manga : le Japon est le pays invité en 1992, Jirô Taniguchi étant présent à cette occasion. Néanmoins, Yoshihiro Tatsumi avait été invité à la onzième édition en 1984.

Une présence pré-mangaversienne

Il faut attendre encore neuf ans et 2001 pour que le manga retrouve une certaine visibilité avec, à nouveau, le Japon en pays invité et un pavillon dédié organisé avec l’aide de Tonkam (à l’époque librairie et éditeur indépendant) et son charismatique patron, Dominique Véret. Il faut dire que l’arrivée du « phénomène manga » dans les années 1994-95 a marqué le marché francophone de l’édition. Deux expositions, un cosplay et des projections d’animés sont proposés à cette occasion. C’est ainsi que les festivaliers peuvent découvrir dans les Grands salons de l’Hôtel de Ville (là où se trouve maintenant l’espace presse) la richesse de la bande dessinée japonaise à destination d’un public féminin. Surtout, une bulle est dédiée au manga avec une exposition didactique et variée basée sur les récits d’une vingtaine de mangaka. Les auteurs invités sont Tsutomu Nihei, Yû Wataze, Masakazu Katsura et Kia Asamiya. Il est possible de les rencontrer tous les quatre au Forum E. Leclerc situé dans la bulle principale du Champ de Mars, à l’occasion d’une rencontre-débat au Théâtre d’Angoulême et lors d’une séance de dédicaces organisée dans la boutique du festival. Le Théâtre d’Angoulême accueille aussi le samedi un concours de cosplay, cet incontournable des conventions manga. Pour compléter cet imposant programme, Tonkam propose des animations durant les quatre jours de la manifestation : l’atelier Tsuki, se déroulant dans l’espace animation de la bulle New-York. Il est animé par Kara (à l’époque chroniqueur à Animeland et futur auteur de BD) et Erwan Le Verger (responsable de l’espace Mangasie bien des années plus tard). Il est ainsi possible de rencontrer des mangaka, de suivre des cours sur le manga (qu’est-ce que le manga, les différences entre comics, franco-belge et manga, etc.), d’obtenir des dédicaces de jeunes auteur·e·s francophones plus ou moins inspirés par la culture populaire japonaise (dont Patrick Sobral). Enfin, Le Journal de mon père de Jirô Taniguchi reçoit le Prix du jury œcuménique de la bande dessinée. Certes, on ne peut y voir qu’un accessit. Ça n’en fait pas moins le premier manga à être récompensé à Angoulême (de nombreux titres suivront par la suite).

L’édition 2002 étant consacrée à la bande dessinée américaine, il n’y a rien à signaler en ce qui concerne l’Asie. En 2003, Katsuhiro Otomo (le samedi) et Jirô Taniguchi (le dimanche) sont présents à la première édition des Rencontres Internationales du festival, sises dans la salle Buñuel de l’Espace Franquin. C’est l’occasion de faire la connaissance de deux animateurs de qualité qui prendront par la suite une grande importance au sein du festival : Benoît Mouchard (directeur artistique de 2004 à 2013) et Julien Bastide (co-responsable de l’espace manga entre 2007 et 2010). Surtout, Quartier lointain (là encore, signé Taniguchi) reçoit l’Alph-Art du meilleur scénario. La Corée du Sud est l’une des trois grandes « nations » de la bande dessinée asiatique et la voilà à son tour mise en avant en tant que pays invité. À cette occasion, sont organisées une exposition sur le manhwa et des rencontres (la bulle est située place Saint Martial). Des spectacles de rue sont proposés : le dossier de presse nous promet à cette occasion jultagi (des funambules qui dansent sur une corde), samhyeonyukgak (une musique traditionnelle jouée par six instruments accompagnant les danses) et gwangdaenon (un jeu de masques), tout ça dans les jardins de l’Hôtel de Ville. Byun Byung Jun est un des principaux invités coréens. N’oublions pas la bande dessinée vietnamienne qui est présentée aux festivaliers par l’E.S.I. (devenue ÉESI, École européenne supérieure de l’image) par l’intermédiaire de travaux de vingt-trois élèves de l’école des Beaux-Arts d’Hanoï.

En fait, à partir de 2004, le Japon commence à avoir une petite place pérenne au festival d’Angoulême avec la volonté de créer un « espace manga ». Une bulle (plus ou moins) dédiée est installée place des Halles mais c’est un échec : aucun éditeur spécialisé n’est présent et on ne compte que quelques stands de goodies et de produits dérivés japonisants. Cette première tentative n’est pas franchement mémorable, ni sur le plan éditorial donc ni sur le plan des invités japonais (il n’y en a pas). Seule la réception d’un deuxième prix, celui de la série qui est attribué à 20th Century Boys de Naoki Urasawa, vient réellement faire espérer d’une montée en puissance du manga à Angoulême. Il y a toutefois une rencontre sur le thème du manga au Forum E. Leclerc : « Comment digérer le manga ? » Mais à la vue de trois des quatre invités (Jacques Glénat, Guy Delcourt, Mourad Boudjellal), il s’agit plus d’expliquer la vision des éditeurs français que de présenter la variété des mangas. En effet, seul J.-D. Morvan, le quatrième participant, est un fin connaisseur de la BD japonaise. Heureusement, l’arrivée du magazine Le Virus Manga dans le paysage éditorial francophone permet à l’organisation du festival d’avoir à sa disposition une équipe spécialisée et compétente pour préparer l’année 2005, ce qui se concrétisera lors de la trente-deuxième édition .

Dans la prochaine partie, nous évoquerons notre âge d’or du manga à Angoulême, c’est-à-dire la période 2005-2010 marquée par la création du Manga building.

Merci à Manuka pour sa relecture et à Tanuki pour sa documentation.
Tous mes remerciements au FIBD et à ses différentes organisations.
Le Fauve © Lewis Trondheim / 9ème Art+

5 réflexions sur “La Bande dessinée asiatique au festival d’Angoulême (1/4)

  1. lanjingling dit :

    Article très intéressant qui soulève donc des questions. La venue de Yoshihiro Tatsumi dès 1984 est-elle due aussi à Atoss Takemoto, et quelle a été son importance dans la promotion du manga en France, celle-ci est-elle sur ou sous estimée? Y avait-il beaucoup d’activités para-BD (cosplays, goodies, chanteurs de génériques de D.A.) à Angoulème avant que le manga n’y débarque en force ? Enfin, si Morvan connait mieux la B.D. asiatique que Glénat et les autres éditeurs cités, il est tout autant financièrement intéressé qu’eux dans la promotion de celle-ci.

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  2. Je ne suis pas tout à fait d’accord concernant J.D. Morvan car je ne pense pas qu »il était réellement « intéressé » à l’époque, pas comme maintenant. Il faut savoir que Jacques Glénat ne s’intéresse pas aux mangas, du moins ça ne l’intéresse que sur ses fichiers Excel. Il en est de même pour Guy Delcourt et Mourad Boudjellal. Ce sont vraiment des éditeurs de franco-belge « purs et durs » qui sont venus au manga « contraints », même si Glénat me semble vouloir réécrire l’histoire à son avantage. J’ai un « pré-mangaversien » qui a assisté à cette table ronde mais il ne se souvient pas des échanges.

    Je suis totalement incapable de savoir comment Tatsumi est venu au festival en 1984. Je pense néanmoins qu’Atoss Takemoto a joué un rôle important dans cette venue. Sa revue a disparu depuis 3 ans, mais il cherche à placer des histoires de Tatsumi auprès des éditeurs européens (il y réussi en Espagne, par exemple). De plus, pour l’édition de 1982, il a écrit pour « BD Bulle » (la revue du festival) un long article sur le manga. En 1984, Takemoto est au festival en tant que musicien qui interprète avec son orchestre des génériques d’animés (entre autres).

    D’après ActuaBD, Tezuka était venu à Angoulême de son propre chef pour présenter son nouveau film d’animation qui allait être projeté aux festivaliers et comme il était un peu perdu, il y a passé pas mal de temps sur le stand d’Atoss Takemoto. Il a fait à cette occasion la connaissance de Moebius et de Corteggiani qu’il a invité ensuite de venir le voir au Japon.

    Pour le para-BD, je n’ai les plans des bulles que depuis 2002. Pour 2002 et 2003, la seule para-BD que je vois (il n’y a pas encore de bulle dédiée comme on peut l’avoir aux Halles depuis pas mal d’années) se trouve dans la bulle New-York (bien plus petite que maintenant) et se limite à quelques librairies connues comme Mille Sabords, Momie Folie ou des galeries qui devaient s’adresser aux collectionneurs. C’est vraiment en 2004 que je vois apparaitre des stands au nom évocateur comme Asian Alternative, Otakuland ou Kamya-House.

    Par contre, il est certain que le collectif Tsuki animait avant 2001 des activités liées au manga au festival, et de plus, le « pré-mangaversien » se souvient d’avoir acheté le tome 1 de « Gunnm » sur le stand Glénat en 1996. Le manga n’est pas réapparu ex-nihilo en 2001.

    Sinon, un spécialiste de Tezuka m’a fait remarquer deux choses : « Le cri qui tue » a été lancé en 1978 et non en 1975 (il va falloir que je corrige ça). Et en 1992, Buichi Terasawa (l’auteur de « Cobra ») était à Angoulême..

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    • Tanuki dit :

      Comme le dit Hervé, le manga n’est pas apparu de nulle part en 2001.
      Il est présent, bien que pas au Programme officiel, via ses acteurs de l’époque.

      On peut effectivement trouver des traces des « ateliers Tsuki » avant 2001, et donc supposer la présence d’autre fanzine ou associations (en marge du circuit des conventions mangas de l’époque).
      De plus les éditeurs / labels étaient aussi présents;
      – et à l’époque plus facilement en leur nom propre que rattaché à leur maison mère (Kana par exemple) –
      Ainsi en 1996 (ou 1995 ?), le stand Glénat met en avant ses séries comme « Akira » (pour la sortie du dernier de l’édition cartonnée ?,, avec une diffusion du film au CGR d’Angoulême de mémoire) et « Gunmm » (qui commence).

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