Être moderne : le MoMA à Paris (I)

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L’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris » s’est achevée le 5 mars. Fidèle à certaines habitudes, notre petit groupe de mangaversiens y est allé au dernier moment (et, du coup, de façon un peu dispersée). Inutile de dire que c’était la foule, et ce d’autant plus que l’événement a connu un grand succès public. D’ailleurs, la Fondation Louis Vuitton était prise d’assaut le dimanche 4 dès l’ouverture à 9H00. Il y a eu plus de 750 000 visiteurs en cinq mois dont plus de 30 000 sur le dernier weekend (du 2 au 4). Dispersée dans une dizaine de salles de taille variable, la scénographie était chronologique et couvrait des débuts de l’art moderne jusqu’à l’art contemporain le plus récent (avec notamment l’art numérique), tout en retraçant l’histoire du célèbre musée new-yorkais dans deux espaces dédiés.

Cette visite a été pour moi l’occasion de m’interroger un peu plus sérieusement sur la différence entre l’art moderne et l’art contemporain. Il faut savoir que j’ai beaucoup de mal avec le second, que j’estime à la limite du « foutage de gueule » quand ça n’a pas l’heur de me plaire. Pourtant, ce sentiment pourrait être constitutif de l’art contemporain, étant né de la rupture et de la transgression des dogmes et des habitudes. Au moins, en matière d’art moderne, même si ça ne me parle pas toujours, j’ai l’impression de sentir, derrière l’œuvre, son auteur, sa réflexion et son travail, à l’exemple de Composition en blanc, noir et rouge de Piet Mondrian ou de L’oiseau dans l’espace de Constantin Brancusi. Toutefois, la Roue de bicyclette, le proto « readymade » de Duchamp contient en elle les prémices de l’art contemporain. Quant à étaler comme une œuvre d’art les emoji de Shigetaka Kurita, cela n’a aucun sens, si ?

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Aurais-je un esprit incapable de comprendre et d’apprécier toute « nouvelle » avant-garde ? Ou est-ce une incapacité à comprendre un autre monde dont j’ignore les tenants et les aboutissants ? Nul doute qu’il serait intéressant de creuser le sujet et de mieux cerner ce qui détermine l’art moderne ou l’art contemporain. Et au-delà de ces histoires de définition (première partie du présent billet), qu’est-ce qui fait que l’un me plaise plus que l’autre (seconde partie, à venir) ?

Au fait, qu’est-ce que l’art moderne ?

Le site des éditions Odile Jacob offrait (heureusement, il est encore accessible via la Wayback Machine) un texte intéressant sur l’art contemporain en proposant en même temps une définition claire de l’art moderne. Il mettait en avant les différences d’interprétation que l’on peut avoir de ces deux périodes artistiques (à supposer qu’il s’agisse uniquement de périodes). Pour ma part, je comprends l’art moderne comme la période artistique commençant avec la naissance de l’impressionnisme à la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire quand un certain nombre d’artistes peintres, à commencer par Cézanne, se sont mis à créer en opposition à la tradition, au classicisme qui prévalait à cette époque.

En effet, pour la peinture « moderne », ce n’est plus la lumière qui compte mais la couleur. De même, le rendu n’est plus « réaliste » mais basé sur des impressions, puis sur des suggestions. Les artistes ne représentent plus mais « signifient ». Pour mieux appréhender la portée concrète de ces termes, remémorons-nous dans l’exposition Nature morte de Paul Cézanne, L’Atelier de Pablo Picasso,  L’Espoir II de Gustav Klimt, et aussi Le Faux miroir de René Magritte. Disons que le point de départ de l’art moderne, de l’avis général, remonte à l’an 1870 avec les créations de Cézanne.

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Toutefois, l’art moderne n’est pas monolithique et il recouvre plusieurs courants comme l’impressionnisme, l’art nouveau, le fauvisme, le cubisme, l’abstraction, le dadaïsme, le surréalisme, etc. C’est une période qui court jusqu’à l’apparition de l’art contemporain. Et c’est là que ça se complique…

L’art contemporain, ça date de quand ?

Dater l’apparition de l’art contemporain est malaisé : cela dépend en grande partie de la perception que l’on s’en fait (le cas rappelle d’ailleurs celui de la bande dessinée). Certains utilisent l’année 1945, pour son côté pratique car correspondant à la fin de la seconde guerre mondiale. Il est tenant de faire coïncider une charnière artistique avec un grand basculement historique. D’autres préfèrent les années 1970 avec l’arrivée du « postmodernisme », c’est-à-dire avec le rejet par une nouvelle génération d’un art devenu institutionnel. Ces artistes mélangeaient différentes pratiques, notamment celles issues des arts plastiques,  du design, de l’architecture, etc. Plusieurs exemples étaient proposés dans l’exposition, notamment les drapeaux Start, Middle, Arrow et End de George Bretch ainsi que Costume en feutre de Joseph Beuys.

Les arts plus « traditionnels » (peinture, dessin et gravure mais aussi sculpture et architecture) se sont donc effacés au profit de la photographie, du cinéma / de la vidéo, du design, de l’imprimerie d’art, de l’art conceptuel, des performances, etc. Cependant, vouloir graver une année précise dans le marbre serait ignorer que l’art contemporain s’est construit au fil du temps, au moins dès les années 1960 avec le développement de l’art minimaliste, de l’art conceptuel, de l’Arte Povera en Italie, du Nouveau Réalisme, etc. Il y a par exemple Carl Andre avec ses 144 carrés de plomb (j’ai d’ailleurs marché involontairement sur cette œuvre en reculant pour prendre une photo, mais ça ne semblait pas être un souci, ouf !).

N’oublions pas le Pop Art apparu à la fin des années 1950 aux USA (Boîtes de soupe Campbell d’Andy Warhol ou Fille qui se noie de Roy Lichtenstein). D’ailleurs, l’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris » semblait voir la fin de l’art moderne dans l’apparition du Pop Art et le détachement des artistes américains de leurs influences européennes.

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L’art contemporain, c’est quoi exactement ?

L’art contemporain est une avant-garde, ce qui fait qu’il est en perpétuelle évolution. Il est donc apparu en étant avant tout un rejet de l’art moderne. Il relève du domaine des arts plastiques et se caractérise par un dépassement des frontières des différents domaines artistiques. Il s’agit de pratiquer la transversalité. Pour rappel, les arts plastiques recouvraient à l’origine les activités artistiques relevant du modelage telles que la sculpture, la céramique et l’architecture. Cette définition a évolué au fil du temps pour en arriver à faire référence à tout art évoquant des formes, puis des représentations, en englobant dernièrement tout ce qui est visuel, voire expérimental.

Il s’agit donc de transgresser les « règles de l’art » existantes, ou d’en inventer de nouvelles. Surtout, l’art est contemporain quand il est qualifié ainsi par un certain nombre d’institutions à la légitimité reconnue comme les musées, les galeries, les revues et critiques d’art, les curateurs, etc. Comme nous pouvons le pressentir, tout ceci est bien flou, notamment par rapport à l’art moderne, surtout quand l’œuvre considérée peut être classée dans l’une ou l’autre des deux « petites boites », comme Echo N°25, 1951 de Jackson Pollock. D’ailleurs, l’art contemporain n’est pas, pour un certain nombre de personnes, une période mais un monde qui a ses règles, ses codes, sa grammaire. Et il serait apparu avec Marcel Duchamp et ses premiers ready-mades datant des années 1910.

Une des caractéristiques de l’art contemporain, du fait du mélange des genres, de l’extrémisme de certaines créations, de leur côté parfois éphémère (pour les happenings ou les performances, pour le land art, etc.), de leur hermétisme aussi, de leur immatérialité (pour l’art conceptuel), est la nécessité d’avoir un discours, un appareil critique accompagnant l’œuvre, parfois en partant de la conception pour arriver à la réalisation, et en éclairant sa signification. Ce discours est-il indispensable pour donner une certaine valeur (pas obligatoirement pécuniaire) à l’œuvre qui resterait, sinon, un simple objet ou une accumulation d’objets, voire une simple idée ? En fait, la multiplicité des formes de l’objet, qui peut même ne pas être un matériau mais un geste ou un concept, l’objet en tant que tel donc, ne suffit pas, car il peut déjà exister (dans le cas d’un ready-made par exemple) ou être dupliqué.

Il y a aussi une recherche de dépassement des limites, une volonté d’être original. La duplication, la répétition ne sont pas considérées comme étant de l’art, il s’agit d’artisanat car il y a un manque d’originalité. Pourtant, si vous recopiez une œuvre, cela peut être de l’art si vous expliquez votre démarche et si elle est reconnue comme telle, à l’instar de AIDS de General Idea. Ce sont les raisons, la mise en œuvre, la signification de l’objet qui vont constituer l’œuvre d’art, avec l’objet (s’il y en a un). Seul, ça peut être tout simplement un néon qui clignote. Avec un récit (pour utiliser un terme à la mode), cela devient de l’art contemporain, comme l’est Human / Need / Desire de Bruce Nauman.

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Donc…

C’est plus clair, maintenant ? Pas sûr… Cependant, il m’est peut-être devenu possible de m’interroger sur les raisons d’une nette préférence pour l’art moderne, ou pour telle ou telle œuvre d’art contemporain dans la seconde partie de ce billet consacré à l’exposition « Être moderne : le MoMA à Paris », tout en mettant cette dernière en perspective avec d’autres manifestations organisées par le MNAM à Beaubourg et que j’ai pu voir ces dernières années.

Tyler Cross, le tueur au sang-froid

« Un jour, Tyler Cross paiera pour ses crimes ! En attendant, il en commet d’autres. »

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Tyler Cross avait réussi à s’évader de la terrible prison Angola dans le deuxième tome. Toujours recherché par la police dans plusieurs États pour les nombreux méfaits qu’il y a commis (comprenant quelques meurtres), traqué par la mafia qu’il avait soulagée de 17 kilos de drogue dans le premier opus de la série, il avait quand même réussi à se poser quelque part en Floride. Toutefois, la vie ne peut pas être longtemps de tout repos pour un tel braqueur et tueur, n’est-ce pas ? C’est donc sans surprise (pour le lecteur et pour le « héros ») qu’il doit fuir à nouveau, après s’être débarrassé définitivement des trois bras-cassés censés le capturer pour l’amener chez le parrain du coin. Que la fille avec qui il vivait n’ait pas survécu est un détail qui n’émeut pas plus que cela notre peu sympathique gangster. Non, ce qui le contrarie, c’est que quelqu’un l’a balancé ; et il sait qui est ce « quelqu’un ». Il est donc temps d’aller faire un tour dans cette ville pourrie de Miami pour réclamer quelques explications à un certain avocat (véreux bien entendu) de sa connaissance…TylerCross-3pl1Fabien Nury, un des scénaristes à succès du moment, et Brüno, dessinateur de plus en plus en vue, poursuivent ce qui devient une véritable série d’albums indépendants.  Ils proposent ainsi à leurs lecteurs de suivre un gangster-tueur au sang-froid et à l’efficacité redoutable. Dans ce troisième tome, comme dans les deux précédents, les auteurs construisent leur récit autour d’un objectif à atteindre. Ici, il va s’agir de récupérer 70 000 dollars que son avocat n’a pas « placé » de façon intelligente afin d’avoir les moyens de disparaître à nouveau. Et s’il y a la possibilité de se faire un petit supplément au passage… Tyler Cross va donc devoir organiser un braquage qui ne se passera évidemment pas comme prévu. En effet, s’il avait poursuivi un peu plus sa réflexion sur les personnes avec qui il a monté son coup, il aurait compris un peu plus vite dans quel guêpier il allait se fourrer. C’est parti pour 48 planches (sur un total de 88) de réponses de Tyler Cross aux événements qui s’enchainent implacablement. Ce qui constitue la grande force de la série s’exprime alors à plein :  les deux auteurs savent mettre en scène l’efficacité de leur personnage principal en construisant un récit tiré au cordeau digne des meilleurs polars noirs.TylerCross-3pl4Avec Miami, Fabien Nury, semble revenir aux fondamentaux du tome initial (Black Rock) : braquage et belles pépées (à la durée de vie assez courte, le plus souvent). Pourtant, à y bien regarder, il s’agit plus d’une continuité du deuxième tome, surtout sur le plan formel : la diminution du nombre de cases par page et la prédominance des cases faisant une bande de largeur sont accentuées, et rendent le rythme de lecture encore plus nerveux qu’auparavant. Sur le plan du contenu, la noirceur de l’âme humaine y est encore plus développée, tout comme la bêtise et la lâcheté des hommes. Le présent récit développe aussi un nihilisme que l’on avait certes pressenti dans les deux premiers volumes, mais qui devient plus lancinant dans le troisième. La vie ne peut apporter que malheur et ne peut déboucher que sur la mort. Et violente, la mort. Pourtant, comme dans Angola, la conclusion est illuminée par une petite lumière d’espoir, une possibilité de vie meilleure. Car là est le petit bémol : la construction du récit reste très (trop ?) similaire dans les trois ouvrages avec une même utilisation des analepses, d’un narratif extérieur et une intentionnelle absence de développement du personnage principal. Le dernier point est certes voulu par les auteurs mais implique un manque de progression qui est un peu regrettable.TylerCross-3pl2Il y a toutefois une nouveauté importante : un véritable personnage féminin au sein de cette histoire. Avec Shirley Axelrod, les femmes ne sont plus seulement là pour se faire frapper et/ou tuer, pour chercher à doubler Tyler Cross, ou pour servir d’élément détonateur dans la narration… Il y a toujours de cela, certes. Toutefois, Miss Axelrod est quelqu’un qui sait réfléchir, qui sait ne pas dépendre d’un sauveur lorsqu’elle est en grande difficulté. Elle sait rebondir grâce à une incontestable intelligence et un courage devant des situations imprévues, ce qui n’est pas sans rappeler une certaine personne. La misogynie des deux premiers tomes, typique du roman noir d’après Fabien Nury, est ici battue en brèche. En effet, une séquence de quinze pages met particulièrement en valeur Miss Axelrod, pourtant secrétaire de direction « normale ». Outre les agissements particulièrement efficaces de la dame, ce sont ses regards et ses silences qui sont autrement marquants et qui la mettent en valeur. N’oublions pas que le récit se passe dans les années 1950 et qu’à cette époque, les femmes ne devaient pas être trop actives dans la sphère publique et n’avaient pas grand droit à la parole…TylerCross-3pl3Quant au graphisme, il est meilleur que jamais. Brüno a réussi à épurer son trait, tout en lui donnant plus d’épaisseur, ce qui en renforce l’impact, donne plus de présence aux personnages. Les hachures, déjà en diminution dans Angola, ont disparu. À la place, le dessinateur place de nombreux aplats noirs permettant de jouer sur la lumière et surtout sur les ombres. Comme Brüno l’expliquait dans un de ses entretiens, les grands maîtres de la bande dessinée argentine (Muñoz et Breccia) sont de plus en plus présents dans son art. On pourra regretter toutefois une géométrisation un peu excessive des visages, les mentons devenant trop aigus ou, à l’inverse trop ronds. Cependant, les expressions sont réussies et sont mises en valeur par des plans très travaillés, où l’on sent que chaque case a été pensée et étudiée pour apporter le plus d’efficacité et d’immersion. En effet, la mise en page avec ses cases faisant toute la largeur de la planche parvient, une fois de plus, à donner une impression de cinéma (scope, bien entendu) sur papier sans volonté d’en faire trop. N’oublions pas la colorisation, sans fioriture, qui participe grandement à magnifier l’ambiance qui se dégage de ce polar vraiment noir sans écraser le trait du dessinateur.

Tyler Cross – Tome 3 : Miami, parution chez Dargaud le 23/03/2018

Angoulême, retour sur 3 jours intenses (3)

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Troisième et dernier jour au festival. Fatigue accumulée mais programme chargé. C’est pourtant courageux et motivés que nous sommes arrivés à l’Hôtel de Ville, sans encombre et avant 10h. Au programme, récupérer Shermane accompagnée de Monsieur et faire dès le matin un maximum d’expositions « difficiles d’accès » – comprendre celles consacrées à Cosey (du fait de son lieu) et à Tezuka et à Urasawa (du fait de leur popularité). Mais avant cela, et après avoir passé un trop court moment à parler bande dessinée chinoise autour d’un café crème (accompagné de chocolatines) avec Laurent Mélikian, j’ai dû rejoindre Taliesin à l’exposition consacrée à Sonny Liew, que nous n’avions pas eu le temps de voir la veille. L’avantage des expos situées aux caves du Théâtre, c’est qu’elles sont peu fréquentées et faciles d’accès. Le dimanche matin, à l’ouverture, c’est encore plus vrai. Ce qui n’était pas prévu, c’est de voir l’auteur en dédicace en repartant. Bien entendu, nous en avons profité pour nous faire dédicacer deux exemplaires de Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée (pour avoir chacun le nôtre), Taliesin en profitant pour continuer la discussion entamée la veille lors de la Rencontre Internationale.

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Du coup, c’est avec un peu de retard que nous avons récupéré Shermane (le TGV était pratiquement à l’heure) qui a eu ainsi le temps de regarder les panneaux de l’amusante exposition « Le monde selon Titeuf » placée devant l’Hôtel de Ville. Retard qui s’est révélé sur le moment préjudiciable étant donné la file d’attente devant l’Hôtel Saint-Simon pour l’exposition consacrée à Cosey. Alors que Taliesin restait faire la file car elle tenait absolument à voir le travail du Président de l’édition 2018, je suis retourné faire l’exposition Tezuka avec Shermane. J’ai pu ainsi compléter mes photos de planches et de festivaliers ; puis nous avons fait rapidement « Venise sur les pas de Casanova ». Pas très intéressante, je dois dire. Je ne suis pas fan de la peinture de Canaletto (et de ses pairs). Quant aux dessins par huit auteurs de BD inspirés par Venise, ils étaient… peu inspirés, j’ai trouvé. Il y avait pourtant de quoi faire avec la figure de Casanova au lieu de peindre de façon statique la ville ou des femmes nues. Seule la fresque de Kim Jung Gi sortait vraiment du lot.

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Il était alors temps de passer à l’incontournable du dimanche angoumoisin : l’anniversaire (un peu en avance) de Manuka, malheureusement sans Taliesin (à l’espace Franquin) ni Shermane (quelque part dans la ville, avant qu’elle aille sur le stand du Lézard Noir puis à l’Hôtel Saint-Simon). Cette année, c’est Tanuki qui a fait le photographe. J’étais à la remise des cadeaux (je suis persuadé que c’est mieux lorsque c’est Taliesin ou beanie_xz qui officie… Sexisme, quand tu nous tiens, hé hé…) Ce fut aussi l’occasion de découvrir un nouveau et excellent restaurant : Chez H (rien que le nom me donnait envie d’y aller) qui propose une cuisine de « spécialités chinoises, tout à la vapeur, tout fait maison ». Si vous passez dans le coin, je ne peux que vous conseiller d’y faire un tour : c’était très bon . Et le service savait être rapide pour les festivaliers pressés. Après l’intermède anniversaire, il était temps de reprendre le cours des événements. Cela commençait par un dernier passage à la Bulle du Nouveau Monde pour voir Shermane dans une longue file d’attente pour une dédicace de Shinzo Keigo et, pour moi, d’aller rencontrer Lounis Dahmani en dédicace à La Boite à Bulle et lui dire tout le bien que je pensais de Oualou en Algérie, tout en lui demandant un petit dessin, bien entendu. Il ne reste plus qu’à attendre une prochaine aventure du détective privé « français comme Zidane », en projet mais assez peu avancé, il faut le dire.

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Il était alors plus que temps, pour Manuka et moi, d’aller à l’Espace Franquin pour faire les expositions consacrées à Gilles Rochier et à Naoki Urasawa pendant que Taliesin assistait à la conférence de ce dernier dans la salle voisine. Deux belles expositions, sur deux auteurs très différents à la fois dans leurs propos et dans leur dessin. C’est aussi ça le point fort du Festival d’Angoulême : proposer dans un même lieu des œuvres éloignées thématiquement et stylistiquement. C’était l’occasion de recroiser Vlad, le co-commissaire de l’exposition Cosey. J’ai pu lui assurer que Taliesin n’avait pas manqué celle-ci et semblait l’avoir appréciée. Quant à « Tenir le terrain », le résultat était excellent avec à la fois la présentation de l’auteur, de son œuvre (dont je ne connaissais pas tous les aspects, notamment ses travaux en microédition) tout en mettant en lumière la banlieue parisienne. L’exposition Urasawa était, elle aussi, intéressante mais souffrait d’une scénographie un peu trop répétitive, d’explications insuffisantes au début, notamment sur la raison de chapitres entiers présentés sur des murs. En fait, pour comprendre les intentions du mangaka, il fallait avoir regardé la vidéo où il expliquait sa vision du manga. Problème, celle-ci était placée à la fin du parcours. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Taliesin : refaire le parcours après avoir visionné ladite vidéo pour mieux comprendre ce qui nous était présenté et comment. D’ailleurs, elle n’a pas été la seule à vouloir refaire l’expo, nous avons croisés Urasawa qui refaisait un petit tour en ayant l’air de bien s’amuser. Il est prévu d’aller voir très prochainement l’exposition à Paris pour voir comment elle a été adaptée à un autre environnement.

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Mine de rien, il commençait à se faire tard et il allait falloir songer à rentrer car 4h de route allaient nous attendre (6h en réalité entre pause autoroute / diner durant pratiquement une heure et bouchon après le péage de Saint Arnoult sur l’A10). Mais histoire de donner un peu plus de temps à Shermane d’apprécier sa première visite à Angoulême, il a fallu jouer les prolongations, ce qui nous a donné l’occasion d’aller voir les 45 affiches du festival présentées dans le local de l’Association FIBD Angoulême puis de manger une crêpe (Nutella™ pour Taliesin, beurre-sucre pour moi), histoire de prendre des forces avant de partir. Voilà, c’était tout pour cette fois-ci, rendez-vous est déjà pris pour la prochaine édition et une exposition sur l’œuvre de Tayou Matsumoto (le bon, pas l’autre, le mauvais, qui est déjà venu au festival), ce qui nous motive à l’avance.

Angoulême, retour sur 3 jours intenses (2)

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Le samedi commençait bien avec une place de parking à Bouillaud (c’est-à-dire à côté de l’Hôtel de Ville) grâce à une arrivée sur Angoulême avant 10h, c’est-à-dire avant que les accès soient fermés par la police municipale. Toujours pas de Manuka, toujours aussi malade. Décidément, l’équipe de mangaversien·ne·s restait bien décimée (trois absents sur six). Cette arrivée matinale (alors que nous nous étions couchés à 1h passée) devait nous permettre de voir l’exposition « Osamu Tezuka, manga no kamisama » avant qu’il n’y ait trop la foule. S’il n’y avait pas encore de file d’attente à l’extérieur du Musée de la ville d’Angoulême, il y avait déjà énormément de monde à l’intérieur de l’exposition. Cette dernière s’est révélée être belle, avec une scénographie réussie malgré la petitesse du lieu avec un parcours réfléchi et de nombreux cartels bien écrits et didactiques. Mes inquiétudes nées il y a quelques semaines étaient totalement dissipées. Le seul souci avec cette exposition a été son succès : il y avait vraiment beaucoup, beaucoup de monde.

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Je laissais alors Taliesin, qui voulait profiter de chaque planche (et elles étaient nombreuses), sans oublier de lire chaque cartel, pour retrouver Xavier Hébert. En tant que spécialiste français de Tezuka, il ne pouvait pas ne pas venir à cette édition du Festival. Il venait tout juste d’arriver de Paris afin d’assister à la rencontre avec Takayuki Matsutani, président de Tezuka Productions au Pavillon Manga et de voir l’exposition consacrée au Maître (il a participé  en tant que conseiller scientifique au catalogue). Les intervenants de cette rencontre, une fois de plus animée de main de maitre par XaV, n’étant pas en avance (je les avaient vu préparer leur discussion à la terrasse du café voisin) et Tanuki nous ayant réservé des chaises, Xavier H. et moi-même en avons profité pour discuter un peu avec Pierre Sery des Éditions Kotoji dont deux titres intéressent fortement Taliesin (mais elle s’intéresse à tellement de choses, ha ha). Cette rencontre était très réussie avec des réponses intéressantes de M. Matsutani (et bien traduite par l’interprète dont je n’ai pas retenu le nom). Je n’ai malheureusement pas pu rester jusqu’au bout mais j’ai demandé à Tanuki de me l’enregistrer (un de mes deux enregistreurs était temporairement HS du fait de piles ayant coulé. Heureusement, je suis prudent). Une retranscription de cette rencontre est, là aussi, prévue dans le compte-rendu « Des mangaversien·ne·s à Angoulême ».

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Le programme étant toujours très chargé à Angoulême, il était donc plus que temps pour moi de retrouver Taliesin, de manger un sandwich à l’arrache (pour ne pas changer) et d’aller à la Rencontre Internationale avec Sonny Liew, organisée au Studio du Théâtre (c’est-à-dire tout en haut !). Cela fait quelques temps que l’auteur m’intéresse pour son Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée paru chez Urban Comics. La rencontre était, là aussi, captivante et dynamique. Il faut dire qu’elle était animée par Paul « magnific » Gravett qui nous régale à chacune de ses interventions. Comme en plus, l’auteur (singapourien, malaisien d’origine, travaillant essentiellement pour les USA), humble quoique bourré de talent, répondait de façon développée et pertinente aux questions et remarques (y compris sur son niveau de diplôme obtenu à Cambridge, la même université où Paul étudia), nous avons passé un nouveau excellent moment à les écouter. Notons la salve de questions intéressantes posées par Taliesin à Sonny Liew, qualité des questions que n’a pas manqué de relever Paul Gravett à l’occasion d’un échange que nous avons eu sur sa page Facebook.

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Une fois la Rencontre Internationale terminée (plus tard que prévu puisqu’elle avait commencé en retard), il nous a fallu foncer au Conservatoire pour assister à une autre Rencontre Internationale avec Dave McKean, animée par… devinez qui… XaV, bien entendu, hé hé. Nous n’avons pas eu trop de soucis pour rentrer, profitant d’un Maël Rannou à la bourre pour sa conférence sur les fanzines pour « forcer » le passage en tant que conférenciers (et entrainant Taliesin dans notre sillage). C’était l’occasion de retrouver enfin Manuka qui avait surmonté son extrême fatigue liée à une angine très virulente. Cependant, n’étant pas très intéressé par l’auteur anglais, je les laissais afin de profiter de deux heures de tranquillité pour réviser un peu ma propre conférence. Car oui, mon rendez-vous principal de la journée était la conférence « Tezuka et le genre » que je devais animer entre 18h et 19h30. Cette conférence sera disponible sous forme de dossier sur le site du9. Les nombreuses personnes (à ce qu’il parait) qui n’ont pas pu y assister (mentions spéciale envers Frank Chevaillier, un de mes « fans de conférence », qui a été refoulé par la sécurité, la salle étant rapidement pleine) y retrouveront mes propos mieux agencés et ma pensée mieux développée.

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Vu l’heure, il ne restait plus qu’à aller manger un peu à l’écart du plateau (le samedi soir, passé 19h, c’est l’enfer pour trouver une place dans un restaurant sans avoir à attendre des plombes), Tanuki nous servant de guide « gastronomique ». Cela nous a permis de découvrir un excellent établissement dont je ne peux pas donner le nom, n’ayant pas de mémoire et ayant été invité par Taliesin (les facturettes CB, c’est quand même bien pratique). En plus, comme Tanuki était récupéré ensuite par son logeur, ça m’a évité de faire le taxi et nous avons pu retourner à l’hôtel à un horaire moins tardif que la veille. On avait besoin de se reposer pour un dimanche qui s’annonçait chargé avec la venue de Shermane, en remplacement de beanie_xz indisponible, afin avoir une interprète français-chinois ; pour rien à l’arrivée, il n’y avait personne sur le stand du CICAF – China  International Cartoon & Animation Festival. Et vu que Hong-Kong n’avait pas de stand cette année… Bah, au moins, Shermane allait ainsi pouvoir découvrir le festival, depuis le temps qu’elle songeait à venir.

Angoulême, retour sur 3 jours intenses (1)

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Il y a quelques semaines, sur le présent blog, je m’interrogeais sur ce qui me motive encore à aller passer plusieurs jours à des centaines de kilomètres de chez moi dans la ville d’Angoulême à l’occasion du Festival International de la Bande Dessinée. Après y avoir passé trois journées complètes avec Taliesin et quelques autres forumeurs de Mangaverse (Tanuki, Manuka, XaV, Shermane), j’ai eu la confirmation : c’est bien le programme qui me donne cette envie (et cette énergie tant le séjour angoumoisin est épuisant). Petit retour sur ces courtes mais excellentes vacances bédéesques en trois billets (un par journée)…

Pourtant, cela avait mal commencé, avec une arrivée jeudi très en retard sur les prévisions, au point de ne plus avoir le temps de passer par Angoulême récupérer les badges presse, visiter une petite expo, bavarder un peu sur quelques stands de la Bulle du nouveau monde, etc. Du coup, trajet direct pour Cognac… Enfin, en théorie, parce qu’après avoir raté la bonne sortie (ce qui laisse songeur sur ma vigilance sur la route), puis avoir suivi plus ou moins bêtement le GPS de la voiture qui nous a perdus sur la sortie suivante, c’est avec presque 6h de route dans les pattes que nous sommes arrivés à l’Hôtel Ibis Style de Cognac (Châteaubernard, en réalité, mais bon…). Le lendemain, rebelote avec les contrariétés routières. Pourtant, nous n’étions pas réellement parti en retard mais c’est un bouchon comme je n’en ai pas souvent vu à Angoulême qui nous attendait de l’entrée de Saint-Yrieix jusqu’à la Cité de la BD et de l’Image (pour celles et ceux qui connaissent). Et pour finir, tous les parkings du plateau étaient complets (jamais vu ça pour celui du Champ de Mars). Je ne sais pas si cette affluence de véhicules était liée à une augmentation des festivaliers, mais ça y ressemble. En attendant, on commençait être à l’arrache pour récupérer les précieux sésames et se pointer à temps pour la première de nos activités festivalières.

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Néanmoins, après ce petit raté qui m’a valu de payer par anticipation le FPS mis en place par la mairie (25 euros quand même, que l’on peut payer à l’horodateur), la journée s’est déroulée sans anicroche. La rencontre avec Keigo Shinzo au Pavillon Manga était animée par XaV et s’est révélée très plaisante grâce à la qualité des trois intervenants (l’auteur, l’animateur et l’interprète – l’excellent Aurélien Estager). Je ne suis pas super fan de Tokyo Alien Bros. que je trouve largement surestimé ; mais Keigo Shinzo est intéressant à écouter parler de son travail. Et cela nous a permis de retrouver Tanuki, sur place depuis mercredi matin. Ensuite, passage (malheureusement un peu trop rapide) sur le stand Akata pour acheter quelques ouvrages de l’éditeur et discuter avec Bruno Pham (enfin, surtout regarder Taliesin discuter avec Bruno, ha ha). Il a fallu ensuite foncer vers le Conservatoire pour la conférence sur Alberto Breccia animée par Laura Caraballo (une Argentine spécialiste de Breccia, elle a fait sa thèse sur l’auteur à Paris X Nanterre).

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Il y a eu un sérieux problème cette année au Conservatoire, victime de son succès public. En effet, il y avait un gros souci d’affluence et donc de gestion des files d’attente. C’est ainsi que nous avons raté les premières minutes de la conférence alors que nous étions arrivés plus d’une demi-heure avant l’horaire annoncé. Et encore, je ne vais pas me plaindre, on a pu rentrer, ce qui n’a pas été le cas de tout le monde. En effet, nombreux ont été les refoulés tout au long des deux journées du Conservatoire. Le lieu est devenu trop petit pour les conférences : les deux salles dédiées acceptent chacune une cinquantaine de personnes quand il y a 70 à 100 festivaliers qui veulent suivre chacune des conférences. Celle intitulée « Alberto Breccia, le grand maître de la BD argentine », était vraiment réussie. La conférencière maitrisait son sujet, était enthousiaste et volubile. Quant à l’iconographie, elle était intéressante et variée. Bravo, on en redemande. Laura Caraballo a fait honneur à la réputation d’excellence des conférences du festival et a mérité la confiance de Jean-Paul Jennequin, l’organisateur.

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Après avoir laissé Taliesin assister à la conférence sur Urasawa animée par Gwenaël Jacquet (qui était très bien, à ce qu’il parait), pour aller manger un petit quelque chose, récupérer les places pour le concert dessiné de 21h et tenter de descendre au Musée de la Bande Dessinée (ce que je n’ai pas fait par manque de courage et de temps, préférant passer un peu de temps à l’Hôtel de Ville), il était déjà temps de retourner au Pavillon Manga retrouver Tanuki (qui vit le festival à son rythme et selon son programme). Sur le chemin, nous en avons profité pour passer dans la Bulle du Nouveau Monde dire un petit bonjour aux gens du Lézard Noir, constater qu’il y avait du monde pour la séance de dédicace de Keigo Shinzo, puis d’aller saluer les courageux sur les stands LGBT BD et de Scarce. J’ai empêché Taliesin de discuter trop longuement avec Xavier Lancel car nous avions un programme à suivre. Nous avons donc assisté à la table ronde sur les trente ans du manga en France, animée par XaV (c’est ahurissant de voir l’énergie qu’il a déployé pendant ce festival en tant qu’animateur, co-commissaire d’exposition et comme rédacteur-intervieweur de du9) et avec Dominique Véret (Tonkam, Akata-Delcourt, Akata), Christel Hoolans (Kana), Stéphane Duval (Le Lézard Noir) et Laurent Lefebvre (Coyote Mag).  Une fois bien installés au Pavillon Manga, nous avons pu assister à une table ronde bien organisée, peut-être un peu trop développée sur le rejet du manga par une certaine « intelligentsia », avec des intervenants de qualité et plutôt au parler vrai. Mention spéciale à Stéphane Duval qui faisait un peu erreur de casting au début tant il est en dehors du mouvement manga francophone mais qui a su justifier sa présence sur la fin, à propos du futur, avec de plus en plus de créations croisées entre la France et le Japon. Une retranscription de cette table ronde est prévue dans le compte-rendu « Des mangaversien·ne·s à Angoulême ».

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Il ne restait plus qu’à diner, après tout ça, au Jardin, restaurant spécialisé dans la « verdure » où l’on mange à chaque édition du festival. Repas un peu rapidement expédié pour pouvoir aller au concert dessiné de la chanteuse Rokia Traoré et du dessinateur Rubén Pellejero. C’était excellent (je ne me suis pas endormi et n’ai pas vu le temps passer), pourtant je ne suis pas fan de musique du monde et je n’ai rien lu de Pellejero. Dommage que nous n’étions pas bien placés et que les photos étaient interdites. Une fois le deuxième rappel terminé (s’il y en a eu un troisième, on l’a raté), il ne restait plus qu’à retrouver Tanuki  qui tapait l’incruste au repas ATOM (pour boire une bière pendant le dessert, en fait). Je ne dirais rien des personnes présentes pour ne pas donner du grain à moudre aux accusations de copinage (ha ha) et je n’ai pas « balancé » Taliesin à Fausto pour éviter de relancer les hostilités, hé hé. Et voilà, la première journée s’achevait après une séance de taxi pour ramener Tanuki chez ses logeurs au fin fond de la banlieue angoumoisine (j’exagère un peu) et rentrer sur Cognac afin de profiter d’un petit temps de repos. Je vous donne rendez-vous dimanche pour le résumé de la deuxième journée…

Ayako

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Les Tengué sont une ancienne et puissante famille de la région (fictive) de Yodoyama. Pourtant, avec la défaite du Japon en 1945 et l’occupation américaine, les problèmes s’accumulent. Le plus grave est celui lié à la réforme agraire qui prive les riches propriétaires terriens d’une grande partie de leurs terres et surtout de leur pouvoir sur les fermiers, le système agraire étant encore à l’époque semi-féodal. Certes, ce pouvoir avait diminué dans les faits depuis plusieurs années, mais la réputation et l’honneur de la famille en imposaient toujours autant dans les environs. Autre contrariété, la réputation des Tengué est écornée avec le retour de Jiro, le second fils, ancien prisonnier de guerre qui a « osé » ne pas mourir au combat. Il y a aussi Ayako, la petite dernière. Elle crée un embarras de taille même s’il est caché : elle est la fille du patriarche et de sa belle-fille, l’épouse de l’ainé, Ichiro le successeur désigné du clan. N’oublions pas le jeune Shiro, collégien retors et enclin à la rébellion. Enfin, pour couronner le tout, il se révèle, suite à une enquête sur la mort d’un agitateur politique, que Naoko, la grande sœur lycéenne, est une de ces communistes honnis. La famille, c’est bien des soucis, surtout quand les temps sont troublés…

Ayako est une série en trois tomes épais réalisée entre 1973 et 1974 dans un magazine seinen, c’est-à-dire à destination d’un public de jeunes adultes. En effet, avec le succès rencontré au Japon par des titres plus murs et sombres, Tezuka s’est mis lui aussi à créer des œuvres plus dures. Le présent titre est le plus extrême dans ce genre, avec des thèmes comme l’inceste, les excès du patriarcat, notamment liés à aux codes d’honneur, à l’importance de l’apparence. Cela représente autant de situations qui débouchent sur des violences, notamment infligées aux femmes. Il y a aussi une évocation des années troubles de l’après-guerre, entre la montée du mouvement communiste, combattu sans pitié par les pouvoirs en place, mais aussi la connivence des yakuza avec le monde politique japonais, sans oublier les jeux de pouvoir au sein de la force occupante (les Américains). Il en résulte une histoire tellement noire que le titre n’a pas eu l’aura des œuvres plus grand public du Maître. D’ailleurs, certaines personnes considèrent Ayako comme étant un manga plutôt mineur de Tezuka quand d’autres estiment qu’il s’agit d’une de ses meilleures bandes dessinées. En France, il n’y a pas de doute : dans la droite ligne du succès de la première édition en 2003, Delcourt prévoit de publier une nouvelle version (la troisième en quinze ans) en avril 2018.

Toutefois, Ayako n’est pas sans défaut. Comme souvent avec Tezuka, il y a parfois des problèmes de rythme et certaines parties sont moins intéressantes que d’autres. Cela varie selon les goûts des lecteurs : citons la mise en scène du patriarcat, la vie d’Ayako, mais aussi l’enquête policière (servant aussi de fil rouge), sans oublier les relations entre les clans yakuza, et entre ces derniers et la classe politique japonaise. En effet, le mangaka développant plusieurs fils narratifs, passer de l’un à l’autre crée parfois une cassure dans le récit. C’est un peu ce qu’il se passe avec le drame de la jeune Ayako. Alors que le chapitre 13 est particulièrement fort avec la passation de pouvoir au sein du clan Tengué, une ellipse trop importante annihile quasiment toute la tension dramatique née de l’enchainement de faits sordides. Il est même possible de considérer que cette rupture temporelle marque la fin de l’excellence, puisque le troisième tome (chapitres 16 à 19) laisse une trop grande place au commissaire Geta et à son enquête policière peu intéressante, il faut l’avouer. Quant au final, il faut aussi reconnaître qu’en dehors des toutes dernières pages, il est assez poussif et peu vraisemblable.

Cela n’empêche pas le titre d’être un des meilleurs que Tezuka ait pu écrire, notamment grâce à une démonstration réussie des relations de pouvoir entre les hommes et les femmes, en mettant en exergue les excès du patriarcat, le malheur que ce système provoque autour de lui, au bénéfice d’une toute petite minorité qui se fait au détriment des femmes, certes, mais aussi de la majeure partie de la population masculine, celle qui n’a pas droit au pouvoir, ni à la liberté de vivre une vie plus en adéquation avec ses aspirations et ses capacités. L’auteur met en scène le besoin du pouvoir des hommes et l’aliénation qui en découle, surtout quand les motivations sont purement égoïstes. C’est ainsi que l’amour que plusieurs hommes portent à Ayako n’ouvre pas leur esprit aux aspirations et aux désirs de cette dernière. Leurs sentiments sont surtout égocentriques et la malheureuse reste ainsi enfermée dans différentes maisons, c’est-à-dire une sphère privée. Elle va donc d’une prison à une autre. Ainsi, Tezuka bat en brèche l’accusation de misogynie de certains (à commencer par le rédacteur du présent billet), qui ont toutefois de nombreux exemples pour argumenter. Surtout, la tonalité féministe d’Ayako reste sans autre véritable occurrence dans l’œuvre du Maître, à l’exception, peut-être, de Barbara dont l’appréciation dépend, là aussi, beaucoup de la personne qui lit cet autre titre utilisant un personnage principal féminin fort.

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Une boulimie d’exposition en 2017 : ne faudrait-il pas un peu de tempérance ?

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Dans ce billet, je vais aborder un thème sur lequel je ne m’exprime que très peu (sauf sur Instagram). En effet, en 2017, j’ai battu mon record d’expositions visitées sur une année : plus d’une cinquantaine ! Certes, certaines sorties comportent plusieurs expositions à la fois (jusqu’à quatre voire cinq), mais cela représente tout de même plus d’une trentaine de journées dans l’année, soit un peu plus d’une toutes les deux semaines. À mon sens, il s’agit là d’un maximum. D’ailleurs, sur la petite communauté d’une douzaine de personnes « conviées » à ces occupations, nous ne sommes que trois vraiment à être partants à (pratiquement) chaque occasion. Il faut dire qu’il ne faut pas avoir grand-chose d’autre à faire le week-end ni avoir charge de famille… D’ailleurs, le dernier quadrimestre a vu une chute de la taille de notre petit groupe. Il va falloir repenser le programme de 2018, je pense, même si janvier devrait être sur le même rythme que 2017, c’est-à-dire infernal.

En cette fin d’année, si propice aux bilans, voici donc un retour en arrière sur une année d’expositions parisiennes, exceptionnelle par le nombre mais aussi par la qualité de certaines d’entre elles. Ces expos remarquables sont regroupées par lieu plutôt que par thème et sans chercher à suivre un ordre chronologique.

Le Grand Palais

Expo JardinsCertes, nous ne sommes allés au Grand Palais que pour deux expositions en 2017 (il y en a quatre par saison), mais, en fait, nous les faisons toutes (le fait que j’ai l’abonnement Sésame joue car pour l’amortir sans bénéficier de la remise d’un CE, il ne faut pas en rater). Toutefois, elles étaient toutes les deux excellentes, surtout Jardins au thème original, aux œuvres variées et à la scénographie réussie qui a attiré une dizaine d’entre nous (en deux visites). Rodin, l’exposition du centenaire était intéressante surtout pour les œuvres des autres artistes exposées et leur filiation avec le « père de la sculpture moderne ». En plus, comme je n’y connais pas grand-chose en sculpture, c’était une bonne occasion pour moi de voir autre chose.

Le Musée du quai Branly

Expo Color LineSi nous fréquentons beaucoup ce musée, c’est à cause (ou grâce) à l’un d’entre nous, ce qui nous a même amené à prendre « en masse » un abonnement annuel. Pour ma part, je ne suis pas très fan d’arts premiers, ce qui fait que je ne suis pas toujours passionné par nos visites. Pourtant, Color Line, L’Afrique des routes et Picasso primitif ont été trois excellentes surprises, chacune dans son domaine. La première et la deuxième étaient variées, diverses du fait d’un fil conducteur très lâche, la troisième réussissait à mettre en parallèle l’œuvre de Picasso et une de ses influences principales, l’art africain.

Les Arts Décoratifs

Expo BauhausVoilà un autre établissement où nous allons souvent même si nous n’y avons fait qu’un seul passage cette année. Fidèles à certaines habitudes, nous avons pu voir L’esprit du Bauhaus lors de l’avant-dernière journée. Si l’expo était un peu « fourre-tout », elle mettait en lumière tous les aspects de ce courant artistique (dont j’ignorais une grande partie). Et tant qu’à être sur place, autant faire Tenue correcte exigée qui s’est révélée être tout à fait réussie, surtout dans sa première partie, plus subversive et historique qu’orientée mode, ce que je reproche un peu à la seconde partie, trop orientée « marque ».

Le Centre Pompidou

Expos Evans et HockneyEncore un haut lieu de nos pérégrinations. Je ne garde pas un souvenir impérissable de Cy Twombly, trop abstrait et trop « primitif » à mon goût. En matière de peinture contemporaine, j’ai nettement plus apprécié une partie du travail de David Hockney (mais pas tout). Je retiens surtout Walker Evans, le « photographe de l’Amérique », avec le souvenir de son exposition à la Fondation Cartier-Bresson visitée il y a presque dix ans. Enfin, même si l’espace n’était pas très grand, (re)voir les créations de Franquin avec Gaston, au-delà de Lagaffe à la BPI a permis de passer un bon moment.

Le Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

Expo Derain Balthus GiacomettiNous n’allons pas assez souvent au MAM à mon goût, faute de volontaires (et comme je ne fais pratiquement rien seul…). D’ailleurs, on ne s’y retrouve chaque fois qu’en tout petit comité. Et c’est bien dommage… Il faut croire qu’entre celles et ceux qui préfèrent l’art contemporain, ou à l’inverse, les autres qui préfèrent l’art figuratif de la renaissance ou l’impressionnisme, il n’y a pas grand-monde pour voir les œuvres de la période 1900-1945. Pourtant, Derain, Balthus, Giacometti. Une amitié artistique était vraiment réussie. Variété des thèmes, scénographie didactique, qualité des œuvres, tout concourrait à un beau succès.

Après ces quelques exemples d’institutions muséales incontournables pour nous (auxquelles on peut ajouter le Musée Guimet aux expos peu intéressantes en 2017, et la Cité des sciences et de l’industrie qui continue à être décevante), cette année a été l’occasion de découvrir de nouveaux lieux ou de revenir à d’anciens rouverts après travaux.

La Maison Européenne de la Photographie

Expos MEP : Gao Bo et Vincent PerezCela faisait longtemps que j’étais curieux de visiter ce centre devant lequel je voyais souvent des files de visiteurs débordant dans la petite rue de Fourcy (on n’est pas dans le Marais pour rien). Vincent Perez. Identités et Gao Bo. Les offrandes ont été les déclencheurs (il y avait trois autres expositions dont deux assez anecdotiques). Si la première était classique, quoiqu’un peu courte, avec de beaux portraits en grands formats, la seconde était une exposition d’art contemporain très intéressante à la thématique frappante. En effet, l’artiste chinois n’a pas eu une enfance facile, c’est le moins que l’on puisse dire, et ses œuvres sont assez morbides quoique fascinantes.

L’Orangerie

Expo Tokyo-ParisSi j’ai eu l’occasion d’aller au Jeu de Paume il y a quelques années, je n’étais jamais allé à l’Orangerie, pourtant située tout à côté. D’ailleurs, je n’étais pas le seul… L’exposition Tokyo-Paris Chefs-d’œuvre du Bridgestone Museum of Art a permis de « corriger » cette erreur. C’était une bonne exposition, avec de nombreuses pièces intéressantes, notamment un grand tableau de Zao Wou Ki (parce que jusqu’ici, je n’ai pu voir que ses « crobards » ou ses poteries, rien qui permette de crier au génie). Et nous avons pu aller voir les Nymphéas géantes de Monet à l’étage, ne l’oublions pas !

Le Musée de Montmartre

Expo Montmartre au cinémaCela faisait longtemps que je voulais visiter ce musée et une occasion s’est présentée cet été. Du coup, c’est assez nombreux que nous sommes allés voir Montmartre, décor de cinéma. L’expo, quoiqu’assez grande, n’était pas très passionnante, peut-être à cause d’une scénographie très linéaire et peu variée. Il faut dire qu’il n’est pas facile de présenter le cinéma sous une forme statique (des affiches et des photos) ou sous une forme dynamique mais tronquée (des extraits). Toutefois, le lieu, le jardin et Montmartre ont justifié ce passage.

La Monnaie de Paris

Expo À Pied d'oeuvre(s)Avec la fermeture durant quelques années pour cause de rénovation des lieux, nous avions cessé d’aller à la Monnaie de Paris (même si nous n’y allions que rarement, de toute façon). Avec l’exposition À pied d’œuvre(s), nous avons pu revenir sur les lieux d’une de nos premières visites, en 2005. Cette manifestation célébrant les 40 ans du Centre Pompidou présentait quelques pièces majeures « horizontales » du Centre national d’art et de culture sis un peu plus loin, de l’autre côté de la Seine. C’était passionnant et très photogénique même si je reste très dubitatif à propos des performances présentées, à la fois en tant qu’art et en tant que support.

Le Musée Maillol

Expo Pop ArtFermé pour cause de faillite de la société organisant les expositions temporaires dans ce lieu dédié à un sculpteur amateur de femmes nues, le Musée Maillol a rouvert il y a peu avec une programmation orientée vers l’art contemporain. Ne connaissant pas grand-chose au courant artistique présenté par Pop Art — Icons that matter, je tenais absolument y aller, à la fois pour voir les changements effectués par les travaux et m’instruire. Ce fut donc une excellente surprise avec une exposition aérée, didactique malgré une fichue interdiction de photographier les œuvres présentes. Ce dernier point m’énerve à chaque fois (je n’ai pas investi dans un APN compact expert pour le laisser dans la sacoche) et semble être une spécialité de Culturespace, le nouveau gestionnaire qui gère aussi le Musée Jacquemart-André où nous allons régulièrement malgré un tarif excessif et la petitesse de l’espace dédié aux expos. Au moins, c’est vaste à Maillol et on y retournera.

Cette petite revue ne couvre pourtant même pas un tiers des expositions visitées en 2017. Néanmoins, cela donne une bonne idée de ce qui est un de mes principaux passe-temps avec la lecture de bandes dessinées. Pour finir, je vous laisse avec une douzaine de photos (après tout, c’est mon dada) illustrant ce court résumé d’une année d’expositions à Paris.

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Machines à dessiner au Musée des arts et métiers

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L’Afrique des routes au Musée du quai Branly

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Montmartre, décor de cinéma au Musée de Montmartre

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Gao Bo. Les offrandes à la MEP

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Cy Twombly au Centre Pompidou

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Tenue correcte exigée aux Arts Décoratifs

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Ciao Italia ! au Musée national de l’histoire de l’immigration

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Jardins au Grand Palais

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Nymphéas à l’Orangerie

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À pied d’œuvre(s) à la Monnaie de Paris

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Au-delà des étoiles, le paysage mystique au Musée d’Orsay

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Walker Evans au Centre Pompidou

Et revoilà Angoulême !

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La conférence de presse de la quarante-cinquième édition du Festival International de la Bande dessinée approche ! Elle permettra d’avoir une idée plus précise du programme qui nous sera proposé en janvier 2018 (et accessoirement de connaître la sélection officielle). Et c’est ainsi que votre serviteur réalise qu’il va (sauf accident) participer pour la quinzième fois au grand raout de la BD francophone. En effet, depuis 2004, je suis un festivalier assidu, étant passé au fil du temps du statut de simple visiteur payant à celui de « journaliste » et conférencier. Dernièrement, je me suis demandé ce qui pouvait justifier ou expliquer que je passe plusieurs jours aussi loin de mon domicile, alors que je suis plutôt casanier. Et surtout, pourquoi l’envie est-elle toujours là, alors que je ne vais plus au Festival International du Film d’Animation d’Annecy (8 éditions de 2003 à 2010) ou à Japan Expo (12 éditions de 2003 à 2015) ?

En ce qui concerne l’arrêt de ma fréquentation de ces deux dernières manifestations, la réponse est assez simple : l’évolution de la programmation du FIFA d’Annecy l’amène vers toujours plus de longs métrages, à ma grande contrariété.  Cela a eu raison de ma motivation, d’autant que j’y étais un peu seul la plupart du temps lors des dernières années. Quant à Japan Expo, là encore c’est  simple : je n’y vais plus parce que le programme est sans intérêt ; les copains éditeurs sont trop occupés sur leurs stands ; et surtout, l’organisation a fermé mon compte après m’avoir refusé mes demandes de badges en 2016. Et comme il est hors de question que je paye pour aller dans un supermarché ou que je fasse l’effort de demander un accès presse alors que rien ne m’intéresse…

Toutefois, cela n’explique en rien pourquoi je continue à aller à Angoulême, une petite préfecture sans grand intérêt touristique (à la différence de Saint Malo par exemple) perdue au milieu de nulle part en plein mois de janvier. Comme pour le FIFA d’Annecy en son temps, il s’agit pour moi de prendre de petites vacances de trois à quatre jours où j’oublie tous les soucis professionnels et où je me plonge dans un autre monde, tourbillonnant. En effet, à la différence des autres festivals de bande dessinée que j’ai pu faire, il faut bien trois jours pour faire le tour de la programmation (je ne dis pas tout faire, c’est impossible). Des manifestations aussi plaisantes que SoBD ou Pulp Festival sont généralement bouclées en une grosse demi-journée. Quai des Bulles (que je referais bien pour le côté vacances et la qualité de la programmation, du moins quand a-yin aura le courage de m’accompagner à nouveau dans ce long périple) ne prend qu’une journée pour en faire le tour, tout comme Livre Paris.

En effet, la véritable raison est là : la qualité de la programmation. Il est assez incroyable de voir la différence entre le festival d’Angoulême et les autres manifestations du même genre, même les plus renommées comme celle de Saint Malo. Le nombre et la diversité des rencontres, la qualité des conférences et surtout la taille et l’intérêt des expositions sont sans commune mesure avec tout ce que j’ai pu voir autre part en quinze années de festivités bédéphiles diverses. La place dédiée au festival, le professionnalisme des stands, la variété des éditeurs et des auteur·e·s sont sans équivalent en France et plus que rares dans les autres pays, d’après ce que j’ai pu comprendre. Et c’est pour cela que je serai présent à la conférence de presse de l’édition 2018 du festival d’Angoulême, que je serai au festival lui-même dans deux mois et que je passerai des heures à faire un compte-rendu photographique (c’est mon « boulot », je suis « presse » après tout !).

La Cantine de minuit

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Un restaurant sans prétention situé au fond d’une ruelle du quartier de Shinjuku a pour particularité d’être ouvert uniquement le soir, généralement de minuit à sept heures du matin. Le patron a pour habitude de servir ce que lui demande sa clientèle, à condition qu’il ait les ingrédients. Et il propose aussi du saké, ce qui est important, vu la faune disparate qui fréquente son établissement.

La placidité du patron combinée à sa dextérité pour confectionner n’importe quel plat simple mais typique de telle ou telle région du Japon font du restaurant le lieu privilégié pour finir la nuit, que l’on soit yakuza, policier, prostituée, amateur/e de bon petits plats, fêtard, artiste, artisan ou simple passant. Les habitués savent recevoir les nouveaux venus, tout comme le tenancier. Ainsi, on finit toujours par y revenir, du moins, tant qu’on est à Tokyo.

La Cantine de minuit est une série toujours en cours au Japon, chaque tome français compilant deux tomes de la version originale (18 volumes sortis à mai 2017). Elle composée de petites histoires indépendantes mettant en scène un cuisinier et ses clients. Ces derniers viennent souvent exposer leurs soucis ou leurs petits bonheurs. Il en résulte une mosaïque de tranches de vies, celles des personnes qui passent par le restaurant…

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Yaro Abe est un mangaka atypique du fait de son parcours professionnel et artistique. Né en 1963, il ne débute sa carrière d’auteur professionnel de bandes dessinées qu’à l’âge de 41 ans, après avoir passé vingt années à être directeur artistique dans une société spécialisée dans la publicité. Il connait le succès assez rapidement après avoir gagné un prix réservés aux débutants organisé par l’éditeur Shôgakukan.

La Cantine de minuit est en permanence adaptée pour la télévision et le cinéma en Asie du Sud-Est : un drama de 10 épisodes en 2009, un autre en 2011 et un troisième en 2016 (par Netflix pour ce dernier) au Japon, une série TV en Corée en 2015 et une autre en Chine en 2017. À cela, s’ajoutent deux films long métrage en 2016 et 2017 au Japon. Il faut dire que le format du manga (des saynètes) se prête bien à ce type d’adaptation.

Sur un dessin personnel, faussement naïf, Yaro Abe dessine par petites touches un Japon peu connu, celui des petites gens, et décrit leur vie de tous les jours, avec les joies et tristesses qui en découlent. Chaque chapitre, auto conclusif, est une réussite grâce à des dialogues emprunts de compassion et de subtilité. Alors, certes, il ne se passe pas grand-chose, mais ce pas grand-chose est traversé par une joie de vivre calme, paisible et enchanteresse…

Chronique manga : Ranma ½

RANMA EDITION ORIGINALE

Fils de Genma Saotomé, fondateur de l’école en arts martiaux mixte et sans complexe à la mode « Saotomé », Ranma est revenu d’un entraînement en Chine avec son père. Il doit épouser une des trois filles du maître du dojo Tendo afin d’en prendre plus tard la responsabilité. C’est décidé, ça sera Akané, véritable garçon manqué et combattante hors pair. Néanmoins, il y a un petit problème : Ranma est une fille ! Du moins lorsqu’elle a été exposée à de l’eau froide. Chaude, l’eau la fait redevenir le garçon qu’elle était avant de tomber dans la source maléfique de la jeune fille. Quant à son père, il est tombé dans la source maléfique du panda. Depuis, ils sont victimes d’une malédiction et changent de forme au contact de l’eau. La vie d’expert en arts martiaux est décidément tout sauf tranquille. Ah, et autre problème : Ranma et Akané n’arrivent pas à s’entendre et passent leur temps à se chamailler.

Longtemps attendue par les fans de la série, la réédition de Ranma ½ est enfin là, en volumes doubles ! Bénéficiant d’une nouvelle traduction, d’une nouvelle adaptation graphique avec un sens de lecture japonais et d’une impression plus aux normes actuelles, il ne reste plus qu’à espérer qu’elle trouvera un nouveau public, dépassant celui des fans de l’animé qui était diffusé dans les années 1990 dans le fameux « Club Dorothée », et des lecteurs de la première heure (Glénat a édité les 38 tomes de la série entre 1994 et 2002). Quinze années plus tard, alors que le marché et le lectorat du manga francophone ont profondément changé, la réussite commerciale n’est pas assurée, surtout que la première édition était déjà un demi-échec.

Pourtant l’œuvre ne manque pas de qualité : le rythme est élevé, grâce à sa prépublication originelle dans un hebdomadaire. En effet, chaque chapitre, à l’exception du premier, fait une vingtaine de page et ils sont regroupés en petits arcs narratifs, ce qui permet de développer le récit par petites touches. Grâce à l’arrivée de plusieurs personnages emblématiques comme Kuno et Ryoga, les lecteurs et lectrices ne s’ennuient pas un seul instant. L’humour est omniprésent sans être burlesque ou grossier. Il nait de la confrontation des personnalités, toutes assez déjantées et loufoques, et repose sur des running-gags efficaces. Ranma ½ est ainsi dans la droite ligne d’Usurei Yatsura – Lamu, sa précédente série pour jeunes garçons.

Il faut dire que Rumiko Takahashi a une spécificité : bien que femme, elle est publiée dans un magazine shônen, c’est-à-dire pour jeunes garçons. Sans être véritablement pionnière, elle montre toutefois une voie à ses consœurs car elle est la première à rencontrer un énorme succès critique et commercial en ne s’exprimant qu’en dehors des mangas shôjo (pour jeunes filles). En 2017, elle vient de fêter ses 60 ans, dont presque 40 au service du manga. Elle a vendu plus de 200 millions d’ouvrages, ce que peu d’auteurs BD ont réussi dans le monde. Pourtant, si elle a été traduite dans de nombreuses langues occidentales et asiatiques, que ses adaptations en dessins animés ont marqué des générations de téléspectateurs à travers le monde, elle n’a pas l’aura d’un Tezuka, d’un Toriyama, d’un Otomo ou même d’un Oda chez le grand public.

En effet, son humour est trop spécial, reposant peut-être trop sur la culture et l’imaginaire japonais sans pour autant faire explicitement référence à mythologie asiatique. De même, son dessin n’a pas fait explicitement école. Il faut avouer qu’il n’est pas réellement original, notamment à l’époque, c’est-à-dire dans les années 1980-1990. En nos contrées, il n’y a qu’Elsa Brants qui a revendiqué son influence pour sa série Save me Pythie. Il ne reste plus qu’à espérer que la présente réédition remette sur le devant de la scène francophone une auteure qui a permis la féminisation du manga à destination d’un public masculin, au point d’avoir maintenant (sans qu’aucune étude ne permette de le calculer) un pourcentage non négligeable d’auteures s’exprimant dans des supports shônen et seinen (pour jeunes hommes).