
Sur une plage de New Cherbourg, Julienne est en plein entrainement avec ses petites camarades du club de natation féminine. C’est alors qu’elle tombe sur un étrange cétacé bleu à poils longs, mort et échoué parmi les rochers. Cette découverte fait la une de la presse locale et attire l’attention du contre-espionnage de la ville, service qui est déjà sur la piste d’espions qui logeraient au Roule Palace, un hôtel luxueux qui surplombe les environs. Les frères Glacère sont chargés de les débusquerà l’occasion de l’échange d’un dossier confidentiel qui a été volé. La mission n’est pas sans risque ; ils ont toutefois un atout maître dans leur manche : leurs « pouvoirs spéciaux ».
New Cherbourg Stories est la nouvelle série du duo Pierre Gabus (scénario) et Romuald Reutimann (dessin). Après les deux excellentes saisons de Cité 14 (2007-2012 aux Humanoïdes Associés) et la formidable et Extravagante Croisière de Lady Rozenbilt (2013 aux Humanoïdes Associés), voilà le binôme à nouveau réunit autour d’un projet mettant au centre du récit Cherbourg, la ville où les deux auteurs habitent. Cependant, avant de devenir de la bande dessinée éditée au format « classique » cartonné couleur de 64 pages, le début de la série a tout d’abord été proposé sous la forme d’une prépublication dans le journal local La Presse de la Manche. Ces prémisses sont devenus le premier tome, intitulé Le monstre de Querqueville. Cette version visait explicitement un lectorat local ; il y eut de surcroît une version presse sous la forme de deux fascicules de 32 pages. Il en a résulté une narration une peu décousue et un manque de caractérisation des personnages (un peu trop nombreux), la ville (sa représentation, plutôt) devant rester le moteur principal du récit. Heureusement, le projet New Cherbourg Stories a trouvé un éditeur de premier plan (Casterman), ce qui a peut-être permis plus de libertés créatives à Gabus et à Reutimann pour concevoir la suite.
En effet, Le Silence des Grondins bénéficie d’une aventure plus solide, moins centrée sur la ville de New Cherbourg, et qui est traitée sur l’ensemble de ce deuxième tome, même s’il y a à nouveau deux sous-intrigues. Surtout, l’histoire donne une plus grande importance à Julienne qui est incontestablement le personnage principal de la première partie, le commandant Criqueboeuf prenant le relais. Les frères Glacère, dont le rôle avait été quelque peu décevant dans le premier tome, sont clairement mis en retrait et servent régulièrement d’élément comique. Il faut dire que leur pouvoir spécial, quoique pratique, est assez ridicule. De plus, la partie que l’on pourrait qualifier d’« espionnage » est nettement moins palpitante que la partie « fantastique », ce qui réduit d’autant leur rôle. À l’inverse, les Grondins bénéficient d’un traitement intéressant, leur existence étant désormais connue par les lectrices et lecteurs de la série. Anton Lucas de Néhou, le scientifique, prend aussi de l’importance, ce qui devrait se confirmer dans le tome suivant qui est prévu pour octobre 2021. Quoi qu’il en soit, les deux auteurs ont réussi à nous proposer un nouvel univers où l’on ne demande qu’à retourner.
Comme l’explique très bien une vidéo diffusée à l’occasion d’une exposition présentée aux Cherbourgeoises et Cherbourgeois durant le mois de mars 2019, les deux auteurs, aidés par un « troisième homme », voulaient faire une bande dessinée sur Cherbourg, mais sans la forme historico-promotionnelle (voire institutionnelle) que l’on voit habituellement pour ce type de création. Ils ont préféré réaliser une fiction située dans les années 1930 avec une esthétique fantasmée rappelant l’urbanisme new-yorkais de l’époque, celui déjà vu dans Cité 14. Abandonnant le dessin animalier anthropomorphique de cette série, nos deux bédéistes créent alors une galerie de personnages inspirés de la ligne claire. Comme déjà dit, ceux-ci sont nombreux de façon à ne pas se focaliser sur l’un ou l’autre. C’est d’ailleurs ce qui fait la faiblesse du premier tome, qui peine à dégager une ligne directrice majeure : il y a bien trop de situations, qui ne sont pas parfaitement agencées entre elles ou du moins qui ne sont pas indispensables à la progression du récit.
Heureusement, la reconstitution par Romuald Reutimann de Cherbourg en New Cherbourg avec l’application d’un filtre esthétique « années 30 et d’urbanisme de grande ville américaine à la New-York » est très réussie, très « réaliste » et donc immersive. Il faut dire que le scénario de Pierre Gabus permet un récit bien rythmé. En se basant sur des faits divers d’époque, en multipliant les clins d’œil à la ville, il a mis en place une double narration dans chacun des deux tomes, ce qui a permis de multiplier les représentations de Cherbourg dans un premier temps, de s’en écarter ensuite. Cela permet, en définitive, de passer deux excellents moments de lecture, et nul doute que le troisième opus sera dans la même veine.
Toutes les illustrations sont © Reutimann. Merci à Manuka pour sa relecture.


















































Avec Miami, Fabien Nury, semble revenir aux fondamentaux du tome initial (Black Rock) : braquage et belles pépées (à la durée de vie assez courte, le plus souvent). Pourtant, à y bien regarder, il s’agit plus d’une continuité du deuxième tome, surtout sur le plan formel : la diminution du nombre de cases par page et la prédominance des cases faisant une bande de largeur sont accentuées, et rendent le rythme de lecture encore plus nerveux qu’auparavant. Sur le plan du contenu, la noirceur de l’âme humaine y est encore plus développée, tout comme la bêtise et la lâcheté des hommes. Le présent récit développe aussi un nihilisme que l’on avait certes pressenti dans les deux premiers volumes, mais qui devient plus lancinant dans le troisième. La vie ne peut apporter que malheur et ne peut déboucher que sur la mort. Et violente, la mort. Pourtant, comme dans Angola, la conclusion est illuminée par une petite lumière d’espoir, une possibilité de vie meilleure. Car là est le petit bémol : la construction du récit reste très (trop ?) similaire dans les trois ouvrages avec une même utilisation des analepses, d’un narratif extérieur et une intentionnelle absence de développement du personnage principal. Le dernier point est certes voulu par les auteurs mais implique un manque de progression qui est un peu regrettable.
Il y a toutefois une nouveauté importante : un véritable personnage féminin au sein de cette histoire. Avec Shirley Axelrod, les femmes ne sont plus seulement là pour se faire frapper et/ou tuer, pour chercher à doubler Tyler Cross, ou pour servir d’élément détonateur dans la narration… Il y a toujours de cela, certes. Toutefois, Miss Axelrod est quelqu’un qui sait réfléchir, qui sait ne pas dépendre d’un sauveur lorsqu’elle est en grande difficulté. Elle sait rebondir grâce à une incontestable intelligence et un courage devant des situations imprévues, ce qui n’est pas sans rappeler une certaine personne. La misogynie des deux premiers tomes, typique du roman noir d’après Fabien Nury, est ici battue en brèche. En effet, une séquence de quinze pages met particulièrement en valeur Miss Axelrod, pourtant secrétaire de direction « normale ». Outre les agissements particulièrement efficaces de la dame, ce sont ses regards et ses silences qui sont autrement marquants et qui la mettent en valeur. N’oublions pas que le récit se passe dans les années 1950 et qu’à cette époque, les femmes ne devaient pas être trop actives dans la sphère publique et n’avaient pas grand droit à la parole…
Quant au graphisme, il est meilleur que jamais. Brüno a réussi à épurer son trait, tout en lui donnant plus d’épaisseur, ce qui en renforce l’impact, donne plus de présence aux personnages. Les hachures, déjà en diminution dans Angola, ont disparu. À la place, le dessinateur place de nombreux aplats noirs permettant de jouer sur la lumière et surtout sur les ombres. Comme Brüno l’expliquait dans un de ses entretiens, les grands maîtres de la bande dessinée argentine (Muñoz et Breccia) sont de plus en plus présents dans son art. On pourra regretter toutefois une géométrisation un peu excessive des visages, les mentons devenant trop aigus ou, à l’inverse trop ronds. Cependant, les expressions sont réussies et sont mises en valeur par des plans très travaillés, où l’on sent que chaque case a été pensée et étudiée pour apporter le plus d’efficacité et d’immersion. En effet, la mise en page avec ses cases faisant toute la largeur de la planche parvient, une fois de plus, à donner une impression de cinéma (scope, bien entendu) sur papier sans volonté d’en faire trop. N’oublions pas la colorisation, sans fioriture, qui participe grandement à magnifier l’ambiance qui se dégage de ce polar vraiment noir sans écraser le trait du dessinateur.






