Une vision du cinéma hongkongais : The Golden Path

Dans le cadre du cycle « Portrait de Hong Kong » proposé durant l’été 2024 par le Forum des images (auquel j’ai consacré un billet) une rencontre (disponible sur YouTube) avec le bédéiste Baptiste Pagani a permis à une partie des personnes présentes (dont votre serviteur) de découvrir un auteur et une œuvre : The Golden Path, ma vie de cascadeuse. La lecture de cette bande dessinée s’étant révélée excellente, voici une petite chronique qui va essayer de rendre honneur au travail de cet auteur fan de cinéma d’action hongkongais de la fin du vingtième siècle.

Fin des années 1980 : Jin Ha débarque du Continent à Hong-Kong en espérant faire une carrière d’actrice cascadeuse dans les films d’action hongkongais dont elle est si fan depuis tout le temps. Sortie diplômée « artiste martiale » d’une école réputée de kung-fu de la province du Henan et munie d’une recommandation à présenter au cousin d’une de ses professeures, la voilà perdue au milieu d’une grande ville, de plus parlant très mal le cantonais. Heureusement pour elle, ses qualités de combattante, son courage, son ardeur au travail (et un peu de chance) lui permettent de réaliser rapidement son rêve : elle travaille dans un des principaux studios de cinéma auprès de celui qu’elle admire depuis toute petite, Eagle Chan. Malheureusement pour elle, un rien peut faire basculer sa vie du rêve au cauchemar, surtout dans un monde aussi difficile que celui du cinéma hongkongais.

Baptiste Pagani, à travers le personnages de Jin Ha, nous montre une facette du cinéma hongkongais, celui que l’on appelle « moderne », c’est-à-dire celui qui succéda à « la nouvelle vague » en 1986 et qui s’acheva à la fin des années 1990, après la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine. La quantité primait souvent sur la qualité et les ambitions artistiques des réalisateurs étaient souvent limitées par les producteurs. Il fallait faire dans le spectaculaire, l’efficace et présenter au public un tableau immédiatement compréhensible et surtout divertissant. Nous retrouvons ce soucis de simplicité et d’efficacité dans la bande dessinée qui n’approfondit pas les relations entre les protagonistes, ni ne s’attarde sur la psychologie ou la vie de tous les jours de notre héroïne. Par exemple, le méchant est vraiment méchant mais on ne sait pas trop pourquoi. Cependant, cela permet de dramatiser le récit et d’expliquer la soumission de Jin Ha, soumission qui est peu compréhensible de nos jours surtout vu de nos yeux d’Occidentaux. The Golden Path fait par ailleurs penser au film Viva erotica de Derek Yee (1996) qui est à la fois une comédie, une métafiction, et même une parodie du cinéma hongkongais. Ce n’est pas le cas ici, mais le fonctionnement des studios de cinéma de Hong-Kong nous y est, ici aussi, présenté de façon sinon réaliste, tout au moins crédible et les références sont nombreuses pour celles et ceux qui sauront les voir.

Une bonne histoire ne suffit pas (même si c’est indispensable). Sa mise en forme, tant graphiquement que pour les dialogues, doit être au niveau. Dans le cas présent, il faut éventuellement faire abstraction d’un dessin influencé par les jeux vidéos japonais, par un graphisme non franco-belge mais plutôt manga et comics alternatifs, par l’univers visuel que l’on peut rencontrer dans le monde de l’animation (et pouvant rappelant l’École des Gobelins). Le tout donne un mélange auquel il faut s’habituer. Néanmoins, les amatrices et amateurs des œuvres de Guillaume Singelin (lui aussi au Label 619) devraient y arriver sans difficulté. La narration est fluide, efficace, sans temps mort, rythmé par un chapitrage réussi. Chaque nouvelle partie est introduite par une fausse (et très jolie) affiche d’un film auquel a participé Jin Ha. N’oublions pas les savoureuses fiches explicatives sur la façon de faire un bon film. Elles apportent une touche d’humour dans un récit qui en manque parfois. Il en résulte une excellente lecture qui donne envie de découvrir le reste de la bibliographie de Baptiste Pagani. Voilà qui prouve la qualité de cette bande dessinée malheureusement passée sous les radars et donc restée trop méconnue.

Tortax, le Super-Chélonien oublié

Présentation par l’auteur : « Dans le village de Primevert-Sur-Roseaux vit une Tortue au tempérament plutôt paisible qui ne la différencie pas de ses consœurs. Ceci en apparence car cette Tortue aux allures naïves cache son identité de super héros. A l’approche de menaces et lorsque son village se trouve en danger cette Tortue change de carapace pour entrer dans celle de Tortax. Une super carapace remplie et bourrée de gadgets qui la rend invulnérable et qu’elle actionne selon les circonstances. Des pouvoirs technologiques qui la permet de voler et se déplacer à des vitesses extraordinaires. Indestructible grâce à sa carapace qui la protège de tout les dangers qui l’entoure. Son principal ennemi est Zanzyme 1er, Roi d’une armée de Corbeaux qui sème la terreur dans la forêt et particulièrement sur le village de Primevert-Sur-Roseaux. Après ses missions et lorsqu’elle a quittée sa super carapace Tortax redevient une tortue aussi vulnérable qu’une tortue ordinaire mais aussi maligne comme dans une célèbre fable de La fontaine. » 1

En matière de bandes dessinées, nous avons toutes et tous nos « madeleines de Proust », même si celles-ci ne sont pas toujours de bon goût. J’ai réalisé il y a peu que Tortax – Le trésor du marais vert en faisait partie. Presque un demi-siècle après sa sortie, la BD a bien supporté sa relecture, me ramenant à l’époque bénie de l’enfance. Toute simple qu’elle est, cette œuvre qui s’adresse à un jeune public a des qualités indéniables, au point de toujours pouvoir plaire à un lectorat actuel à ma grande surprise (constatation faite sur un échantillon non représentatif et familial). Si à l’époque, je n’accordais que peu d’intérêt aux auteurs et aux circonstances éditoriales de mes lectures, il n’en est plus de même maintenant : d’après les informations trouvées sur le site Internet d’un des deux auteurs, la série a été prépubliée pendant deux ans (quatre d’après un entretien lu autre part) dans le mensuel jeunesse Record (Bayard Presse) et s’est arrêtée en même temps que son support. Néanmoins, évitant à la super tortue de tomber (totalement) dans l’oubli, les éditions Dargaud ont décidé en 1974 de sortir en album cinq histoires (de six à huit planches sauf la cinquième qui en compte seize). Il n’y a pas eu de deuxième tome et il faudrait faire quelques recherches au département des périodiques de la BnF pour savoir ce qu’il resterait à éditer (car à lire différents entretiens trouvables sur le net, DuBouillon ne semble pas avoir une mémoire fiable à ce sujet). En effet, les informations disponibles sur son site sont contradictoires et ne correspondent pas à d’autres dates glanées ici ou là, comme sur le site lambiek.net qui consacre une fiche au bédéaste. Autre exemple : Il semblerait, d’après le site BD oubliées, qu’une nouvelle aventure en 6 pages de Tortax soit parue dans le magazine Hop! de juin 1977. Si un éditeur de vieilleries (pardon, spécialisé dans le patrimoine du neuvième art) avait dans l’idée de proposer une intégrale, cela lui demanderait un sacré travail de recherche, à moins que DuBouillon ait gardé tous ses originaux…

Trouver de nos jours des informations sur des auteurs de presse jeunesse utilisant des pseudonymes peu originaux et ayant exercé trente ou cinquante ans plus tôt n’est pas simple, surtout si les périodiques où ils ont officié ne sont pas encore indexés par des sites comme le fameux bdoubliees.com. Cependant, en cherchant bien, on finit par trouver deux ou trois choses : DuBouillon (de son vrai nom Alain Bouillon) a commencé sa carrière comme illustrateur à Paris Match en 1965, à l’âge de 22 ans. Il y publie des courts gags, les Gribouillons qu’il reprend des années plus tard dans la version française du journal Tintin (Le Lombard). Il en est un collaborateur régulier dans les années 1960-1970, ainsi que dans le magazine Record où il propose sur des scénarios de Reiser les courts gags Gazoual. Ses dessins d’actualité et ses caricatures, son activité dans la presse sont même proposées dans le magazine allemand Stern pendant plusieurs années. Il est d’ailleurs étonnant de voir que Tortax a été traduit en brésilien et en turc. Une grande partie de sa carrière, toujours en cours, se déroule dans les pages du Progrès Dimanche et ses meilleurs dessins sont regroupés en album tous les ans : Les semaines de DuBouillon. Les amateurs de planches originales ont même la possibilité d’en acquérir auprès d’un galeriste à des prix tout à fait abordables, DuBouillon ayant eu les honneurs d’une expo-vente fin 2023. Auguste n’a pas laissé une trace aussi importante dans le monde de la bédéphilie. De son vrai nom Jean-Paul Auguste Lesoeur, né en 1940, mort en 2003, Auguste est principalement connu pour sa série de gags en une demi-page, les Cromagnonneries, publiées dans Tintin durant la deuxième moitié des années 1960. D’après le site lambiek.net, il s’est ensuite consacré au dessin publicitaire avant de devenir libraire. Et c’est tout ! Résultat, nous n’avons pas réussir à éclaircir un dernier point : quel était le rôle précis des deux auteurs dans l’élaboration de Tortax ? 2

  1. Afin de respecter la prose de l’auteur, nous avons laissé les fautes, mais sans les relever ↩︎
  2. Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses informations complémentaires. ↩︎

Une Route, un espoir ?

Dans un monde post-apocalyptique, un homme et son fils marchent lentement sur une route, en direction du Sud, de l’océan. La catastrophe tant redoutée par l’Humanité a eu lieu. Dans un paysage dévasté, sans vie animale, les cadavres sont recouverts petit à petit par une cendre qui tombe quasiment sans discontinuer, parfois mélangée à de la pluie ou à de la neige. Poussant un chariot empli d’un bric-à-brac censé leur permettre de survivre pendant leur périple, ils évitent le plus possible les rencontres, généralement conflictuelles et potentiellement mortelles. En effet, la notion d’entre-aide a disparu dans cet enfer sur Terre. Leur quête a-t-elle une chance de réussir ? Malheureusement, rien ne permet de le penser…

Manu Larcenet nous revient avec une nouvelle adaptation de roman en bande dessinée. Comme pour Le Rapport de Brodeck, ce n’est pas la joie de vivre qui caractérise cette version de l’histoire écrite par Cormac McCarthy au mitan des années 2000. La désespérance imprègne quasiment la totalité des 160 pages de la BD, sauf à la toute fin (ouverte comme il se doit). Il est d’ailleurs peut-être regrettable que le nihilisme n’ait pas été poussé jusqu’au bout, ce qui aurait été plus en résonance avec le reste du récit. Cela n’empêche pas l’œuvre d’être une belle réussite que l’on dévore d’une traite, en se demandant à chaque page tournée quelle nouvelle galère le père va devoir gérer. Il faut dire qu’entre les bandes de pillards esclavagistes et cannibales, les rencontres avec des survivants prêts à tout, eux aussi, pour vivre un jour de plus, la recherche continuelle de nourriture alors que toute faune semble avoir disparu, le froid pouvant être mortel la nuit, le risque de se blesser alors qu’il n’est plus possible de se soigner, et le manque de ressources en général, il y a de quoi se faire du soucis… surtout lorsqu’on a charge d’âme, un enfant encore plus démuni que soi devant un monde devenu inhumain.

Le dessin de Manu Larcenet est de plus en plus impressionnant, malgré un passage au numérique opéré depuis plusieurs années (en 2018, nous avions pu voir l’expo-vente « Larcenet – L’adieu au papier » à la Galerie Barbier, annonçant ce changement de technique). Son trait en noir & blanc, relevé d’un lavis de gris participant parfaitement à cette ambiance de fin du monde avec parfois une touche de couleur, fait merveille. Depuis sa géniale série en quatre volumes, Blast, l’auteur nous enchante sur le plan graphique, même lorsqu’il s’agit d’avoir un propos plus humoristique comme avec Thérapie de groupe. Sur le principal forum en ce qui concerne la bande dessinée francophone, certains ont pu émettre certaines réserves dans le sujet dédié (au passage, tout le sujet est à lire). Ils doivent avoir raison, votre serviteur n’ayant aucune compétence en matière de trait et d’encrage. Il n’empêche que c’est superbe.

La narration n’est pas en reste. Malgré une densité de cases importantes (généralement neuf par planche), elle est lente, ce qui est normal. La pagination importante le permet. En effet, lorsqu’on marche sur de longues distances, il ne se passe pas grand-chose pendant de nombreuses heures. Elle ne fait ressentir aucune empathie envers les personnages, il y a peu d’émotions exprimées, et là aussi, cela est normal. Lorsque votre quotidien est aussi incertain et demande beaucoup d’efforts, il ne faut surtout pas trop réfléchir et éviter de tomber dans l’introspection. Néanmoins, il y a des passages plus joyeux (si on peut dire) qui apportent une respiration dans un récit désespérant où les pages proposant des scènes chocs sont assez fréquentes. S’il s’agit de l’adaptation d’un roman, Larcenet réussi à nous proposer une œuvre très graphique, avec peu de dialogues. Si on a ni lu le texte de Cormac McCarthy, ni vu le film de John Hillcoat qui en a été tiré, cela permet de ne pas faire (même inconsciemment) des comparaisons et ainsi d’apprécier pleinement le travail du bédéaste. En l’occurrence, la réussite est indéniable, il n’y a nul besoin de se référer à l’œuvre originale pour comprendre ou interpréter l’histoire.

Une fois de plus, donc, Manu Larcenet nous enchante (si si, malgré le thème). Ses années Fluide Glacial sont désormais bien loin et ses adaptations d’histoires, sombres au possible, sont de parfaites réussites. Cette double proposition (avec Le Rapport de Brodeck) est-elle due à un manque d’inspiration (ce qui peut se comprendre après une carrière aussi longue et diverse) ? Après tout, comme le rappelait Christophe Blain dans son podcast « En pleine page » du Festival d’Angoulême, créer une histoire originale est ce qu’il y a de plus difficile. Quoi qu’il en soit, voici une des meilleures bande dessinée de 2024, qu’il ne faut absolument pas manquer.

Le manga, du papier et du numérique

En décembre 2023, j’ai eu la chance de proposer une nouvelle conférence présentant le manga à des classes de seconde du lycée Jean Monet de la Queue lez Yvelines. Cette même conférence a été donnée en janvier 2024 au collège Saint-Louis Notre-Dame du Bel Air à Montfort L’Amairy.  Le but était de présenter le fonctionnement de l’industrie du manga au Japon et d’évoquer sa mutation vers le numérique, à partir ce que l’on peut en observer des publications disponibles en francophonie. Voici cette conférence dans une version rédigée et développée.

La Culture manga

Le terme manga fait normalement référence à la bande dessinée japonaise. Pour beaucoup, cela englobe aussi les dessins animés (au Japon, on parlait à une époque de terebi manga même si le terme anime, venu des USA, a pris de l’importance depuis de nombreuses années), ainsi que toutes les illustrations d’inspiration « manga », le cosplay, etc. c’est-à-dire tout ce que l’on pourrait regrouper dans un ensemble nommé « culture manga ». Au Japon, pour la bande dessinée, on parle d’ailleurs plutôt de komikku (comics). Nous allons ici nous concentrer principalement sur l’aspect livre de cet univers manga et voir comment il est créé au Japon.

La classification

Si en France, on connaît les mangas principalement sous forme reliée, au Japon, les mangas sortent généralement dans des magazines de prépublication. Une fois qu’il y a assez de chapitres et donc de pages, le manga sort en format relié, c’est-à-dire sous la forme d’un livre (tankobon) comprenant 140 à 220 pages (180 le plus souvent). Certains magazines sont hebdomadaires, d’autres bimensuels, mensuels, trimestriels, voire annuels (les « spéciaux »).

Il existe de nombreux magazines de prépublication (mangashi) et ils visent tous une tranche d’âge et un genre. C’est un marché très segmenté et c’est donc en fonction du public principalement visé que l’on va les classifier. Ceci dit, les magazines papiers sont de plus en plus remplacés par des sites internet de prépublication qui sont plus multi-audiences (par exemple le webzine Ura Sunday). Ces sites peuvent être gratuits ou sur abonnement. Comme les classifications japonaises sont assez mal utilisées en France, il vaudrait peut-être mieux les oublier pour s’intéresser plutôt aux types d’histoires proposées, comme le fait un éditeur comme Akata. Néanmoins, étant utilisés par quasiment tout le monde, voici un rappel des principales classifications qui sont faites : shônen, shôjo, seinen, josei mais aussi kodomo (pour enfant), etc.

Néanmoins, cette classification ne montre pas la diversité éditoriale qui existe au sein d’un même magazine de prépublication. Par exemple, un mangashi de plus de 600 pages peut contenir une quarantaine de séries qui peuvent aller d’une page (gag manga) à quarante planches (généralement seize dans le cadre d’un hebdomadaire), ce qui permet d’avoir beaucoup de variété dans les styles de dessin et les types de récits. Voici quelques exemples de mangas regroupés selon leur thème et distingué selon leur cible éditoriale.

Un peu d’histoire

Au Japon, le manga est apparu au début des années 1910 pour se transformer à la fin des années 1940 sous l’influence d’Osamu Tezuka puis se développer dans les années 1950-1990, avec une apogée en 1995. Depuis, les magazines de prépublication imprimés sont en déclin continuel  mais, comme déjà indiqué, cette prépublication se développe de plus en plus en ligne via des sites ou des applications. Cependant, l’importance du manga est telle que le chiffre d’affaires japonais dépasse largement l’ensemble des autres marchés de bande dessinée pour tout le reste du monde. Il n’y a donc rien d’étonnant que le manga soit prédominant dans toute l’Asie et qu’il ait autant de succès en Occident (surtout depuis ces dernières années) ou en Afrique.

Créer des mangas

Tout part donc du magazine de prépublication (sauf dans de rares exceptions comme celle des anthologies). Chaque magazine a un rédacteur en chef qui dirige le mangashi et qui définit la ligne éditoriale. Il y a surtout une équipe d’éditeurs (tantosha), ceux-ci étant chargés de superviser un certain nombre d’auteurs (mangaka). Ce sont les tanto qui vont voir avec chaque auteur·e dont ils ont la charge comment réaliser un chapitre pour le prochain numéro à paraitre. Le rythme de parution du magazine conditionne la taille du chapitre et la fréquence des réunions. Pour un hebdomadaire, l’auteur·e doit produire généralement 16 pages. Pour un bimensuel, on est généralement à 20-30 pages, pour un mensuel, c’est entre 40 et 60 pages. Rappelons une fois de plus que depuis plusieurs années, les magazines papier disparaissent au profit de leur homologues en ligne, mais la façon de travailler reste la même. Par contre, la contrainte de pagination est moins importante car il n’y a plus un magazine à remplir, mais un site à animer par des parutions régulières.

Les mangaka travaillent rarement seul·e·s, ils ou elles montent un studio et réalisent leur manga en équipe (payée sur les propres revenus des auteur·e·s). Ils ou elles sont généralement assisté·e·s par des personnes (les assistant·e·s) qui vont réaliser des tâches précises (gommer les crayonnés, poser des trames, dessiner telle ou telle partie du décor, etc.). Le nombre d’assistant·e·s est très variable, il dépend du nombre de pages à rendre, des séries en cours. Cela peut aller de un à plus d’une dizaine. Généralement, plus on s’approche de la date de rendu, plus il y a d’assistant·e·s. Dans les années 1970, Osamu Tezuka avait mis en place les 3 × 8 : il avait trois équipes d’assistants qui se relayaient 24 heures sur 24 dans les locaux de l’auteur. Le studio est généralement situé dans un appartement loué pour l’occasion (permettant de dormir sur place en période de bouclage) ou chez l’auteur·e dans une pièce dédiée à cet usage.

Un chapitre est généralement réalisé ainsi : L’auteur·e conçoit le scénario en réalisant un brouillon, une sorte de story-board qu’on appelle le name (namu). Ce brouillon contient les dialogues, les grandes lignes de la mise en page (la narration). Ensuite, l’auteur·e va rencontrer son ou sa tanto pour en discuter, soit dans les bureaux du magazine, soit dans un café. Les tanto peuvent demander des changements (et ne  s’en privent pas), estimant que telle ou telle partie n’est pas assez bonne, donnant ainsi des conseils pour rendre l’histoire plus attractive. Cela peut concerner un point de vue, un enchainement de cases, un dialogue, etc. Une fois que mangaka et tanto sont d’accord sur le chapitre, il est temps de passer au crayonné. C’est l’auteur·e qui s’en occupe et qui dessine toute les pages au crayon. Ensuite, c’est la phase de l’encrage. Le ou la mangaka peut s’en occuper entièrement ou déléguer une partie plus ou moins importante du dessin à encrer (les décors, les onomatopées, une partie des personnages). Les trames sont généralement posées par les assistant·e·s, tout comme la typographie des dialogues (qui peut aussi être faite par l’imprimeur). Une fois que tout est terminé (généralement juste à temps), les planches sont rendues au tanto qui les remet à l’imprimeur. Toutefois, même si le monde de l’édition au Japon est assez conservateur, le numérique (les ordinateurs et les tablettes graphiques) remplacent de plus en plus le papier.

Pour un hebdomadaire, cela occupe généralement six jours sur les sept de la semaine. Le dimanche, l’auteur·e peut se reposer. Les assistant·e·s, pour un hebdomadaire, interviennent généralement les trois derniers jours. Mais cela peut varier d’un·e auteur·e à l’autre, selon sa façon de travailler. Créer des histoires pour un mensuel donne plus de temps pour s’organiser, mais il y a souvent plus de planches à produire. Il est à noter que certain·e·s passent d’un magazine hebdomadaire à un mensuel car ils ou elles n’arrivent pas à suivre le rythme ou que cela correspond mieux au récit. Il y a aussi la possibilité de paraitre un numéro sur deux.

Les dôjin et le monde du manga « amateur »

Il est possible de faire du manga en dehors des maisons d’éditions déjà installées. Il existe un marché du manga « amateur » qui est devenu suffisamment important pour permettre d’en vivre. Les dojinshi sont apparus dans les années 1950 dans le cadre des clubs mangas qui existent notamment dans de nombreux lycées. Des « cercles » se forment, c’est-à-dire des groupes de personnes travaillant sur un même projet. Ces cercles sont sortis petit à petit du monde éducatif pour exister plus ou moins formellement en dehors, tout en se « professionnalisant ». Les mangas auto publiés sont généralement des one-shots (histoires auto conclusives) de quelques dizaines de pages racontant une histoire qui peut être la parodie d’une série à succès, ou être un récit original.

La vente de ces ouvrages se fait par Internet et surtout par le biais des conventions. Il existe même des anthologie publiant du dôjin. La plus importante convention est le Comiket (comic market) qui se déroule deux fois l’an au au Tokyo Big Sight. On peut en avoir un petit aperçu en France en allant à Japon Expo, dans l’espace fanzine. Mais pour le Comiket, il faut imaginer un espace fanzine de plus de 30 000 stands (composés d’une simple table) accueillant plus de 500 000 visiteurs en trois jours. Il existe d’autres conventions au Japon, plus petites, comme le Comitia à Tokyon plus accès sur les créations originales où des éditeurs francophones comme Ki-oon ont l’habitude de prospecter, à la recherche de talents encore inconnus des éditeurs japonais. Il y a aussi le Gataket à Niigata, pour donner un autre exemple. Depuis quelques années, avec le développement des plateformes de lecture en ligne, de plus en plus de dôjin y sont proposés. Une de ces plateformes est pixiv. Cela permet aux dojinshika de se faire connaître et, éventuellement, de passer professionnel·le·s, soit dans des magazines soit au format papier, soit en ligne.

En France, le phénomène existe aussi, de bien moindre importance, comme on peut le voir en allant dans la partie dédiée au fanzinat de conventions comme Japan Expo. Néanmoins, pour les passionné·e·s, c’est une excellente façon de découvrir le monde de la création et de l’édition, puis de se faire connaître.

Un succès décliné à l’infini

Quand un manga (papier) rencontre un certain succès, il est souvent adapté en animé qui peut faire une ou deux saisons (ou plus si l’audience est au rendez-vous). Cette adaptation est importante pour les auteurs comme pour les éditeurs du manga originel car, outre des droits d’auteurs, la diffusion à la télévision accroit la notoriété donc l’audience du titre et amplifie ses ventes. C’est un phénomène qu’on ne rencontre pas qu’au Japon. En Occident, c’est la même chose : une série qui passe à la télévision (même par Internet) a de très grandes chances de mieux se vendre sous la forme de livre. Les plus gros succès commerciaux ont droit à une déclinaison cinématographique (bénéficiant donc d’un budget nettement plus important). Cette adaptation qui est diffusée dans les salles de cinéma est le plus souvent sous la forme d’un film d’animation, mais peut être aussi un fil en prise de vues réelles, avec de véritables acteurs et actrices. Le film d’animation peut être aussi produit uniquement pour une diffusion à la télévision (on parle alors d’OAV). L’adaptation peut aussi se faire sous la forme d’une série TV en prises de vues réelles avec de véritables acteurs et actrices. On parle alors de drama.

Une autre déclinaison des mangas qui connaît un succès certain est la figurine. En Occident, on aime beaucoup les figurines, il en est de même au Japon, ce qui fait le bonheur des magasins spécialisés, les marges étant bien meilleures que sur le livre. Elles ont tendance à être plus petites, moins travaillées et surtout moins cher au Japon qu’en France. Il s’agit dans l’exemple donné ici d’une figurine de Sailor Moon, mais il en existe des centaines et des centaines d’autres, issues de séries comme One Piece, Dragon Ball, etc. Cependant, les produits dérivés sont bien plus variés que cela. Nous avons déjà parlé des dojinshi, un phénomène qui s’est développé dans les années 1970 dans les clubs manga des lycées japonais, mais ceux-ci ne débouchent pas sur des droits d’auteur, ce qui en fait une catégorie illégale mais tolérée.

Les séries à succès peuvent être aussi déclinées sous une forme purement littéraire, en romans appelés « light novel », c’est-à-dire proposant une littérature sans grande prétention autre que de distraire. Nous sommes là dans la pure industrie du divertissement. Il s’agit le plus souvent de spin-off, c’est-à-dire des histoires parallèles mettant en scène des personnages plus ou moins secondaires. Néanmoins, il existe des séries qui font le chemin inverse. Des light novels, créations originales ayant rencontré un certain succès public, sont adaptés en manga et même en animés. Il y a même des cas où les trois supports sont prévus dès l’origine afin d’être très présents sur les trois canaux en même temps, renforçant ainsi leur notoriété et leur exposition. Enfin, les plus grands succès commerciaux trouveront leur Graal en étant adapté en jeu vidéo. Deux des trois principaux fabricants de consoles de jeux vidéo étant japonais, un nombre important de mangas à succès ont eu droit à une adaptation. Bandai est un des éditeurs de référence, un des plus actifs dans le domaine. Dragon Ball, Naruto, One Piece, mais aussi Mobile Suit Gundam, JoJo’s Bizarre Adventure, la liste est longue des adaptations réussies en jeux vidéo, que ce soit sur les consoles Nintendo ou les différentes Playstation.

La liste des produits dérivés est réellement interminable. Ce peut être aussi des jouets ou des jeux de sociétés, des peluches ou des poupées, des goodies sous toutes les formes imaginables (agenda, trousses, cahiers, stylos, cartables, cartes téléphoniques ou de train, vêtements et chapellerie, maroquinerie). Il existe aussi des chaines de cafés comme le Gundam Cafe que l’on peut trouver dans les principales villes japonaises. Le centre commercial Diver City à Odaiba accueille même une reproduction d’une armure à l’échelle un depuis 2009 (le modèle a changé en 2017).

Le manfra

J’ai eu l’occasion de présenter ma définition du manfra à l’occasion de différentes conférences sur le sujet données au Festival Angoulême ou à Cherisy BD-Manga, notamment afin d’en retracer sa courte histoire, avec ses réussites et ses échecs les plus marquants. Pour simplifier, le manfra est du manga réalisé par des francophones qui rêvent de faire de la bande dessinée à la façon des Japonais. Le terme n’est pas encore « officiel ». Cependant, il se diffuse de plus en plus dans la communauté, même s’il est rejeté par certains acteurs du genre comme Moonkey qui préfère le terme de « manga français ». Nous avons vu les principales caractéristiques du manga dans la première partie du présent dossier. En les appliquant au manfra, cela donne un ouvrage en N&B avec une pagination importante (au moins 160 pages) édité au format poche ou semi-poche (entre A5/B5 et A6/B6). La présence d’une jaquette est indispensable pour beaucoup, même si cela n’est pas obligatoire. Le sens de lecture « à la japonaise » dépend beaucoup du choix des auteur·e·s. Néanmoins, il est illusoire de publier en sens de lecture japonais en espérant une publication au Japon.

Bien entendu, un graphisme plus ou moins copié des mangas shônen ou des shôjo grand public est inévitable (alors que le manga propose une très grande diversité graphique). C’est ainsi que nous rencontrons surtout un dessin assez stylisé et plutôt rond que j’appelle semi-réaliste néoténique (avec des – plus ou moins – grands yeux) ou alors comique de type SD (Super Déformé). La narration, grâce à la pagination importante de l’ouvrage, est aussi d’inspiration manga, c’est-à-dire avec peu d’ellipses et la présence régulière d’enchainements de point de vue à point de vue (d’après l’analyse de Scott Mc Cloud exposée dans L’Art invisible). Il faut aussi une volonté de l’auteur·e et de l’éditeur de faire du manfra. Car il faut une édition professionnelle diffusée en librairie spécialisée ou en vente en ligne dans ma définition, sinon, on fait du fanzinat. Un certain nombre de petits éditeurs se sont créés au fil du temps pour pouvoir commercialiser sous forme physique le travail de diverses auteur·e·s. E.D Édition en est un bon exemple, même s’il semble ne pas avoir survécu à une distribution par Hachette (un diffuseur/distributeur plus petit aurait été une bien meilleure idée).

La bande dessinée hybride

L’influence du manga sur la bande dessinée franco-belge ne s’est pas limitée au manfra. Elle peut aussi se retrouver dans la bande plus grand public, du fait d’un dessin ou d’une narration manifestement sous influence. Une des premières œuvres françaises manifestement hybrides est L’Immeuble d’en face de Vanyda (La boite à bulles).

Afin d’être un peu plus concret, voici deux comparaisons entre du manga (à gauche), du manfra (au centre) et de la bande dessinée hybride (à droite). Bien entendu, ces classification peuvent sembler un peu artificielles ou discutables, notamment dans un domaine où les exemple et les contre-exemples abondent. Il surtout faut garder à l’esprit que ces distinctions ne doivent être en aucun cas un frein à la curiosité ou au rejet de telle ou telle œuvre parce qu’elle ne serait pas « canonique ». Trop de lectrices et de lecteurs rejettent le manfra car ce n’est pas du « vrai manga » (même si c’est de moins en moins vrai), tout comme de trop nombreux fan de BD franco-belge rejettent les séries où les influences asiatiques sont trop manifestes et restent nostalgiques des années 1950-1970. Toutes sont des bandes dessinées qui peuvent plaire, même si les plus sévères et blasés d’entre nous estiment que la Loi de Sturgeon s’appliquent dans tous les cas… tout en sachant ne pas ériger de barrières et se limiter à tel ou tel genre.

Le webtoon

Il y a quelques années, il s’est développé en Corée du Sud une nouvelle forme de bande dessinée destinée à être lue sur des écrans et non pas dans un magazine papier ou dans un ouvrage relié.  Du coup, la création est entièrement numérique alors que beaucoup de mangaka au Japon sont restés assez traditionnels dans leur façon de faire. Les webtoons sont apparus en 2003-2004 et ont connu de plus en plus de succès au fil du temps, notamment grâce à l’amélioration des écrans des téléphones portables. Les webtoons peuvent être payants ou gratuits. Généralement, les premiers chapitres sont gratuits, tout comme le dernier chapitre mais il faut ensuite payer pour pouvoir lire toute la série.  Le gouvernement Sud Coréen a beaucoup œuvré à la promotion du webtoon dans toute l’Asie et en Occident (avec une internationalisation vers les USA en 2014), souvent par le biais de stands lors des salons et festival, présentant sur des écrans les webtoons à succès. ils sont accessibles par le biais de sites dédiés ou d’applications pour téléphones portables.

Depuis quelques années, profitant de l’engouement pour l’industrie culturelle coréenne (Kpop, Kdrama, etc.), le webtoon connait un succès fulgurant et de nombreuses plateformes sont désormais disponibles dans de nombreux pays, soit créées par des éditeurs coréens, soit des éditeurs locaux. Un des soucis avec le webtoon est le rythme de production élevé exigé car un auteur ou une autrice doit produire environ une soixantaine de cases par semaine, soit l’équivalent d’une dizaine de pages. Si vous devez tout faire, c’est rapidement intenable. Cela oblige à une standardisation du dessin et des couleurs. Une fois que la série a suffisamment de succès, il est alors possible de faire appel à des assistant·e·s, notamment pour faire la mise en couleur.

La grande différence avec la bande dessinée papier, c’est le sens de lecture : il est vertical au lieu d’être horizontal. L’autre grande différence avec le manga, c’est la couleur. Il n’y a plus de cases à proprement parler car le défilement est prévu de se faire à la verticale avec des transitions, ce qui est facilité par le fait que les images sont la plupart du temps en couleur, même s’il existe des webtoons en N&B. Pourtant, le papier résiste au numérique. En francophonie, les webtoons qui rencontrent le plus de succès sont proposés au format livre, eux aussi en couleur (ce qui impacte grandement leur prix). Cependant, le sens de lecture n’est pas le même, ce qui oblige à un remontage des cases afin de les faire passer dans un sens vertical à un sens horizontal au sein d’une page. Solo Leveling est un excellent exemple de ce remontage.

Les écoles

Si la grande majorité des auteur·e·s de manfra sont plus ou moins autodidactes ou viennent de la bande dessinée franco-belge, il y en a (peu) qui ont fait des écoles spécialisées ou des écoles d’art. Ces dernières sont d’ailleurs à privilégier tant la diversité de leurs formations permet d’acquérir de nombreuses techniques et connaissances en art plastique en plus du dessin. En Belgique, les plus connues sont l’Institut Saint-Luc de Bruxelles (par laquelle de nombreux auteurs de BD sont passés) ainsi que l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles (mais la bande dessinée n’y est pas enseignée). En France, l’École des Gobelins est la voie royale grâce à un enseignement d’une très grande valeur (toutefois l’animation et le jeu vidéo sont privilégiés à la bande dessinée).

Cependant, il y a de nombreuses écoles de qualité en province, telles que l’EESI à Angoulême / Poitiers, l’École Émile Cohl à Lyon, ainsi que L’Iconograf à Strasbourg, la Haute école des Arts du Rhin à Mulhouse / Strasbourg ou l’École Pivaut à Nantes / Rennes, l’EIMA à Toulouse. Cette liste n’est pas exhaustive, bien entendu. De plus, il existe des écoles privées spécialisées dans l’apprentissage du manga. Il y a par exemple Human Academy à Angoulême.

Formula Bula fait pschitt

Pour le petit groupe parisien de Mangaversien·e·s, la fin du mois de septembre a ouvert le bal des festivals BD. Tout d’abord avec Formula Bula, suivi de Y/CON début novembre, de SoBD un mois plus tard et, en point d’orgue, le FIBD d’Angoulême fin janvier. Nous savions que nous commencions par le moins intéressant, mais nous n’imaginions pas que, dans sa nouvelle configuration, il serait à ce point raté. Voici notre petit retour d’expérience visiteur.

Pour ma part, je n’attendais rien de bon de cette édition, n’ayant pas une grande appétence pour la BD expérimentale, son seul intérêt pour moi étant d’être proche de mon parking parisien habituel. Ayant vu le programme de cette année et, surtout, vu le nouveau lieu du festival, principalement l’ancien campus de l’université de Censier (les nombreux autres sites participants n’ayant rien d’intéressant à proposer), seule la possibilité de voir quelques connaissances sur et autours des stands au Village des éditeurs m’a motivé pour faire le déplacement. De ce côté, c’est plutôt réussi, même si je n’ai pas pu discuter avec les responsables des maisons d’édition çà et là ou Lézard Noir. Grâce aux différentes rencontres avec des bulledairiens, des membres du groupe Facebook J’AI et quelques autres connaissances trouvées sur tel ou tel stand, sans oublier les dédicaces obtenues par mes camarades, l’après-midi n’a pas été gâché. Mais pour le reste…

Cela a mal commencé avec une absence de panneautage. Passant par l’entrée principal du bâtiment, nous n’avons trouvé aucune indication sur l’emplacement des rencontres et du Village des éditeurs. Il y avait heureusement un panneau indiquant, avec deux flèches allant dans des directions opposées (si si !), l’atelier Manga Miam animé par la traductrice Miyako Slocombe, atelier basé en partie sur la série La Cantine de minuit (Yarô Abe, au Lézard Noir). Nous y sommes arrivés avec presque une demi-heure de retard (sur 1h30), ce qui est regrettable étant donné qu’il était intéressant, interactif, avec une bonne participation du (notamment jeune) public. Ensuite, incapables de trouver le Village des éditeurs (la raison principale de notre venue, rappelons-le), nous avons dû demander à une personne qui passait par le hall d’entrée où ce foutu Village se trouvait (réponse : au premier étage). À l’entrée sur le campus, il fallait, en fait, prendre l’escalier à droite et ne pas chercher à passer par les grandes portes du bâtiment. L’indiquer clairement était manifestement en option, option non levée par l’organisation. Ceci dit, cette belle preuve d’inorganisation nous a permis d’assister à Manga Miam, donc nous ne pouvons pas nous plaindre.

Surprise ! Sis dans un endroit fermé de petite taille, sans aération, regroupant stands et expositions, le Village des éditeurs est moche, étouffant et peu pratique. Nous sommes vraiment très loin de l’espace (presque) bucolique de la médiathèque Françoise Sagan et du Carré Saint-Lazare. Les deux rangées de petits stands séparées par ce que les organisateurs ont appelé pompeusement « expositions » n’aident pas à circuler. Heureusement, il n’y a pas énormément de monde alors qu’on est samedi après-midi… Les « gros » éditeurs indépendants sont situés dans la partie intérieure du Village, les alternatifs sont tournés vers l’extérieur. La fréquentation des stands, comme souvent, dépend beaucoup de la présence ou non d’autrices, d’auteurs. Par exemple, L’Association a des poids lourds en dédicace, à la plus grande joie des bulledairiens : Emmanuel Guibert, Edmond Baudoin, Vincent Vanoli (entre autres) sont au travail. Et comme il n’y a pas beaucoup de monde, cela permet de discuter et de multiplier les demandes de « petits mickey ». Autre exemple, Agnès Hostache attire du monde sur le stand du Lézard Noir. Sur le stand de çà et là, nous pouvons voir Martin Panchaud et sa machine à dédicace. Il est aussi possible de discuter longuement avec Hugues Micol chez Cornélius, et même de le charrier gentiment sur ses sinogrammes dans Romanji. Il ne faut non plus oublier de passer voir les plus petits stands car il y a toujours moyen de trouver quelques titres difficiles à trouver en librairie et même rencontrer son auteur ou son autrice, à l’exemple de Maou et de son Fleur de prunier édité chez un petit éditeur de Lausanne ou acheter le dernier numéro de Rita, une revue montreuilloise (Montreuil Powa !).

Outre les dédicaces, c’est aussi le moyen de se retrouver « en vrai », de dépasser la virtualité des réseaux sociaux, des forums et autres blogs. Ainsi, le noyau parisien du groupe Facebook J’AI en profite pour se voir (maintenant, il faut que je trouve un membre dessinateur pour qu’il me réalise un portrait sur ma carte de membre papier). Nous pouvons aussi croiser telle ou telle connaissance, ou journaliste spécialisé, et échanger quelques mots à cette occasion. Voilà pour le côté positif du Village des éditeurs et ce qui justifie notre présence. Malheureusement, comme déjà dit, le lieu est inadapté : il est trop petit et absolument pas ventilé, ce qui en ces temps de reprise du COVID, n’est pas très malin… et de toute façon mauvais pour la qualité de l’air respiré, car bien vicié en l’occurrence (bonjour les maux de tête au bout d’un certain temps). Il y a aussi l’étrange idée de vouloir placer les « expositions » au centre de la pièce, donc dans le flux du passage des visiteuses et visiteurs, flux qu’on perturbait obligatoirement. Résultat, personne ne s’y arrêtait vraiment, et de toute façon, ça ne donnait pas envie. C’est d’autant plus dommage que même si ce n’était pas des « expositions » à proprement parler vu leur configuration, il y avait matière à lire et à mieux connaître les autrices et les auteurs concerné·e·s.

Je ne parlerai pas des rencontres organisées dans un énorme amphi qui devait résonner bien vide, nous n’avons assisté à aucune d’entre-elles. Concernant les concerts, vu la petitesse et l’emplacement de la scène, placée le long d’un mur, ça devait être bien nul et très loin de ce qui nous était proposé il y a quelques années au Point éphémère. Bref, lorsque je lis la communication et la satisfaction de l’organisation à l’occasion de cette édition, et que je pense à mon ressenti, je me dis qu’il y a comme un décalage. Pour moi, on a atteint cette année le fond (ce ne peut être un sommet) de l’inorganisation et de l’inintérêt. Je dois avouer qu’il s’agit une manifestation pour laquelle je n’ai jamais eu un grand intérêt par le passé (surtout comparé à Pulp Festival et à SoBD). Heureusement, l’entrée est gratuite et ça permet de rencontrer du monde. Mais, comme dirait un vieux con, c’était « moins pire » avant…

La Pomme prisonnière – Chats et filles nues

Il y a un an une sorte d’Objet Manga Non Identifié est sorti chez Noeve Grafx sous un titre étrange : La Pomme prisonnière. Comme l’explique Kenji Tsuruta dans sa postface, il s’agit en quelque sorte de la continuation sous forme de manga de ses travaux d’illustrations publiés dans un art book intitulé Hita hita. Il en profite pour expliquer quelles associations d’idées lui ont permis de passer de Hita hita (une onomatopée faisant référence à la submersion) à La Pomme prisonnière (en français dans la version originale). Il se révèle très rapidement que cette bande dessinée est en fait un improbable croisement entre deux passions de l’auteur : les chats et les filles nues. Voyons donc comment le mangaka en est arrivé là et quel en est le résultat…

Le lectorat francophone a pu découvrir très tôt Kenji Tsuruta, ce qui fait que nous avons en français la quasi-totalité de ses mangas. Son premier recueil, Spirit of Wonder, a été publié chez nous en 1999 par Casterman. Il s’agit d’une compilation de courts récits de science-fiction qui ont été prépubliés entre 1987 et 1996 dans Morning ou Afternoon, deux des magazines seinen de Kodansha. Il s’agit alors de son premier tankobon (volume relié). Tsuruta a débuté professionnellement à l’âge de 25 ans avec une histoire courte réalisée en 1986 pour Morning, après une carrière d’assistant pour plusieurs mangaka et après avoir publié plusieurs dôjinshi (fanzines) durant ses études en optique. En 2004, rebelote chez Casterman avec Forget-me-not, qui introduit Mariel Imari, une détective privée japonaise vivant à Venise. Il y a cette fois une sorte d’histoire suivie mais chaque chapitre est autoconclusif. Ceux-ci ont été prépubliés à partir de 1997 (toujours dans Morning) et regroupés au Japon en un seul tome en 2003.

Ensuite, plus rien en francophonie jusqu’à ce que Ki-oon édite en 2017 le premier des deux tomes de L’île errante. La série, commencée en 2010 dans Afternoon, est plus ou moins en pause depuis de nombreuses années. Plus exactement, elle est à parution très lente car le premier tome est sorti en 2011, le second en 2017 au Japon. C’est ensuite au tour d’Emanon de nous être proposé, toujours par Ki-oon. Il s’agit là de l’adaptation en manga d’une série de nouvelles de science-fiction écrites par Shinji Kajio. Les quatre tomes parus au Japon (en 2008, 2010, 2013 et 2018) ont été traduits en français entre 2018 et 2020. Notons que, cette fois, la série (inachevée) a été prépubliée dans le défunt mensuel Comic Ryu de Tokuma Shoten. En effet, le mangaka s’est mis à travailler assez tôt pour divers éditeurs, notamment pour Hakusensha. Sa dernière œuvre finie, La Pomme prisonnière (2016, Hakusensha) a été prépubliée dans le magazine Rakuen Le Paradis (un recueil périodique d’histoires courtes destiné essentiellement à un lectorat féminin, trois numéros par an) entre 2010 et 2014. Tsuruta y a commencé une nouvelle série en 2017, Le Repaire de Captain Momo (à paraitre en français, normalement fin 2023, chez Noeve Grafx). Cependant, une fois de plus, l’auteur est très lent (le rythme de parution du magazine n’aide pas, il faut dire) et le premier tome relié n’est sorti au Japon que fin 2022.

Car oui, le mangaka n’est pas très productif. Il faut dire qu’il est aussi un illustrateur de romans et qu’il réalise régulièrement des art books dont l’imposant Hydrogen (254 pages, 1997, Hakusensha) ou, comme déjà évoqué, Hita hita, un recueil d’images friponnes (40 pages, 2002, Hakusensha). Récemment, Tsuruta vient de sortir Tsubu-an (120 pages, 2022, Akita shoten), un nouvel art book revenant sur l’ensemble de sa carrière et comprenant notamment de nombreuses illustrations promotionnelles ou de commandes (pour des films ou des albums de musique, par exemple). S’il n’y a pas de nudité, les filles y sont souvent présentées de façon sexy, voire avec un peu de voyeurisme de la part de l’auteur.

La Pomme prisonnière est donc un manga particulier, « un peu spécial » comme le dit lui-même l’auteur. Pour commencer, il est impossible de présenter l’histoire car il n’y en a pas. En vingt-deux chapitres, représentant seize saynètes sans lien les unes avec les autres (certaines sont très courtes car ne comptant que trois pages), nous suivons les rêves, les cauchemars ou les agissements de Mariel, la détective privée du manga Forget-me-not. Le point commun à tous ces petits récits ? Le chat Oni. N’oublions pas les nombreuses apparitions de félidés en plus d’Oni avec, notamment, M. J, Hana et Chee. Il y aurait pu avoir un autre point commun avec la nudité de notre héroïne. Cependant, il arrive parfois que Mariel reste habillée. Venise aurait pu être un troisième fil rouge, mais la plupart des chapitres se passent dans des ruines à demi immergées qui pourraient se trouver n’importe où en Méditerranée. Quoi qu’il en soit, les chats sont représentés de manière réaliste, leur comportement est incontestablement crédible. Nous pouvons donc prendre La Pomme prisonnière avant tout pour une déclaration d’amour envers la gent féline, mais avec une contrainte : faire un manga avec des filles nues, dans la lignée de Hita hita, cet art book où Tsuruta s’en était donné à cœur joie.

En effet, comme nous l’apprend la postface, c’est une demande du rédacteur en chef (qui avait déjà travaillé avec l’auteur) du magazine pour jeunes femmes Rakuen Le Paradis qui a permis la création de cet OMNI. Néanmoins, l’existence d’une telle œuvre dans la bibliographie du mangaka n’est pas réellement surprenante. Les chats sont présents dans de précédents titres, tels que Forget-me-not (forcément) ou L’île errante. Et plus les années passent, plus les héroïnes de Tsuruta sont sexy et déshabillées, de Mariel que l’on voit de plus en plus découverte au fil des pages à Emanon qui n’est pas toujours très vêtue (surtout dans Errances d’Emanon). Sachant que l’auteur avoue dans ses petits commentaires qu’il aime dessiner des filles nues, il est tout à fait logique que ces différents centres d’intérêt se retrouvent ici… sans oublier le milieu marin que l’on retrouve dans une grande partie de ses mangas.

Dans le cas de Hita hita et, par extension, de La Pomme prisonnière, sommes-nous en présence d’un hommage rendu à un certain courant artistique européen, le nu ? Ou s’agit-il tout simplement de voyeurisme avec ce « male gaze » si important dans l’idéologie woke ? En effet, nous pourrions bien être en face d’une sexualisation exacerbée de la femme asiatique dans un univers occidental, un lointain avatar de l’orientalisme du XXe siècle. Après tout, Mariel est japonaise et l’histoire (si on peut dire) se passe à Venise. D’ailleurs, La Pomme prisonnière est-elle une œuvre compatible avec l’évolution récente des mentalités (et des débats que cela provoque) en ce qui concerne la représentation des femmes dans l’art ? Toutefois, toutes ces questions ne relèveraient-elles pas d’un certain ethnocentrisme ou plutôt d’un culturocentrisme qu’il faudrait apprendre à dépasser ? En effet, nous parlons là d’une œuvre réalisée avec un « esprit d’avant-garde » et créée pour un public de niche, japonais, sans visée exportatrice.

Évacuons de suite l’hypothèse d’un éventuel hommage à l’art du nu. Rappelons que ce dernier, du moins en Europe, est très ancien. Dans l’Antiquité, il s’agissait d’ailleurs plus de nus masculins qui exaltaient les vertus viriles des hommes sans la moindre sexualisation des corps. Petit à petit, ce genre artistique a évolué vers une mise en scène de femmes. Il y a plusieurs raisons à cela, certaines pouvant être amusantes. Notons que le dénudement partiel des corps, surtout féminins, était plutôt transgressif en Europe au XIXe et durant la première moitié du XXe siècle, ce qui permettait aussi de faire parler de soi. Il n’en est pas de même au Japon où l’ukiyo-e est un art pictural qui remonte au début de l’époque d’Edo. À partir du milieu du XVIIe siècle, de nombreuses estampes popularisent l’ukiyo-e, accompagnant ainsi le développement de l’industrie du livre de divertissement. Pour un certain nombre d’entre elles, il s’agit de montrer des courtisanes dans leur vie de tous les jours. Forcément, ces femmes ne sont pas toujours habillées, notamment lorsqu’elles vont au bain. S’il y a une référence au passé dans Hita hita et dans La Pomme prisonnière, c’est plutôt là qu’il faut chercher, et peut-être aussi dans l’art contemporain japonais.

De notre point de vue occidental et actuel, Tsuruta porte-t-il sur Mariel et ses filles de papier un regard masculin réifiant le corps féminin en en faisant un objet de désir ? C’est certain, du moins selon certains points de vue. Nous pouvons aussi penser que nous sommes plus dans une représentation onirique, référencée et humoristique de la nudité plutôt que dans un certain érotisme. D’ailleurs, dans La Pomme prisonnière, il s’agit plus de vivre nue quand cela est possible. Vivant seule à Venise ou dans une ruine à demi immergée à l’écart de toute habitation, Mariel est plutôt dans une position de nudiste, mais plutôt dans la sphère privée. Dans un chapitre, lorsque le brouillard (un phénomène habituel à Venise) se lève, elle et la fille à lunettes doivent cesser de danser nues sur la rive et elles se cachent pour ne pas être vues d’un promeneur solitaire. Toutefois, rappelons que la pudeur n’est pas tout-à-fait la même au Japon qu’en Occident. D’ailleurs, il y a un côté assez transgressif de la part du mangaka lorsqu’il montre la pilosité pubienne et axillaire. Les filles de Tsuruta ne sont pas épilées, elles sont naturelles. Nous pourrions même considérer que l’auteur promeut, notamment avec Mariel, une image de la femme libérée, ayant le contrôle de son corps.

Toutefois, nous pouvons nous demander si tout ceci ne serait qu’une intellectualisation excessive destinée à cacher le fait qu’il s’agit uniquement de se faire plaisir en dessinant / regardant des corps féminins, et qu’il n’y a rien de plus. Après tout, Tsuruta l’a bien dit à propos de Hita hita : « […] des filles nues et c’est tout. » Donc… place aux images !

Contrition – L’Amérique malade

Dans le Sud de la Floride, près d’un lac, un petit bled rural en plein déclin… Nahokee a une particularité : elle abrite une étrange communauté située à l’écart des autres habitants, regroupée dans un hameau appelé « Contrition Village ». Il s’agit essentiellement de personnes jugées coupables de crimes sexuels, généralement liés à la pédopornographie. Condamnés pour le reste de leur vie, ils ont interdiction d’habiter à moins de 1 000 pieds (300 m.) de tout lieu où des enfants peuvent se trouver : il leur est donc impossible de « vivre en ville ».

Christian Nowak est l’un d’eux. Il a purgé sa peine de prison mais n’a nul autre lieu où aller. Il agissait sur Internet en se faisant passer pour une gameuse championne d’un jeu vidéo à succès. Il obtenait ainsi des photos plus ou moins dénudées de ses victimes, de jeunes garçons pouvant être un peu paumés. Un soir, saoul, il meurt dans l’incendie de sa maison, incendie qu’il semble avoir involontairement provoqué. Mais s’agit-il vraiment d’un accident ? Marcia Harris ne le croit pas et elle a raison, cela se confirme rapidement. C’est alors le début d’une enquête rendue difficile par l’absence de mobile, d’indices et par le manque de compréhension de ses proches et de son entourage professionnel pour ce qui est devenu, pour elle, une obsession. Cela pourrait même amener notre journaliste à mettre en péril son couple et son avenir dans une petite ville où il n’est pas bon d’aller à l’encontre des décisions des édiles.

Basée sur des faits réels, Carlos Portela, le scénariste, imagine une enquête située dans le monde des pédocriminels ayant achevés leurs années de prison. Nahokee ressemble beaucoup à la ville de Pahokee en Floride. D’ailleurs, on y trouve le Miracle Village, devenu le Contrition Village dans la bande dessinée. Il y a réellement eu une artiste qui a fait un livre de photographies sur ces criminels sexuels, comprenant que pour eux, leur période de privation de liberté ne se finira jamais, étant fichés publiquement. Ainsi mis définitivement au ban de la société américaine, nulle possibilité de rédemption, nul avenir ne leur est proposé.

Mais un pédophile est-il amendable ? Peut-il s’empêcher de recommencer ? Les avis divergent et n’allez pas penser que Portela prend une position claire sur la question, même si on peut imaginer la réponse au fil des pages. Il livre avant tout un roman graphique policier efficace, une sorte de thriller, bien que les deux premiers chapitres soient un peu longuets, la mise en place de l’histoire manquant un peu de rythme. Par contre, les quatre chapitres suivants sont magistraux avec une alternance de points de vue, des changements d’unités de temps et de lieux maîtrisés, ne perdant jamais lectrices et lecteurs, et apportant par petites touches les réponses aux différents points soulevés au début du récit. On appréciera aussi que les personnages qui font avancer l’intrigue soient des femmes et que l’importance de la communauté afro-américaine de Pahokee ne soit pas gommée.

Le dessin très sombre de Keko retranscrit parfaitement l’atmosphère du récit, même si sa façon de dessiner les décors, manifestement d’après photo, rend souvent ses cases moyennement lisibles, les personnages se détachant mal de l’arrière-plan. L’Amérique rurale des états du Sud est ainsi fidèlement reproduite tant on reconnait les paysages, les habitations, les véhicules de la Floride. Dommage que la technique du dessinateur pour le rendu des volumes et des matières repose sur des hachures réalisées de façon peu convaincante. À l’inverse, ses personnages sont parfaitement caractérisés et dessinés de manière plus sobre. Heureusement, les pages sont principalement réalisées avec des aplats de noir, ce qui sied aux thèmes abordés au fil des pages. Le découpage et le rythme de lecture sont tout à fait réussis, avec plusieurs planches muettes de toute beauté.

Toutefois, on pourrait regretter que les auteurs de Contrition ne prennent pas clairement le parti de dénoncer une législation aberrante typique de l’hypocrisie américaine. Les crimes et délits sexuels sont hystérisés par le puritanisme américain. Les peines peuvent être infligées de façon totalement hors de proportion dans certains cas. D’un autre côté, même si les deux problématiques sont différentes, les tueries de masse sont tolérées d’une manière totalement incompréhensible pour les Européens que nous sommes. Le système de fichage public et l’interdiction de se trouver à moins de 300 (ou 500 mètres voire plus) de tout lieu où peuvent se trouver un enfant est stupide dans l’optique de la réinsertion des individus condamnés ayant purgés leur peine et achevés leur période probatoire.

Si encore cela concernait uniquement les véritables pédocriminels, on pourrait le comprendre, mais comme des articles de presse nous le montraient dans les années 2010, ici ou , à propos de Miracle Village ou d’un équivalent, toutes les situations sont mélangées sans réel discernement. Surtout, cette vision des crimes sexuels alimente le mythe du prédateur sexuel agissant dans l’espace public alors que la plupart des crimes pédophiles se déroule au sein du cercle familial étendu ou dans des structures religieuses, sportives ou éducatives, ce qui est de plus en plus mis en évidence depuis quelques années notamment en Europe (mais il n’y a pas de raison que ça soit très différent aux USA).

Quoi qu’il en soit, le sujet est complexe et il a de tout temps évolué dans nos sociétés occidentales. Il est donc compréhensible que Portela et Keko aient préféré réaliser une excellente fiction basée sur le réel sans chercher à emprunter au domaine du documentaire. Ils ont bien raison et ils laissent ainsi le soin aux lectrices et aux lecteurs d’approfondir le sujet à leur guise. D’ailleurs, c’est un peu ce que fait le présent billet…

Je remercie Manuka pour sa relecture et ses corrections, et a-yin pour ce remarquable cadeau d’anniversaire qui apporte à nouveau la preuve qu’elle connaît parfaitement mes goûts en matière de bande dessinée.

Contrition de Carlos Portela (scénario) et Keko (dessin)
Traduction de l’espagnol par Alexandra Carrasco
168 pages, N&B
Parution : 22/03/2023
Denoël Graphic

Le fonds patrimonial des imprimés de la Cité, un petit reportage

L’archivage des nombreuses bandes dessinées et revues consacrées au 9e art est l’une des missions de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image (CIBDI). L’idée de mettre en place à Angoulême un fonds dédié à la BD s’est concrétisée il y a une quarantaine d’années avec le doublement (entre 1984 et 2015) du dépôt légal de la BnF, bien avant la création de la Cité. Cette dernière est ainsi l’héritière de la bibliothèque d’Angoulême, première récipiendaire de ce fonds du fait de sa proximité géographique avec le Salon International de la Bande Dessinée d’Angoulême (devenu en 1996 un festival). À l’occasion de la cinquantième édition du festival, nous (a-yin et moi) avons eu l’occasion de visiter ce fonds en compagnie d’un petit groupe de privilégié·e·s et de découvrir certaines vieilles pépites qui y sont entreposées.

Un peu d’histoire

Ces réserves sont installées dans les chais dits « Magelis » depuis 2008, une fois ceux-ci profondément remodelés pour recevoir le musée de la bande dessinée ainsi qu’un musée du cinéma (qui n’ouvrira finalement jamais). En effet, le lieu a une histoire qui prend ses racines durant la glorieuse période industrielle d’Angoulême et même au-delà.

Remontons à 1857 pour trouver l’origine de ces chais. C’est à cette époque que les onze corps de bâtiments, dont on voit toujours la façade ordonnancée le long de la Charente dans le quartier de Saint-Cybard, ont été construits afin de stocker de l’eau-de-vie (Cognac n’est pas loin). Ces chais ont été transformés par la société Lazare Weiller et Cie en 1908-1910 pour recueillir son usine métallurgique (alors située quelques dizaines de mètres plus loin) et une usine à feutre de papeterie (alors située à Nersac, à l’Ouest d’Angoulême) qui profite ainsi de la proximité des papeteries d’Angoulême. Un entrepôt industriel et des bureaux ont été construits vers 1930 avant que de nouveaux ateliers de fabrications soient ajoutés en 1945 puis en 1960. L’ensemble s’est transformé en friche industrielle après le transfert de l’usine COFPA (ex-Weiller) à Gond-Pontouvre (au Nord d’Angoulême) en 1995. Cette friche a subsisté jusqu’à la réhabilitation du site décidée en 2002 avec la mise en place de la « Cité Magelis ». Tous ces bâtiments ont dû être détruits, en gardant néanmoins les façades et quelques murs, afin de faire place à une nouvelle structure dédiée à la bande dessinée (le musée, ouvert en 2009 dans sa partie droite) et à l’image (l’ex-musée du cinéma des Studios Paradis). Cette partie n’a jamais été ouverte au public entre 2004 et 2022, à une exception près en 2017 à l’occasion d’une exposition temporaire. Depuis peu, les Studios Paradis sont définitivement fermés. Les décors ayant été démontés, le FIBD a pu en profiter en 2023 en y créant un nouvel espace jeunesse.

La Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image

La Cité, née en 2008 de la réunion du CNBDI (le Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image, dont la création à Angoulême a été décidée en 1984) et de la Maison des auteurs, est organisée en plusieurs pôles sur trois sites (Vaisseau Mœbius, Maison des auteurs, Chais Magelis). Les trois principaux pôles sont le musée de la bande dessinée, la bibliothèque de la bande dessinée et la maison des auteurs, auxquels s’ajoutent des fonctions supports (administration, communication, action culturelle et centre de soutien technique multimédia). Depuis quelques années, le cinéma et la librairie sont directement rattachés à la direction générale, l’action culturelle / médiation, la bibliothèque, le centre de ressources documentaires et les fonds (lecture publique, centre de documentation, patrimoniaux) sont rattachés à la direction « lecture publique et transmissions », en attendant une nouvelle organisation qui ne manquera pas de se mettre en place dans un futur plus ou moins proche.

C’est au premier étage, au-dessus du musée et de la librairie, que se trouvent, entre autres, le centre de documentation avec ses bureaux sur un côté, et en son cœur, la réserve des albums et celle des périodiques (les deux dépendant donc du fonds « imprimés » de la bibliothèque) ainsi que les réserves des collections du musée (des planches et illustrations originales mais aussi divers objets en rapport avec la BD). Elles représentent une surface d’environ 600 m² (dont 190 pour les albums, 230 pour les périodiques et 180 m² pour les collections du musée). Elles étaient situées jusqu’en 2008 au premier étage du CNBDI, du côté de la bibliothèque (donc au bâtiment Castro, devenu en 2013, le Vaisseau Mœbius). Elles représentaient une surface de 355 m² (soit 100, 129 et 126 m²). D’ailleurs, le manque de place dans les nouvelles réserves ont conduit à en ré-ouvrir une ancienne (avec la réimplantation de certains types de documents) dans le Vaisseau Mœbius (la surproduction de bandes dessinées ne touche pas que les lectrices et lecteurs ou les libraires). Cette nouvelle/ancienne réserve sert aussi de lieu de stockage à un récent don exceptionnel.

Qu’est-ce que le fonds patrimonial des imprimés ?

En principe, est patrimonial tout livre qui est soit ancien (antérieur à 1830), soit rare (moins de cinq exemplaires sur le territoire national), soit précieux (plus de 50 000 €), un seul de ces trois critères suffit. Cependant, il est possible de « patrimonialiser » en dehors de ces trois caractéristiques. Rappelons qu’un ouvrage « patrimonialisé » est inaliénable et imprescriptible. Du coup, il n’a pas vocation à être prêté, ni à être aliéné ou détruit. Et des règles de conservation (température, hygrométrie, ventilation, stockage, sécurisation, recollage, etc.) s’imposent à son entreposage et à son prêt pour des expositions temporaires (pas plus de trois mois consécutifs suivi d’une longue mise au « frigo » afin de le préserver de la lumière). Un fonds patrimonial est donc constitué d’un site de conservation, d’une collection qui y est entreposée et d’un catalogue des pièces constituant ladite collection.

Pour simplifier, une bande dessinée (au sens large), mais aussi une revue en lien avec la BD peuvent entrer dans le domaine public mobilier et ainsi devenir un bien d’intérêt national à partir du moment où ledit l’objet a rejoint le fonds de la Cité. Pour cela, il n’est pas nécessaire d’être rare ou précieux, il suffit que l’ouvrage présente un « intérêt public du point de vue de l’histoire, de l’art, de l’archéologie, de la science ou de la technique ». Du coup, cela a permis d’inclure les livres et périodiques collectés au titre du dépôt légal et qui ont été envoyés à Angoulême par la BnF entre 1984 et 2015. Mais aussi ceux obtenus par différents dons (par exemple les fonds « Alain Saint-Ogan » ou « Pierre Couperie » mais il y a d’autres donations) ou à l’occasion de divers achats. Notons que la Cité n’est pas destinataire, pour les bandes dessinées, du dépôt légal imprimeur de la région Nouvelle Aquitaine (pour l’ex-région Poitou-Charentes, c’est la bibliothèque municipale de Poitiers qui est concernée), ce qui aurait été une source permettant d’alimenter le fonds de quelques nouveautés locales.

En fait, l’idée de mettre en place à Angoulême un fonds dédié à la BD s’est concrétisée il y a une quarantaine d’années avec la réception d’un des exemplaires du dépôt légal de la BnF, bien avant la création de la Cité. Cette dernière est ainsi l’héritière de la bibliothèque municipale d’Angoulême, première récipiendaire de ce fonds. Celui-ci a donc commencé à être constitué en 1984 et a été transféré à la bibliothèque du CNBDI en 1990. Un des exemplaires du dépôt légal a cessé d’être envoyé par la BnF en 2015, coupant alors la principale source d’alimentation du fonds. C’est en tout plus de 60 000 ouvrages qui ont été reçus par ce biais et qui sont archivés dans les rayonnages dédiés. Heureusement, la Cité avait et a toujours d’autres possibilités d’acquisition. Par exemple, en 2021, un don de plus 30 000 ouvrages est venu enrichir le fonds des imprimés : une collection privée qu’il faut désormais répertorier et dédoublonner avec l’existant, puis archiver et cataloguer, ce qui représente un travail considérable mais passionnant.

La visite du fonds des imprimés

Après avoir été reçus dans les bureaux du centre de documentation par Pauline Petesch, Lisa Portejoie et Maël Rannou, et après avoir eu une présentation des différentes missions de la division « lecture publique et transmissions » de la Cité, notamment celle de proposer un espace de consultation du fonds des imprimés aux chercheuses, chercheurs, et autres spécialistes de la BD, nous avons pu entrer dans le vif du sujet. Les réserves sont accessibles par de longs couloirs sans fenêtre agrémentés de figures bédéesques illustres en grand format, des formes imprimées récupérées, j’imagine, à l’issue de telle ou telle exposition organisée par le CNBDI puis par la Cité.

Il y a nombre époustouflant d’étagères montées sur rail (on appelle ça des rayonnages mobiles haute densité) sur lesquelles sont entreposées de grandes quantités de livres qui sont rangés par taille (petits, moyens ou grands formats) puis par ordre de catalogage, ce qui tranche avec les collections amateures qui vont privilégier un classement par série, auteur, éditeur, etc. En effet, il n’est pas possible d’avoir une telle approche pour un fonds car il est impossible de ré-agencer en permanence les BD ou d’essayer de garder différents espaces libres pour les futures parutions. Cela donne un effet très disparate mais l’efficacité prime ici sur l’esthétisme, d’autant plus que le lieu est fermé au public. Malgré leur solidité apparente, certaines étagères ploient légèrement sous la charge qui leur est imposée. Car oui, c’est lourd, la bande dessinée…

L’archivage des périodiques est différent de celui des livres, du fait de leur finesse et de leur fragilité. Les magazines, revues, journaux sont regroupés chronologiquement dans de larges chemises boites plastiques. Cela rend le fonds moins impressionnant car nous ne pouvons pas faire un parallèle avec nos propres collections de BD rangées dans nos bibliothèques personnelles. Pour avoir une meilleure vision du fonds des imprimés, dix-huit autres photos sont disponibles sur le mini-site Des Mangaversien·ne·s à Angoulême réalisé à l’occasion du reportage photographique sur l’édition 2023 du fameux festival de la bande dessinée angoumoisin.

Quelques trésors du fonds des imprimés

La visite se termine traditionnellement (il est possible de la faire lors des journées européennes du patrimoine) par la présentation de quelques pièces intéressantes que le fonds préserve et propose pour étude aux chercheuses et chercheurs dans le domaine de la bande dessinées.

Parmi les trésors du fonds des imprimés, outre une édition très ancienne des Aventures de M. Jabot de Töpffer (les premières impressions de l’imprimerie Caillet à Genève datent de 1833), nous avons pu voir le numéro 1 du Journal de Mickey (le vrai, pas le facsimilé que j’ai pu avoir avec différentes éditions commémoratives) mais aussi le mythique numéro 296 imprimé mais jamais distribué du fait de l’arrivée de l’armée allemande à Paris quelques jours avant le 16 juin 1940 (date de sortie prévue du fameux illustré).

Il y avait aussi une reliure éditeur de plusieurs numéros du magazine d’arts martiaux Budo Magazine Europe contenant un des premiers mangas en français connu (avant la revue Le Cri qui tue, donc) : « La dramatique histoire budo du samouraï Shinsaburo » de Hiroshi Hirata (non crédité), un récit publié en octobre 1969 (une autre histoire du mangaka a été publiée un peu avant dans le numéro de mai 1969 de la revue Judo KDK du même éditeur). Le fonds des imprimés possède aussi une curiosité : une sorte de recueil / catalogue promotionnel d’histoires traduites en français d’Osamu Tezuka réalisé en 1984. Il faudrait étudier les raisons de son existence, mais je suis persuadé qu’il a été réalisé par Atoss Takemoto car il était au festival d’Angoulême en 1984 pour essayer de « fourguer » du manga aux éditeurs francophones, après l’arrêt du Cri qui tue. En effet, s’il jouait avec son orchestre des génériques d’animés pendant le festival, il essayait aussi cette année-là de devenir l’agent d’auteurs comme Tatsumi ou Tezuka. Il est difficile de poser la question aux personnes concernées, malheureusement…

Nous avons aussi pu voir le prototype du premier numéro de Métal Hurlant, maquetté en 1974 par Étienne Robial (qui a aussi conçu l’identité visuelle de la Cité). Il s’agit d’un ozalid collé sur les pages d’un numéro de Charlie Mensuel (le n° 71 de décembre 1974). Ce montage permettait de se faire une idée précise de la maquette de ce numéro 1 (sorti en janvier 1975) avant de donner le bon à tirer à l’imprimeur.

Le fonds possède aussi de nombreuses bandes dessinées étrangères, ce qui permet de comparer des éditions selon les pays. C’est ainsi que des différences de format et même de contenu peuvent apparaitre, comme nous le montre une rapide comparaison entre les éditions canadienne (celle en langue anglaise), belge et allemande des Aventures : Planches à la première personne de Jimmy Beaulieu. Il est aussi montré la richesse du fonds en bandes dessinées asiatiques, que ce soient des titres en français reçus du dépôt légal ou des dons, notamment des délégations coréennes, hongkongaises ou taïwanaises, régulièrement présentes au festival d’Angoulême.

Il ne nous restera plus qu’à essayer de visiter les réserves du musée de la bande dessinée à l’occasion d’une prochaine édition du FIBD pour compléter le présent texte par un nouveau billet. Ce serait surtout l’occasion de pouvoir admirer de nombreuses planches originales, nous qui faisons régulièrement des expo-ventes dans les différentes galeries parisiennes spécialisées. N’oubliez pas, pour compléter cet article, d’aller lire le reportage réalisé par Damien Canteau pour le site Comixtrip.

Je remercie Pauline Petesch, Lisa Portejoie et Maël Rannou pour leur invitation, la qualité de leurs explications et leur amabilité. Elles et lui nous ont permis de passer un moment privilégié au « saint des saints » des chais Magelis. Je remercie à nouveau Maël Rannou pour ses corrections et précisions ainsi que Manuka pour sa relecture et ses corrrections. Les photos sont © 2010-2023 Hervé Brient / Éditions H sauf, bien entendu, les deux premières représentant les usines Weiller puis COFPA.

Angoulême, 20 années de festival

Alors que le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême n’a pas fêté en grande pompe sa cinquantième édition, préférant se tourner vers la jeunesse et l’avenir (heureusement que l’Association du Festival et que PLG ont su faire le boulot), j’ai réalisé que, de mon côté, j’en avais suivi une vingtaine et que ça méritait bien un petit coup d’œil dans le rétroviseur. Néanmoins, me méfiant de ma mémoire et de la propension de nos cerveaux à enjoliver les souvenirs, j’ai voulu classer ces vingt éditions selon onze critères plus ou moins subjectifs, mais appliqués de la même manière à chaque fois. J’avoue avoir été un peu surpris par certains résultats. Pour en terminer avec cette édition 2023, voici donc un petit retour en arrière sur le festival, à partir de ce classement. Bien entendu, je vais en profiter pour ressortir du disque dur quelques-unes de mes photos de la manifestation angoumoisine…

Sans surprise, l’édition 2019 est ma préférée. L’exposition « Batman 80 ans » risque de rester durant de nombreuses années comme la meilleure jamais vue à Angoulême entre scénographie immersive, qualité de cartels très instructifs et nombre d’originaux exposés, sans oublier la présence d’une batmobile devant l’Alpha. Rajoutons à cela l’excellente exposition consacrée à Tayou Matsumoto (dit « le bon »), la venue du mangaka, des dédicaces obtenues, du nombre de jours passé sur place avec tels ou telles Mangaversien·ne·s (ce sont des critères de notation), et globalement de la qualité du programme proposé, nous avons 2019 largement devant toutes les autres années (le graphique a une échelle logarithmique afin de lisser les écarts). Quatre autres éditions sont à classer parmi les excellentes : 2007, 2010, 2011 et 2020. D’ailleurs, elles se tiennent toutes les quatre dans un mouchoir de poche.

Celle de 2007 est particulière car l’ensemble des éditeurs avaient été regroupés à Montauzier, même si le Champ de Mars n’était plus un grand trou (enneigé). Une des raisons de sa bonne note est que je commençais à prendre mes marques en tant que festivalier accrédité, ce qui m’a permis de (nettement) plus l’apprécier que celle de l’année précédente. À cela, il faut aussi se rappeler qu’il y avait à nouveau un véritable espace dédié au manga avec un programme bien organisé, riche en rencontres, en tables rondes et en conférences (un critère important à mes yeux). Je dois l’avouer, les éditions 2010 et 2011 doivent en grande partie leur classement à des Mangaversiennes présentes ces années-là. Néanmoins, beanie_xz et Taliesin ne peuvent à elles seules propulser aussi haut dans mon classement telle ou telle édition. Si 2010 a vu la dernière année du Manga Building et la fin de l’excellent travail effectué par ses deux responsables, Nathalie Bougon et Julien Bastide, la nouvelle version de l’espace Manga, gérée par Erwan Le Verger n’est pas inintéressante, du moins en 2011. Certes, l’évolution a fait un peu mal à l’époque, mais les années suivantes furent pires du point de vue des fans de BD asiatique. Comme le reste de la programmation est intéressant aussi bien en 2010 qu’en 2011 et que le plaisir de longuement bavarder avec José Roosevelt sur son stand (avant que le festival le rejette) lors d’une séance de dédicaces, tous ces éléments font que ce sont deux excellentes éditions.

Ensuite, viennent deux éditions dont une sur laquelle je n’aurai pas misé un centime sur sa sixième position : il s’agit de celle de cette année. Il faut reconnaître qu’elle était plutôt réussie malgré les reproches que j’ai pu lui faire. Son bon classement provient en grande partie du nombre et de la qualité générale de ses expositions. D’ailleurs, ça a été ma principale activité durant ce court passage (deux jours et demi). Outre 2023, il y a aussi l’année 2015 que je classe en « très bonne édition ». Les expositions consacrées à Bill Watterson, celle consacrée à Jack Kirby et à l’originale « The Kinky & Cosy Experience » y sont pour beaucoup. On est fan ou on ne l’est pas, après tout. Il y avait aussi une belle présence de la bande dessinée chinoise cette année-là. Néanmoins, malgré notre présence durant quatre jours et demi et les nombreuses activités que nous avons pu faire, l’absence d’un véritable espace manga avec sa propre programmation et une exposition Taniguchi totalement ratée ont plombé le classement de l’année 2015.

Les six éditions suivantes sont de bonne années mais sans plus. Elles représentent en quelque sorte l’intérêt général de la manifestation et ce que j’attends a minima du festival (et donc que j’en espère plus). 2008 et 2018 en son deux bons exemples, à des périodes différentes. Elles finissent avec le même score, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons. 2008 est marquée par l’arrivée du Manga Builing, de son programme intéressant et de son excellente exposition consacrée aux CLAMP. 2018 voit l’édition des premiers catalogues de 9e Art+. En effet, son directeur artistique, Stéphane Beaujean, tenait à laisser une trace des expositions montées par le festival lorsque cela est possible. Une tradition qui se poursuit depuis, pour mon plus grand plaisir (j’en ai une douzaine). Suivent ensuite un peu plus loin les éditions 2022, 2016, 2017, 2013 et 2009, toutes séparées par un demi-point entre elles. Année de reprise post-pandémie, deux années de transition, année plombée par l’absence d’un espace manga digne de ce nom, année trop centrée sur le Manga Building peuvent expliquer ces classements moyens. En fin de compte, elles ne sont pas plus marquantes que cela malgré leurs quelques points forts (les expositions consacrées à Andréas ou à Mickey et Donald en 2013 par exemple) .

Il faut écarter du classement les années 2004 et 2005 où je suis venu en simple festivalier avec un billet pour une journée. Bien entendu, il faut aussi écarter l’année 2021qui n’a existé qu’en distanciel (en plus, la retransmission en direct sur Internet de la cérémonie de remise des prix n’a pas bien fonctionné, c’est le moins que l’on puisse dire). Il reste donc trois éditions en bas de mon classement. 2012 a un mauvais score à cause d’un espace Mangasie totalement dénué d’intérêt et d’un programme général assez moyen. De plus, mes conditions de logement n’ont pas eu la qualité habituelle (mais au moins, j’ai pu découvrir Fables durant une nuit presque blanche passée sur un canapé). En fait, c’est surtout la dernière venue à Angoulême (sur une journée) de beanie_xz qui permet à cette année de devancer l’édition 2006. En effet, cette dernière ne bénéficie pas des points que rapportent un espace dédié à la bande dessinée asiatique ou un programme très intéressant. De plus, à cette époque, les expositions n’avaient pas l’ampleur qu’elles prendront par la suite.

2006 est pourtant une année marquante pour trois raisons : il s’agit de ma première édition s’étalant sur plusieurs jours en tant qu’accrédité et il est tombé tellement de neige le samedi que Sakumoyo et moi sommes rentrés dès le milieu d’après-midi, sans que je laisse le soin à ma jeune conductrice (elle venait juste d’avoir son permis) de nous ramener à l’hôtel sur Cognac. Enfin, en 2006, j’ai passé du temps avec Moonkey et Vanyda, à l’occasion de deux entretiens, activité que je n’ai plus jamais reproduit à Angoulême par la suite. Dans mes souvenirs, voilà donc une édition qui m’est chère malgré son mauvais classement.

L’année 2014 ferme la marche et c’est une édition où je ne me suis pas vraiment amusé. Un peu seul une partie des deux jours et demi passés sur place (ça, je déteste), mal logé (faire du camping dans une maison est une option que je subis, pas que je décide de gaité de cœur). Terminons par un programme me laissant peu de souvenirs à part la venue de Li Kunwu, l’exposition coréenne sur le sort des « femmes de réconfort » durant la Seconde guerre mondiale et plusieurs conférences intéressantes au Conservatoire, sans oublier la très réussie exposition consacrée à Mafalda. Cela fait beaucoup à l’arrivée ? Certes, mais on parle d’Angoulême, un festival d’une très grande qualité habituellement. Du coup, un Little Asia d’une nullité incroyable achève d’expliquer cette mauvaise impression et ce classement pitoyable (2014 est même derrière 2005 et sa journée et demi en tant que simple festivalier).

Voilà, il est temps de passer à autre chose que de faire des comptes rendus sur le Festival d’Angoulême, du moins jusqu’à la fin de l’année et la traditionnelle conférence de presse. Nous en saurons plus alors sur le programme de 2024, programme qui risque d’avoir du mal à se mettre en place avec une direction artistique décimée par les démissions, une mauvaise habitude prise en 2020 et qui se poursuit toujours.

Angoulême 50, impressions

La cinquantième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême s’est achevée il y a peu. Après y avoir passé deux journées et demie, voici ce que j’en retiens, pour le meilleur et pour le mauvais car, oui, j’en ressors avec une impression mitigée. En premier lieu, la magie opère toujours et les heures passées sur place ont défilé extrêmement rapidement. Les expositions sont toujours aussi nombreuses et souvent magnifiques, même si certaines me semblent avoir été moins travaillées que d’habitude, notamment sur les cartels. À l’heure du bilan, et même si les points négatifs ne l’emportent pas sur les positifs comme je le craignais au début, l’impression finale classe la fameuse édition anniversaire plutôt en bas de mon panthéon personnel.

Les points positifs

J’ai pu aller au festival avec ma commère a-yin alors que celle-ci voulait boycotter la cinquantième à cause de l’affaire Vivès et de l’expo manga sur l’œuvre d’Ikegami, le virilisme incarné dans le manga. Mais l’appel des 6 voyages de Philippe Druillet et celui de L’Attaque des titans ont été les plus fort. Ouf ! D’ailleurs, alors que la délégation mangaversienne s’annonçait des plus limitées entre manque d’intérêt, travail chronophage, problème de logement, économies à réaliser pour avoir plus de budget pour de proches vacances à Hong-Kong, etc. je me suis vu jusqu’au dernier moment y aller seul avec parfois comme compère Tanuki (qui a un programme assez différent du mien).

La programmation des rencontres et tables rondes à Manga City semble avoir été de grande qualité. Les trois auxquelles j’ai assisté étaient vraiment réussies. J’adresse mes félicitations à Julien Bouvard et ses trois invités (Christophe de naBan, Benoit d’IMHO, et Vincent de Revival), ainsi qu’à Laure Gamaury et ses deux invité·e·s (Laura d’Akata et Timothée de Kana), sans oublier Rémi et son invitée Akane Torikai accompagnée de son interprète Bruno Pham (Akata). Les retours que j’ai pu avoir concernant la table ronde sur l’édition de manga (je n’ai pas pu y aller, étant occupé autre part) étaient bons ; et je n’ai aucun doute que la table ronde sur la traduction animée par le toujours excellent Julien Bouvard était aussi d’une grande qualité. Pour le reste, je n’en ai aucune idée mais ce serait étonnant que c’eut été mauvais.

Les expositions consacrées à Marguerite Abouet et à Julie Doucet étaient vraiment intéressantes et concernaient deux autrices dont je connais très mal le travail mais dont j’entends souvent parler en bien. Avec des scénographies habituelles pour les lieux concernés (l’Espace Jeunesse pour la première, l’Hôtel Saint-Simon pour la seconde), celles-ci étaient intéressantes, montraient bien le travail des deux femmes et le propos qu’elles portaient. Celle consacrée à Philippe Druillet était un peu courte avec assez peu de planches (forcément, vu leur taille) mais c’était impressionnant, surtout que je n’ai rien lu de l’auteur et que je le connais plus par les parodies de Gotlib que par ses propres bandes dessinées. La projection en musique de ses dessins sur les murs et le plafond de la chapelle du lycée Guez de Balzac était là aussi impressionnante quoique le cycle d’animation était un peu court.

Un peu en marge du festival, organisée uniquement à destination des professionnels, j’ai pu visiter avec a-yin et un groupe d’une dizaine de personnes dont deux membres de Pow Pow (l’éditeur québécois bien connu), le fonds patrimonial des imprimés de la CIBDI et voir comment sont archivées de nombreuses bandes dessinées et revues consacrées au 9e art hors du dépôt légal de la BnF. C’était intéressant : de belles pièces nous ont été montrées. Nous avons ainsi pu voir ce que l’on considère comme le premier manga jamais publié en français dans la revue d’arts martiaux Budo (« La dramatique histoire budo du samouraï Shinsaburo », une histoire courte d’Hiroshi Hirata), éditée de façon pirate (dans le sens où l’éditeur français a traduit l’histoire sans se soucier des droits). Alors, certes, c’est pour amatrices et amateurs de (plus ou moins) vieux papiers, mais j’ai été surpris par la présence de nombreux ouvrages en langues étrangères, dont des mangas, des manhua et des manhwa. Je prépare un reportage photographique sur cette visite.

Les petites déceptions

Ni positifs, ni réellement négatifs, les points suivants sont à classer dans les petites déceptions. Il y a la rencontre avec Geof Darrow, annulée car l’auteur s’est, peut-être à juste titre, vexé. Je pense que de petits soucis de communication et d’incompréhension en sont la cause. Sur le message Facebook qu’il a posté, il s’est plaint, notamment, que ni le déplacement ni le logement ne lui étaient payés par l’organisation, qu’il n’était pas sur le programme officiel (il était dans le « Heure par heure ») alors qu’il devait assurer une masterclass. En fait, j’imagine que dans l’esprit du festival, la prise en charge devait être du ressort de l’éditeur, ce qui est plus que discutable. Autre rencontre ratée, celle avec Fabrice Neaud car nous n’avions plus le temps d’aller au Théâtre (surtout que c’était dans le petit studio tout en haut) à la sortie de la visite du fonds des imprimés de la CIBDI. C’est de ma faute, et c’est ça le festival : des conflits d’emploi du temps. Pourtant, cette année, j’en ai eu très peu, des collisions d’activités, signe d’un programme ne m’intéressant que peu.

Les expositions Junji Itô, dans l’antre du délire et L’Attaque des Titans, de l’ombre à la lumière m’ont un peu déçu par leur manque d’explications, de mise en contexte et d’informations en général. Bref, ça manquait de cartels à mon goût. J’ai eu l’impression que tout le budget et les efforts étaient passés dans la déco et la scénographie (le résultat était réussi, il faut dire). Autant je peux le comprendre pour une question d’ambiance, et la volonté de Junji Itô qui a eu l’occasion d’expliquer que son œuvre parle pour lui et qu’il veut qu’on la découvre à travers son travail, autant je trouve qu’il était possible d’en faire un peu plus pour le manga d’Hajime Isayama, surtout que nous avons eu la chance d’avoir une visite commentée par Fausto, le commissaire, qui nous disait des choses très intéressantes. Du coup, elle se visitait assez rapidement, une grosse demi-heure suffisant pour faire les quatre salles thématiques. Par contre, la musique d’ambiance (originale) était une réussite totale. Quoi qu’il en soit, c’était superbe, même si ça n’arrivait pas au niveau de l’exposition Batman 80 ans, proposée en 2019 et qui avait réussi à être plus belle, plus impressionnante que celle sur L’Attaque des Titans, sans oublier d’être très didactique et avec de nombreux originaux. Mais on nous l’a tellement « vendue », cette exposition titanesque qu’il était facile d’être déçu lorsqu’on est un grincheux comme moi.

Je n’en attendais pas grand-chose et heureusement : l’exposition de la Cité Rock ! Pop ! Wizz ! Quand la BD monte le son était plus que moyenne. Il n’y avait pas réellement de logique aux accrochages, les explications étaient pauvres et les commissaires ne semblaient pas savoir que le manga Nana existe. En plus, le catalogue est moche, incomplet, mais au moins, il n’est pas cher. Celle-là, par contre, j’en attendais plus : je parle de l’exposition Couleurs ! qui manquait franchement de contenu et faisait trop la part belle aux auteurs complets plutôt qu’aux coloristes, un comble. Je m’attendais à une approche historique, sociologique puis technique, il n’en était rien. Les planches proposées ne semblaient pas avoir de liens entre elles. Et comment peut-on oser ignorer à ce point Évelyne Tran-Lê (on la voyait témoigner dans la sempiternelle projection d’extraits du documentaire L’Histoire de la page 52 mais on ne voyait pas son travail in situ)… Reste que de nombreuses planches étaient bien jolies.

Je trouve dommage que le festival n’ait pas mis en avant l’aspect anniversaire de la cinquantième édition. Il y avait bien une petite exposition, 50 ans, 50 regards, située à Franquin mais elle était assez anecdotique, même si quelques illustrations étaient bien jolies et certaines étaient même amusantes. Cela fait peu, et il fallait plutôt compter sur l’exposition du Musée de la BD, 50 ans, 50 œuvres, 50 albums, et les photos géantes que l’on pouvait voir rue Hergé grâce à l’Association du FIBD (sans oublier les 50 affiches dans leur boutique éphémère) pour se faire une séquence nostalgie. Je sais bien qu’il faut être tourné vers le futur et pas vers le passé, mais quand-même…

Le négatif

Cette année, il n’y avait pas les conférences du Conservatoires, alors qu’il s’agit de l’activité que nous préférons après les visites d’expositions et les rencontres avec des autrices et auteurs. Non seulement, j’aime bien en proposer sur le manga (même si c’est beaucoup de travail et un peu stressant) au public angoumoisin, mais surtout j’apprécie celles données par des conférenciers de talent comme Xavier Lancel, Alex Nikolavitch, Paul Gravett ou Bernard Joubert. L’érudition et l’aisance de ces spécialistes font que nous passons à chaque fois d’excellents moments. Pourquoi les avoir supprimées du programme (alors qu’elles étaient annoncées dans de dossier de presse) ? Je sais bien qu’il faut faire « grand public », numérique, jeunesse et manga, mais la fréquentation de ces conférences pointues a toujours été bonne et elles faisaient salle comble (une cinquantaine de personnes, donc) la plupart du temps, aussi bien les vendredis que les samedis, même entre midi et 14h00.

Manga City avait rétrécit au profit d’Alligator 57. Du coup, l’espace Conférences était plus petit que les deux années précédentes et surtout très bruyant étant situé avec les stands. Surtout, malgré l’absence d’éditeurs tels que Ki-oon et Taïfu/Ototo, il y avait peu de place pour circuler, notamment quand il y avait des files d’attente pour les dédicaces. Voilà qui était très gênant pour un éditeur comme naBan qui se retrouvait régulièrement invisibilisé et inaccessible. Dommage, car la bulle était joliment conçue et décorée. C’était d’autant plus problématique que la fréquentation du lieu a été très importante tout au long du festival, la palme revenant au samedi avec une file d’attente extérieure de plusieurs dizaines de mètres. Car malgré Alligator 57 en passage obligé, les festivaliers venaient pour les mangas, pas pour bouffer des trucs nuls hors de prix ou regarder évoluer des skateurs sur de la musique techno. D’ailleurs, ce nouvel espace était ridicule et hors sujet. J’espère que ce n’était qu’une installation provisoire.

Cela va passer inaperçu du fait de la fréquentation record et des ventes qui vont avec mais il y a eu des ratés dans la programmation : du fait d’erreurs d’horaire dans la version imprimée du « Heure par heure », de chevauchement de programmes, plusieurs rencontres ont été annulées, ou ont commencé en retard, ou se sont déroulées devant un très maigre public. Rien qu’à mon niveau, j’en ai eu l’écho de trois mais je sais qu’il y en a eu d’autres. Une festivalière pro m’a fait part de son désappointement de s’être rendue à une rencontre (et d’avoir interrompu une discussion avec des auteurs sur un stand pour cela) pour se retrouver dans une salle pratiquement vide et une animation annulée après plus d’une demi-heure de flottement où on annonçait simplement un retard, tout simplement parce que le « Heure par heure » était erroné. Et ce n’était pas la première fois que ça se produisait, lui a-t-on dit. C’est un peu ce qu’a connu Derf Backderf dont la rencontre avait été mal annoncée (une erreur de lieu) et qui s’est déroulée devant pratiquement personne. Son interprète s’en est excusé le lendemain lors de la rencontre sur la musique punk / rock et la BD. À propos de cette dernière, pauvre Derf Backderf qui a attendu plus d’un quart d’heure (on sentait qu’il s’impatientait) que JC Menu arrive après une dédicace qui avait débordé (et oui, il faut du temps pour descendre du Plateau). Encore plus fort, la rencontre croisée entre Akane Torikai et Maybelline Skvortzoff a été annulée parce que cette dernière était à une quarantaine de kilomètres de là, à Cognac, au moment de commencer la discussion autour des relations hommes-femmes.

Dernier loupé, la gestion des catalogues d’exposition : il n’y en avait que deux qui concernaient les expositions du musée d’Angoulême. Pourquoi si peu ? Surtout, ils ont étés rapidement indisponibles à la boutique du musée, dès le samedi midi. Celui consacré à Druillet, tiré seulement à 1 000 exemplaires (pour 1 500 pour celui consacré à Ikegami, c’est du gros n’imp’) était donc introuvable dans les bulles. Sans Rémi nous informant dimanche matin qu’il en restait un peu à la boutique de Manga City, je n’aurai pas pu en acquérir alors que j’y tenais particulièrement. Pourtant, ils n’étaient pas épuisés comme cela avait été le cas pour le Corben en son temps vu qu’il est désormais vendu sur la boutique en ligne du festival depuis ce lundi matin. Je ne sais pas si c’était la faute de Glénat qui tenait la boutique du musée ou celle de l’éditeur-distributeur 9e Art+, mais organisez-vous, bon sang !

Un point particulier

Il me reste à terminer sur l’exposition Ryōichi Ikegami, à corps perdus. Pour moi, elle n’avait rien à faire au musée d’Angoulême, étant donné le caractère « second couteau » du mangaka, un tâcheron comme il y en a tant au Japon mais pourtant adulé par quelques fans des mangas de genre, ceux avec des yakuzas ou avec de l’action à la façon des films de Hong-Kong des années 1980-1990. Certes, Ikegami a eu en francophonie son petit succès avec Crying Freeman et Sanctuary (mais à une époque où il y avait beaucoup moins de sorties), et il est toujours publié au Japon et en France malgré son âge avancé. Dans mon esprit, Fausto, le responsable de la programmation Asie s’est fait plaisir en bon fan-boy et a profité d’une occasion d’avoir l’auteur à Angoulême avec une exposition en sus. Cependant, ça n’a pas grand-chose de patrimonial, ce qui semble pourtant devenir le thème principal des expositions du musée. Il y a tellement d’auteurs et surtout d’autrices qui méritent plus qu’Ikegami d’être exposé·e·s à Angoulême, à commencer par Moto Hagio qui est déjà venue en France à trois reprises (Salon du livre de Paris, BPI, Japan Expo). Qu’on ne vienne pas me dire qu’elle est inaccessible comme l’est Rumiko Takahashi. En plus, le travail de Moto Hagio va être de plus en plus disponible en français dans les mois qui viennent.

Néanmoins, connaissant XaV, un des deux co-commissaires, je n’étais pas inquiet pour la partie contenu, et j’ai eu raison (même si j’ai eu l’impression que les cartels étaient moins développés que pour les expositions précédentes du musée angoumoisin). Pour moi, la scénographie montre bien les limites d’Ikegami qui était incapable de concevoir lui-même une histoire à ses débuts (il a donc rapidement travaillé avec des scénaristes). De ce fait, elle met bien en valeur ses co-créateurs et développe un aspect plus méconnu de la création du manga, plus collégial. J’ai aussi pu voir à quel point l’auteur faisait du sous-Chiba puis du sous-Hojo avant de trouver un style personnel, réaliste et reconnaissable (ce qui explique à mon sens son succès en francophonie au mitant des années 1990). Alors, oui, c’est plutôt beau, notamment le long du couloir final (mais ça manquait de fesses d’hommes a fait remarquer a-yin et c’est bien vrai), cependant c’est un peu sans intérêt à mes yeux. Toutefois, j’ai pu constater que le public appréciait l’exposition à entendre des réflexions autour de moi. J’ai pu aussi voir qu’il y avait du monde pour les dédicaces, et que sa masterclass avait fini par afficher complet. Il y avait manifestement des fans de l’auteur à Angoulême.

Le butin d’Angoulême

Finalement, je suis rentré avec pas mal d’achats, deux livres étant même dédicacés, Le 50e de Philippe Tomblaine (PLG, 2023) qui retrace les cinquante éditions du festival d’Angoulême. Agréable à lire, factuel, bien illustré, l’ouvrage permet de se rendre compte que les polémiques existaient déjà dès les premières éditions. Mon autre dédicace est de JC Menu sur Croquettes (Fluide Glacial, 2016). Cela m’amuse d’avoir un titre dédicacé de l’auteur (au talent certain, comme j’ai pu le voir dans l’exposition qui lui avait été consacré au festival il y a quelques temps) qui a tant craché sur les BD commerciales avant d’être publié par un éditeur « grand public » (Bamboo se trouve derrière Fluide Glacial). Je voulais le catalogue Druillet, je l’ai eu, et j’ai pris celui sur Ikigami, car je suis complétiste et que je sais que les textes et les reproductions seront de qualité. Je vais aussi avoir de la lecture en manga d’horreur / épouvante (merci à Benoit pour le Service de Presse, essaye de t’en souvenir et de ne pas me l’envoyer en double, haha !) alors que je ne suis absolument pas fan du genre. Mais Moroboshi, quoi ! No Offense est un catalogue d’une exposition fictive satirique envers le mouvement ayant entrainé l’annulation de celle consacrée à Bastien Vivès. Elle se base sur des feuilles blanches, une façon de dénoncer la censure apparue en Russie puis qui s’est développée en Chine. C’était gratuit, je n’allais pas refuser… Le Journal de Mickey était gratuit, lui aussi, je l’ai pris sur le stand du fameux magazine, magazine dont on a pu voir un exemplaire extrêmement rarissime au fonds patrimonial des imprimés. Un passage à la librairie de la Cité m’a permis d’acheter le petit livre des débuts de Fabcaro, celui que j’appréciais, pas comme celui qui a du succès depuis Zaï Zaï Zaï Zaï et qui ne fait que se répéter…

Enfin, je remercie 9e Art+, l’Agence La Bande, l’Association du FIBD, la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image pour tout leur travail et la possibilité de me permettre de profiter du festival dans des conditions privilégiées. Je remercie aussi Manuka pour sa relecture. Je donne rendez-vous à tout le monde à janvier 2024, pour la cinquante-et-unième édition (soyons optimiste) !

FIBD 50 le butin