Angoulême 52, c’est reparti !

Ce jeudi 21, sous une météo de plus en plus neigeuse sur la Région Parisienne (ce qui m’a rappelé l’édition 2006 du FIBD et son samedi interrompu par la neige), a eu lieu la conférence de presse de la cinquante-deuxième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, cette fois sise au Musée de la Marine. La priorité étant donnée aux foutus réseaux sociaux, nous étions déjà au courant de la majeure partie du programme des expositions (ce qui intéresse le plus notre petit groupe de Mangaversien·ne·s). Néanmoins, j’ai toujours envie de m’y rendre, année après année, histoire de lancer (dans mon esprit) cet événement annuel francophone qu’est le FIBD, ainsi que pour revoir quelques connaissances.

Dans un auditorium bondé (les 200 places étaient toutes prises), les discours de Franck Bondoux, le délégué général, de Marguerite Demoëte, la directrice artistique et de Fausto Fasulo, le directeur artistique Asie, ont confirmé l’évolution amorcée l’année dernière : la volonté de s’adresser au jeune public afin de former les futurs lecteurs et futures lectrices à culture de la bande dessinée. S’appuyant sur les réseaux sociaux, les pôles Jeunesse et Manga sont devenus les fers de lance du festival. Les expositions doivent être « participatives et festives » tout en suscitant l’envie de lire. Moi qui aime le sobre et le travaillé, on ne peut pas dire que ça m’enchante plus que ça. Néanmoins, heureuse surprise pour cette prochaine édition : une nouvelle mise en avant du comics, celui dit « grand public » que je connais si mal, notamment avec une grande exposition consacrée à Superman. Le retour de la tradition du pays invité (l’Espagne pour 2025, après le Canada en 2024) montre aussi une volonté de continuer à développer une dimension cosmopolite, notamment par le biais de rencontres entre éditeurs du monde entier qui se fera, comme depuis quelques temps, dans une bulle dédiée. Ainsi, le festival mérite bien son qualificatif d’international.

Nous avons donc huit expositions d’importance qui nous seront proposées entre le 30 janvier et le 2 février (dès le 29 janvier pour la presse et les pros). Au Musée d’Angoulême, il n’y aura pas de manga, une première depuis 2016. À la place, nous aurons « Posy Simmonds. Herself » (jusqu’à la mi-mars) ainsi que « Hyper BD : une exposition dont vous êtes les héro-ïne-s » qui sera, pour cette dernière, interactive et s’adressant à un plus jeune public. Au Vaisseau Moebius, nous pourrons voir « Superman, le héros aux mille-et-unes vies » qui durera jusqu’au 10 mars. La médiathèque L’Alpha hébergera « l’immersive » exposition dédiée à « Vinland Saga : une quête d’identité ». Il faudra beaucoup de courage et de patience pour aller voir « L’Atelier des sorcières : la plume enchantée de Kamome Shirahama » car située dans l’Hôtel Saint-Simon et sa jauge minuscule. Il faudra aussi avoir du temps à perdre pour aller voir « Gou Tanabe x H.P. Lovecraft : visions hallucinées » dans la salle Iribe de l’Espace Franquin tant je pense qu’elle sera fréquentée. Ce sera d’ailleurs la seule exposition qui bénéficiera d’un catalogue. « Julie Birmant, les herbes folles » mettra en valeur la scénariste primée l’année dernière par l’institut René Goscinny à travers ses créations pour (notamment) Clément Oubrerie et Catherine Meurisse, ça se passera au Musée du papier (jusqu’à la mi-mars). Enfin, le Quartier Jeunesse abritera l’exposition « La BD règle ses contes » qui présentera cinq univers, ceux de L’Encyclopédie du merveilleux, d’Émile et Margot, des Contes fabuleux de la nuit, des Sept Ours nains et de La Quête. Une exposition présentant la diversité de la bande dessinée espagnole sera accessible sur le parvis de l’Hôtel de Ville en plus de celle qui se trouvera dans la bulle dédiée à l’Espagne.

Il est encore bien trop tôt pour avoir la liste de toutes les autrices et tous les auteurs invités mais nous avons cinq « masterclass » annoncées : Posy Simmonds, John Romita Jr, Gou Tanabe, Kamone Shirahana et Makoto Yukimura, les trois dernières se déroulant au Théâtre d’Angoulême. Je dois avouer que ce ne sont pas ces trois derniers noms qui m’intéressent le plus, loin de là. Le Quartier Jeunesse proposera de nombreuses animations à destination d’un public familial, notamment grâce à l’espace gagné sur feu les Studios Paradis et le développement de la Halle des découvertes. Mais cela ne concernera pas vraiment notre petit groupe de Mangaversien·ne·s, il faut le dire. En ce qui concerne les éditeurs présents, ils seront nombreux à Manga City (les plus importants seront tous là) et nous ne manquerons pas de passer dire un petit bonjour à certains d’entre eux comme Akata, IMHO, Kana, Kotoji, Naban, etc. sans oublier d’aller voir les manhua de Hong Kong et de Taïwan. Globalement, il n’y a pas de réel changement au niveau des bulles éditeurs et, comme tous les ans, nous passerons bien plus de temps au Nouveau Monde sur les stands de certains éditeurs ou dans la partie fanzine qu’au Monde des bulles. Il faut me l’avouer, nous serons peut-être plus intéressé·e·s par le programme du Musée de la Bande Dessinée, à commencer par l’exposition « Super-héros & Cie. L’art des comics Marvel » mais aussi « Plus loin. La nouvelle science-fiction », « Trésors des collections » et pour au moins l’un d’entre nous « Lou ! Cher journal… ». Car, en effet, le programme annoncé par le festival ne nous enthousiasme pas plus que cela.

Comme tous les ans, je n’ai pas vraiment de commentaire à faire sur les différentes sélections, me contentant de me réjouir de la présence de tel ou tel titre ou de constater que la bande dessinée asiatique hors manga est toujours aussi ignorée par le festival. D’ailleurs, il y a beaucoup moins de bande dessinées japonaise en lice cette fois et c’est tant mieux tant je trouvais que ça faisait forcé / copinage depuis quelques années. Les cinq titres mis ici en avant ont fait ou vont faire l’objet de billets sur ce présent blog et leur sélection m’a donc fait tout particulièrement plaisir. Cette sélection officielle permet aussi de se rappeler que tel ou tel ouvrage que l’on avait raté à l’époque de sa sortie mérite qu’on s’y attarde et qu’il est peut-être temps de songer à s’y mettre. Car, il faut le dire, je n’ai pas lu grand-chose cette année : six titres (plus deux autres de prévus) sur les 44 de la sélection officielle, ça fait peu. En patrimoine, j’en suis à deux plus un, et c’est tout… Voilà qui confirme que je me suis un peu éloigné de la bande dessinée en 2024.

Grâce à une équipe renforcée, la nouvelle direction artistique du festival prend de plus en plus ses marques, et c’est tant mieux même si elles n’ont pas l’heur de me plaire (et je dirais que c’est une bonne chose pour la réussite publique du festival). Je continue à regretter les années du Manga Building (nostalgie, quand tu nous tiens) ou les années Beaujean (mais là, ce n’est pas de la nostalgie, juste une préférence pour ce qui nous était proposé durant ces années-là). Il n’empêche que je ne doute pas un seul instant de passer deux bonnes journées et demi à Angoulême entre le 30 janvier et le 2 février. D’ailleurs, il ne faudra pas oublier d’aller manger une fois dans le Quick devant l’Hôtel de ville, histoire de fêter le nouveau sponsor titre du festival 🙂

Je remercie Manuka pour sa relecture, ainsi que 9e Art+ et l’Agence La Bande, notamment Vincent-Pierre Brat, pour leur invitation à la conférence de presse de l’édition 2025 du FIBD.

Formula Bula, ça pétille plus

Il y a un an, j’étrillais dans un de mes billets la onzième édition de Formula Bula tant la version proposée à Césure n’avait pas eu l’heur de me plaire. Ce qui ne m’a pas empêché d’aller voir, avec mes petit·e·s camarades bulledairo-mangaviersien·ne·s, ce que pouvait proposer la douzième édition. Grand bien m’en a fait tant cette visite a été plutôt plaisante. Il me faut remonter aux sixième et neuvième éditions pour en avoir un souvenir équivalent. Voici donc le compte-rendu d’un après-midi passé à Censier à faire des dépenses pour des BD, assister à des rencontres et revoir un certain nombre de connaissances…

Des rencontres intéressantes

C’était bien la première fois que j’assistais à des rencontres intéressantes dans le cadre de Formula Bula. Le petit « seul en scène » de Bill Plympton qui revenait sur sa carrière d’illustrateur et d’animateur était plaisant à suivre, bien rythmé, bien traduit (mais l’Américain avait un accent très compréhensible) et entrecoupés d’œuvres iconiques. Les quarante-cinq et quelques minutes sont ainsi passées très rapidement. Heureusement, il était ensuite possible de discuter librement avec l’auteur sur son stand situé à l’entrée du Village des éditeurs tout en lui achetant une illustration si possible, histoire qu’il n’ait pas fait la retape pour rien à la fin de son show.

Il est difficile d’être aussi enthousiaste pour le dialogue entre Nicole Claveloux et l’historienne de l’art Éva Prouteau. Centrée uniquement sur la nouvelle publication de l’autrice, Ce soir c’est cauchemar (aux Éditions Cornélius), ce qui aurait pu faire une bonne conférence a fait une mauvaise rencontre et ce n’était pas la faute de Nicole Claveloux. Le principe est d’entendre l’autrice parler de son œuvre, pas de subir les longs monologues de l’animatrice, même s’ils étaient intéressants quoiqu’un un peu trop fournis en exemples redondants ou un peu surinterprétés. Bosser son sujet ne suffit pas, il faut savoir aussi animer…

Le Village des éditeurs

Toujours situé au même endroit, mais avec une aération améliorée tout simplement grâce à des fenêtre ouvertes sur les trois côtés, le Village des éditeurs ne m’a pas plus attiré que cela. Pour ma part, je n’ai passé du temps que sur quatre stands : Cornélius, Même pas mal (mais il n’y avait pas Olivier Texier en dédicace, je n’ai pas pu faire mon fan-boy), Mémoire d’images et The Hoochie Coochie avec peu d’achats à l’arrivée. Je verrai à faire mieux lors de SoBD qui s’annonce intéressant… Il faut dire que l’exiguïté du lieu, la petitesse des stands, une fréquentation nettement plus importante que l’année dernière ne me poussaient pas à faire des folies. Je continue à regretter le côté bucolique du Village lorsqu’il était situé autour de la Médiathèque Françoise Sagan… du moins lorsqu’il faisait beau, ce qui n’était pas trop le cas cette année et qu’il était donc préférable d’être en intérieur vu le temps maussade.

Des expositions à revoir

L’organisation de ce qui est pompeusement appelées « expositions » est à revoir en profondeur. Il faut en proposer moins et surtout les développer pour les mettre en valeur. Ce ne sont pas quelques originaux accompagnés de textes (pas inintéressants, il faut le reconnaître) qui vont donner envie de venir à Formula Bula. C’est vraiment dommage que ce point n’ait pas été amélioré par rapport à l’année dernière, il y avait de quoi faire quelque chose d’intéressant avec Bill Plympton et Nicole Claveloux, surtout qu’en ce qui concerne cette dernière, nous étions plusieurs à avoir pu visiter l’exposition qui lui était consacrée à Angoulême 2020. La comparaison a fait très mail…

De l’espace à récupérer

Pour moi, il y a deux espaces à déplacer afin d’avoir des allées latérales plus larges dans le Village des éditeurs et donc plus rendre celui-ci plus circulable en période d’affluence. L’espace jeux et animations n’était pas plus fréquenté que cela, c’est vraiment de l’espace perdu et les ateliers pourraient être déplacés dans des anciennes salles de cours. Le lieu appelé le Grand Plateau (l’ex-grande bibliothèque de Censier) est quand même assez exigu malgré les 1 000 m² annoncés. La cantine / bar située du côté de la porte 2 n’était pas trop fréquentée cette fois et nous avons pu, malgré le temps un peu frisquet et humide, boire notre petite bière à la terrasse.

Conclusion

Formula Bula 12 a permis, cette année, de passer un bon moment convivial avec des Mangaversiens et une Mangaversienne, des Bulledairiens et des J’AI. Néanmoins, l’étroitesse du lieu ne permet pas une programmation ambitieuse et ramassée en un lieu unique. Il ne reste plus qu’à voir ce que la prochaine édition nous proposera, après tout, l’entrée est gratuite…

Une vision du cinéma hongkongais : The Golden Path

Dans le cadre du cycle « Portrait de Hong Kong » proposé durant l’été 2024 par le Forum des images (auquel j’ai consacré un billet) une rencontre (disponible sur YouTube) avec le bédéiste Baptiste Pagani a permis à une partie des personnes présentes (dont votre serviteur) de découvrir un auteur et une œuvre : The Golden Path, ma vie de cascadeuse. La lecture de cette bande dessinée s’étant révélée excellente, voici une petite chronique qui va essayer de rendre honneur au travail de cet auteur fan de cinéma d’action hongkongais de la fin du vingtième siècle.

Fin des années 1980 : Jin Ha débarque du Continent à Hong-Kong en espérant faire une carrière d’actrice cascadeuse dans les films d’action hongkongais dont elle est si fan depuis tout le temps. Sortie diplômée « artiste martiale » d’une école réputée de kung-fu de la province du Henan et munie d’une recommandation à présenter au cousin d’une de ses professeures, la voilà perdue au milieu d’une grande ville, de plus parlant très mal le cantonais. Heureusement pour elle, ses qualités de combattante, son courage, son ardeur au travail (et un peu de chance) lui permettent de réaliser rapidement son rêve : elle travaille dans un des principaux studios de cinéma auprès de celui qu’elle admire depuis toute petite, Eagle Chan. Malheureusement pour elle, un rien peut faire basculer sa vie du rêve au cauchemar, surtout dans un monde aussi difficile que celui du cinéma hongkongais.

Baptiste Pagani, à travers le personnages de Jin Ha, nous montre une facette du cinéma hongkongais, celui que l’on appelle « moderne », c’est-à-dire celui qui succéda à « la nouvelle vague » en 1986 et qui s’acheva à la fin des années 1990, après la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine. La quantité primait souvent sur la qualité et les ambitions artistiques des réalisateurs étaient souvent limitées par les producteurs. Il fallait faire dans le spectaculaire, l’efficace et présenter au public un tableau immédiatement compréhensible et surtout divertissant. Nous retrouvons ce soucis de simplicité et d’efficacité dans la bande dessinée qui n’approfondit pas les relations entre les protagonistes, ni ne s’attarde sur la psychologie ou la vie de tous les jours de notre héroïne. Par exemple, le méchant est vraiment méchant mais on ne sait pas trop pourquoi. Cependant, cela permet de dramatiser le récit et d’expliquer la soumission de Jin Ha, soumission qui est peu compréhensible de nos jours surtout vu de nos yeux d’Occidentaux. The Golden Path fait par ailleurs penser au film Viva erotica de Derek Yee (1996) qui est à la fois une comédie, une métafiction, et même une parodie du cinéma hongkongais. Ce n’est pas le cas ici, mais le fonctionnement des studios de cinéma de Hong-Kong nous y est, ici aussi, présenté de façon sinon réaliste, tout au moins crédible et les références sont nombreuses pour celles et ceux qui sauront les voir.

Une bonne histoire ne suffit pas (même si c’est indispensable). Sa mise en forme, tant graphiquement que pour les dialogues, doit être au niveau. Dans le cas présent, il faut éventuellement faire abstraction d’un dessin influencé par les jeux vidéos japonais, par un graphisme non franco-belge mais plutôt manga et comics alternatifs, par l’univers visuel que l’on peut rencontrer dans le monde de l’animation (et pouvant rappelant l’École des Gobelins). Le tout donne un mélange auquel il faut s’habituer. Néanmoins, les amatrices et amateurs des œuvres de Guillaume Singelin (lui aussi au Label 619) devraient y arriver sans difficulté. La narration est fluide, efficace, sans temps mort, rythmé par un chapitrage réussi. Chaque nouvelle partie est introduite par une fausse (et très jolie) affiche d’un film auquel a participé Jin Ha. N’oublions pas les savoureuses fiches explicatives sur la façon de faire un bon film. Elles apportent une touche d’humour dans un récit qui en manque parfois. Il en résulte une excellente lecture qui donne envie de découvrir le reste de la bibliographie de Baptiste Pagani. Voilà qui prouve la qualité de cette bande dessinée malheureusement passée sous les radars et donc restée trop méconnue.

Tortax, le Super-Chélonien oublié

Présentation par l’auteur : « Dans le village de Primevert-Sur-Roseaux vit une Tortue au tempérament plutôt paisible qui ne la différencie pas de ses consœurs. Ceci en apparence car cette Tortue aux allures naïves cache son identité de super héros. A l’approche de menaces et lorsque son village se trouve en danger cette Tortue change de carapace pour entrer dans celle de Tortax. Une super carapace remplie et bourrée de gadgets qui la rend invulnérable et qu’elle actionne selon les circonstances. Des pouvoirs technologiques qui la permet de voler et se déplacer à des vitesses extraordinaires. Indestructible grâce à sa carapace qui la protège de tout les dangers qui l’entoure. Son principal ennemi est Zanzyme 1er, Roi d’une armée de Corbeaux qui sème la terreur dans la forêt et particulièrement sur le village de Primevert-Sur-Roseaux. Après ses missions et lorsqu’elle a quittée sa super carapace Tortax redevient une tortue aussi vulnérable qu’une tortue ordinaire mais aussi maligne comme dans une célèbre fable de La fontaine. » 1

En matière de bandes dessinées, nous avons toutes et tous nos « madeleines de Proust », même si celles-ci ne sont pas toujours de bon goût. J’ai réalisé il y a peu que Tortax – Le trésor du marais vert en faisait partie. Presque un demi-siècle après sa sortie, la BD a bien supporté sa relecture, me ramenant à l’époque bénie de l’enfance. Toute simple qu’elle est, cette œuvre qui s’adresse à un jeune public a des qualités indéniables, au point de toujours pouvoir plaire à un lectorat actuel à ma grande surprise (constatation faite sur un échantillon non représentatif et familial). Si à l’époque, je n’accordais que peu d’intérêt aux auteurs et aux circonstances éditoriales de mes lectures, il n’en est plus de même maintenant : d’après les informations trouvées sur le site Internet d’un des deux auteurs, la série a été prépubliée pendant deux ans (quatre d’après un entretien lu autre part) dans le mensuel jeunesse Record (Bayard Presse) et s’est arrêtée en même temps que son support. Néanmoins, évitant à la super tortue de tomber (totalement) dans l’oubli, les éditions Dargaud ont décidé en 1974 de sortir en album cinq histoires (de six à huit planches sauf la cinquième qui en compte seize). Il n’y a pas eu de deuxième tome et il faudrait faire quelques recherches au département des périodiques de la BnF pour savoir ce qu’il resterait à éditer (car à lire différents entretiens trouvables sur le net, DuBouillon ne semble pas avoir une mémoire fiable à ce sujet). En effet, les informations disponibles sur son site sont contradictoires et ne correspondent pas à d’autres dates glanées ici ou là, comme sur le site lambiek.net qui consacre une fiche au bédéaste. Autre exemple : Il semblerait, d’après le site BD oubliées, qu’une nouvelle aventure en 6 pages de Tortax soit parue dans le magazine Hop! de juin 1977. Si un éditeur de vieilleries (pardon, spécialisé dans le patrimoine du neuvième art) avait dans l’idée de proposer une intégrale, cela lui demanderait un sacré travail de recherche, à moins que DuBouillon ait gardé tous ses originaux…

Trouver de nos jours des informations sur des auteurs de presse jeunesse utilisant des pseudonymes peu originaux et ayant exercé trente ou cinquante ans plus tôt n’est pas simple, surtout si les périodiques où ils ont officié ne sont pas encore indexés par des sites comme le fameux bdoubliees.com. Cependant, en cherchant bien, on finit par trouver deux ou trois choses : DuBouillon (de son vrai nom Alain Bouillon) a commencé sa carrière comme illustrateur à Paris Match en 1965, à l’âge de 22 ans. Il y publie des courts gags, les Gribouillons qu’il reprend des années plus tard dans la version française du journal Tintin (Le Lombard). Il en est un collaborateur régulier dans les années 1960-1970, ainsi que dans le magazine Record où il propose sur des scénarios de Reiser les courts gags Gazoual. Ses dessins d’actualité et ses caricatures, son activité dans la presse sont même proposées dans le magazine allemand Stern pendant plusieurs années. Il est d’ailleurs étonnant de voir que Tortax a été traduit en brésilien et en turc. Une grande partie de sa carrière, toujours en cours, se déroule dans les pages du Progrès Dimanche et ses meilleurs dessins sont regroupés en album tous les ans : Les semaines de DuBouillon. Les amateurs de planches originales ont même la possibilité d’en acquérir auprès d’un galeriste à des prix tout à fait abordables, DuBouillon ayant eu les honneurs d’une expo-vente fin 2023. Auguste n’a pas laissé une trace aussi importante dans le monde de la bédéphilie. De son vrai nom Jean-Paul Auguste Lesoeur, né en 1940, mort en 2003, Auguste est principalement connu pour sa série de gags en une demi-page, les Cromagnonneries, publiées dans Tintin durant la deuxième moitié des années 1960. D’après le site lambiek.net, il s’est ensuite consacré au dessin publicitaire avant de devenir libraire. Et c’est tout ! Résultat, nous n’avons pas réussir à éclaircir un dernier point : quel était le rôle précis des deux auteurs dans l’élaboration de Tortax ? 2

  1. Afin de respecter la prose de l’auteur, nous avons laissé les fautes, mais sans les relever ↩︎
  2. Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses informations complémentaires. ↩︎

Une Route, un espoir ?

Dans un monde post-apocalyptique, un homme et son fils marchent lentement sur une route, en direction du Sud, de l’océan. La catastrophe tant redoutée par l’Humanité a eu lieu. Dans un paysage dévasté, sans vie animale, les cadavres sont recouverts petit à petit par une cendre qui tombe quasiment sans discontinuer, parfois mélangée à de la pluie ou à de la neige. Poussant un chariot empli d’un bric-à-brac censé leur permettre de survivre pendant leur périple, ils évitent le plus possible les rencontres, généralement conflictuelles et potentiellement mortelles. En effet, la notion d’entre-aide a disparu dans cet enfer sur Terre. Leur quête a-t-elle une chance de réussir ? Malheureusement, rien ne permet de le penser…

Manu Larcenet nous revient avec une nouvelle adaptation de roman en bande dessinée. Comme pour Le Rapport de Brodeck, ce n’est pas la joie de vivre qui caractérise cette version de l’histoire écrite par Cormac McCarthy au mitan des années 2000. La désespérance imprègne quasiment la totalité des 160 pages de la BD, sauf à la toute fin (ouverte comme il se doit). Il est d’ailleurs peut-être regrettable que le nihilisme n’ait pas été poussé jusqu’au bout, ce qui aurait été plus en résonance avec le reste du récit. Cela n’empêche pas l’œuvre d’être une belle réussite que l’on dévore d’une traite, en se demandant à chaque page tournée quelle nouvelle galère le père va devoir gérer. Il faut dire qu’entre les bandes de pillards esclavagistes et cannibales, les rencontres avec des survivants prêts à tout, eux aussi, pour vivre un jour de plus, la recherche continuelle de nourriture alors que toute faune semble avoir disparu, le froid pouvant être mortel la nuit, le risque de se blesser alors qu’il n’est plus possible de se soigner, et le manque de ressources en général, il y a de quoi se faire du soucis… surtout lorsqu’on a charge d’âme, un enfant encore plus démuni que soi devant un monde devenu inhumain.

Le dessin de Manu Larcenet est de plus en plus impressionnant, malgré un passage au numérique opéré depuis plusieurs années (en 2018, nous avions pu voir l’expo-vente « Larcenet – L’adieu au papier » à la Galerie Barbier, annonçant ce changement de technique). Son trait en noir & blanc, relevé d’un lavis de gris participant parfaitement à cette ambiance de fin du monde avec parfois une touche de couleur, fait merveille. Depuis sa géniale série en quatre volumes, Blast, l’auteur nous enchante sur le plan graphique, même lorsqu’il s’agit d’avoir un propos plus humoristique comme avec Thérapie de groupe. Sur le principal forum en ce qui concerne la bande dessinée francophone, certains ont pu émettre certaines réserves dans le sujet dédié (au passage, tout le sujet est à lire). Ils doivent avoir raison, votre serviteur n’ayant aucune compétence en matière de trait et d’encrage. Il n’empêche que c’est superbe.

La narration n’est pas en reste. Malgré une densité de cases importantes (généralement neuf par planche), elle est lente, ce qui est normal. La pagination importante le permet. En effet, lorsqu’on marche sur de longues distances, il ne se passe pas grand-chose pendant de nombreuses heures. Elle ne fait ressentir aucune empathie envers les personnages, il y a peu d’émotions exprimées, et là aussi, cela est normal. Lorsque votre quotidien est aussi incertain et demande beaucoup d’efforts, il ne faut surtout pas trop réfléchir et éviter de tomber dans l’introspection. Néanmoins, il y a des passages plus joyeux (si on peut dire) qui apportent une respiration dans un récit désespérant où les pages proposant des scènes chocs sont assez fréquentes. S’il s’agit de l’adaptation d’un roman, Larcenet réussi à nous proposer une œuvre très graphique, avec peu de dialogues. Si on a ni lu le texte de Cormac McCarthy, ni vu le film de John Hillcoat qui en a été tiré, cela permet de ne pas faire (même inconsciemment) des comparaisons et ainsi d’apprécier pleinement le travail du bédéaste. En l’occurrence, la réussite est indéniable, il n’y a nul besoin de se référer à l’œuvre originale pour comprendre ou interpréter l’histoire.

Une fois de plus, donc, Manu Larcenet nous enchante (si si, malgré le thème). Ses années Fluide Glacial sont désormais bien loin et ses adaptations d’histoires, sombres au possible, sont de parfaites réussites. Cette double proposition (avec Le Rapport de Brodeck) est-elle due à un manque d’inspiration (ce qui peut se comprendre après une carrière aussi longue et diverse) ? Après tout, comme le rappelait Christophe Blain dans son podcast « En pleine page » du Festival d’Angoulême, créer une histoire originale est ce qu’il y a de plus difficile. Quoi qu’il en soit, voici une des meilleures bande dessinée de 2024, qu’il ne faut absolument pas manquer.

Le manga, du papier et du numérique

En décembre 2023, j’ai eu la chance de proposer une nouvelle conférence présentant le manga à des classes de seconde du lycée Jean Monet de la Queue lez Yvelines. Cette même conférence a été donnée en janvier 2024 au collège Saint-Louis Notre-Dame du Bel Air à Montfort L’Amairy.  Le but était de présenter le fonctionnement de l’industrie du manga au Japon et d’évoquer sa mutation vers le numérique, à partir ce que l’on peut en observer des publications disponibles en francophonie. Voici cette conférence dans une version rédigée et développée.

La Culture manga

Le terme manga fait normalement référence à la bande dessinée japonaise. Pour beaucoup, cela englobe aussi les dessins animés (au Japon, on parlait à une époque de terebi manga même si le terme anime, venu des USA, a pris de l’importance depuis de nombreuses années), ainsi que toutes les illustrations d’inspiration « manga », le cosplay, etc. c’est-à-dire tout ce que l’on pourrait regrouper dans un ensemble nommé « culture manga ». Au Japon, pour la bande dessinée, on parle d’ailleurs plutôt de komikku (comics). Nous allons ici nous concentrer principalement sur l’aspect livre de cet univers manga et voir comment il est créé au Japon.

La classification

Si en France, on connaît les mangas principalement sous forme reliée, au Japon, les mangas sortent généralement dans des magazines de prépublication. Une fois qu’il y a assez de chapitres et donc de pages, le manga sort en format relié, c’est-à-dire sous la forme d’un livre (tankobon) comprenant 140 à 220 pages (180 le plus souvent). Certains magazines sont hebdomadaires, d’autres bimensuels, mensuels, trimestriels, voire annuels (les « spéciaux »).

Il existe de nombreux magazines de prépublication (mangashi) et ils visent tous une tranche d’âge et un genre. C’est un marché très segmenté et c’est donc en fonction du public principalement visé que l’on va les classifier. Ceci dit, les magazines papiers sont de plus en plus remplacés par des sites internet de prépublication qui sont plus multi-audiences (par exemple le webzine Ura Sunday). Ces sites peuvent être gratuits ou sur abonnement. Comme les classifications japonaises sont assez mal utilisées en France, il vaudrait peut-être mieux les oublier pour s’intéresser plutôt aux types d’histoires proposées, comme le fait un éditeur comme Akata. Néanmoins, étant utilisés par quasiment tout le monde, voici un rappel des principales classifications qui sont faites : shônen, shôjo, seinen, josei mais aussi kodomo (pour enfant), etc.

Néanmoins, cette classification ne montre pas la diversité éditoriale qui existe au sein d’un même magazine de prépublication. Par exemple, un mangashi de plus de 600 pages peut contenir une quarantaine de séries qui peuvent aller d’une page (gag manga) à quarante planches (généralement seize dans le cadre d’un hebdomadaire), ce qui permet d’avoir beaucoup de variété dans les styles de dessin et les types de récits. Voici quelques exemples de mangas regroupés selon leur thème et distingué selon leur cible éditoriale.

Un peu d’histoire

Au Japon, le manga est apparu au début des années 1910 pour se transformer à la fin des années 1940 sous l’influence d’Osamu Tezuka puis se développer dans les années 1950-1990, avec une apogée en 1995. Depuis, les magazines de prépublication imprimés sont en déclin continuel  mais, comme déjà indiqué, cette prépublication se développe de plus en plus en ligne via des sites ou des applications. Cependant, l’importance du manga est telle que le chiffre d’affaires japonais dépasse largement l’ensemble des autres marchés de bande dessinée pour tout le reste du monde. Il n’y a donc rien d’étonnant que le manga soit prédominant dans toute l’Asie et qu’il ait autant de succès en Occident (surtout depuis ces dernières années) ou en Afrique.

Créer des mangas

Tout part donc du magazine de prépublication (sauf dans de rares exceptions comme celle des anthologies). Chaque magazine a un rédacteur en chef qui dirige le mangashi et qui définit la ligne éditoriale. Il y a surtout une équipe d’éditeurs (tantosha), ceux-ci étant chargés de superviser un certain nombre d’auteurs (mangaka). Ce sont les tanto qui vont voir avec chaque auteur·e dont ils ont la charge comment réaliser un chapitre pour le prochain numéro à paraitre. Le rythme de parution du magazine conditionne la taille du chapitre et la fréquence des réunions. Pour un hebdomadaire, l’auteur·e doit produire généralement 16 pages. Pour un bimensuel, on est généralement à 20-30 pages, pour un mensuel, c’est entre 40 et 60 pages. Rappelons une fois de plus que depuis plusieurs années, les magazines papier disparaissent au profit de leur homologues en ligne, mais la façon de travailler reste la même. Par contre, la contrainte de pagination est moins importante car il n’y a plus un magazine à remplir, mais un site à animer par des parutions régulières.

Les mangaka travaillent rarement seul·e·s, ils ou elles montent un studio et réalisent leur manga en équipe (payée sur les propres revenus des auteur·e·s). Ils ou elles sont généralement assisté·e·s par des personnes (les assistant·e·s) qui vont réaliser des tâches précises (gommer les crayonnés, poser des trames, dessiner telle ou telle partie du décor, etc.). Le nombre d’assistant·e·s est très variable, il dépend du nombre de pages à rendre, des séries en cours. Cela peut aller de un à plus d’une dizaine. Généralement, plus on s’approche de la date de rendu, plus il y a d’assistant·e·s. Dans les années 1970, Osamu Tezuka avait mis en place les 3 × 8 : il avait trois équipes d’assistants qui se relayaient 24 heures sur 24 dans les locaux de l’auteur. Le studio est généralement situé dans un appartement loué pour l’occasion (permettant de dormir sur place en période de bouclage) ou chez l’auteur·e dans une pièce dédiée à cet usage.

Un chapitre est généralement réalisé ainsi : L’auteur·e conçoit le scénario en réalisant un brouillon, une sorte de story-board qu’on appelle le name (namu). Ce brouillon contient les dialogues, les grandes lignes de la mise en page (la narration). Ensuite, l’auteur·e va rencontrer son ou sa tanto pour en discuter, soit dans les bureaux du magazine, soit dans un café. Les tanto peuvent demander des changements (et ne  s’en privent pas), estimant que telle ou telle partie n’est pas assez bonne, donnant ainsi des conseils pour rendre l’histoire plus attractive. Cela peut concerner un point de vue, un enchainement de cases, un dialogue, etc. Une fois que mangaka et tanto sont d’accord sur le chapitre, il est temps de passer au crayonné. C’est l’auteur·e qui s’en occupe et qui dessine toute les pages au crayon. Ensuite, c’est la phase de l’encrage. Le ou la mangaka peut s’en occuper entièrement ou déléguer une partie plus ou moins importante du dessin à encrer (les décors, les onomatopées, une partie des personnages). Les trames sont généralement posées par les assistant·e·s, tout comme la typographie des dialogues (qui peut aussi être faite par l’imprimeur). Une fois que tout est terminé (généralement juste à temps), les planches sont rendues au tanto qui les remet à l’imprimeur. Toutefois, même si le monde de l’édition au Japon est assez conservateur, le numérique (les ordinateurs et les tablettes graphiques) remplacent de plus en plus le papier.

Pour un hebdomadaire, cela occupe généralement six jours sur les sept de la semaine. Le dimanche, l’auteur·e peut se reposer. Les assistant·e·s, pour un hebdomadaire, interviennent généralement les trois derniers jours. Mais cela peut varier d’un·e auteur·e à l’autre, selon sa façon de travailler. Créer des histoires pour un mensuel donne plus de temps pour s’organiser, mais il y a souvent plus de planches à produire. Il est à noter que certain·e·s passent d’un magazine hebdomadaire à un mensuel car ils ou elles n’arrivent pas à suivre le rythme ou que cela correspond mieux au récit. Il y a aussi la possibilité de paraitre un numéro sur deux.

Les dôjin et le monde du manga « amateur »

Il est possible de faire du manga en dehors des maisons d’éditions déjà installées. Il existe un marché du manga « amateur » qui est devenu suffisamment important pour permettre d’en vivre. Les dojinshi sont apparus dans les années 1950 dans le cadre des clubs mangas qui existent notamment dans de nombreux lycées. Des « cercles » se forment, c’est-à-dire des groupes de personnes travaillant sur un même projet. Ces cercles sont sortis petit à petit du monde éducatif pour exister plus ou moins formellement en dehors, tout en se « professionnalisant ». Les mangas auto publiés sont généralement des one-shots (histoires auto conclusives) de quelques dizaines de pages racontant une histoire qui peut être la parodie d’une série à succès, ou être un récit original.

La vente de ces ouvrages se fait par Internet et surtout par le biais des conventions. Il existe même des anthologie publiant du dôjin. La plus importante convention est le Comiket (comic market) qui se déroule deux fois l’an au au Tokyo Big Sight. On peut en avoir un petit aperçu en France en allant à Japon Expo, dans l’espace fanzine. Mais pour le Comiket, il faut imaginer un espace fanzine de plus de 30 000 stands (composés d’une simple table) accueillant plus de 500 000 visiteurs en trois jours. Il existe d’autres conventions au Japon, plus petites, comme le Comitia à Tokyon plus accès sur les créations originales où des éditeurs francophones comme Ki-oon ont l’habitude de prospecter, à la recherche de talents encore inconnus des éditeurs japonais. Il y a aussi le Gataket à Niigata, pour donner un autre exemple. Depuis quelques années, avec le développement des plateformes de lecture en ligne, de plus en plus de dôjin y sont proposés. Une de ces plateformes est pixiv. Cela permet aux dojinshika de se faire connaître et, éventuellement, de passer professionnel·le·s, soit dans des magazines soit au format papier, soit en ligne.

En France, le phénomène existe aussi, de bien moindre importance, comme on peut le voir en allant dans la partie dédiée au fanzinat de conventions comme Japan Expo. Néanmoins, pour les passionné·e·s, c’est une excellente façon de découvrir le monde de la création et de l’édition, puis de se faire connaître.

Un succès décliné à l’infini

Quand un manga (papier) rencontre un certain succès, il est souvent adapté en animé qui peut faire une ou deux saisons (ou plus si l’audience est au rendez-vous). Cette adaptation est importante pour les auteurs comme pour les éditeurs du manga originel car, outre des droits d’auteurs, la diffusion à la télévision accroit la notoriété donc l’audience du titre et amplifie ses ventes. C’est un phénomène qu’on ne rencontre pas qu’au Japon. En Occident, c’est la même chose : une série qui passe à la télévision (même par Internet) a de très grandes chances de mieux se vendre sous la forme de livre. Les plus gros succès commerciaux ont droit à une déclinaison cinématographique (bénéficiant donc d’un budget nettement plus important). Cette adaptation qui est diffusée dans les salles de cinéma est le plus souvent sous la forme d’un film d’animation, mais peut être aussi un fil en prise de vues réelles, avec de véritables acteurs et actrices. Le film d’animation peut être aussi produit uniquement pour une diffusion à la télévision (on parle alors d’OAV). L’adaptation peut aussi se faire sous la forme d’une série TV en prises de vues réelles avec de véritables acteurs et actrices. On parle alors de drama.

Une autre déclinaison des mangas qui connaît un succès certain est la figurine. En Occident, on aime beaucoup les figurines, il en est de même au Japon, ce qui fait le bonheur des magasins spécialisés, les marges étant bien meilleures que sur le livre. Elles ont tendance à être plus petites, moins travaillées et surtout moins cher au Japon qu’en France. Il s’agit dans l’exemple donné ici d’une figurine de Sailor Moon, mais il en existe des centaines et des centaines d’autres, issues de séries comme One Piece, Dragon Ball, etc. Cependant, les produits dérivés sont bien plus variés que cela. Nous avons déjà parlé des dojinshi, un phénomène qui s’est développé dans les années 1970 dans les clubs manga des lycées japonais, mais ceux-ci ne débouchent pas sur des droits d’auteur, ce qui en fait une catégorie illégale mais tolérée.

Les séries à succès peuvent être aussi déclinées sous une forme purement littéraire, en romans appelés « light novel », c’est-à-dire proposant une littérature sans grande prétention autre que de distraire. Nous sommes là dans la pure industrie du divertissement. Il s’agit le plus souvent de spin-off, c’est-à-dire des histoires parallèles mettant en scène des personnages plus ou moins secondaires. Néanmoins, il existe des séries qui font le chemin inverse. Des light novels, créations originales ayant rencontré un certain succès public, sont adaptés en manga et même en animés. Il y a même des cas où les trois supports sont prévus dès l’origine afin d’être très présents sur les trois canaux en même temps, renforçant ainsi leur notoriété et leur exposition. Enfin, les plus grands succès commerciaux trouveront leur Graal en étant adapté en jeu vidéo. Deux des trois principaux fabricants de consoles de jeux vidéo étant japonais, un nombre important de mangas à succès ont eu droit à une adaptation. Bandai est un des éditeurs de référence, un des plus actifs dans le domaine. Dragon Ball, Naruto, One Piece, mais aussi Mobile Suit Gundam, JoJo’s Bizarre Adventure, la liste est longue des adaptations réussies en jeux vidéo, que ce soit sur les consoles Nintendo ou les différentes Playstation.

La liste des produits dérivés est réellement interminable. Ce peut être aussi des jouets ou des jeux de sociétés, des peluches ou des poupées, des goodies sous toutes les formes imaginables (agenda, trousses, cahiers, stylos, cartables, cartes téléphoniques ou de train, vêtements et chapellerie, maroquinerie). Il existe aussi des chaines de cafés comme le Gundam Cafe que l’on peut trouver dans les principales villes japonaises. Le centre commercial Diver City à Odaiba accueille même une reproduction d’une armure à l’échelle un depuis 2009 (le modèle a changé en 2017).

Le manfra

J’ai eu l’occasion de présenter ma définition du manfra à l’occasion de différentes conférences sur le sujet données au Festival Angoulême ou à Cherisy BD-Manga, notamment afin d’en retracer sa courte histoire, avec ses réussites et ses échecs les plus marquants. Pour simplifier, le manfra est du manga réalisé par des francophones qui rêvent de faire de la bande dessinée à la façon des Japonais. Le terme n’est pas encore « officiel ». Cependant, il se diffuse de plus en plus dans la communauté, même s’il est rejeté par certains acteurs du genre comme Moonkey qui préfère le terme de « manga français ». Nous avons vu les principales caractéristiques du manga dans la première partie du présent dossier. En les appliquant au manfra, cela donne un ouvrage en N&B avec une pagination importante (au moins 160 pages) édité au format poche ou semi-poche (entre A5/B5 et A6/B6). La présence d’une jaquette est indispensable pour beaucoup, même si cela n’est pas obligatoire. Le sens de lecture « à la japonaise » dépend beaucoup du choix des auteur·e·s. Néanmoins, il est illusoire de publier en sens de lecture japonais en espérant une publication au Japon.

Bien entendu, un graphisme plus ou moins copié des mangas shônen ou des shôjo grand public est inévitable (alors que le manga propose une très grande diversité graphique). C’est ainsi que nous rencontrons surtout un dessin assez stylisé et plutôt rond que j’appelle semi-réaliste néoténique (avec des – plus ou moins – grands yeux) ou alors comique de type SD (Super Déformé). La narration, grâce à la pagination importante de l’ouvrage, est aussi d’inspiration manga, c’est-à-dire avec peu d’ellipses et la présence régulière d’enchainements de point de vue à point de vue (d’après l’analyse de Scott Mc Cloud exposée dans L’Art invisible). Il faut aussi une volonté de l’auteur·e et de l’éditeur de faire du manfra. Car il faut une édition professionnelle diffusée en librairie spécialisée ou en vente en ligne dans ma définition, sinon, on fait du fanzinat. Un certain nombre de petits éditeurs se sont créés au fil du temps pour pouvoir commercialiser sous forme physique le travail de diverses auteur·e·s. E.D Édition en est un bon exemple, même s’il semble ne pas avoir survécu à une distribution par Hachette (un diffuseur/distributeur plus petit aurait été une bien meilleure idée).

La bande dessinée hybride

L’influence du manga sur la bande dessinée franco-belge ne s’est pas limitée au manfra. Elle peut aussi se retrouver dans la bande plus grand public, du fait d’un dessin ou d’une narration manifestement sous influence. Une des premières œuvres françaises manifestement hybrides est L’Immeuble d’en face de Vanyda (La boite à bulles).

Afin d’être un peu plus concret, voici deux comparaisons entre du manga (à gauche), du manfra (au centre) et de la bande dessinée hybride (à droite). Bien entendu, ces classification peuvent sembler un peu artificielles ou discutables, notamment dans un domaine où les exemple et les contre-exemples abondent. Il surtout faut garder à l’esprit que ces distinctions ne doivent être en aucun cas un frein à la curiosité ou au rejet de telle ou telle œuvre parce qu’elle ne serait pas « canonique ». Trop de lectrices et de lecteurs rejettent le manfra car ce n’est pas du « vrai manga » (même si c’est de moins en moins vrai), tout comme de trop nombreux fan de BD franco-belge rejettent les séries où les influences asiatiques sont trop manifestes et restent nostalgiques des années 1950-1970. Toutes sont des bandes dessinées qui peuvent plaire, même si les plus sévères et blasés d’entre nous estiment que la Loi de Sturgeon s’appliquent dans tous les cas… tout en sachant ne pas ériger de barrières et se limiter à tel ou tel genre.

Le webtoon

Il y a quelques années, il s’est développé en Corée du Sud une nouvelle forme de bande dessinée destinée à être lue sur des écrans et non pas dans un magazine papier ou dans un ouvrage relié.  Du coup, la création est entièrement numérique alors que beaucoup de mangaka au Japon sont restés assez traditionnels dans leur façon de faire. Les webtoons sont apparus en 2003-2004 et ont connu de plus en plus de succès au fil du temps, notamment grâce à l’amélioration des écrans des téléphones portables. Les webtoons peuvent être payants ou gratuits. Généralement, les premiers chapitres sont gratuits, tout comme le dernier chapitre mais il faut ensuite payer pour pouvoir lire toute la série.  Le gouvernement Sud Coréen a beaucoup œuvré à la promotion du webtoon dans toute l’Asie et en Occident (avec une internationalisation vers les USA en 2014), souvent par le biais de stands lors des salons et festival, présentant sur des écrans les webtoons à succès. ils sont accessibles par le biais de sites dédiés ou d’applications pour téléphones portables.

Depuis quelques années, profitant de l’engouement pour l’industrie culturelle coréenne (Kpop, Kdrama, etc.), le webtoon connait un succès fulgurant et de nombreuses plateformes sont désormais disponibles dans de nombreux pays, soit créées par des éditeurs coréens, soit des éditeurs locaux. Un des soucis avec le webtoon est le rythme de production élevé exigé car un auteur ou une autrice doit produire environ une soixantaine de cases par semaine, soit l’équivalent d’une dizaine de pages. Si vous devez tout faire, c’est rapidement intenable. Cela oblige à une standardisation du dessin et des couleurs. Une fois que la série a suffisamment de succès, il est alors possible de faire appel à des assistant·e·s, notamment pour faire la mise en couleur.

La grande différence avec la bande dessinée papier, c’est le sens de lecture : il est vertical au lieu d’être horizontal. L’autre grande différence avec le manga, c’est la couleur. Il n’y a plus de cases à proprement parler car le défilement est prévu de se faire à la verticale avec des transitions, ce qui est facilité par le fait que les images sont la plupart du temps en couleur, même s’il existe des webtoons en N&B. Pourtant, le papier résiste au numérique. En francophonie, les webtoons qui rencontrent le plus de succès sont proposés au format livre, eux aussi en couleur (ce qui impacte grandement leur prix). Cependant, le sens de lecture n’est pas le même, ce qui oblige à un remontage des cases afin de les faire passer dans un sens vertical à un sens horizontal au sein d’une page. Solo Leveling est un excellent exemple de ce remontage.

Les écoles

Si la grande majorité des auteur·e·s de manfra sont plus ou moins autodidactes ou viennent de la bande dessinée franco-belge, il y en a (peu) qui ont fait des écoles spécialisées ou des écoles d’art. Ces dernières sont d’ailleurs à privilégier tant la diversité de leurs formations permet d’acquérir de nombreuses techniques et connaissances en art plastique en plus du dessin. En Belgique, les plus connues sont l’Institut Saint-Luc de Bruxelles (par laquelle de nombreux auteurs de BD sont passés) ainsi que l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles (mais la bande dessinée n’y est pas enseignée). En France, l’École des Gobelins est la voie royale grâce à un enseignement d’une très grande valeur (toutefois l’animation et le jeu vidéo sont privilégiés à la bande dessinée).

Cependant, il y a de nombreuses écoles de qualité en province, telles que l’EESI à Angoulême / Poitiers, l’École Émile Cohl à Lyon, ainsi que L’Iconograf à Strasbourg, la Haute école des Arts du Rhin à Mulhouse / Strasbourg ou l’École Pivaut à Nantes / Rennes, l’EIMA à Toulouse. Cette liste n’est pas exhaustive, bien entendu. De plus, il existe des écoles privées spécialisées dans l’apprentissage du manga. Il y a par exemple Human Academy à Angoulême.

Formula Bula fait pschitt

Pour le petit groupe parisien de Mangaversien·e·s, la fin du mois de septembre a ouvert le bal des festivals BD. Tout d’abord avec Formula Bula, suivi de Y/CON début novembre, de SoBD un mois plus tard et, en point d’orgue, le FIBD d’Angoulême fin janvier. Nous savions que nous commencions par le moins intéressant, mais nous n’imaginions pas que, dans sa nouvelle configuration, il serait à ce point raté. Voici notre petit retour d’expérience visiteur.

Pour ma part, je n’attendais rien de bon de cette édition, n’ayant pas une grande appétence pour la BD expérimentale, son seul intérêt pour moi étant d’être proche de mon parking parisien habituel. Ayant vu le programme de cette année et, surtout, vu le nouveau lieu du festival, principalement l’ancien campus de l’université de Censier (les nombreux autres sites participants n’ayant rien d’intéressant à proposer), seule la possibilité de voir quelques connaissances sur et autours des stands au Village des éditeurs m’a motivé pour faire le déplacement. De ce côté, c’est plutôt réussi, même si je n’ai pas pu discuter avec les responsables des maisons d’édition çà et là ou Lézard Noir. Grâce aux différentes rencontres avec des bulledairiens, des membres du groupe Facebook J’AI et quelques autres connaissances trouvées sur tel ou tel stand, sans oublier les dédicaces obtenues par mes camarades, l’après-midi n’a pas été gâché. Mais pour le reste…

Cela a mal commencé avec une absence de panneautage. Passant par l’entrée principal du bâtiment, nous n’avons trouvé aucune indication sur l’emplacement des rencontres et du Village des éditeurs. Il y avait heureusement un panneau indiquant, avec deux flèches allant dans des directions opposées (si si !), l’atelier Manga Miam animé par la traductrice Miyako Slocombe, atelier basé en partie sur la série La Cantine de minuit (Yarô Abe, au Lézard Noir). Nous y sommes arrivés avec presque une demi-heure de retard (sur 1h30), ce qui est regrettable étant donné qu’il était intéressant, interactif, avec une bonne participation du (notamment jeune) public. Ensuite, incapables de trouver le Village des éditeurs (la raison principale de notre venue, rappelons-le), nous avons dû demander à une personne qui passait par le hall d’entrée où ce foutu Village se trouvait (réponse : au premier étage). À l’entrée sur le campus, il fallait, en fait, prendre l’escalier à droite et ne pas chercher à passer par les grandes portes du bâtiment. L’indiquer clairement était manifestement en option, option non levée par l’organisation. Ceci dit, cette belle preuve d’inorganisation nous a permis d’assister à Manga Miam, donc nous ne pouvons pas nous plaindre.

Surprise ! Sis dans un endroit fermé de petite taille, sans aération, regroupant stands et expositions, le Village des éditeurs est moche, étouffant et peu pratique. Nous sommes vraiment très loin de l’espace (presque) bucolique de la médiathèque Françoise Sagan et du Carré Saint-Lazare. Les deux rangées de petits stands séparées par ce que les organisateurs ont appelé pompeusement « expositions » n’aident pas à circuler. Heureusement, il n’y a pas énormément de monde alors qu’on est samedi après-midi… Les « gros » éditeurs indépendants sont situés dans la partie intérieure du Village, les alternatifs sont tournés vers l’extérieur. La fréquentation des stands, comme souvent, dépend beaucoup de la présence ou non d’autrices, d’auteurs. Par exemple, L’Association a des poids lourds en dédicace, à la plus grande joie des bulledairiens : Emmanuel Guibert, Edmond Baudoin, Vincent Vanoli (entre autres) sont au travail. Et comme il n’y a pas beaucoup de monde, cela permet de discuter et de multiplier les demandes de « petits mickey ». Autre exemple, Agnès Hostache attire du monde sur le stand du Lézard Noir. Sur le stand de çà et là, nous pouvons voir Martin Panchaud et sa machine à dédicace. Il est aussi possible de discuter longuement avec Hugues Micol chez Cornélius, et même de le charrier gentiment sur ses sinogrammes dans Romanji. Il ne faut non plus oublier de passer voir les plus petits stands car il y a toujours moyen de trouver quelques titres difficiles à trouver en librairie et même rencontrer son auteur ou son autrice, à l’exemple de Maou et de son Fleur de prunier édité chez un petit éditeur de Lausanne ou acheter le dernier numéro de Rita, une revue montreuilloise (Montreuil Powa !).

Outre les dédicaces, c’est aussi le moyen de se retrouver « en vrai », de dépasser la virtualité des réseaux sociaux, des forums et autres blogs. Ainsi, le noyau parisien du groupe Facebook J’AI en profite pour se voir (maintenant, il faut que je trouve un membre dessinateur pour qu’il me réalise un portrait sur ma carte de membre papier). Nous pouvons aussi croiser telle ou telle connaissance, ou journaliste spécialisé, et échanger quelques mots à cette occasion. Voilà pour le côté positif du Village des éditeurs et ce qui justifie notre présence. Malheureusement, comme déjà dit, le lieu est inadapté : il est trop petit et absolument pas ventilé, ce qui en ces temps de reprise du COVID, n’est pas très malin… et de toute façon mauvais pour la qualité de l’air respiré, car bien vicié en l’occurrence (bonjour les maux de tête au bout d’un certain temps). Il y a aussi l’étrange idée de vouloir placer les « expositions » au centre de la pièce, donc dans le flux du passage des visiteuses et visiteurs, flux qu’on perturbait obligatoirement. Résultat, personne ne s’y arrêtait vraiment, et de toute façon, ça ne donnait pas envie. C’est d’autant plus dommage que même si ce n’était pas des « expositions » à proprement parler vu leur configuration, il y avait matière à lire et à mieux connaître les autrices et les auteurs concerné·e·s.

Je ne parlerai pas des rencontres organisées dans un énorme amphi qui devait résonner bien vide, nous n’avons assisté à aucune d’entre-elles. Concernant les concerts, vu la petitesse et l’emplacement de la scène, placée le long d’un mur, ça devait être bien nul et très loin de ce qui nous était proposé il y a quelques années au Point éphémère. Bref, lorsque je lis la communication et la satisfaction de l’organisation à l’occasion de cette édition, et que je pense à mon ressenti, je me dis qu’il y a comme un décalage. Pour moi, on a atteint cette année le fond (ce ne peut être un sommet) de l’inorganisation et de l’inintérêt. Je dois avouer qu’il s’agit une manifestation pour laquelle je n’ai jamais eu un grand intérêt par le passé (surtout comparé à Pulp Festival et à SoBD). Heureusement, l’entrée est gratuite et ça permet de rencontrer du monde. Mais, comme dirait un vieux con, c’était « moins pire » avant…

La Pomme prisonnière – Chats et filles nues

Il y a un an une sorte d’Objet Manga Non Identifié est sorti chez Noeve Grafx sous un titre étrange : La Pomme prisonnière. Comme l’explique Kenji Tsuruta dans sa postface, il s’agit en quelque sorte de la continuation sous forme de manga de ses travaux d’illustrations publiés dans un art book intitulé Hita hita. Il en profite pour expliquer quelles associations d’idées lui ont permis de passer de Hita hita (une onomatopée faisant référence à la submersion) à La Pomme prisonnière (en français dans la version originale). Il se révèle très rapidement que cette bande dessinée est en fait un improbable croisement entre deux passions de l’auteur : les chats et les filles nues. Voyons donc comment le mangaka en est arrivé là et quel en est le résultat…

Le lectorat francophone a pu découvrir très tôt Kenji Tsuruta, ce qui fait que nous avons en français la quasi-totalité de ses mangas. Son premier recueil, Spirit of Wonder, a été publié chez nous en 1999 par Casterman. Il s’agit d’une compilation de courts récits de science-fiction qui ont été prépubliés entre 1987 et 1996 dans Morning ou Afternoon, deux des magazines seinen de Kodansha. Il s’agit alors de son premier tankobon (volume relié). Tsuruta a débuté professionnellement à l’âge de 25 ans avec une histoire courte réalisée en 1986 pour Morning, après une carrière d’assistant pour plusieurs mangaka et après avoir publié plusieurs dôjinshi (fanzines) durant ses études en optique. En 2004, rebelote chez Casterman avec Forget-me-not, qui introduit Mariel Imari, une détective privée japonaise vivant à Venise. Il y a cette fois une sorte d’histoire suivie mais chaque chapitre est autoconclusif. Ceux-ci ont été prépubliés à partir de 1997 (toujours dans Morning) et regroupés au Japon en un seul tome en 2003.

Ensuite, plus rien en francophonie jusqu’à ce que Ki-oon édite en 2017 le premier des deux tomes de L’île errante. La série, commencée en 2010 dans Afternoon, est plus ou moins en pause depuis de nombreuses années. Plus exactement, elle est à parution très lente car le premier tome est sorti en 2011, le second en 2017 au Japon. C’est ensuite au tour d’Emanon de nous être proposé, toujours par Ki-oon. Il s’agit là de l’adaptation en manga d’une série de nouvelles de science-fiction écrites par Shinji Kajio. Les quatre tomes parus au Japon (en 2008, 2010, 2013 et 2018) ont été traduits en français entre 2018 et 2020. Notons que, cette fois, la série (inachevée) a été prépubliée dans le défunt mensuel Comic Ryu de Tokuma Shoten. En effet, le mangaka s’est mis à travailler assez tôt pour divers éditeurs, notamment pour Hakusensha. Sa dernière œuvre finie, La Pomme prisonnière (2016, Hakusensha) a été prépubliée dans le magazine Rakuen Le Paradis (un recueil périodique d’histoires courtes destiné essentiellement à un lectorat féminin, trois numéros par an) entre 2010 et 2014. Tsuruta y a commencé une nouvelle série en 2017, Le Repaire de Captain Momo (à paraitre en français, normalement fin 2023, chez Noeve Grafx). Cependant, une fois de plus, l’auteur est très lent (le rythme de parution du magazine n’aide pas, il faut dire) et le premier tome relié n’est sorti au Japon que fin 2022.

Car oui, le mangaka n’est pas très productif. Il faut dire qu’il est aussi un illustrateur de romans et qu’il réalise régulièrement des art books dont l’imposant Hydrogen (254 pages, 1997, Hakusensha) ou, comme déjà évoqué, Hita hita, un recueil d’images friponnes (40 pages, 2002, Hakusensha). Récemment, Tsuruta vient de sortir Tsubu-an (120 pages, 2022, Akita shoten), un nouvel art book revenant sur l’ensemble de sa carrière et comprenant notamment de nombreuses illustrations promotionnelles ou de commandes (pour des films ou des albums de musique, par exemple). S’il n’y a pas de nudité, les filles y sont souvent présentées de façon sexy, voire avec un peu de voyeurisme de la part de l’auteur.

La Pomme prisonnière est donc un manga particulier, « un peu spécial » comme le dit lui-même l’auteur. Pour commencer, il est impossible de présenter l’histoire car il n’y en a pas. En vingt-deux chapitres, représentant seize saynètes sans lien les unes avec les autres (certaines sont très courtes car ne comptant que trois pages), nous suivons les rêves, les cauchemars ou les agissements de Mariel, la détective privée du manga Forget-me-not. Le point commun à tous ces petits récits ? Le chat Oni. N’oublions pas les nombreuses apparitions de félidés en plus d’Oni avec, notamment, M. J, Hana et Chee. Il y aurait pu avoir un autre point commun avec la nudité de notre héroïne. Cependant, il arrive parfois que Mariel reste habillée. Venise aurait pu être un troisième fil rouge, mais la plupart des chapitres se passent dans des ruines à demi immergées qui pourraient se trouver n’importe où en Méditerranée. Quoi qu’il en soit, les chats sont représentés de manière réaliste, leur comportement est incontestablement crédible. Nous pouvons donc prendre La Pomme prisonnière avant tout pour une déclaration d’amour envers la gent féline, mais avec une contrainte : faire un manga avec des filles nues, dans la lignée de Hita hita, cet art book où Tsuruta s’en était donné à cœur joie.

En effet, comme nous l’apprend la postface, c’est une demande du rédacteur en chef (qui avait déjà travaillé avec l’auteur) du magazine pour jeunes femmes Rakuen Le Paradis qui a permis la création de cet OMNI. Néanmoins, l’existence d’une telle œuvre dans la bibliographie du mangaka n’est pas réellement surprenante. Les chats sont présents dans de précédents titres, tels que Forget-me-not (forcément) ou L’île errante. Et plus les années passent, plus les héroïnes de Tsuruta sont sexy et déshabillées, de Mariel que l’on voit de plus en plus découverte au fil des pages à Emanon qui n’est pas toujours très vêtue (surtout dans Errances d’Emanon). Sachant que l’auteur avoue dans ses petits commentaires qu’il aime dessiner des filles nues, il est tout à fait logique que ces différents centres d’intérêt se retrouvent ici… sans oublier le milieu marin que l’on retrouve dans une grande partie de ses mangas.

Dans le cas de Hita hita et, par extension, de La Pomme prisonnière, sommes-nous en présence d’un hommage rendu à un certain courant artistique européen, le nu ? Ou s’agit-il tout simplement de voyeurisme avec ce « male gaze » si important dans l’idéologie woke ? En effet, nous pourrions bien être en face d’une sexualisation exacerbée de la femme asiatique dans un univers occidental, un lointain avatar de l’orientalisme du XXe siècle. Après tout, Mariel est japonaise et l’histoire (si on peut dire) se passe à Venise. D’ailleurs, La Pomme prisonnière est-elle une œuvre compatible avec l’évolution récente des mentalités (et des débats que cela provoque) en ce qui concerne la représentation des femmes dans l’art ? Toutefois, toutes ces questions ne relèveraient-elles pas d’un certain ethnocentrisme ou plutôt d’un culturocentrisme qu’il faudrait apprendre à dépasser ? En effet, nous parlons là d’une œuvre réalisée avec un « esprit d’avant-garde » et créée pour un public de niche, japonais, sans visée exportatrice.

Évacuons de suite l’hypothèse d’un éventuel hommage à l’art du nu. Rappelons que ce dernier, du moins en Europe, est très ancien. Dans l’Antiquité, il s’agissait d’ailleurs plus de nus masculins qui exaltaient les vertus viriles des hommes sans la moindre sexualisation des corps. Petit à petit, ce genre artistique a évolué vers une mise en scène de femmes. Il y a plusieurs raisons à cela, certaines pouvant être amusantes. Notons que le dénudement partiel des corps, surtout féminins, était plutôt transgressif en Europe au XIXe et durant la première moitié du XXe siècle, ce qui permettait aussi de faire parler de soi. Il n’en est pas de même au Japon où l’ukiyo-e est un art pictural qui remonte au début de l’époque d’Edo. À partir du milieu du XVIIe siècle, de nombreuses estampes popularisent l’ukiyo-e, accompagnant ainsi le développement de l’industrie du livre de divertissement. Pour un certain nombre d’entre elles, il s’agit de montrer des courtisanes dans leur vie de tous les jours. Forcément, ces femmes ne sont pas toujours habillées, notamment lorsqu’elles vont au bain. S’il y a une référence au passé dans Hita hita et dans La Pomme prisonnière, c’est plutôt là qu’il faut chercher, et peut-être aussi dans l’art contemporain japonais.

De notre point de vue occidental et actuel, Tsuruta porte-t-il sur Mariel et ses filles de papier un regard masculin réifiant le corps féminin en en faisant un objet de désir ? C’est certain, du moins selon certains points de vue. Nous pouvons aussi penser que nous sommes plus dans une représentation onirique, référencée et humoristique de la nudité plutôt que dans un certain érotisme. D’ailleurs, dans La Pomme prisonnière, il s’agit plus de vivre nue quand cela est possible. Vivant seule à Venise ou dans une ruine à demi immergée à l’écart de toute habitation, Mariel est plutôt dans une position de nudiste, mais plutôt dans la sphère privée. Dans un chapitre, lorsque le brouillard (un phénomène habituel à Venise) se lève, elle et la fille à lunettes doivent cesser de danser nues sur la rive et elles se cachent pour ne pas être vues d’un promeneur solitaire. Toutefois, rappelons que la pudeur n’est pas tout-à-fait la même au Japon qu’en Occident. D’ailleurs, il y a un côté assez transgressif de la part du mangaka lorsqu’il montre la pilosité pubienne et axillaire. Les filles de Tsuruta ne sont pas épilées, elles sont naturelles. Nous pourrions même considérer que l’auteur promeut, notamment avec Mariel, une image de la femme libérée, ayant le contrôle de son corps.

Toutefois, nous pouvons nous demander si tout ceci ne serait qu’une intellectualisation excessive destinée à cacher le fait qu’il s’agit uniquement de se faire plaisir en dessinant / regardant des corps féminins, et qu’il n’y a rien de plus. Après tout, Tsuruta l’a bien dit à propos de Hita hita : « […] des filles nues et c’est tout. » Donc… place aux images !

Contrition – L’Amérique malade

Dans le Sud de la Floride, près d’un lac, un petit bled rural en plein déclin… Nahokee a une particularité : elle abrite une étrange communauté située à l’écart des autres habitants, regroupée dans un hameau appelé « Contrition Village ». Il s’agit essentiellement de personnes jugées coupables de crimes sexuels, généralement liés à la pédopornographie. Condamnés pour le reste de leur vie, ils ont interdiction d’habiter à moins de 1 000 pieds (300 m.) de tout lieu où des enfants peuvent se trouver : il leur est donc impossible de « vivre en ville ».

Christian Nowak est l’un d’eux. Il a purgé sa peine de prison mais n’a nul autre lieu où aller. Il agissait sur Internet en se faisant passer pour une gameuse championne d’un jeu vidéo à succès. Il obtenait ainsi des photos plus ou moins dénudées de ses victimes, de jeunes garçons pouvant être un peu paumés. Un soir, saoul, il meurt dans l’incendie de sa maison, incendie qu’il semble avoir involontairement provoqué. Mais s’agit-il vraiment d’un accident ? Marcia Harris ne le croit pas et elle a raison, cela se confirme rapidement. C’est alors le début d’une enquête rendue difficile par l’absence de mobile, d’indices et par le manque de compréhension de ses proches et de son entourage professionnel pour ce qui est devenu, pour elle, une obsession. Cela pourrait même amener notre journaliste à mettre en péril son couple et son avenir dans une petite ville où il n’est pas bon d’aller à l’encontre des décisions des édiles.

Basée sur des faits réels, Carlos Portela, le scénariste, imagine une enquête située dans le monde des pédocriminels ayant achevés leurs années de prison. Nahokee ressemble beaucoup à la ville de Pahokee en Floride. D’ailleurs, on y trouve le Miracle Village, devenu le Contrition Village dans la bande dessinée. Il y a réellement eu une artiste qui a fait un livre de photographies sur ces criminels sexuels, comprenant que pour eux, leur période de privation de liberté ne se finira jamais, étant fichés publiquement. Ainsi mis définitivement au ban de la société américaine, nulle possibilité de rédemption, nul avenir ne leur est proposé.

Mais un pédophile est-il amendable ? Peut-il s’empêcher de recommencer ? Les avis divergent et n’allez pas penser que Portela prend une position claire sur la question, même si on peut imaginer la réponse au fil des pages. Il livre avant tout un roman graphique policier efficace, une sorte de thriller, bien que les deux premiers chapitres soient un peu longuets, la mise en place de l’histoire manquant un peu de rythme. Par contre, les quatre chapitres suivants sont magistraux avec une alternance de points de vue, des changements d’unités de temps et de lieux maîtrisés, ne perdant jamais lectrices et lecteurs, et apportant par petites touches les réponses aux différents points soulevés au début du récit. On appréciera aussi que les personnages qui font avancer l’intrigue soient des femmes et que l’importance de la communauté afro-américaine de Pahokee ne soit pas gommée.

Le dessin très sombre de Keko retranscrit parfaitement l’atmosphère du récit, même si sa façon de dessiner les décors, manifestement d’après photo, rend souvent ses cases moyennement lisibles, les personnages se détachant mal de l’arrière-plan. L’Amérique rurale des états du Sud est ainsi fidèlement reproduite tant on reconnait les paysages, les habitations, les véhicules de la Floride. Dommage que la technique du dessinateur pour le rendu des volumes et des matières repose sur des hachures réalisées de façon peu convaincante. À l’inverse, ses personnages sont parfaitement caractérisés et dessinés de manière plus sobre. Heureusement, les pages sont principalement réalisées avec des aplats de noir, ce qui sied aux thèmes abordés au fil des pages. Le découpage et le rythme de lecture sont tout à fait réussis, avec plusieurs planches muettes de toute beauté.

Toutefois, on pourrait regretter que les auteurs de Contrition ne prennent pas clairement le parti de dénoncer une législation aberrante typique de l’hypocrisie américaine. Les crimes et délits sexuels sont hystérisés par le puritanisme américain. Les peines peuvent être infligées de façon totalement hors de proportion dans certains cas. D’un autre côté, même si les deux problématiques sont différentes, les tueries de masse sont tolérées d’une manière totalement incompréhensible pour les Européens que nous sommes. Le système de fichage public et l’interdiction de se trouver à moins de 300 (ou 500 mètres voire plus) de tout lieu où peuvent se trouver un enfant est stupide dans l’optique de la réinsertion des individus condamnés ayant purgés leur peine et achevés leur période probatoire.

Si encore cela concernait uniquement les véritables pédocriminels, on pourrait le comprendre, mais comme des articles de presse nous le montraient dans les années 2010, ici ou , à propos de Miracle Village ou d’un équivalent, toutes les situations sont mélangées sans réel discernement. Surtout, cette vision des crimes sexuels alimente le mythe du prédateur sexuel agissant dans l’espace public alors que la plupart des crimes pédophiles se déroule au sein du cercle familial étendu ou dans des structures religieuses, sportives ou éducatives, ce qui est de plus en plus mis en évidence depuis quelques années notamment en Europe (mais il n’y a pas de raison que ça soit très différent aux USA).

Quoi qu’il en soit, le sujet est complexe et il a de tout temps évolué dans nos sociétés occidentales. Il est donc compréhensible que Portela et Keko aient préféré réaliser une excellente fiction basée sur le réel sans chercher à emprunter au domaine du documentaire. Ils ont bien raison et ils laissent ainsi le soin aux lectrices et aux lecteurs d’approfondir le sujet à leur guise. D’ailleurs, c’est un peu ce que fait le présent billet…

Je remercie Manuka pour sa relecture et ses corrections, et a-yin pour ce remarquable cadeau d’anniversaire qui apporte à nouveau la preuve qu’elle connaît parfaitement mes goûts en matière de bande dessinée.

Contrition de Carlos Portela (scénario) et Keko (dessin)
Traduction de l’espagnol par Alexandra Carrasco
168 pages, N&B
Parution : 22/03/2023
Denoël Graphic

Le fonds patrimonial des imprimés de la Cité, un petit reportage

L’archivage des nombreuses bandes dessinées et revues consacrées au 9e art est l’une des missions de la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image (CIBDI). L’idée de mettre en place à Angoulême un fonds dédié à la BD s’est concrétisée il y a une quarantaine d’années avec le doublement (entre 1984 et 2015) du dépôt légal de la BnF, bien avant la création de la Cité. Cette dernière est ainsi l’héritière de la bibliothèque d’Angoulême, première récipiendaire de ce fonds du fait de sa proximité géographique avec le Salon International de la Bande Dessinée d’Angoulême (devenu en 1996 un festival). À l’occasion de la cinquantième édition du festival, nous (a-yin et moi) avons eu l’occasion de visiter ce fonds en compagnie d’un petit groupe de privilégié·e·s et de découvrir certaines vieilles pépites qui y sont entreposées.

Un peu d’histoire

Ces réserves sont installées dans les chais dits « Magelis » depuis 2008, une fois ceux-ci profondément remodelés pour recevoir le musée de la bande dessinée ainsi qu’un musée du cinéma (qui n’ouvrira finalement jamais). En effet, le lieu a une histoire qui prend ses racines durant la glorieuse période industrielle d’Angoulême et même au-delà.

Remontons à 1857 pour trouver l’origine de ces chais. C’est à cette époque que les onze corps de bâtiments, dont on voit toujours la façade ordonnancée le long de la Charente dans le quartier de Saint-Cybard, ont été construits afin de stocker de l’eau-de-vie (Cognac n’est pas loin). Ces chais ont été transformés par la société Lazare Weiller et Cie en 1908-1910 pour recueillir son usine métallurgique (alors située quelques dizaines de mètres plus loin) et une usine à feutre de papeterie (alors située à Nersac, à l’Ouest d’Angoulême) qui profite ainsi de la proximité des papeteries d’Angoulême. Un entrepôt industriel et des bureaux ont été construits vers 1930 avant que de nouveaux ateliers de fabrications soient ajoutés en 1945 puis en 1960. L’ensemble s’est transformé en friche industrielle après le transfert de l’usine COFPA (ex-Weiller) à Gond-Pontouvre (au Nord d’Angoulême) en 1995. Cette friche a subsisté jusqu’à la réhabilitation du site décidée en 2002 avec la mise en place de la « Cité Magelis ». Tous ces bâtiments ont dû être détruits, en gardant néanmoins les façades et quelques murs, afin de faire place à une nouvelle structure dédiée à la bande dessinée (le musée, ouvert en 2009 dans sa partie droite) et à l’image (l’ex-musée du cinéma des Studios Paradis). Cette partie n’a jamais été ouverte au public entre 2004 et 2022, à une exception près en 2017 à l’occasion d’une exposition temporaire. Depuis peu, les Studios Paradis sont définitivement fermés. Les décors ayant été démontés, le FIBD a pu en profiter en 2023 en y créant un nouvel espace jeunesse.

La Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image

La Cité, née en 2008 de la réunion du CNBDI (le Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image, dont la création à Angoulême a été décidée en 1984) et de la Maison des auteurs, est organisée en plusieurs pôles sur trois sites (Vaisseau Mœbius, Maison des auteurs, Chais Magelis). Les trois principaux pôles sont le musée de la bande dessinée, la bibliothèque de la bande dessinée et la maison des auteurs, auxquels s’ajoutent des fonctions supports (administration, communication, action culturelle et centre de soutien technique multimédia). Depuis quelques années, le cinéma et la librairie sont directement rattachés à la direction générale, l’action culturelle / médiation, la bibliothèque, le centre de ressources documentaires et les fonds (lecture publique, centre de documentation, patrimoniaux) sont rattachés à la direction « lecture publique et transmissions », en attendant une nouvelle organisation qui ne manquera pas de se mettre en place dans un futur plus ou moins proche.

C’est au premier étage, au-dessus du musée et de la librairie, que se trouvent, entre autres, le centre de documentation avec ses bureaux sur un côté, et en son cœur, la réserve des albums et celle des périodiques (les deux dépendant donc du fonds « imprimés » de la bibliothèque) ainsi que les réserves des collections du musée (des planches et illustrations originales mais aussi divers objets en rapport avec la BD). Elles représentent une surface d’environ 600 m² (dont 190 pour les albums, 230 pour les périodiques et 180 m² pour les collections du musée). Elles étaient situées jusqu’en 2008 au premier étage du CNBDI, du côté de la bibliothèque (donc au bâtiment Castro, devenu en 2013, le Vaisseau Mœbius). Elles représentaient une surface de 355 m² (soit 100, 129 et 126 m²). D’ailleurs, le manque de place dans les nouvelles réserves ont conduit à en ré-ouvrir une ancienne (avec la réimplantation de certains types de documents) dans le Vaisseau Mœbius (la surproduction de bandes dessinées ne touche pas que les lectrices et lecteurs ou les libraires). Cette nouvelle/ancienne réserve sert aussi de lieu de stockage à un récent don exceptionnel.

Qu’est-ce que le fonds patrimonial des imprimés ?

En principe, est patrimonial tout livre qui est soit ancien (antérieur à 1830), soit rare (moins de cinq exemplaires sur le territoire national), soit précieux (plus de 50 000 €), un seul de ces trois critères suffit. Cependant, il est possible de « patrimonialiser » en dehors de ces trois caractéristiques. Rappelons qu’un ouvrage « patrimonialisé » est inaliénable et imprescriptible. Du coup, il n’a pas vocation à être prêté, ni à être aliéné ou détruit. Et des règles de conservation (température, hygrométrie, ventilation, stockage, sécurisation, recollage, etc.) s’imposent à son entreposage et à son prêt pour des expositions temporaires (pas plus de trois mois consécutifs suivi d’une longue mise au « frigo » afin de le préserver de la lumière). Un fonds patrimonial est donc constitué d’un site de conservation, d’une collection qui y est entreposée et d’un catalogue des pièces constituant ladite collection.

Pour simplifier, une bande dessinée (au sens large), mais aussi une revue en lien avec la BD peuvent entrer dans le domaine public mobilier et ainsi devenir un bien d’intérêt national à partir du moment où ledit l’objet a rejoint le fonds de la Cité. Pour cela, il n’est pas nécessaire d’être rare ou précieux, il suffit que l’ouvrage présente un « intérêt public du point de vue de l’histoire, de l’art, de l’archéologie, de la science ou de la technique ». Du coup, cela a permis d’inclure les livres et périodiques collectés au titre du dépôt légal et qui ont été envoyés à Angoulême par la BnF entre 1984 et 2015. Mais aussi ceux obtenus par différents dons (par exemple les fonds « Alain Saint-Ogan » ou « Pierre Couperie » mais il y a d’autres donations) ou à l’occasion de divers achats. Notons que la Cité n’est pas destinataire, pour les bandes dessinées, du dépôt légal imprimeur de la région Nouvelle Aquitaine (pour l’ex-région Poitou-Charentes, c’est la bibliothèque municipale de Poitiers qui est concernée), ce qui aurait été une source permettant d’alimenter le fonds de quelques nouveautés locales.

En fait, l’idée de mettre en place à Angoulême un fonds dédié à la BD s’est concrétisée il y a une quarantaine d’années avec la réception d’un des exemplaires du dépôt légal de la BnF, bien avant la création de la Cité. Cette dernière est ainsi l’héritière de la bibliothèque municipale d’Angoulême, première récipiendaire de ce fonds. Celui-ci a donc commencé à être constitué en 1984 et a été transféré à la bibliothèque du CNBDI en 1990. Un des exemplaires du dépôt légal a cessé d’être envoyé par la BnF en 2015, coupant alors la principale source d’alimentation du fonds. C’est en tout plus de 60 000 ouvrages qui ont été reçus par ce biais et qui sont archivés dans les rayonnages dédiés. Heureusement, la Cité avait et a toujours d’autres possibilités d’acquisition. Par exemple, en 2021, un don de plus 30 000 ouvrages est venu enrichir le fonds des imprimés : une collection privée qu’il faut désormais répertorier et dédoublonner avec l’existant, puis archiver et cataloguer, ce qui représente un travail considérable mais passionnant.

La visite du fonds des imprimés

Après avoir été reçus dans les bureaux du centre de documentation par Pauline Petesch, Lisa Portejoie et Maël Rannou, et après avoir eu une présentation des différentes missions de la division « lecture publique et transmissions » de la Cité, notamment celle de proposer un espace de consultation du fonds des imprimés aux chercheuses, chercheurs, et autres spécialistes de la BD, nous avons pu entrer dans le vif du sujet. Les réserves sont accessibles par de longs couloirs sans fenêtre agrémentés de figures bédéesques illustres en grand format, des formes imprimées récupérées, j’imagine, à l’issue de telle ou telle exposition organisée par le CNBDI puis par la Cité.

Il y a nombre époustouflant d’étagères montées sur rail (on appelle ça des rayonnages mobiles haute densité) sur lesquelles sont entreposées de grandes quantités de livres qui sont rangés par taille (petits, moyens ou grands formats) puis par ordre de catalogage, ce qui tranche avec les collections amateures qui vont privilégier un classement par série, auteur, éditeur, etc. En effet, il n’est pas possible d’avoir une telle approche pour un fonds car il est impossible de ré-agencer en permanence les BD ou d’essayer de garder différents espaces libres pour les futures parutions. Cela donne un effet très disparate mais l’efficacité prime ici sur l’esthétisme, d’autant plus que le lieu est fermé au public. Malgré leur solidité apparente, certaines étagères ploient légèrement sous la charge qui leur est imposée. Car oui, c’est lourd, la bande dessinée…

L’archivage des périodiques est différent de celui des livres, du fait de leur finesse et de leur fragilité. Les magazines, revues, journaux sont regroupés chronologiquement dans de larges chemises boites plastiques. Cela rend le fonds moins impressionnant car nous ne pouvons pas faire un parallèle avec nos propres collections de BD rangées dans nos bibliothèques personnelles. Pour avoir une meilleure vision du fonds des imprimés, dix-huit autres photos sont disponibles sur le mini-site Des Mangaversien·ne·s à Angoulême réalisé à l’occasion du reportage photographique sur l’édition 2023 du fameux festival de la bande dessinée angoumoisin.

Quelques trésors du fonds des imprimés

La visite se termine traditionnellement (il est possible de la faire lors des journées européennes du patrimoine) par la présentation de quelques pièces intéressantes que le fonds préserve et propose pour étude aux chercheuses et chercheurs dans le domaine de la bande dessinées.

Parmi les trésors du fonds des imprimés, outre une édition très ancienne des Aventures de M. Jabot de Töpffer (les premières impressions de l’imprimerie Caillet à Genève datent de 1833), nous avons pu voir le numéro 1 du Journal de Mickey (le vrai, pas le facsimilé que j’ai pu avoir avec différentes éditions commémoratives) mais aussi le mythique numéro 296 imprimé mais jamais distribué du fait de l’arrivée de l’armée allemande à Paris quelques jours avant le 16 juin 1940 (date de sortie prévue du fameux illustré).

Il y avait aussi une reliure éditeur de plusieurs numéros du magazine d’arts martiaux Budo Magazine Europe contenant un des premiers mangas en français connu (avant la revue Le Cri qui tue, donc) : « La dramatique histoire budo du samouraï Shinsaburo » de Hiroshi Hirata (non crédité), un récit publié en octobre 1969 (une autre histoire du mangaka a été publiée un peu avant dans le numéro de mai 1969 de la revue Judo KDK du même éditeur). Le fonds des imprimés possède aussi une curiosité : une sorte de recueil / catalogue promotionnel d’histoires traduites en français d’Osamu Tezuka réalisé en 1984. Il faudrait étudier les raisons de son existence, mais je suis persuadé qu’il a été réalisé par Atoss Takemoto car il était au festival d’Angoulême en 1984 pour essayer de « fourguer » du manga aux éditeurs francophones, après l’arrêt du Cri qui tue. En effet, s’il jouait avec son orchestre des génériques d’animés pendant le festival, il essayait aussi cette année-là de devenir l’agent d’auteurs comme Tatsumi ou Tezuka. Il est difficile de poser la question aux personnes concernées, malheureusement…

Nous avons aussi pu voir le prototype du premier numéro de Métal Hurlant, maquetté en 1974 par Étienne Robial (qui a aussi conçu l’identité visuelle de la Cité). Il s’agit d’un ozalid collé sur les pages d’un numéro de Charlie Mensuel (le n° 71 de décembre 1974). Ce montage permettait de se faire une idée précise de la maquette de ce numéro 1 (sorti en janvier 1975) avant de donner le bon à tirer à l’imprimeur.

Le fonds possède aussi de nombreuses bandes dessinées étrangères, ce qui permet de comparer des éditions selon les pays. C’est ainsi que des différences de format et même de contenu peuvent apparaitre, comme nous le montre une rapide comparaison entre les éditions canadienne (celle en langue anglaise), belge et allemande des Aventures : Planches à la première personne de Jimmy Beaulieu. Il est aussi montré la richesse du fonds en bandes dessinées asiatiques, que ce soient des titres en français reçus du dépôt légal ou des dons, notamment des délégations coréennes, hongkongaises ou taïwanaises, régulièrement présentes au festival d’Angoulême.

Il ne nous restera plus qu’à essayer de visiter les réserves du musée de la bande dessinée à l’occasion d’une prochaine édition du FIBD pour compléter le présent texte par un nouveau billet. Ce serait surtout l’occasion de pouvoir admirer de nombreuses planches originales, nous qui faisons régulièrement des expo-ventes dans les différentes galeries parisiennes spécialisées. N’oubliez pas, pour compléter cet article, d’aller lire le reportage réalisé par Damien Canteau pour le site Comixtrip.

Je remercie Pauline Petesch, Lisa Portejoie et Maël Rannou pour leur invitation, la qualité de leurs explications et leur amabilité. Elles et lui nous ont permis de passer un moment privilégié au « saint des saints » des chais Magelis. Je remercie à nouveau Maël Rannou pour ses corrections et précisions ainsi que Manuka pour sa relecture et ses corrrections. Les photos sont © 2010-2023 Hervé Brient / Éditions H sauf, bien entendu, les deux premières représentant les usines Weiller puis COFPA.