Shinkirari – Derrière le rideau, la liberté

Je sais tout de mon mari. Je connais la taille de ses caleçons, ses plats préférés, ses manies quand il est agacé, les actrices qui lui plaisent… Est-ce qu’il me comprend ? Que sait-il de moi, sinon que je suis sa femme ?

Shinkirari – Derrière le rideau, la liberté raconte la vie d’une femme au foyer dans le Japon des années 1980. Son quotidien est rythmé par les tâches ménagères et l’éducation de ses deux filles, son mari étant absent, comme la plupart des hommes à l’époque. En effet, pour ces derniers, il était socialement obligatoire de faire des journées à rallonge, sur leur lieu de travail ou lors de sorties entre collègues. Ils laissaient alors à leur épouse l’ensemble des tâches liées au foyer familial, à commencer par l’éducation des enfants.

À travers 37 courts chapitres de 8-12 pages, prépubliés dans le magazine alternatif Garo entre 1982 et 1984 (puis publiés en deux tomes reliés), Murasaki Yamada, l’autrice, nous présente la réalité sans idéalisation ni concession de la vie des jeunes femmes japonaise qui devaient se consacrer avant tout à leur famille. La répétitivité des tâches domestiques combinée à l’absence de soutien ou de compréhension de la part de leur entourage, à commencer celui de leur mari, ont pour conséquence de devenir de plus en plus insupportable pour beaucoup. C’est d’ailleurs l’indifférence que rencontre notre protagoniste dans son travail de tout les jours qui est le plus difficile à vire pour elle.

À un moment, Yamada (la protagoniste, pas la mangaka) décide de prendre un petit boulot à temps partiel, ayant plus de temps à elle, ses filles étant scolarisées et le mari toujours à l’extérieur. Quand le foyer devient bien vide, nombre de femmes se trouvent une activité hors de la maison. On se rend compte alors de la précarité des emplois proposés et du peu de considération rencontré, que ça soit par l’employeur ou par l’entourage. Lorsque Yamada décide d’exercer une activité créative en indépendante, elle rencontre encore plus d’incompréhension, surtout de la part de son mari qui n’a jamais eu une idée de ce à quoi pouvait ressembler la vie de son épouse et des besoins de cette dernière.

Ce manga est semi-autobiographique. Il est basé sur la propre expérience de l’autrice qui a été mariée (elle a fini par divorcer, ou plutôt son mari l’a quitté pour une autre), mère de deux filles et qui s’est pliée longtemps aux diktats sociétaux. Néanmoins, son propos est édulcoré pour être plus universel. En effet, son mari la battait lorsqu’il était saoul, ce qui arrivait souvent. Comme dans le manga, il la trompait avec d’autres femmes. Cependant, le pire a été certainement l’incompréhension de son époux en ce qui concerne ses besoins et aspirations en tant que femme, ce qui l’a amenée longtemps à préférer vivre seule, sans chercher à se remarier immédiatement. Car, même si la perception de la vie au foyer des Japonaise commençait à évoluer au début des années 1980, l’idéal du ryōsai kenbo (être une bonne épouse et une bonne mère) né à la fin du XIXe siècle existait toujours à l’époque d’après certaines historiennes et restait fortement ancré dans l’imaginaire japonais. Le manga le montre clairement et le propos de Murasaki Yamada, révélateur d’une époque, n’en est que plus touchant.

Il faut aussi noter la présence d’une très intéressante postface d’une quarantaine de pages, traduite de l’américain, qui revient sur la carrière de la mangaka et sur la difficulté pour celle-ci ainsi que ses consœurs de l’époque (celle des années 1970-1980) pour se faire publier dans des revues de bandes dessinées (on ne parle même pas d’en vivre) à partir du moment que l’on voulait faire autre chose que du shôjo manga. Dans ce dernier cas, hors rares exceptions, les responsables éditoriaux décidaient de ce qui était bon ou mauvais pour les lectrices, alors même qu’ils étaient des hommes plus ou moins âgés et que leur lectorat était principalement celui des collégiennes. Cela ne se limitait pas aux magazines des grands éditeurs : Garo, la célèbre revue alternative de l’époque dans laquelle Murasaki Yamada a fait l’essentiel de sa carrière (néanmoins, elle a débuté dans COM, magazine plus ouvert aux autrices), est restée longtemps fermée aux autrices, le milieu contestataire et alternatif étant sexiste, comme le reste de la société japonaise bien pensante (notons qu’il en était de même en Occident).

Il en résulte une lecture indispensable pour quiconque s’intéresse à la société japonaise, ou à la condition féminine dans les années 1980. Le propos est ici universel et permet de mieux comprendre, de ressentir ce que peut être la vie de femme au foyer. La postface apporte aussi d’intéressantes informations sur le marché du manga à cette même époque, notamment dans le cas des autrices.

Shinkirari – Derrière le rideau, la liberté de Murasaki Yamada
Traduction de Sara Correira (postface traduite par Jérôme Wicky)
Date de sortie : 30/08/2024
ISBN : 978-2-50512673-7
Format : 14,8 X 21 cm, 384 pages, N&B
Prix : 18,50 €

Formula Bula, ça pétille plus

Il y a un an, j’étrillais dans un de mes billets la onzième édition de Formula Bula tant la version proposée à Césure n’avait pas eu l’heur de me plaire. Ce qui ne m’a pas empêché d’aller voir, avec mes petit·e·s camarades bulledairo-mangaviersien·ne·s, ce que pouvait proposer la douzième édition. Grand bien m’en a fait tant cette visite a été plutôt plaisante. Il me faut remonter aux sixième et neuvième éditions pour en avoir un souvenir équivalent. Voici donc le compte-rendu d’un après-midi passé à Censier à faire des dépenses pour des BD, assister à des rencontres et revoir un certain nombre de connaissances…

Des rencontres intéressantes

C’était bien la première fois que j’assistais à des rencontres intéressantes dans le cadre de Formula Bula. Le petit « seul en scène » de Bill Plympton qui revenait sur sa carrière d’illustrateur et d’animateur était plaisant à suivre, bien rythmé, bien traduit (mais l’Américain avait un accent très compréhensible) et entrecoupés d’œuvres iconiques. Les quarante-cinq et quelques minutes sont ainsi passées très rapidement. Heureusement, il était ensuite possible de discuter librement avec l’auteur sur son stand situé à l’entrée du Village des éditeurs tout en lui achetant une illustration si possible, histoire qu’il n’ait pas fait la retape pour rien à la fin de son show.

Il est difficile d’être aussi enthousiaste pour le dialogue entre Nicole Claveloux et l’historienne de l’art Éva Prouteau. Centrée uniquement sur la nouvelle publication de l’autrice, Ce soir c’est cauchemar (aux Éditions Cornélius), ce qui aurait pu faire une bonne conférence a fait une mauvaise rencontre et ce n’était pas la faute de Nicole Claveloux. Le principe est d’entendre l’autrice parler de son œuvre, pas de subir les longs monologues de l’animatrice, même s’ils étaient intéressants quoiqu’un un peu trop fournis en exemples redondants ou un peu surinterprétés. Bosser son sujet ne suffit pas, il faut savoir aussi animer…

Le Village des éditeurs

Toujours situé au même endroit, mais avec une aération améliorée tout simplement grâce à des fenêtre ouvertes sur les trois côtés, le Village des éditeurs ne m’a pas plus attiré que cela. Pour ma part, je n’ai passé du temps que sur quatre stands : Cornélius, Même pas mal (mais il n’y avait pas Olivier Texier en dédicace, je n’ai pas pu faire mon fan-boy), Mémoire d’images et The Hoochie Coochie avec peu d’achats à l’arrivée. Je verrai à faire mieux lors de SoBD qui s’annonce intéressant… Il faut dire que l’exiguïté du lieu, la petitesse des stands, une fréquentation nettement plus importante que l’année dernière ne me poussaient pas à faire des folies. Je continue à regretter le côté bucolique du Village lorsqu’il était situé autour de la Médiathèque Françoise Sagan… du moins lorsqu’il faisait beau, ce qui n’était pas trop le cas cette année et qu’il était donc préférable d’être en intérieur vu le temps maussade.

Des expositions à revoir

L’organisation de ce qui est pompeusement appelées « expositions » est à revoir en profondeur. Il faut en proposer moins et surtout les développer pour les mettre en valeur. Ce ne sont pas quelques originaux accompagnés de textes (pas inintéressants, il faut le reconnaître) qui vont donner envie de venir à Formula Bula. C’est vraiment dommage que ce point n’ait pas été amélioré par rapport à l’année dernière, il y avait de quoi faire quelque chose d’intéressant avec Bill Plympton et Nicole Claveloux, surtout qu’en ce qui concerne cette dernière, nous étions plusieurs à avoir pu visiter l’exposition qui lui était consacrée à Angoulême 2020. La comparaison a fait très mail…

De l’espace à récupérer

Pour moi, il y a deux espaces à déplacer afin d’avoir des allées latérales plus larges dans le Village des éditeurs et donc plus rendre celui-ci plus circulable en période d’affluence. L’espace jeux et animations n’était pas plus fréquenté que cela, c’est vraiment de l’espace perdu et les ateliers pourraient être déplacés dans des anciennes salles de cours. Le lieu appelé le Grand Plateau (l’ex-grande bibliothèque de Censier) est quand même assez exigu malgré les 1 000 m² annoncés. La cantine / bar située du côté de la porte 2 n’était pas trop fréquentée cette fois et nous avons pu, malgré le temps un peu frisquet et humide, boire notre petite bière à la terrasse.

Conclusion

Formula Bula 12 a permis, cette année, de passer un bon moment convivial avec des Mangaversiens et une Mangaversienne, des Bulledairiens et des J’AI. Néanmoins, l’étroitesse du lieu ne permet pas une programmation ambitieuse et ramassée en un lieu unique. Il ne reste plus qu’à voir ce que la prochaine édition nous proposera, après tout, l’entrée est gratuite…

Une vision du cinéma hongkongais : The Golden Path

Dans le cadre du cycle « Portrait de Hong Kong » proposé durant l’été 2024 par le Forum des images (auquel j’ai consacré un billet) une rencontre (disponible sur YouTube) avec le bédéiste Baptiste Pagani a permis à une partie des personnes présentes (dont votre serviteur) de découvrir un auteur et une œuvre : The Golden Path, ma vie de cascadeuse. La lecture de cette bande dessinée s’étant révélée excellente, voici une petite chronique qui va essayer de rendre honneur au travail de cet auteur fan de cinéma d’action hongkongais de la fin du vingtième siècle.

Fin des années 1980 : Jin Ha débarque du Continent à Hong-Kong en espérant faire une carrière d’actrice cascadeuse dans les films d’action hongkongais dont elle est si fan depuis tout le temps. Sortie diplômée « artiste martiale » d’une école réputée de kung-fu de la province du Henan et munie d’une recommandation à présenter au cousin d’une de ses professeures, la voilà perdue au milieu d’une grande ville, de plus parlant très mal le cantonais. Heureusement pour elle, ses qualités de combattante, son courage, son ardeur au travail (et un peu de chance) lui permettent de réaliser rapidement son rêve : elle travaille dans un des principaux studios de cinéma auprès de celui qu’elle admire depuis toute petite, Eagle Chan. Malheureusement pour elle, un rien peut faire basculer sa vie du rêve au cauchemar, surtout dans un monde aussi difficile que celui du cinéma hongkongais.

Baptiste Pagani, à travers le personnages de Jin Ha, nous montre une facette du cinéma hongkongais, celui que l’on appelle « moderne », c’est-à-dire celui qui succéda à « la nouvelle vague » en 1986 et qui s’acheva à la fin des années 1990, après la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine. La quantité primait souvent sur la qualité et les ambitions artistiques des réalisateurs étaient souvent limitées par les producteurs. Il fallait faire dans le spectaculaire, l’efficace et présenter au public un tableau immédiatement compréhensible et surtout divertissant. Nous retrouvons ce soucis de simplicité et d’efficacité dans la bande dessinée qui n’approfondit pas les relations entre les protagonistes, ni ne s’attarde sur la psychologie ou la vie de tous les jours de notre héroïne. Par exemple, le méchant est vraiment méchant mais on ne sait pas trop pourquoi. Cependant, cela permet de dramatiser le récit et d’expliquer la soumission de Jin Ha, soumission qui est peu compréhensible de nos jours surtout vu de nos yeux d’Occidentaux. The Golden Path fait par ailleurs penser au film Viva erotica de Derek Yee (1996) qui est à la fois une comédie, une métafiction, et même une parodie du cinéma hongkongais. Ce n’est pas le cas ici, mais le fonctionnement des studios de cinéma de Hong-Kong nous y est, ici aussi, présenté de façon sinon réaliste, tout au moins crédible et les références sont nombreuses pour celles et ceux qui sauront les voir.

Une bonne histoire ne suffit pas (même si c’est indispensable). Sa mise en forme, tant graphiquement que pour les dialogues, doit être au niveau. Dans le cas présent, il faut éventuellement faire abstraction d’un dessin influencé par les jeux vidéos japonais, par un graphisme non franco-belge mais plutôt manga et comics alternatifs, par l’univers visuel que l’on peut rencontrer dans le monde de l’animation (et pouvant rappelant l’École des Gobelins). Le tout donne un mélange auquel il faut s’habituer. Néanmoins, les amatrices et amateurs des œuvres de Guillaume Singelin (lui aussi au Label 619) devraient y arriver sans difficulté. La narration est fluide, efficace, sans temps mort, rythmé par un chapitrage réussi. Chaque nouvelle partie est introduite par une fausse (et très jolie) affiche d’un film auquel a participé Jin Ha. N’oublions pas les savoureuses fiches explicatives sur la façon de faire un bon film. Elles apportent une touche d’humour dans un récit qui en manque parfois. Il en résulte une excellente lecture qui donne envie de découvrir le reste de la bibliographie de Baptiste Pagani. Voilà qui prouve la qualité de cette bande dessinée malheureusement passée sous les radars et donc restée trop méconnue.

Portrait de Hong Kong, des images qui bougent…

Cela faisait très longtemps que je n’avais pas vu autant de films dans une période aussi ramassée. C’est que les « images qui bougent » et moi, ça fait deux depuis pas mal d’années… Il faut remonter à ma dernière venue au Festival International du Film d’Animation d’Annecy en 2010. Motivé par la participation en avril-mai d’une partie de mes petit·e·s camarades mangaversien·ne·s au programme Portrait de Hong Kong au Forum des Images à Paris, j’ai fini par prendre aussi ma carte d’abonné pour pouvoir assister à quelques séances. À l’arrivée, parmi les soixante-quinze films proposés, j’en ai pu voir une dizaine et me faire une idée plus précise de ce que représente la diversité des films estampillés HK dont j’ignorais à peu près tout. Voici donc un petit compte-rendu de ces différents visionnages, complétés par trois rencontres auxquelles j’ai assisté, plus pour passer le temps vu l’horaire tardif de certaines projections.

D’après le dossier de presse, Portrait de Hong Kong avait pour but de nous montrer un cinéma qui n’existe plus, notamment celui des films d’action de la Nouvelle Vague des années 1980-1990 (par exemple ceux de Tsui Hark, Johnnie To et Ringo Lam). Ces hommes ne dédaignaient pas de porter un message politique, ce qui a causé la disparition de ce type d’œuvres du fait de la censure qui s’est développée au fil du temps après la rétrocession de 1997 (annoncée en 1984). Le réalisateur Wong Kar-wai en est un autre exemple, plus récent. Il a été aussi proposé quatre films contemporains, inédits, et une flopée d’autres qui ne sont liés au cycle que par son invité d’honneur : Christophe Gans. La semaine qui lui a été dédiée n’a entrainé qu’inintérêt (quasi) total en ce qui me concerne.

Filatures

de Yau Nai-hoi (2007)

Si, à l’origine, je ne devais voir que ChungKing Express sur le conseil de a-yin, j’ai décidé au dernier moment fin mai d’aller passer une partie de mon dimanche à aller voir avec deux camarades mangaversien·ne·s le film Filatures sans réelle idée de ce qui était proposé. Du coup, l’abonnement au cycle au lieu de payer une place à chaque fois s’est imposé tant il serait rapide de l’amortir. Le film, simple à suivre, efficace, bien rythmé, plutôt réaliste, montrant un coin de Hong Hong populaire après la rétrocession, avec un duo intéressant (Kate Tsui en débutante et Simon Yam en mentor bourru) opposé à un criminel intelligent (Tony Leung, mais un autre : Kai-fai, pas Chiu-wain le seul et unique vrai Tony Leung), s’est révélé être très plaisant à voir même avec une fin un peu facile. Une bonne façon de rentrer dans le cycle.

Chungking Express

de Wong Kar-wai (1994, version remastérisée et remontée de 2021)

C’était donc une bonne idée de commencer par Filatures car Chungking Express n’a pas été aussi simple à appréhender. Avec un grand usage de la caméra portée à l’épaule et tourné en pleine rue en nous plongeant immédiatement sans explication dans l’histoire, avec deux romances indépendantes dont le lien est ténu, pour ne pas dire inexistant, j’ai eu du mal à apprécier les deux parties du film (surtout la première). En point positif, en ce qui me concerne, il n’y a guère à retenir que les images de deux quartiers de Hong Kong des années 1990 et l’actrice Faye Wong (mais Tony Leung fait un bien joli policier, surtout quand il est en uniforme). C’est peu pour un film qui est considéré comme un des meilleurs issus du cinéma hongkongais… Heureusement qu’un spécialiste du cinéma asiatique (Frédéric Monvoisin, un chercheur) était là pour nous donner, après la séance, quelques explications et clés de compréhension sur ce qui nous avait été proposé. Intéressant !

Hong Kong 1941

de Leong Po-chih (1984)

Ayant à rentabiliser un certain abonnement en juin, j’étais curieux de voir le point de vue hongkongais de l’arrivée des Japonais dans l’île en décembre 1941. Mal m’en a pris tant le film était à la limite de l’irregardable : surjoué au-delà de toute caricature, présence d’un triangle amoureux non-crédible, méchants très méchants, situations peu plausibles, etc. Rien n’allait si ce n’est de nous montrer la collaboration (souvent par intérêt personnel) d’un peuple pris en otage par la duplicité d’une armée occupante cruelle. Pour moi, il y avait aussi la possibilité voir Chow Yun-fat jeune. Projeté tardivement (21h) en plein milieu de semaine, c’était une belle erreur de ma part d’y être allé et mes deux camarades mangaversiennes ont d’ailleurs pensé un peu la même chose tant c’était s’imposer beaucoup de fatigue pour pas grand-chose.

Far Far Away

de Amos Wong (2021)

Place au cinéma actuel avec deux films très récents vu lors d’un week-end de juin. Far Far Away est une romance centrée sur Hau (joué par le peu connu Kaki Sham), un informaticien plutôt introverti et timide. On le suit à travers différentes relations (généralement courtes et platoniques) avec des filles vivant dans différents lieux de Hong Kong, généralement dans les « nouveaux territoires » ou les petites îles aux alentours. L’intérêt de ce film est de voir un autre Hong Kong, plus marin, plus champêtre aussi, sans immeubles anciens plus ou moins délabrés et tours modernes immenses. J’avoue n’avoir accroché au récit qu’avec la dernière partie (heureusement la plus longue), lorsque Melanie (Jennifer Yu) teste les sentiments de son placide amoureux. Ceci dit, amatrices et amateurs de coups de foudre et de déclarations fougueuses, passez votre chemin, le film explore le sentiment amoureux sous son aspect pratique, plus que romantique.

The Way We Keep Dancing

de Adam Wong Sau-ping (2021)

À la différence de Far Far Away, nous n’étions plus que deux dimanche pour The Way We Keep Dancing, un film mettant en avant la culture hip-hop de Hong Kong, son utilisation commerciale et la disparition des friches industrielles de Kowloon. Celles-ci avaient donné un lieu aux artistes de tout genre pour développer leur art : danse, musique, graphe, etc. La critique de l’évolution de ce fameux quartier, faisant aussi penser à la transformation de Kwun Tong, est ici transparente. Sans conteste, il s’agit là de mon film préféré sur les dix vu lors du cycle. Les personnages sont bien définis, la difficulté de vivre de leur art et leurs dilemmes aussi. Les actrices et acteurs sont toutes et tous excellents, mentions particulières à Cherry Ngan (l’actrice montante), Babyjohn Choi (le youtubeur à succès) et Heyo (le rappeur).

Time and Tide

de Tsui Hark (2000)

Il manquait un film d’action dans mon programme et, malgré l’heure tardive de sa projection, étant à Paris un vendredi, j’en ai profité pour aller voir Time and Tide, à la réputation flatteuse. D’ailleurs, nous étions nombreux dans la salle, et notre petit groupe comptait cette fois sept personnes (avec le renfort de plusieurs non-mangaversiens). Efficace à défaut d’être crédible, et avec des plans et des cadrages impressionnants, le film a permis de passer un très bon moment de détente même si le récit est souvent confus et les motivations des personnages ne sont pas toujours claires.

The Happenings

de Yim Ho (1980)

Film de remplacement (la projection de l’inédit Intruder ayant été annulée au dernier moment), c’est le plus mauvais film (quoique Hong Kong 1941…) que j’ai pu voir lors de ces « portraits » de Hong Kong. Les personnages sont tous détestables par leur stupidité (y compris les flics), le film contient plusieurs scènes homophobes et transphobes, le sexisme est omniprésent et la bande son, criarde et au volume trop fort, cassait les oreilles. Bref, le film avait tout faux et j’en connais une qui a bien regretté d’être venue le voir. Pour ma part, je n’ai que pu me réjouir de la fin tragique de la plupart des protagonistes. Il faut dire que je n’avais pris mon ticket que pour passer le temps avant de pouvoir voir le film suivant.

Viva Erotica

de Derek Yee (1996)

Un réalisateur de films que l’on pourrait définir comme étant des « œuvres exigeantes » ne connait que des échecs commerciaux. Sa carrière risque donc de s’arrêter là s’il n’accepte pas de tourner un « catégorie III », c’est-à-dire un film interdit aux moins de 18 ans (soit en raison de scènes sexuellement explicites, ou offensantes, ou à la violence / l’horreur extrême). Il s’agit ici de réaliser un film érotique avec la petite amie du producteur, une actrice taïwanaise débutante qui joue extrêmement mal. Viva erotica est une comédie, une métafiction, et même une parodie du cinéma hongkongais avec d’innombrables références et clins d’œil qui nous ont échappé à moi et à Tanuki. Heureusement qu’a-yin nous a donné quelques explications et informations après la projection (sachant que beaucoup ont dû lui échapper). Bénéficiant d’un humour plutôt subtil, de scènes oniriques et de quelques plans sur la très belle poitrine dénudée de Shu Qi (la fameuse taïwanaise… que j’ai pu voir par ailleurs dans Le Transporteur de Luc Besson il y a quelques années), nous avons pu passer un excellent moment de cinéma.

La 36e Chambre de Shaolin

de Liu Chia-liang (1978)

Le cinéma hongkongais, c’est aussi les « films de kung-fu » et j’ai donc attendu la dernière journée pour aller voir ce genre, centré sur les arts martiaux. Après tout, j’aimais bien suivre la série bien nommée étant gamin, celle avec David Carradine. Je n’allais donc pas rater un film-référence !Comme prévu, je l’ai trouvé ridicule, certaines scènes en devenant comique (mais je ne pense pas que c’était le but du réalisateur). Néanmoins, malgré les invraisemblances, le jeu limité et artificiel des acteurs (pas de femme ou si peu dans cette histoire), je n’ai pas vu passer le temps trop lentement, les 1h55 se sont révélées supportables. J’ai bien fait de faire l’effort de voir ce film, ça m’a conforté dans l’idée que les films de la Shaw Brothers ne sont pas pour moi.

The Grandmaster

de Wong Kar-wai (2013)

Dans la foulée, j’ai préféré voir The Grandmaster à Limbo pour des raisons très terre à terre (l’horaire de projection), et aussi parce qu’il parait que c’est un excellent film de kung-fu, mais moderne, celui-là. Ah ? C’est vrai pour le côté moderne, aussi bien pour le rythme dans les combats (qu’ils étaient lents, ceux de La 36e Chambre de Shaolin) que pour la qualité des images ou du jeux des acteurs et actrices (j’aurai aimé plus de Tony Leung et moins de Zhang Ziyi, ceci dit). Mais où était l’histoire ? Avec un récit bien trop décousu et de nombreuses longueurs n’apportant rien, je me suis ennuyé la plupart du temps. Qu’elles ont été longues, les 123 minutes de la projection… La malédiction de la salle 500, sans doute. L’autre gros reproche, c’est que la production n’a pas jugé bon d’investir dans le maquillage des personnages principaux qui passent plus de vingt années à travers de nombreuses vicissitudes, entre plusieurs combats d’arts martiaux, l’invasion japonaise (mal traitée) en 1937-39, la guerre civile (inexistante à l’écran) qui a suivi, sans prendre une ride ou du poids. Bref, j’ai trouvé le film très mauvais et ça m’a confirmé que j’ai bien un problème avec Wong Kar-wai et sa conception du cinéma. Un manque certain de références culturelles peut-être ? Mais bon, je ne regrette pas ce choix, j’ai ainsi amélioré ma connaissance du cinéma hongkongais (relativement) récent et j’ai vu ce que pouvait donner un film cofinancé par la Chine continentale.

Les rencontres

Il n’y a pas grand-chose à dire sur les trois rencontres auxquelles j’ai assisté, j’y suis allé plus pour passer le temps avant la projection des films prévus que par réel intérêt. L’assistance était d’ailleurs très clairsemée pour les deux premières. La table ronde « Hong Kong 2024 : quel avenir pour les artistes ? » n’était pas inintéressante mais convenue et prévisible. Les témoignages de Lok Kan Cheung (une artiste du vivant, réfugiée politique en France, notamment organisatrice via CUBE [C3] du Festival des arts hongkongais d’Annecy) et de Justin Wong (dessinateur réfugié à Londres, dont une BD est disponible en français) confirmait ce que l’on peut penser de la censure imposée par la Chine continentale depuis plusieurs années. La « rencontre BD Golden Path. Ma vie de cascadeuse de Baptiste Pagani » était certes très bien animée par Xavier Guilbert (comme toujours) mais ni l’œuvre ni l’artiste ne m’intéressaient…

Au moins, le temps est passé assez rapidement lors de ces deux rencontres. Car le pire était à venir, même si je m’y attendais. Le « cours de cinéma par Fabien Gaffez (directeur artistique du Forum des images) » intitulé « Esthétique de la rétrocession (leurs années sauvages) » était une purge tant les sur-interprétations des films allant jusqu’au ridicule, le langage ampoulé, et les certitudes assénées par l’animateur étaient totalement inintéressantes. Mais bon, c’est ça la critique cinéma : quelques idées noyées dans une masse de bullshit ! Et ça a duré 2h30 au lieu des 1h50 « promises » ! Heureusement qu’il y avait de nombreux extraits de films pour aider à passer le temps. Vu l’heure, j’aurai mieux fait d’aller au resto mais je déteste y être seul. Et comme mes deux camarades mangaversien·ne·s préféraient assister à la conférence…

À l’arrivée, je ne regrette pas d’avoir changé d’avis et d’avoir suivi plutôt assidument le programme de juin alors que j’avais boudé les mois d’avril et mai (sans rater grand-chose à mon goût, aidé par un système de double date de diffusion). Cependant, je ne vais pas enquiller avec la rétrospective de « La Shaw Brothers et le kung-fu » à la Cinémathèque, faut pas déconner, hein ! 🙂

Tortax, le Super-Chélonien oublié

Présentation par l’auteur : « Dans le village de Primevert-Sur-Roseaux vit une Tortue au tempérament plutôt paisible qui ne la différencie pas de ses consœurs. Ceci en apparence car cette Tortue aux allures naïves cache son identité de super héros. A l’approche de menaces et lorsque son village se trouve en danger cette Tortue change de carapace pour entrer dans celle de Tortax. Une super carapace remplie et bourrée de gadgets qui la rend invulnérable et qu’elle actionne selon les circonstances. Des pouvoirs technologiques qui la permet de voler et se déplacer à des vitesses extraordinaires. Indestructible grâce à sa carapace qui la protège de tout les dangers qui l’entoure. Son principal ennemi est Zanzyme 1er, Roi d’une armée de Corbeaux qui sème la terreur dans la forêt et particulièrement sur le village de Primevert-Sur-Roseaux. Après ses missions et lorsqu’elle a quittée sa super carapace Tortax redevient une tortue aussi vulnérable qu’une tortue ordinaire mais aussi maligne comme dans une célèbre fable de La fontaine. » 1

En matière de bandes dessinées, nous avons toutes et tous nos « madeleines de Proust », même si celles-ci ne sont pas toujours de bon goût. J’ai réalisé il y a peu que Tortax – Le trésor du marais vert en faisait partie. Presque un demi-siècle après sa sortie, la BD a bien supporté sa relecture, me ramenant à l’époque bénie de l’enfance. Toute simple qu’elle est, cette œuvre qui s’adresse à un jeune public a des qualités indéniables, au point de toujours pouvoir plaire à un lectorat actuel à ma grande surprise (constatation faite sur un échantillon non représentatif et familial). Si à l’époque, je n’accordais que peu d’intérêt aux auteurs et aux circonstances éditoriales de mes lectures, il n’en est plus de même maintenant : d’après les informations trouvées sur le site Internet d’un des deux auteurs, la série a été prépubliée pendant deux ans (quatre d’après un entretien lu autre part) dans le mensuel jeunesse Record (Bayard Presse) et s’est arrêtée en même temps que son support. Néanmoins, évitant à la super tortue de tomber (totalement) dans l’oubli, les éditions Dargaud ont décidé en 1974 de sortir en album cinq histoires (de six à huit planches sauf la cinquième qui en compte seize). Il n’y a pas eu de deuxième tome et il faudrait faire quelques recherches au département des périodiques de la BnF pour savoir ce qu’il resterait à éditer (car à lire différents entretiens trouvables sur le net, DuBouillon ne semble pas avoir une mémoire fiable à ce sujet). En effet, les informations disponibles sur son site sont contradictoires et ne correspondent pas à d’autres dates glanées ici ou là, comme sur le site lambiek.net qui consacre une fiche au bédéaste. Autre exemple : Il semblerait, d’après le site BD oubliées, qu’une nouvelle aventure en 6 pages de Tortax soit parue dans le magazine Hop! de juin 1977. Si un éditeur de vieilleries (pardon, spécialisé dans le patrimoine du neuvième art) avait dans l’idée de proposer une intégrale, cela lui demanderait un sacré travail de recherche, à moins que DuBouillon ait gardé tous ses originaux…

Trouver de nos jours des informations sur des auteurs de presse jeunesse utilisant des pseudonymes peu originaux et ayant exercé trente ou cinquante ans plus tôt n’est pas simple, surtout si les périodiques où ils ont officié ne sont pas encore indexés par des sites comme le fameux bdoubliees.com. Cependant, en cherchant bien, on finit par trouver deux ou trois choses : DuBouillon (de son vrai nom Alain Bouillon) a commencé sa carrière comme illustrateur à Paris Match en 1965, à l’âge de 22 ans. Il y publie des courts gags, les Gribouillons qu’il reprend des années plus tard dans la version française du journal Tintin (Le Lombard). Il en est un collaborateur régulier dans les années 1960-1970, ainsi que dans le magazine Record où il propose sur des scénarios de Reiser les courts gags Gazoual. Ses dessins d’actualité et ses caricatures, son activité dans la presse sont même proposées dans le magazine allemand Stern pendant plusieurs années. Il est d’ailleurs étonnant de voir que Tortax a été traduit en brésilien et en turc. Une grande partie de sa carrière, toujours en cours, se déroule dans les pages du Progrès Dimanche et ses meilleurs dessins sont regroupés en album tous les ans : Les semaines de DuBouillon. Les amateurs de planches originales ont même la possibilité d’en acquérir auprès d’un galeriste à des prix tout à fait abordables, DuBouillon ayant eu les honneurs d’une expo-vente fin 2023. Auguste n’a pas laissé une trace aussi importante dans le monde de la bédéphilie. De son vrai nom Jean-Paul Auguste Lesoeur, né en 1940, mort en 2003, Auguste est principalement connu pour sa série de gags en une demi-page, les Cromagnonneries, publiées dans Tintin durant la deuxième moitié des années 1960. D’après le site lambiek.net, il s’est ensuite consacré au dessin publicitaire avant de devenir libraire. Et c’est tout ! Résultat, nous n’avons pas réussir à éclaircir un dernier point : quel était le rôle précis des deux auteurs dans l’élaboration de Tortax ? 2

  1. Afin de respecter la prose de l’auteur, nous avons laissé les fautes, mais sans les relever ↩︎
  2. Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses informations complémentaires. ↩︎

Une Route, un espoir ?

Dans un monde post-apocalyptique, un homme et son fils marchent lentement sur une route, en direction du Sud, de l’océan. La catastrophe tant redoutée par l’Humanité a eu lieu. Dans un paysage dévasté, sans vie animale, les cadavres sont recouverts petit à petit par une cendre qui tombe quasiment sans discontinuer, parfois mélangée à de la pluie ou à de la neige. Poussant un chariot empli d’un bric-à-brac censé leur permettre de survivre pendant leur périple, ils évitent le plus possible les rencontres, généralement conflictuelles et potentiellement mortelles. En effet, la notion d’entre-aide a disparu dans cet enfer sur Terre. Leur quête a-t-elle une chance de réussir ? Malheureusement, rien ne permet de le penser…

Manu Larcenet nous revient avec une nouvelle adaptation de roman en bande dessinée. Comme pour Le Rapport de Brodeck, ce n’est pas la joie de vivre qui caractérise cette version de l’histoire écrite par Cormac McCarthy au mitan des années 2000. La désespérance imprègne quasiment la totalité des 160 pages de la BD, sauf à la toute fin (ouverte comme il se doit). Il est d’ailleurs peut-être regrettable que le nihilisme n’ait pas été poussé jusqu’au bout, ce qui aurait été plus en résonance avec le reste du récit. Cela n’empêche pas l’œuvre d’être une belle réussite que l’on dévore d’une traite, en se demandant à chaque page tournée quelle nouvelle galère le père va devoir gérer. Il faut dire qu’entre les bandes de pillards esclavagistes et cannibales, les rencontres avec des survivants prêts à tout, eux aussi, pour vivre un jour de plus, la recherche continuelle de nourriture alors que toute faune semble avoir disparu, le froid pouvant être mortel la nuit, le risque de se blesser alors qu’il n’est plus possible de se soigner, et le manque de ressources en général, il y a de quoi se faire du soucis… surtout lorsqu’on a charge d’âme, un enfant encore plus démuni que soi devant un monde devenu inhumain.

Le dessin de Manu Larcenet est de plus en plus impressionnant, malgré un passage au numérique opéré depuis plusieurs années (en 2018, nous avions pu voir l’expo-vente « Larcenet – L’adieu au papier » à la Galerie Barbier, annonçant ce changement de technique). Son trait en noir & blanc, relevé d’un lavis de gris participant parfaitement à cette ambiance de fin du monde avec parfois une touche de couleur, fait merveille. Depuis sa géniale série en quatre volumes, Blast, l’auteur nous enchante sur le plan graphique, même lorsqu’il s’agit d’avoir un propos plus humoristique comme avec Thérapie de groupe. Sur le principal forum en ce qui concerne la bande dessinée francophone, certains ont pu émettre certaines réserves dans le sujet dédié (au passage, tout le sujet est à lire). Ils doivent avoir raison, votre serviteur n’ayant aucune compétence en matière de trait et d’encrage. Il n’empêche que c’est superbe.

La narration n’est pas en reste. Malgré une densité de cases importantes (généralement neuf par planche), elle est lente, ce qui est normal. La pagination importante le permet. En effet, lorsqu’on marche sur de longues distances, il ne se passe pas grand-chose pendant de nombreuses heures. Elle ne fait ressentir aucune empathie envers les personnages, il y a peu d’émotions exprimées, et là aussi, cela est normal. Lorsque votre quotidien est aussi incertain et demande beaucoup d’efforts, il ne faut surtout pas trop réfléchir et éviter de tomber dans l’introspection. Néanmoins, il y a des passages plus joyeux (si on peut dire) qui apportent une respiration dans un récit désespérant où les pages proposant des scènes chocs sont assez fréquentes. S’il s’agit de l’adaptation d’un roman, Larcenet réussi à nous proposer une œuvre très graphique, avec peu de dialogues. Si on a ni lu le texte de Cormac McCarthy, ni vu le film de John Hillcoat qui en a été tiré, cela permet de ne pas faire (même inconsciemment) des comparaisons et ainsi d’apprécier pleinement le travail du bédéaste. En l’occurrence, la réussite est indéniable, il n’y a nul besoin de se référer à l’œuvre originale pour comprendre ou interpréter l’histoire.

Une fois de plus, donc, Manu Larcenet nous enchante (si si, malgré le thème). Ses années Fluide Glacial sont désormais bien loin et ses adaptations d’histoires, sombres au possible, sont de parfaites réussites. Cette double proposition (avec Le Rapport de Brodeck) est-elle due à un manque d’inspiration (ce qui peut se comprendre après une carrière aussi longue et diverse) ? Après tout, comme le rappelait Christophe Blain dans son podcast « En pleine page » du Festival d’Angoulême, créer une histoire originale est ce qu’il y a de plus difficile. Quoi qu’il en soit, voici une des meilleures bande dessinée de 2024, qu’il ne faut absolument pas manquer.

La Collectionneuse et autres histoires

Une jeune femme prie un instant devant un petit bouquet sur un pont avant de repartir, dorénavant suivie par un fantôme… Une fille zombie a du mal à accepter son nouvel état et reste dans le déni… Une baigneuse se fait attaquer par un requin alors qu’elle nageait en pleine mer… Un homme trompe sa femme dans les rêves de cette dernière, il devra en être puni… Une jeune fille encore vierge est morte dans un appartement, donnant la naissance à une légende urbaine : c’est la femme aux tatamis, d’une grande jalousie…

Yôsuke Takahashi, l’auteur du recueil La Collectionneuse qui vient de paraitre chez IMHO, nous propose trente saynètes mélangeant fantastique et érotisme léger. Ces histoires ont été publiées durant les années 2000 et 2010 dans le défunt puis (presque) ressuscité – c’est normal vu son thème – semestriel Yoo (Kadokawa shoten), un magazine littéraire dédié aux histoires de fantômes à destination d’un public d’adultes masculins. Ces histoires sont très courtes, la plupart ne comptant que six ou huit planches. Toutefois, « Les papillons rouges », « Yin et Yang » et « Françoise » totalisent seize pages, ce qui leur donne une autre tonalité, ne reposant plus sur un effet de chute. Ces trois contes présentent un propos plus profond (il n’est plus vraiment question de fantômes), souvent touchant et ils réussissent à instaurer une atmosphère lugubre plutôt onirique / cauchemardesque. Par ailleurs, des instants assez poétiques rythment « Les papillons rouges », faisant de cette nouvelle la meilleure de l’anthologie.

En ce qui concerne les autres récits, l’effet de chute est toujours réussi comme nous le démontrent, par exemple, les excellentes historiettes « La Collectionneuse » (qui donne son nom au recueil), « Infidélité » ou « Avis de recherche ». L’efficacité de Yôsuke Takahashi pour dérouler son récit est incontestable : la première planche présente la situation, la deuxième introduit l’élément perturbateur, les troisième à cinquième contiennent quelques péripéties alors que la sixième nous propose une chute généralement inattendue. La narration du mangaka est particulièrement réussie parce qu’il met en page son histoire sur seulement deux bandes d’une ou deux cases (en général, on est plus sur trois bandes d’une à trois cases par planche). L’efficacité visuelle est donc poussée au maximum, ce qui met particulièrement en valeur l’excellent dessin de l’auteur qui fleure bon les années 1980 avec ses personnages aux visages assez ronds et aux mentons pointus « en virgule ». Les différentes techniques utilisées pour obtenir le rendu le plus adéquat achèvent de nous enchanter, notamment sur certains effets de matière.

Il faut dire que Yôsuke Takahashi n’est pas le premier tâcheron venu. S’il était jusqu’ici inconnu en francophonie, il s’agit d’un auteur important et à la longue carrière. Toujours en activité, il a commencé professionnellement en 1977 à l’âge de 21 ans (dans Manga shônen de l’éditeur Asahi Sonomara), alors qu’il était étudiant (il a fait partie d’un cercle produisant des dôjin, des œuvres auto-publiées). Il est considéré comme un des membres importants (tout comme Daijiro Morohoshi) de la nouvelle vague manga. La nouvelle vague manga ? Il s’agit d’une construction de l’essayiste et critique Natsume Fusanosuke (le petit-fils de Natsume Soseki) afin de regrouper sous une même bannière des artistes au style et aux propos divers publiant au début des années 1980 dans des magazines plutôt confidentiels, pouvant être érotiques (exemples : Gekiga Alice ou JUNE) ou à thème comme la SF, le fantastique, ou autres (Peke ou Bessatsu kisôtengai SF manga taizenshû). Ces autrices et auteurs, souvent issus du dôjinshi, avaient une certaine exigence envers leur travail, notamment concernant la forme de leurs histoires et n’hésitaient pas à mélanger les styles des mangas shônen, shôjo, seinen et du gekiga. Katsuhiro Otomo en est le représentant le plus emblématique. Certains de ces mangaka se sont ensuite retrouvés dans des magazines à fort tirages comme Manga Action, Young Magazine ou Big Comic Spirits, ce qui a influencé une nouvelle génération de créatrices et de créateurs.

La bibliographie de Yôsuke Takahashi est particulièrement fournie et ses mangas, principalement des histoires courtes, font l’objet depuis plusieurs années de rééditions sous la forme d’anthologies. Son œuvre la plus connue est Mugen Shinshi qui met en scène Mamiya Mugen, un détective de l’ère Showa. Elle est composée de plusieurs séries qui se passent à des périodes différentes, en proposant des tonalités variées (allant de l’humour à l’horreur macabre). Cela représente 18 tomes en tout. Elle était publiée de façon plus ou moins épisodique dans différents magazines chez plusieurs éditeurs entre 1981 et 2013. Mononoké Sôshi est une série se passant dans le même univers dont le personnage principal est une comédienne spirite qui se surnomme « Te no me » (L’œil dans la main), que l’on a pu voir à plusieurs reprises dans Mugen Shinshi. Les quatre tomes ont été prépubliés dans Horror M (Bunkasha) entre 2007 et 2010. Un autre spin-off est en cours depuis 2020 où Mamiya Mugen se contente de faire des apparitions. C’est prépublié dans Mystery Magazine (Hayakawa shobo). Enfin, n’oublions pas Gakkô kaidan, une compilation d’histoires horrifiques publiées dans Shônen Champion (Akita shoten) entre 1995 et 2000 (15 tomes en tout). L’auteur publie actuellement dans trois magazines différents : des histoires courtes dans Kwai to Yoo (Kadokawa shoten), Mugen Shinshi ryōki-hen dans Mystery Magazine et Garagarapon (il n’y est que scénariste) qui vient de débuter dans Champion RED (Akita shoten).

Attardons-nous un peu sur le magazine Yoo et son successeur. En effet, en francophonie, la plupart d’entre nous n’avons pas une idée précise de la très grande variété de styles, genres et thèmes qui existent dans la bande dessinée japonaise. Les mangas d’horreur / fantastique / épouvante / mystère / ou autre ont leurs propres supports de prépublication (même si beaucoup ont disparu ces dix dernières années). En effet, peu de titres nous sont parvenus en version française (peut-être parce qu’il s’agit de créations principalement à destination d’un public féminin). Il faut dire que, généralement, ce n’est pas vendeur dans nos contrées. Remercions donc IMHO de nous permettre de continuer à découvrir ce pan trop ignoré du manga, de mieux comprendre le paysage éditorial au Japon et de pouvoir lire une œuvre représentative d’un auteur qui est un pilier du genre.

Le magazine Yoo a été créé en 2004 par Media Factory et se présentait comme le premier magazine littéraire japonais consacré aux histoires de fantômes. Il proposait des articles, des critiques, des reportages, des créations littéraires et aussi du manga. En 2011, la branche éditoriale de Media Factory a été reprise par Kadokawa. Notons que Mei, un magazine du même genre mais s’adressant à un lectorat féminin, a existé entre 2012 et 2014. En ce qui concerne les mangas, les auteurs vedettes de Yoo étaient Daijiro Morohoshi, Yosuke Takahashi, Rensuke Oshikiri, Kazuichi Hanawa, Yokô Kôndo et Akiko Hatsu (cette dernière ne bénéficie d’aucune traduction en français). Kazuo Umezu et Daisuke Igarashi y ont aussi publié quelques histoires courtes.

Arrêté fin 2018, Yoo est revenu en 2019 sous la forme d’un mook réunissant les magazines Kwai (dédié aux histoires de monstres) et Yoo (centré sur les récits mettant en scène des fantômes). Il s’agit alors d’un quadrimestriel (sortant en avril, aout et décembre de chaque année) en petit format (A5) mais épais (plus de 400 pages) proposant toujours des mangas et des romans mais surtout des articles, des reportages, des photos, des nouvelles tournants autour du thème choisi pour le numéro. Kwai to Yoo est apprécié par un public plutôt âgé (la moyenne est à 39,5 ans) et féminin (à 60%), il est tiré à 20 000 exemplaires (ce qui est un petit tirage au Japon). Actuellement, trois bandes dessinées sont proposées, réalisées par Daijiro Morohoshi, Yôsuke Takahashi et Rensuke Oshikiri, trois mangaka particulièrement appréciés par votre serviteur et qui sont malheureusement trop peu traduits en français (mais au moins, on a eu la chance de pouvoir lire certains de leurs titres). Il ne reste plus qu’à espérer que d’autres mangas issus de Yoo, Kwai et de leur successeur soient un jour traduits en français (ou en anglais).

La Collectionneuse de Yôsuke Takahashi
Date de sortie : 05/04/2024
ISBN : 978-2-36481-128-7
Format : 14,7 X 21 cm, 224 pages, N&B
Prix : 14 € (acheter en ligne chez IMHO)

Merci à Manuka pour sa relecture et ses corrections. Merci à Benoit d’IMHO pour m’avoir permis d’avoir le choix des visuels de La Collectionneuse et surtout de permettre au lectorat francophone de découvrir un mangaka de talent.

Baldur’s Gate 3, l’acte 2 : un jeu mature ?

Ayant terminé l’acte 2 de mon troisième « run », il est plus que temps de faire un nouveau point sur un jeu qui a été porté aux nues de façon un peu exagérée l’année dernière. Par rapport à ma première partie, j’ai bien mieux compris les mécanismes du jeu, surtout au niveau des combats et des stratégies à mener pour pouvoir vaincre l’adversité. Devrais-je alors changer d’avis ? N’ayant toujours aucune envie de dépendre de jets (virtuels) de dés, ni passer du temps à élaborer la bonne tactique afin de gagner tel ou tel combat un peu difficile, j’ai encore plus « moddé » Baldur’s Gate 3 afin d’améliorer mes compétences et de bénéficier ainsi de bonus lors de ces fameux jets. Je bénéficie ainsi de modificateurs suffisamment importants au point de supprimer la dimension aléatoire du jeu, ayant généralement 90% de chance de réussite. C’est ce côté aléatoire qui m’avait tant énervé à mes débuts, devant obtenir dans certains cas un total de 20 (c’est-à-dire obligatoirement une réussite critique), voire parfois bien au dessus (jusqu’à 30, score inatteignable pour moi à l’époque). D’aucuns pourraient penser que je perds alors tout l’intérêt du jeu mais, non, je peux ainsi mieux apprécier l’histoire et ses différents embranchements. Dorénavant, même en mode Honneur (je sais, il n’y a pas d’honneur à jouer ainsi), je piétine tous mes ennemis et je me réjouis d’avance de la déculottée que je vais infliger aux différents « boss » de l’acte 3. Lors de ma deuxième partie, il ne m’a fallu qu’un tour pour mettre à genoux Raphaël (OK, on était 14 dans l’équipe). Je reviendrai sur le système des MODs dans un prochain billet WordPress, mon acte 3.

Un jeu non fini

Il y a un point sur lequel Baldur’s Gate 3 n’est pas un jeu mature, c’est celui de la finition. En effet, Larian nous a vendu un produit inachevé, bourré de bugs, et surtout après avoir supprimé plusieurs pans du jeu. Cela a, par exemple, rendu inaccessible toute la partie de l’histoire liée à la Ville Haute (et notamment des quêtes avec Jaheira). L’accès nous en est interdit, des quêtes semblent se terminer un peu trop rapidement, de nombreux dialogues ont été retrouvés par les moddeurs, des tas d’objets ne servent à rien, etc. Il y a certes un espoir d’en retrouver une partie avec d’éventuels DLCs, par exemple pour nous vendre une série de quêtes en Avernus, ou nous permettre enfin d’aller dans la ville haute. L’article de Millenium lié au début de ce paragraphe est particulièrement édifiant. Alors, certes, la pratique n’est pas nouvelle dans le monde du jeu vidéo, et Larian est un (pas si) petit studio, mais il y a vraiment de quoi se sentir floué, surtout pour un jeu qui a été durant trois ans en early access et qui s’est très bien vendu, à un tarif élevé de 60 € sur Steam et 70 € sur le PlayStore.

Après six patchs et 22 hotfix en l’espace d’un peu plus de 18 mois, tout ce que nous avons pu « récupérer » pour l’instant est une fête de la victoire et moins de plantages… Par contre, il faut toujours un PC surpuissant (pas sur la carte graphique mais sur le processeur). L’optimisation du code est vraiment devenu une notion étrangère au monde du développement, surtout dans le jeu vidéo. Il ne nous reste donc plus qu’à espérer qu’un jour (lointain), une version « définitive » ou « complète » soit proposée, un peu comme Larian l’a déjà fait avec les deux Divinity Original Sin. En attendant, pour pallier au manque de choix dans les races ou dans les sorts pourtant disponibles dans l’univers de Donjons et Dragons, il faut ajouter de nombreux MODs. D’ailleurs, il se murmure que les meilleurs pourraient être officiellement intégrés au jeu à l’occasion d’un prochain patch qui ajouterai aussi une fonction de gestion de ces fameuses extensions non-officielles, y compris pour les possesseurs de versions PS5 ou Mac.

Un jeu sexuellement explicite (et sexiste)

Un point sur lequel Larian n’a pas tout à fait menti est le côté érotique et la possibilité de dénuder les personnages du jeu. Un certain nombre de MODs permettent même d’amplifier cet aspect de Baldur’s Gate 3. Si on accepte la nudité au début de la partie, les différentes romances proposées débouchent sur une relation charnelle totalement déshabillée. De plus, il est possible de coucher avec une diablesse mais aussi avec un incube ou une succube (le choix est proposé). À chaque fois, cela débouche sur une cinématique qui peut être assez chaude : celles avec Gayle, Karlach ou l’Empeureur sont assez gratinées quand celle avec Ombrecœur reste bien sage. Et le naturisme est autorisé au camp (voire durant l’aventure), il suffit de ne pas porter de tenue décontractée ni de sous-vêtements. Les tenues et armures du jeu étant particulièrement laides (je ne félicite pas les designers de Larian), j’utilise les équipements proposés par un des MODs les plus populaires (mais il y en existe de nombreux autres), dans sa version NSFW histoire d’assumer ce côté mature.

Néanmoins, même si les relations homo et hétérosexuelles sont possibles avec les personnages dits d’origine, que quelques couples lesbiens sont proposés, le sexisme reste bien présent dans Baldur’s Gate 3, y compris dans ses MODs (il en existe un qui déshabille les PNJ femmes mais pas les hommes). Tout d’abord, lors de la caractérisation de son avatar, il est possible de choisir la taille de son pénis mais pas celle de ses seins. Plusieurs MODs vont dans le sens de l’agrandissement des organes génitaux (généralement les pénis) ou des caractères sexuels secondaires féminins (les seins gonflés, les pubis rasés) mais pas pour avoir un plus grand réalisme, surtout en ce qui concerne les poitrines féminines qui font très artificielles, même dans le jeu de base (dans ce dernier cas, on parle de version vanilla). Si on rencontre bien Nocturne, une transsexuelle MtF, elle est bien la seule et aucun autre personnage relevant de la transidentité ne semble présent. Il en est de même pour les couples de même genre : c’est donc possible pour des femmes (tant mieux) mais il n’y a aucun couple d’hommes (ou je les ai raté après presque 200 heures de jeu). Or, on sait bien quelle homosexualité plait à un public masculin et celle que ce même public rejette catégoriquement. Cette diversité était pourtant proposée de façon bien plus naturelle dans la franchise Horizon, notamment dans Forbidden West, preuve que cela est possible.

Toutefois, ne boudons pas notre plaisir tant l’aventure et la majeure partie des quêtes sont prenantes, malgré les coupes opérées par le studio. Je continue à trouver des nouveaux embranchements de quêtes, des dialogues différents alors que je joue toujours un peu de la même façon. Qu’est-ce que ça va être lorsque je ferai une partie plus cynique, voire plus du côté des « méchants » ? De plus, j’espère bien réussir à « conclure » avec Astarion, car même en lui offrant mon sang toutes les nuits, il ne veut toujours pas aller dans ma couche. Voilà donc une romance que j’ai encore à développer, tout comme celles avec Halsin ou avec Minthara. Comme la jalousie a tendance à être la règle dans notre petit groupe, il me faudra peut-être encore deux ou trois « runs » supplémentaires pour arriver à mes fins !

Angoulême 51, énième… 2/2

Après avoir exprimé un avis peu enthousiaste sur les expositions proposées lors de la cinquante et unième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, il est temps d’être un peu plus positif. En effet, la richesse de la programmation permet de privilégier différents types d’activité en fonction de ses sensibilités du moment. En l’occurrence, cette année, étant donné que j’avais un peu de temps disponible, j’avais décidé de « jouer » au chasseur de dédicaces (je n’en avais ramené aucune l’année précédente). Et, généralement, je ne dépasse pas une ou deux à chaque édition. En effet, il s’agit d’une occupation réputée chronophage. Là, j’avais dans l’idée de faire signer cinq ouvrages (avec adjonction d’un petit dessin si possible). Ce n’est pas tant la dédicace qui m’intéresse que le petit moment passé avec l’auteur ou l’autrice, petit moment permettant de bavarder un peu.

Chasser les dédicaces

La première dédicace se devait être quadruple car il s’agissait de faire remplir la page idoine par quatre participants au Placid et Muzo, le retour, une publication hommage du groupe J’AI (auquel je participe assez mollement). Aucune difficulté pourtant à les obtenir : j’en avais déjà deux rien que sur le stand ; et j’ai demandé à El Chico Solo de faire tourner mon exemplaire afin que deux autres dessinateurs viennent se greffer. Merci à eux pour ce gag unique. La deuxième a été assez facile à avoir, le pauvre Cédric Tchao étant bien désœuvré dans l’espace dédicace de Casterman. Nous avons donc pu discuter un bon moment tous les deux. Il ne me reste plus qu’à lire le premier tome de la version manfra des Trois mousquetaires. Par contre, pas de Nicolas Dumontheuil en dédicace chez Futuropolis. Ou je me suis trompé sur le jour / l’horaire, ou l’auteur était empêché. Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais eu le temps de faire une nouvelle tentative… La dédicace suivante demandait de ne pas trainer, Claude Leblanc restant peu de temps à Angoulême. Arrivé vers 10h30 au stand IMHO, j’ai dû patienter que le couple avant moi daigne bien lâcher la grappe à l’auteur de La Révolution GARO. C’était interminable d’écouter Claude leur répéter ce qu’il avait expliqué lors de sa rencontre à l’Alpha alors que je devais repartir sur le plateau.

La quatrième et dernière demandait plus d’organisation : du fait d’un emploi du temps assez serré, il fallait que je rencontre Fabrice Neaud en étant dans les premiers de la file d’attente. C’est que j’y tenais : ma première dédicace à Angoulême date de 2004 et c’était justement Fabrice qui me l’avait faite. Souvenirs et temps qui passe… De plus, n’ayant jamais tenté d’aller en dédicace chez Delcourt / Soleil, je ne savais pas trop comment c’était organisé. Déjà, pas de ticket ni de tirage au sort, juste l’achat d’un ouvrage de l’auteur sur le stand, voilà qui simplifie les choses. J’en ai profité pour prendre Esthétique des brutes – Journal 1 & 2 puisque la réédition propose de nombreuses corrections graphiques et une postface dessinée. Par contre, je suis resté devant l’entrée de l’espace dédicace, surveillant le moment où il serait possible d’entrer malgré le conseil du gestionnaire des files d’attente de faire un petit tour et revenir dans un bon quart d’heure. Bien m’en a pris car j’ai pu ainsi être le premier d’un petit groupe de 5-6 personnes. J’en ai profité pour féliciter Fabrice pour ses explications lors du Twtich qui lui était consacré par LL de Mars (6h40 quand même) et de lui dire que la rencontre croisée avec Sophie Darcq était très intéressante mais trop courte, les 45 minutes étant passées trop vite. Il était temps ensuite de laisser Fabrice avec ses autres fans, et moi de foncer vers la médiathèque L’Alpha.

À propos de dédicaces, un certain nombre de celles obtenues au fil du temps par les membres de l’Association FIBD Angoulême (celle qui détient les droits de la manifestation) étaient reproduites et exposées dans le local éphémère de l’association. Bien entendu, les plus intéressantes dataient des années 1970 et 1980. Il y en avait quelques-unes de bien jolies, et Franquin était vraiment une vedette à voir le nombre de petits dessins obtenus lors de différentes éditions. Dommage que l’encadrement fut particulièrement peu « photo friendly » avec de gros soucis de reflets impossibles à éviter dans de nombreux cas. Dommage, dommage…

Trop peu de rencontres à mon goût

Parlons un peu des tables rondes, rencontres et masterclass. Les conférences du conservatoire n’ayant plus lieu (je sais, je radote mais je les regrette tellement), nous avions nettement plus de temps pour assister aux différents événements avec les autrices et les auteurs qui nous intéressaient. Si l’un d’entre nous est friand de cet exercice, ce n’est pas mon cas. Il faut vraiment que j’apprécie les participant·e·s ou le thème. Du coup, je n’ai fait que deux masterclass, une « vraie », payante (je n’ai pas tenté l’invitation presse pour être certain que nous pourrions y assister) et une « fausse », ce qu’on appelait tout simplement « rencontre internationale » il y a quelques années, même quand la personne était française (présentement, il s’agissait de celle avec Nine Antico). En effet, j’avais préféré laisser ma petite camarade et mes deux petits camarades de la délégation mangaversienne assister à celle de Hiroaki Samura (histoire de ne pas taper une invit’ de plus alors que ça ne m’intéressait absolument pas). J’ai bien fait, sa masterclass était encore plus molle du genou que celle de Moto Hagio. Il parait que celle de Shin’Ichi Sakamoto était la plus intéressante des trois et que, concernant les invité·e·s asiatiques, seule la rencontre (à la Scène Manga) avec Rintarô était réellement réussie. Voilà qui ne nous laissera pas de souvenirs impérissables. Le meilleur était en fait au Studio du Théâtre : il y avait plusieurs rencontres qui m’intéressaient, même si je n’en ai fait que deux sur les cinq envisagées. Il s’agit de « Dessiner sa vie » avec Sophie Darcq et Fabrice Neaud, bien animée par Lucie Servin, et de « Saint-Elme » avec Frederik Peeters et Serge Lehman, animée par Julien Brugeas (qui ne s’est pas foulé à faire un diaporama pour illustrer les propos de ses invités). Le programme des rencontres à l’auditorium du Conservatoire n’était pas inintéressant, mais Daniel Clowes ayant dû annuler sa venue au festival, nous n’y avons pas mis les pieds cette année.

Les tables rondes proposées à la Scène Manga de l’Alpha étaient réussies, du moins celles auxquelles nous avons pu assister, à quelques bémols près. Les titres n’avaient souvent que peu à voir avec le contenu réel. Il y a le bel exemple « Manga et écologie » avec Guillaume Singelin. Bien entendu, ça a parlé surtout de Frontier, des mangas lu par Singelin et de sa fibre écolo, et non pas de l’écologie dans les mangas. Autre cas avec « Bienvenue dans les ténèbres : le manga de l’underworld » avec deux directeurs de collection en invités. Le titre ne veut rien dire et, malgré toute la sympathie que j’ai pour Thimothée Guédon et Mehdi Benrabah, j’imagine qu’ils étaient là pour vendre leur came et rien d’autre. Bien entendu, j’avais mieux à faire ailleurs. Au moins, « Garo, la dissidence manga » avec Claude Leblanc ou « Le genre dans le manga : traduire l’ambigu » avec Satoko Fujimoto (qui nous a bien spoilé Cocon de Machiko Kyô alors qu’on ne lui demandait rien) et Miyako Slocombe, nous ont proposé un contenu en adéquation avec le titre. En plus, ces rencontres étaient intéressantes et bien animées (par Frederico Anzalone pour la première et Xavier Guilbert pour la deuxième). Par contre, on a eu droit à du jamais vu, de l’incroyable, de l’inadmissible avec « Le shôjo manga au-delà des frontières » avec trois universitaires (deux Japonaises et une Belge flamande enseignant au Japon), deux bédéastes, un auteur et une autrice, ces deux-là étant venus des USA. Il y avait trop de monde à intervenir, et c’était totalement hors sujet une bonne partie du temps, sans aucune animation car tout le monde était là pour lire de son côté sa (courte) intervention, le pauvre Xavier étant seulement interprète pour la salle. Une seule intervenante avait réellement quelque chose à dire en rapport avec le thème mais n’a pas eu le temps de le faire car passant en dernier. Du grand n’importe quoi… Je terminerai sur un petit coup de gueule à propos de la scène : elle n’était pas assez surélevée, ce qui fait qu’on ne voyait pas les intervenant·e·s à moins d’être aux deux premiers rangs. Pire, l’écran était placé bien trop bas et était en grande partie masqué. Il faudra absolument revoir la conception de la scène l’année prochaine. C’était une catastrophe, là…

Les rencontres peuvent être aussi plus informelles. Ce peut être une discussion plus ou moins courte sur un stand avec un éditeur, un auteur ou une autrice, un libraire, une connaissance, etc. J’ai ainsi pu revoir Pierre Sery d’Asian District avec grand plaisir (au passage, L’Assaisonnement du bonheur de Ruan Guang-Min est vraiment très bien). Ce peut être aussi en se croisant dans une bulle, au restaurant ou à l’espace presse de l’Hôtel de ville. C’est donc avoir la joie de retrouver des connaissances d’année en année, ou après une plus longue période. Par exemple, c’est ainsi que j’ai pu passer un peu de temps avec maevaa, une ancienne mangaversienne que je n’ai jamais totalement perdue de vue grâce à Facebook et dont j’apprécie les messages et les photos de son mur. J’AI aussi pu passer un peu de temps sur le stand éponyme à bavarder un peu avec les membres de ce sympathique groupe FB. Bref, Angoulême, les rencontres, c’est aussi ça…

Les restaurants, c’est important

Pour en terminer avec le compte-rendu de cette édition, rappelons qu’il y a de nombreux restaurants sur le plateau et qu’en période de festival, il vaut mieux y aller manger de bonne heure si on veut trouver de la place même lorsqu’on est un (plus ou moins petit) groupe. Cette année, du fait de nos cinq journées passées sur place et du temps libre qui nous était parfois imparti, nous avons assez souvent utilisé avec bonheur ce mode de sustentation. C’est ainsi que nous avons diné chinois « Chez H » (une habitude prise depuis quelques années), déjeuné italien dans le tout nouveau et minuscule « La Dolce Vita », diné français à l’incontournable « Le Lieu-Dit », pris à emporter de la cuisine du monde le soir au tout récent « Latoti » (situé dans le quartier de L’Houmeau), déjeuné dans la toute aussi coutumière brasserie « L’Atelier » (l’ex Taverne de Maître Kanter) et, enfin, superbement terminé le samedi soir au très couru bistrot français « Le Tire-Bouchon ». Rare furent donc les ravitaillements sous forme de sandwich ou de l’habituel fouée (c’est au masculin car c’est un pain) au grillon charentais (dans ce cas, uniquement pour l’une et l’un d’entre nous), et c’est tant mieux (c’est très bien le fouée mais ce n’est pas mon truc).

Voilà, c’est tout pour cette année, il ne reste plus qu’à attendre la prochaine édition. Il faut espérer que la bande dessinée américaine retrouve une place qu’elle a perdue depuis quelques temps (on veut une grande exposition Vertigo ou sur Mike Mignola) et que la programmation manga se tourne plus vers les autrices maintenant qu’un premier pas a été effectué. Enfin, je remercie 9e Art+, l’Agence La Bande, notamment Anaïs Hervé et Vincent-Pierre Brat, l’Association FIBD Angoulême, la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image pour tout leur travail et la possibilité de nous permettre de profiter du festival dans des conditions privilégiées.

Angoulême 51, énième… 1/2

Du 24 au 28 janvier 2024, la cinquante et unième édition du Festival International de la Bande Dessinée s’est déroulé sous un temps globalement printanier. Comme tous les ans depuis 2006, une petite délégation de Mangaversien·ne·s y était, et les cinq jours, s’il vous plaît, Moto Hagio oblige. En plus du reportage photographique présentant la manifestation par l’image, voici mon compte-rendu (presque) à chaud, celui d’un ronchon blasé (mais vous pouvez plutôt aller lire celui du newbie de la bande). 🙂

Enfin Moto Hagio

Le principal intérêt de la manifestation angoumoisine est, année après année et sans conteste, l’ensemble des expositions proposées. Elles sont généralement de grande qualité. Réclamée depuis des années, encore plus après celle de 2023 qui nous avait fait hurler de dépit, une grande exposition matrimoniale est enfin proposée au Musée d’Angoulême. Avec l’exposition « Moto Hagio, au-delà des genres », le shôjo manga (vous savez, celui qui s’adresse à un public féminin) est enfin mis à l’honneur. Si vous n’avez pas pu aller au festival, rassurez-vous, elle est accessible jusqu’au 17 mars. Sur une scénographie contrainte par le lieu (donc, année après année, elle est devenue assez classique), les deux co-commissaires (Xavier Guilbert et Léopold Dahan) ont su nous proposer une belle exposition, didactique dans un premier temps, balayant largement la carrière de la mangaka dans un second. Il est donc possible d’admirer tout le talent de Moto Hagio, notamment dans sa capacité à mettre de façon magistrale en page son récit. Les planches sont toutes mises en situation par des cartels développés, malheureusement peu lisibles car placés souvent trop bas et surtout écrits en noir sur un fond assez foncé, ce qui est aggravé par un éclairage oblique occulté par la présence des visiteuses et des visiteurs, forcément en nombre lors des quatre jours du festival ouverts au public. Nous ne féliciterons pas le scénographe qui a bien « merdé » sur le coup.

Une autre exposition était remarquable, celle consacrée au travail de Nine Antico. Il s’agit d’une autrice que je ne connaissais que de nom. Heureusement pour ma culture en matière de BD, la (pas si) petite mais intéressante rétrospective « Nine Antico, chambre avec vue » nous montrait une autre facette de la bande dessinée féminine, en proposant un propos féministe axée sur la culture populaire, ainsi que sur le rêve américain, à chaque fois à travers des femmes souvent touchantes dans leur comportement. Une belle mise en avant de la dernière œuvre de Nine Antico, Madones et putains, se déroulant dans l’Italie du XXe siècle, achevait de donner envie de lire l’ensemble de la bibliographie de l’autrice. Sa masterclass (titre pompeux pour dire que la rencontre se déroulait dans une grande salle) était tout aussi intéressante et superbement animée par Sébastien Thème (journaliste culturel, chroniqueur et producteur) que je découvrais (aussi) à cette occasion. Voilà un nouvel animateur qui faisait plaisir à voir et à entendre.

Cependant, le reste des exposition s’est révélé être globalement décevant alors que j’en attendais beaucoup pour certaines d’entre-elles. Je n’ai pas d’avis sur « Riad Sattouf, l’arabe du futur, œuvre-monde », n’ayant pas eu le temps de la visiter. Je n’ai pas beaucoup d’appétence pour le travail de l’auteur et ayant la possibilité de la voir jusqu’au 5 mai, je l’ai zappée, tout comme celle intitulée « Thierry Smolderen, le scénario est un bricolage ». Les deux sont situées au Vaisseau Mœbius, il est donc possible d’y aller bien après le festival. Toujours à propos des expositions non vues, il y avait « Lignes de départ » (au Nil), mais aussi celle consacrée à la série jeunesse Bergères guerrières. Nous zappons souvent l’Espace Jeunesse par manque de temps alors qu’il semblerait que les expositions y sont très souvent réussies, ce qui avait été le cas pour les deux dernières que nous avons pu voir. Nous n’avons pas été à celles organisées par d’autres organismes, telles que « Olivier Ledroit, Requiem » (à la C.C.I.) ou « Adolescents en guerre » au Musée du papier, par total inintérêt dans ces deux cas.

Le dimanche matin, une partie de notre groupe a préféré privilégier les expositions du Musée de la Bande Dessinée qui se sont, une nouvelle fois, révélées être plutôt moyennes, voire très moyennes : « Croquez ! La BD met les pieds dans le plat » est très rapidement foutraque et indigeste, « Photomatoon » est gentillette mais minuscule, « François Bourgeon et la traversée des mondes » est assez pauvre en explications, elle manque de mise en perspective. De plus, elle passait trop rapidement sur Les Passagers du vent et Le Cycle de Cyan. Il y avait heureusement de très belles planches en N&B. Cependant, où sont passées les super expositions du Musée de la BD d’il y a quelques années ? En dehors de l’éclaircie « Calvo, un maître de la fable » en 2020, ça commence à faire longtemps que nous n’avons pas eu quelque chose de vraiment remarquable.

Toutefois, il restait encore de quoi faire, tant la programmation est riche chaque année. C’est juste qu’elle n’a pas eu l’heur de me plaire… Deux exemples tout à fait parlant : « Attraper la course » permet d’admirer jusqu’au 10 mars de nombreuses planches de Lorenzo Mattotti, bédéaste, illustrateur et peintre de talent dont nous avions pu admirer des pièces magnifiques lors de la dernière édition du défunt Pulp Festival. La magie n’a pas opéré cette fois, peut-être à cause des textes plutôt inintéressants de Maria Pourchet, sans parler de la banalité du sujet à représenter. Seule la dernière petite salle possède une réelle atmosphère. Je n’en attendais pas grand-chose, je n’ai donc pas été réellement déçu par « Hiroaki Samura : corps et armes ». Son manga phare, L’Habitant de l’infini m’indiffère totalement, et ce, depuis une période où j’étais infiniment plus tolérant. Et ce ne sont pas les textes illisibles de Fausto Fasulo, le commissaire, qui a remonté mon intérêt. Par contre, la scénographie était sympa. J’avais l’impression de retrouver (en plus petit) l’exposition sur L’Attaque des titans où là aussi, c’était beaucoup d’esbroufe. Certes, c’était mieux dessiné cette fois, mais bon…

Toujours au rayon des déceptions, surtout quand on fait la comparaison avec la projection de l’année dernière consacrée à Druillet, nous avons « Dracula : immersion dans les ténèbres ». C’était peu impressionnant, moins immersif avec des problèmes de positionnement des vidéoprojecteurs placés ras-du-sol, ce qui créait sur les murs des ombres de visiteurs et visiteuses très malvenues, sans oublier une utilisation du plafond assez pauvre. Et comme je me fiche totalement de Shin’ichi Sakamoto, voilà un quart d’heure (le temps de se rendre sur place et de repartir) de perdu dans un programme heureusement peu chargé. Dernière déception, « Les 50 ans du concours de la bd scolaire ». Je m’attendais à pouvoir admirer l’évolution des centres d’intérêts des collégien·ne·s et lycéen·ne·s au fil des décennies, je n’y ai vu qu’un rapide retour en arrière à base d’affiches des différentes éditions et de pauvres textes versant un peu dans l’auto congratulation.

Bref, vous l’aurez compris, cette édition ne restera dans ma mémoire que pour sa première grande exposition matrimoniale… du moins en ce qui concerne ce type d’activité. Car, heureusement, le festival, ce n’est pas que ça. Il y a tant d’autres choses qui sont proposées que l’on arrive toujours à trouver quelque chose d’intéressant à faire ou à voir. Du moins, c’est ce qu’on attend du FIBD… En a-t-il été de même avec la cinquante et unième ? Vous le saurez dans la seconde partie de ce compte-rendu, qui est un peu plus enthousiaste, je vous rassure 🙂