Angoulême 52, c’est reparti !

Ce jeudi 21, sous une météo de plus en plus neigeuse sur la Région Parisienne (ce qui m’a rappelé l’édition 2006 du FIBD et son samedi interrompu par la neige), a eu lieu la conférence de presse de la cinquante-deuxième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, cette fois sise au Musée de la Marine. La priorité étant donnée aux foutus réseaux sociaux, nous étions déjà au courant de la majeure partie du programme des expositions (ce qui intéresse le plus notre petit groupe de Mangaversien·ne·s). Néanmoins, j’ai toujours envie de m’y rendre, année après année, histoire de lancer (dans mon esprit) cet événement annuel francophone qu’est le FIBD, ainsi que pour revoir quelques connaissances.

Dans un auditorium bondé (les 200 places étaient toutes prises), les discours de Franck Bondoux, le délégué général, de Marguerite Demoëte, la directrice artistique et de Fausto Fasulo, le directeur artistique Asie, ont confirmé l’évolution amorcée l’année dernière : la volonté de s’adresser au jeune public afin de former les futurs lecteurs et futures lectrices à culture de la bande dessinée. S’appuyant sur les réseaux sociaux, les pôles Jeunesse et Manga sont devenus les fers de lance du festival. Les expositions doivent être « participatives et festives » tout en suscitant l’envie de lire. Moi qui aime le sobre et le travaillé, on ne peut pas dire que ça m’enchante plus que ça. Néanmoins, heureuse surprise pour cette prochaine édition : une nouvelle mise en avant du comics, celui dit « grand public » que je connais si mal, notamment avec une grande exposition consacrée à Superman. Le retour de la tradition du pays invité (l’Espagne pour 2025, après le Canada en 2024) montre aussi une volonté de continuer à développer une dimension cosmopolite, notamment par le biais de rencontres entre éditeurs du monde entier qui se fera, comme depuis quelques temps, dans une bulle dédiée. Ainsi, le festival mérite bien son qualificatif d’international.

Nous avons donc huit expositions d’importance qui nous seront proposées entre le 30 janvier et le 2 février (dès le 29 janvier pour la presse et les pros). Au Musée d’Angoulême, il n’y aura pas de manga, une première depuis 2016. À la place, nous aurons « Posy Simmonds. Herself » (jusqu’à la mi-mars) ainsi que « Hyper BD : une exposition dont vous êtes les héro-ïne-s » qui sera, pour cette dernière, interactive et s’adressant à un plus jeune public. Au Vaisseau Moebius, nous pourrons voir « Superman, le héros aux mille-et-unes vies » qui durera jusqu’au 10 mars. La médiathèque L’Alpha hébergera « l’immersive » exposition dédiée à « Vinland Saga : une quête d’identité ». Il faudra beaucoup de courage et de patience pour aller voir « L’Atelier des sorcières : la plume enchantée de Kamome Shirahama » car située dans l’Hôtel Saint-Simon et sa jauge minuscule. Il faudra aussi avoir du temps à perdre pour aller voir « Gou Tanabe x H.P. Lovecraft : visions hallucinées » dans la salle Iribe de l’Espace Franquin tant je pense qu’elle sera fréquentée. Ce sera d’ailleurs la seule exposition qui bénéficiera d’un catalogue. « Julie Birmant, les herbes folles » mettra en valeur la scénariste primée l’année dernière par l’institut René Goscinny à travers ses créations pour (notamment) Clément Oubrerie et Catherine Meurisse, ça se passera au Musée du papier (jusqu’à la mi-mars). Enfin, le Quartier Jeunesse abritera l’exposition « La BD règle ses contes » qui présentera cinq univers, ceux de L’Encyclopédie du merveilleux, d’Émile et Margot, des Contes fabuleux de la nuit, des Sept Ours nains et de La Quête. Une exposition présentant la diversité de la bande dessinée espagnole sera accessible sur le parvis de l’Hôtel de Ville en plus de celle qui se trouvera dans la bulle dédiée à l’Espagne.

Il est encore bien trop tôt pour avoir la liste de toutes les autrices et tous les auteurs invités mais nous avons cinq « masterclass » annoncées : Posy Simmonds, John Romita Jr, Gou Tanabe, Kamone Shirahana et Makoto Yukimura, les trois dernières se déroulant au Théâtre d’Angoulême. Je dois avouer que ce ne sont pas ces trois derniers noms qui m’intéressent le plus, loin de là. Le Quartier Jeunesse proposera de nombreuses animations à destination d’un public familial, notamment grâce à l’espace gagné sur feu les Studios Paradis et le développement de la Halle des découvertes. Mais cela ne concernera pas vraiment notre petit groupe de Mangaversien·ne·s, il faut le dire. En ce qui concerne les éditeurs présents, ils seront nombreux à Manga City (les plus importants seront tous là) et nous ne manquerons pas de passer dire un petit bonjour à certains d’entre eux comme Akata, IMHO, Kana, Kotoji, Naban, etc. sans oublier d’aller voir les manhua de Hong Kong et de Taïwan. Globalement, il n’y a pas de réel changement au niveau des bulles éditeurs et, comme tous les ans, nous passerons bien plus de temps au Nouveau Monde sur les stands de certains éditeurs ou dans la partie fanzine qu’au Monde des bulles. Il faut me l’avouer, nous serons peut-être plus intéressé·e·s par le programme du Musée de la Bande Dessinée, à commencer par l’exposition « Super-héros & Cie. L’art des comics Marvel » mais aussi « Plus loin. La nouvelle science-fiction », « Trésors des collections » et pour au moins l’un d’entre nous « Lou ! Cher journal… ». Car, en effet, le programme annoncé par le festival ne nous enthousiasme pas plus que cela.

Comme tous les ans, je n’ai pas vraiment de commentaire à faire sur les différentes sélections, me contentant de me réjouir de la présence de tel ou tel titre ou de constater que la bande dessinée asiatique hors manga est toujours aussi ignorée par le festival. D’ailleurs, il y a beaucoup moins de bande dessinées japonaise en lice cette fois et c’est tant mieux tant je trouvais que ça faisait forcé / copinage depuis quelques années. Les cinq titres mis ici en avant ont fait ou vont faire l’objet de billets sur ce présent blog et leur sélection m’a donc fait tout particulièrement plaisir. Cette sélection officielle permet aussi de se rappeler que tel ou tel ouvrage que l’on avait raté à l’époque de sa sortie mérite qu’on s’y attarde et qu’il est peut-être temps de songer à s’y mettre. Car, il faut le dire, je n’ai pas lu grand-chose cette année : six titres (plus deux autres de prévus) sur les 44 de la sélection officielle, ça fait peu. En patrimoine, j’en suis à deux plus un, et c’est tout… Voilà qui confirme que je me suis un peu éloigné de la bande dessinée en 2024.

Grâce à une équipe renforcée, la nouvelle direction artistique du festival prend de plus en plus ses marques, et c’est tant mieux même si elles n’ont pas l’heur de me plaire (et je dirais que c’est une bonne chose pour la réussite publique du festival). Je continue à regretter les années du Manga Building (nostalgie, quand tu nous tiens) ou les années Beaujean (mais là, ce n’est pas de la nostalgie, juste une préférence pour ce qui nous était proposé durant ces années-là). Il n’empêche que je ne doute pas un seul instant de passer deux bonnes journées et demi à Angoulême entre le 30 janvier et le 2 février. D’ailleurs, il ne faudra pas oublier d’aller manger une fois dans le Quick devant l’Hôtel de ville, histoire de fêter le nouveau sponsor titre du festival 🙂

Je remercie Manuka pour sa relecture, ainsi que 9e Art+ et l’Agence La Bande, notamment Vincent-Pierre Brat, pour leur invitation à la conférence de presse de l’édition 2025 du FIBD.

Formula Bula, ça pétille plus

Il y a un an, j’étrillais dans un de mes billets la onzième édition de Formula Bula tant la version proposée à Césure n’avait pas eu l’heur de me plaire. Ce qui ne m’a pas empêché d’aller voir, avec mes petit·e·s camarades bulledairo-mangaviersien·ne·s, ce que pouvait proposer la douzième édition. Grand bien m’en a fait tant cette visite a été plutôt plaisante. Il me faut remonter aux sixième et neuvième éditions pour en avoir un souvenir équivalent. Voici donc le compte-rendu d’un après-midi passé à Censier à faire des dépenses pour des BD, assister à des rencontres et revoir un certain nombre de connaissances…

Des rencontres intéressantes

C’était bien la première fois que j’assistais à des rencontres intéressantes dans le cadre de Formula Bula. Le petit « seul en scène » de Bill Plympton qui revenait sur sa carrière d’illustrateur et d’animateur était plaisant à suivre, bien rythmé, bien traduit (mais l’Américain avait un accent très compréhensible) et entrecoupés d’œuvres iconiques. Les quarante-cinq et quelques minutes sont ainsi passées très rapidement. Heureusement, il était ensuite possible de discuter librement avec l’auteur sur son stand situé à l’entrée du Village des éditeurs tout en lui achetant une illustration si possible, histoire qu’il n’ait pas fait la retape pour rien à la fin de son show.

Il est difficile d’être aussi enthousiaste pour le dialogue entre Nicole Claveloux et l’historienne de l’art Éva Prouteau. Centrée uniquement sur la nouvelle publication de l’autrice, Ce soir c’est cauchemar (aux Éditions Cornélius), ce qui aurait pu faire une bonne conférence a fait une mauvaise rencontre et ce n’était pas la faute de Nicole Claveloux. Le principe est d’entendre l’autrice parler de son œuvre, pas de subir les longs monologues de l’animatrice, même s’ils étaient intéressants quoiqu’un un peu trop fournis en exemples redondants ou un peu surinterprétés. Bosser son sujet ne suffit pas, il faut savoir aussi animer…

Le Village des éditeurs

Toujours situé au même endroit, mais avec une aération améliorée tout simplement grâce à des fenêtre ouvertes sur les trois côtés, le Village des éditeurs ne m’a pas plus attiré que cela. Pour ma part, je n’ai passé du temps que sur quatre stands : Cornélius, Même pas mal (mais il n’y avait pas Olivier Texier en dédicace, je n’ai pas pu faire mon fan-boy), Mémoire d’images et The Hoochie Coochie avec peu d’achats à l’arrivée. Je verrai à faire mieux lors de SoBD qui s’annonce intéressant… Il faut dire que l’exiguïté du lieu, la petitesse des stands, une fréquentation nettement plus importante que l’année dernière ne me poussaient pas à faire des folies. Je continue à regretter le côté bucolique du Village lorsqu’il était situé autour de la Médiathèque Françoise Sagan… du moins lorsqu’il faisait beau, ce qui n’était pas trop le cas cette année et qu’il était donc préférable d’être en intérieur vu le temps maussade.

Des expositions à revoir

L’organisation de ce qui est pompeusement appelées « expositions » est à revoir en profondeur. Il faut en proposer moins et surtout les développer pour les mettre en valeur. Ce ne sont pas quelques originaux accompagnés de textes (pas inintéressants, il faut le reconnaître) qui vont donner envie de venir à Formula Bula. C’est vraiment dommage que ce point n’ait pas été amélioré par rapport à l’année dernière, il y avait de quoi faire quelque chose d’intéressant avec Bill Plympton et Nicole Claveloux, surtout qu’en ce qui concerne cette dernière, nous étions plusieurs à avoir pu visiter l’exposition qui lui était consacrée à Angoulême 2020. La comparaison a fait très mail…

De l’espace à récupérer

Pour moi, il y a deux espaces à déplacer afin d’avoir des allées latérales plus larges dans le Village des éditeurs et donc plus rendre celui-ci plus circulable en période d’affluence. L’espace jeux et animations n’était pas plus fréquenté que cela, c’est vraiment de l’espace perdu et les ateliers pourraient être déplacés dans des anciennes salles de cours. Le lieu appelé le Grand Plateau (l’ex-grande bibliothèque de Censier) est quand même assez exigu malgré les 1 000 m² annoncés. La cantine / bar située du côté de la porte 2 n’était pas trop fréquentée cette fois et nous avons pu, malgré le temps un peu frisquet et humide, boire notre petite bière à la terrasse.

Conclusion

Formula Bula 12 a permis, cette année, de passer un bon moment convivial avec des Mangaversiens et une Mangaversienne, des Bulledairiens et des J’AI. Néanmoins, l’étroitesse du lieu ne permet pas une programmation ambitieuse et ramassée en un lieu unique. Il ne reste plus qu’à voir ce que la prochaine édition nous proposera, après tout, l’entrée est gratuite…

Une vision du cinéma hongkongais : The Golden Path

Dans le cadre du cycle « Portrait de Hong Kong » proposé durant l’été 2024 par le Forum des images (auquel j’ai consacré un billet) une rencontre (disponible sur YouTube) avec le bédéiste Baptiste Pagani a permis à une partie des personnes présentes (dont votre serviteur) de découvrir un auteur et une œuvre : The Golden Path, ma vie de cascadeuse. La lecture de cette bande dessinée s’étant révélée excellente, voici une petite chronique qui va essayer de rendre honneur au travail de cet auteur fan de cinéma d’action hongkongais de la fin du vingtième siècle.

Fin des années 1980 : Jin Ha débarque du Continent à Hong-Kong en espérant faire une carrière d’actrice cascadeuse dans les films d’action hongkongais dont elle est si fan depuis tout le temps. Sortie diplômée « artiste martiale » d’une école réputée de kung-fu de la province du Henan et munie d’une recommandation à présenter au cousin d’une de ses professeures, la voilà perdue au milieu d’une grande ville, de plus parlant très mal le cantonais. Heureusement pour elle, ses qualités de combattante, son courage, son ardeur au travail (et un peu de chance) lui permettent de réaliser rapidement son rêve : elle travaille dans un des principaux studios de cinéma auprès de celui qu’elle admire depuis toute petite, Eagle Chan. Malheureusement pour elle, un rien peut faire basculer sa vie du rêve au cauchemar, surtout dans un monde aussi difficile que celui du cinéma hongkongais.

Baptiste Pagani, à travers le personnages de Jin Ha, nous montre une facette du cinéma hongkongais, celui que l’on appelle « moderne », c’est-à-dire celui qui succéda à « la nouvelle vague » en 1986 et qui s’acheva à la fin des années 1990, après la rétrocession de l’ancienne colonie britannique à la Chine. La quantité primait souvent sur la qualité et les ambitions artistiques des réalisateurs étaient souvent limitées par les producteurs. Il fallait faire dans le spectaculaire, l’efficace et présenter au public un tableau immédiatement compréhensible et surtout divertissant. Nous retrouvons ce soucis de simplicité et d’efficacité dans la bande dessinée qui n’approfondit pas les relations entre les protagonistes, ni ne s’attarde sur la psychologie ou la vie de tous les jours de notre héroïne. Par exemple, le méchant est vraiment méchant mais on ne sait pas trop pourquoi. Cependant, cela permet de dramatiser le récit et d’expliquer la soumission de Jin Ha, soumission qui est peu compréhensible de nos jours surtout vu de nos yeux d’Occidentaux. The Golden Path fait par ailleurs penser au film Viva erotica de Derek Yee (1996) qui est à la fois une comédie, une métafiction, et même une parodie du cinéma hongkongais. Ce n’est pas le cas ici, mais le fonctionnement des studios de cinéma de Hong-Kong nous y est, ici aussi, présenté de façon sinon réaliste, tout au moins crédible et les références sont nombreuses pour celles et ceux qui sauront les voir.

Une bonne histoire ne suffit pas (même si c’est indispensable). Sa mise en forme, tant graphiquement que pour les dialogues, doit être au niveau. Dans le cas présent, il faut éventuellement faire abstraction d’un dessin influencé par les jeux vidéos japonais, par un graphisme non franco-belge mais plutôt manga et comics alternatifs, par l’univers visuel que l’on peut rencontrer dans le monde de l’animation (et pouvant rappelant l’École des Gobelins). Le tout donne un mélange auquel il faut s’habituer. Néanmoins, les amatrices et amateurs des œuvres de Guillaume Singelin (lui aussi au Label 619) devraient y arriver sans difficulté. La narration est fluide, efficace, sans temps mort, rythmé par un chapitrage réussi. Chaque nouvelle partie est introduite par une fausse (et très jolie) affiche d’un film auquel a participé Jin Ha. N’oublions pas les savoureuses fiches explicatives sur la façon de faire un bon film. Elles apportent une touche d’humour dans un récit qui en manque parfois. Il en résulte une excellente lecture qui donne envie de découvrir le reste de la bibliographie de Baptiste Pagani. Voilà qui prouve la qualité de cette bande dessinée malheureusement passée sous les radars et donc restée trop méconnue.

Tortax, le Super-Chélonien oublié

Présentation par l’auteur : « Dans le village de Primevert-Sur-Roseaux vit une Tortue au tempérament plutôt paisible qui ne la différencie pas de ses consœurs. Ceci en apparence car cette Tortue aux allures naïves cache son identité de super héros. A l’approche de menaces et lorsque son village se trouve en danger cette Tortue change de carapace pour entrer dans celle de Tortax. Une super carapace remplie et bourrée de gadgets qui la rend invulnérable et qu’elle actionne selon les circonstances. Des pouvoirs technologiques qui la permet de voler et se déplacer à des vitesses extraordinaires. Indestructible grâce à sa carapace qui la protège de tout les dangers qui l’entoure. Son principal ennemi est Zanzyme 1er, Roi d’une armée de Corbeaux qui sème la terreur dans la forêt et particulièrement sur le village de Primevert-Sur-Roseaux. Après ses missions et lorsqu’elle a quittée sa super carapace Tortax redevient une tortue aussi vulnérable qu’une tortue ordinaire mais aussi maligne comme dans une célèbre fable de La fontaine. » 1

En matière de bandes dessinées, nous avons toutes et tous nos « madeleines de Proust », même si celles-ci ne sont pas toujours de bon goût. J’ai réalisé il y a peu que Tortax – Le trésor du marais vert en faisait partie. Presque un demi-siècle après sa sortie, la BD a bien supporté sa relecture, me ramenant à l’époque bénie de l’enfance. Toute simple qu’elle est, cette œuvre qui s’adresse à un jeune public a des qualités indéniables, au point de toujours pouvoir plaire à un lectorat actuel à ma grande surprise (constatation faite sur un échantillon non représentatif et familial). Si à l’époque, je n’accordais que peu d’intérêt aux auteurs et aux circonstances éditoriales de mes lectures, il n’en est plus de même maintenant : d’après les informations trouvées sur le site Internet d’un des deux auteurs, la série a été prépubliée pendant deux ans (quatre d’après un entretien lu autre part) dans le mensuel jeunesse Record (Bayard Presse) et s’est arrêtée en même temps que son support. Néanmoins, évitant à la super tortue de tomber (totalement) dans l’oubli, les éditions Dargaud ont décidé en 1974 de sortir en album cinq histoires (de six à huit planches sauf la cinquième qui en compte seize). Il n’y a pas eu de deuxième tome et il faudrait faire quelques recherches au département des périodiques de la BnF pour savoir ce qu’il resterait à éditer (car à lire différents entretiens trouvables sur le net, DuBouillon ne semble pas avoir une mémoire fiable à ce sujet). En effet, les informations disponibles sur son site sont contradictoires et ne correspondent pas à d’autres dates glanées ici ou là, comme sur le site lambiek.net qui consacre une fiche au bédéaste. Autre exemple : Il semblerait, d’après le site BD oubliées, qu’une nouvelle aventure en 6 pages de Tortax soit parue dans le magazine Hop! de juin 1977. Si un éditeur de vieilleries (pardon, spécialisé dans le patrimoine du neuvième art) avait dans l’idée de proposer une intégrale, cela lui demanderait un sacré travail de recherche, à moins que DuBouillon ait gardé tous ses originaux…

Trouver de nos jours des informations sur des auteurs de presse jeunesse utilisant des pseudonymes peu originaux et ayant exercé trente ou cinquante ans plus tôt n’est pas simple, surtout si les périodiques où ils ont officié ne sont pas encore indexés par des sites comme le fameux bdoubliees.com. Cependant, en cherchant bien, on finit par trouver deux ou trois choses : DuBouillon (de son vrai nom Alain Bouillon) a commencé sa carrière comme illustrateur à Paris Match en 1965, à l’âge de 22 ans. Il y publie des courts gags, les Gribouillons qu’il reprend des années plus tard dans la version française du journal Tintin (Le Lombard). Il en est un collaborateur régulier dans les années 1960-1970, ainsi que dans le magazine Record où il propose sur des scénarios de Reiser les courts gags Gazoual. Ses dessins d’actualité et ses caricatures, son activité dans la presse sont même proposées dans le magazine allemand Stern pendant plusieurs années. Il est d’ailleurs étonnant de voir que Tortax a été traduit en brésilien et en turc. Une grande partie de sa carrière, toujours en cours, se déroule dans les pages du Progrès Dimanche et ses meilleurs dessins sont regroupés en album tous les ans : Les semaines de DuBouillon. Les amateurs de planches originales ont même la possibilité d’en acquérir auprès d’un galeriste à des prix tout à fait abordables, DuBouillon ayant eu les honneurs d’une expo-vente fin 2023. Auguste n’a pas laissé une trace aussi importante dans le monde de la bédéphilie. De son vrai nom Jean-Paul Auguste Lesoeur, né en 1940, mort en 2003, Auguste est principalement connu pour sa série de gags en une demi-page, les Cromagnonneries, publiées dans Tintin durant la deuxième moitié des années 1960. D’après le site lambiek.net, il s’est ensuite consacré au dessin publicitaire avant de devenir libraire. Et c’est tout ! Résultat, nous n’avons pas réussir à éclaircir un dernier point : quel était le rôle précis des deux auteurs dans l’élaboration de Tortax ? 2

  1. Afin de respecter la prose de l’auteur, nous avons laissé les fautes, mais sans les relever ↩︎
  2. Je remercie Manuka pour sa relecture et ses précieuses informations complémentaires. ↩︎

Une Route, un espoir ?

Dans un monde post-apocalyptique, un homme et son fils marchent lentement sur une route, en direction du Sud, de l’océan. La catastrophe tant redoutée par l’Humanité a eu lieu. Dans un paysage dévasté, sans vie animale, les cadavres sont recouverts petit à petit par une cendre qui tombe quasiment sans discontinuer, parfois mélangée à de la pluie ou à de la neige. Poussant un chariot empli d’un bric-à-brac censé leur permettre de survivre pendant leur périple, ils évitent le plus possible les rencontres, généralement conflictuelles et potentiellement mortelles. En effet, la notion d’entre-aide a disparu dans cet enfer sur Terre. Leur quête a-t-elle une chance de réussir ? Malheureusement, rien ne permet de le penser…

Manu Larcenet nous revient avec une nouvelle adaptation de roman en bande dessinée. Comme pour Le Rapport de Brodeck, ce n’est pas la joie de vivre qui caractérise cette version de l’histoire écrite par Cormac McCarthy au mitan des années 2000. La désespérance imprègne quasiment la totalité des 160 pages de la BD, sauf à la toute fin (ouverte comme il se doit). Il est d’ailleurs peut-être regrettable que le nihilisme n’ait pas été poussé jusqu’au bout, ce qui aurait été plus en résonance avec le reste du récit. Cela n’empêche pas l’œuvre d’être une belle réussite que l’on dévore d’une traite, en se demandant à chaque page tournée quelle nouvelle galère le père va devoir gérer. Il faut dire qu’entre les bandes de pillards esclavagistes et cannibales, les rencontres avec des survivants prêts à tout, eux aussi, pour vivre un jour de plus, la recherche continuelle de nourriture alors que toute faune semble avoir disparu, le froid pouvant être mortel la nuit, le risque de se blesser alors qu’il n’est plus possible de se soigner, et le manque de ressources en général, il y a de quoi se faire du soucis… surtout lorsqu’on a charge d’âme, un enfant encore plus démuni que soi devant un monde devenu inhumain.

Le dessin de Manu Larcenet est de plus en plus impressionnant, malgré un passage au numérique opéré depuis plusieurs années (en 2018, nous avions pu voir l’expo-vente « Larcenet – L’adieu au papier » à la Galerie Barbier, annonçant ce changement de technique). Son trait en noir & blanc, relevé d’un lavis de gris participant parfaitement à cette ambiance de fin du monde avec parfois une touche de couleur, fait merveille. Depuis sa géniale série en quatre volumes, Blast, l’auteur nous enchante sur le plan graphique, même lorsqu’il s’agit d’avoir un propos plus humoristique comme avec Thérapie de groupe. Sur le principal forum en ce qui concerne la bande dessinée francophone, certains ont pu émettre certaines réserves dans le sujet dédié (au passage, tout le sujet est à lire). Ils doivent avoir raison, votre serviteur n’ayant aucune compétence en matière de trait et d’encrage. Il n’empêche que c’est superbe.

La narration n’est pas en reste. Malgré une densité de cases importantes (généralement neuf par planche), elle est lente, ce qui est normal. La pagination importante le permet. En effet, lorsqu’on marche sur de longues distances, il ne se passe pas grand-chose pendant de nombreuses heures. Elle ne fait ressentir aucune empathie envers les personnages, il y a peu d’émotions exprimées, et là aussi, cela est normal. Lorsque votre quotidien est aussi incertain et demande beaucoup d’efforts, il ne faut surtout pas trop réfléchir et éviter de tomber dans l’introspection. Néanmoins, il y a des passages plus joyeux (si on peut dire) qui apportent une respiration dans un récit désespérant où les pages proposant des scènes chocs sont assez fréquentes. S’il s’agit de l’adaptation d’un roman, Larcenet réussi à nous proposer une œuvre très graphique, avec peu de dialogues. Si on a ni lu le texte de Cormac McCarthy, ni vu le film de John Hillcoat qui en a été tiré, cela permet de ne pas faire (même inconsciemment) des comparaisons et ainsi d’apprécier pleinement le travail du bédéaste. En l’occurrence, la réussite est indéniable, il n’y a nul besoin de se référer à l’œuvre originale pour comprendre ou interpréter l’histoire.

Une fois de plus, donc, Manu Larcenet nous enchante (si si, malgré le thème). Ses années Fluide Glacial sont désormais bien loin et ses adaptations d’histoires, sombres au possible, sont de parfaites réussites. Cette double proposition (avec Le Rapport de Brodeck) est-elle due à un manque d’inspiration (ce qui peut se comprendre après une carrière aussi longue et diverse) ? Après tout, comme le rappelait Christophe Blain dans son podcast « En pleine page » du Festival d’Angoulême, créer une histoire originale est ce qu’il y a de plus difficile. Quoi qu’il en soit, voici une des meilleures bande dessinée de 2024, qu’il ne faut absolument pas manquer.

Angoulême 51, énième… 2/2

Après avoir exprimé un avis peu enthousiaste sur les expositions proposées lors de la cinquante et unième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, il est temps d’être un peu plus positif. En effet, la richesse de la programmation permet de privilégier différents types d’activité en fonction de ses sensibilités du moment. En l’occurrence, cette année, étant donné que j’avais un peu de temps disponible, j’avais décidé de « jouer » au chasseur de dédicaces (je n’en avais ramené aucune l’année précédente). Et, généralement, je ne dépasse pas une ou deux à chaque édition. En effet, il s’agit d’une occupation réputée chronophage. Là, j’avais dans l’idée de faire signer cinq ouvrages (avec adjonction d’un petit dessin si possible). Ce n’est pas tant la dédicace qui m’intéresse que le petit moment passé avec l’auteur ou l’autrice, petit moment permettant de bavarder un peu.

Chasser les dédicaces

La première dédicace se devait être quadruple car il s’agissait de faire remplir la page idoine par quatre participants au Placid et Muzo, le retour, une publication hommage du groupe J’AI (auquel je participe assez mollement). Aucune difficulté pourtant à les obtenir : j’en avais déjà deux rien que sur le stand ; et j’ai demandé à El Chico Solo de faire tourner mon exemplaire afin que deux autres dessinateurs viennent se greffer. Merci à eux pour ce gag unique. La deuxième a été assez facile à avoir, le pauvre Cédric Tchao étant bien désœuvré dans l’espace dédicace de Casterman. Nous avons donc pu discuter un bon moment tous les deux. Il ne me reste plus qu’à lire le premier tome de la version manfra des Trois mousquetaires. Par contre, pas de Nicolas Dumontheuil en dédicace chez Futuropolis. Ou je me suis trompé sur le jour / l’horaire, ou l’auteur était empêché. Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais eu le temps de faire une nouvelle tentative… La dédicace suivante demandait de ne pas trainer, Claude Leblanc restant peu de temps à Angoulême. Arrivé vers 10h30 au stand IMHO, j’ai dû patienter que le couple avant moi daigne bien lâcher la grappe à l’auteur de La Révolution GARO. C’était interminable d’écouter Claude leur répéter ce qu’il avait expliqué lors de sa rencontre à l’Alpha alors que je devais repartir sur le plateau.

La quatrième et dernière demandait plus d’organisation : du fait d’un emploi du temps assez serré, il fallait que je rencontre Fabrice Neaud en étant dans les premiers de la file d’attente. C’est que j’y tenais : ma première dédicace à Angoulême date de 2004 et c’était justement Fabrice qui me l’avait faite. Souvenirs et temps qui passe… De plus, n’ayant jamais tenté d’aller en dédicace chez Delcourt / Soleil, je ne savais pas trop comment c’était organisé. Déjà, pas de ticket ni de tirage au sort, juste l’achat d’un ouvrage de l’auteur sur le stand, voilà qui simplifie les choses. J’en ai profité pour prendre Esthétique des brutes – Journal 1 & 2 puisque la réédition propose de nombreuses corrections graphiques et une postface dessinée. Par contre, je suis resté devant l’entrée de l’espace dédicace, surveillant le moment où il serait possible d’entrer malgré le conseil du gestionnaire des files d’attente de faire un petit tour et revenir dans un bon quart d’heure. Bien m’en a pris car j’ai pu ainsi être le premier d’un petit groupe de 5-6 personnes. J’en ai profité pour féliciter Fabrice pour ses explications lors du Twtich qui lui était consacré par LL de Mars (6h40 quand même) et de lui dire que la rencontre croisée avec Sophie Darcq était très intéressante mais trop courte, les 45 minutes étant passées trop vite. Il était temps ensuite de laisser Fabrice avec ses autres fans, et moi de foncer vers la médiathèque L’Alpha.

À propos de dédicaces, un certain nombre de celles obtenues au fil du temps par les membres de l’Association FIBD Angoulême (celle qui détient les droits de la manifestation) étaient reproduites et exposées dans le local éphémère de l’association. Bien entendu, les plus intéressantes dataient des années 1970 et 1980. Il y en avait quelques-unes de bien jolies, et Franquin était vraiment une vedette à voir le nombre de petits dessins obtenus lors de différentes éditions. Dommage que l’encadrement fut particulièrement peu « photo friendly » avec de gros soucis de reflets impossibles à éviter dans de nombreux cas. Dommage, dommage…

Trop peu de rencontres à mon goût

Parlons un peu des tables rondes, rencontres et masterclass. Les conférences du conservatoire n’ayant plus lieu (je sais, je radote mais je les regrette tellement), nous avions nettement plus de temps pour assister aux différents événements avec les autrices et les auteurs qui nous intéressaient. Si l’un d’entre nous est friand de cet exercice, ce n’est pas mon cas. Il faut vraiment que j’apprécie les participant·e·s ou le thème. Du coup, je n’ai fait que deux masterclass, une « vraie », payante (je n’ai pas tenté l’invitation presse pour être certain que nous pourrions y assister) et une « fausse », ce qu’on appelait tout simplement « rencontre internationale » il y a quelques années, même quand la personne était française (présentement, il s’agissait de celle avec Nine Antico). En effet, j’avais préféré laisser ma petite camarade et mes deux petits camarades de la délégation mangaversienne assister à celle de Hiroaki Samura (histoire de ne pas taper une invit’ de plus alors que ça ne m’intéressait absolument pas). J’ai bien fait, sa masterclass était encore plus molle du genou que celle de Moto Hagio. Il parait que celle de Shin’Ichi Sakamoto était la plus intéressante des trois et que, concernant les invité·e·s asiatiques, seule la rencontre (à la Scène Manga) avec Rintarô était réellement réussie. Voilà qui ne nous laissera pas de souvenirs impérissables. Le meilleur était en fait au Studio du Théâtre : il y avait plusieurs rencontres qui m’intéressaient, même si je n’en ai fait que deux sur les cinq envisagées. Il s’agit de « Dessiner sa vie » avec Sophie Darcq et Fabrice Neaud, bien animée par Lucie Servin, et de « Saint-Elme » avec Frederik Peeters et Serge Lehman, animée par Julien Brugeas (qui ne s’est pas foulé à faire un diaporama pour illustrer les propos de ses invités). Le programme des rencontres à l’auditorium du Conservatoire n’était pas inintéressant, mais Daniel Clowes ayant dû annuler sa venue au festival, nous n’y avons pas mis les pieds cette année.

Les tables rondes proposées à la Scène Manga de l’Alpha étaient réussies, du moins celles auxquelles nous avons pu assister, à quelques bémols près. Les titres n’avaient souvent que peu à voir avec le contenu réel. Il y a le bel exemple « Manga et écologie » avec Guillaume Singelin. Bien entendu, ça a parlé surtout de Frontier, des mangas lu par Singelin et de sa fibre écolo, et non pas de l’écologie dans les mangas. Autre cas avec « Bienvenue dans les ténèbres : le manga de l’underworld » avec deux directeurs de collection en invités. Le titre ne veut rien dire et, malgré toute la sympathie que j’ai pour Thimothée Guédon et Mehdi Benrabah, j’imagine qu’ils étaient là pour vendre leur came et rien d’autre. Bien entendu, j’avais mieux à faire ailleurs. Au moins, « Garo, la dissidence manga » avec Claude Leblanc ou « Le genre dans le manga : traduire l’ambigu » avec Satoko Fujimoto (qui nous a bien spoilé Cocon de Machiko Kyô alors qu’on ne lui demandait rien) et Miyako Slocombe, nous ont proposé un contenu en adéquation avec le titre. En plus, ces rencontres étaient intéressantes et bien animées (par Frederico Anzalone pour la première et Xavier Guilbert pour la deuxième). Par contre, on a eu droit à du jamais vu, de l’incroyable, de l’inadmissible avec « Le shôjo manga au-delà des frontières » avec trois universitaires (deux Japonaises et une Belge flamande enseignant au Japon), deux bédéastes, un auteur et une autrice, ces deux-là étant venus des USA. Il y avait trop de monde à intervenir, et c’était totalement hors sujet une bonne partie du temps, sans aucune animation car tout le monde était là pour lire de son côté sa (courte) intervention, le pauvre Xavier étant seulement interprète pour la salle. Une seule intervenante avait réellement quelque chose à dire en rapport avec le thème mais n’a pas eu le temps de le faire car passant en dernier. Du grand n’importe quoi… Je terminerai sur un petit coup de gueule à propos de la scène : elle n’était pas assez surélevée, ce qui fait qu’on ne voyait pas les intervenant·e·s à moins d’être aux deux premiers rangs. Pire, l’écran était placé bien trop bas et était en grande partie masqué. Il faudra absolument revoir la conception de la scène l’année prochaine. C’était une catastrophe, là…

Les rencontres peuvent être aussi plus informelles. Ce peut être une discussion plus ou moins courte sur un stand avec un éditeur, un auteur ou une autrice, un libraire, une connaissance, etc. J’ai ainsi pu revoir Pierre Sery d’Asian District avec grand plaisir (au passage, L’Assaisonnement du bonheur de Ruan Guang-Min est vraiment très bien). Ce peut être aussi en se croisant dans une bulle, au restaurant ou à l’espace presse de l’Hôtel de ville. C’est donc avoir la joie de retrouver des connaissances d’année en année, ou après une plus longue période. Par exemple, c’est ainsi que j’ai pu passer un peu de temps avec maevaa, une ancienne mangaversienne que je n’ai jamais totalement perdue de vue grâce à Facebook et dont j’apprécie les messages et les photos de son mur. J’AI aussi pu passer un peu de temps sur le stand éponyme à bavarder un peu avec les membres de ce sympathique groupe FB. Bref, Angoulême, les rencontres, c’est aussi ça…

Les restaurants, c’est important

Pour en terminer avec le compte-rendu de cette édition, rappelons qu’il y a de nombreux restaurants sur le plateau et qu’en période de festival, il vaut mieux y aller manger de bonne heure si on veut trouver de la place même lorsqu’on est un (plus ou moins petit) groupe. Cette année, du fait de nos cinq journées passées sur place et du temps libre qui nous était parfois imparti, nous avons assez souvent utilisé avec bonheur ce mode de sustentation. C’est ainsi que nous avons diné chinois « Chez H » (une habitude prise depuis quelques années), déjeuné italien dans le tout nouveau et minuscule « La Dolce Vita », diné français à l’incontournable « Le Lieu-Dit », pris à emporter de la cuisine du monde le soir au tout récent « Latoti » (situé dans le quartier de L’Houmeau), déjeuné dans la toute aussi coutumière brasserie « L’Atelier » (l’ex Taverne de Maître Kanter) et, enfin, superbement terminé le samedi soir au très couru bistrot français « Le Tire-Bouchon ». Rare furent donc les ravitaillements sous forme de sandwich ou de l’habituel fouée (c’est au masculin car c’est un pain) au grillon charentais (dans ce cas, uniquement pour l’une et l’un d’entre nous), et c’est tant mieux (c’est très bien le fouée mais ce n’est pas mon truc).

Voilà, c’est tout pour cette année, il ne reste plus qu’à attendre la prochaine édition. Il faut espérer que la bande dessinée américaine retrouve une place qu’elle a perdue depuis quelques temps (on veut une grande exposition Vertigo ou sur Mike Mignola) et que la programmation manga se tourne plus vers les autrices maintenant qu’un premier pas a été effectué. Enfin, je remercie 9e Art+, l’Agence La Bande, notamment Anaïs Hervé et Vincent-Pierre Brat, l’Association FIBD Angoulême, la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image pour tout leur travail et la possibilité de nous permettre de profiter du festival dans des conditions privilégiées.

Angoulême 51, énième… 1/2

Du 24 au 28 janvier 2024, la cinquante et unième édition du Festival International de la Bande Dessinée s’est déroulé sous un temps globalement printanier. Comme tous les ans depuis 2006, une petite délégation de Mangaversien·ne·s y était, et les cinq jours, s’il vous plaît, Moto Hagio oblige. En plus du reportage photographique présentant la manifestation par l’image, voici mon compte-rendu (presque) à chaud, celui d’un ronchon blasé (mais vous pouvez plutôt aller lire celui du newbie de la bande). 🙂

Enfin Moto Hagio

Le principal intérêt de la manifestation angoumoisine est, année après année et sans conteste, l’ensemble des expositions proposées. Elles sont généralement de grande qualité. Réclamée depuis des années, encore plus après celle de 2023 qui nous avait fait hurler de dépit, une grande exposition matrimoniale est enfin proposée au Musée d’Angoulême. Avec l’exposition « Moto Hagio, au-delà des genres », le shôjo manga (vous savez, celui qui s’adresse à un public féminin) est enfin mis à l’honneur. Si vous n’avez pas pu aller au festival, rassurez-vous, elle est accessible jusqu’au 17 mars. Sur une scénographie contrainte par le lieu (donc, année après année, elle est devenue assez classique), les deux co-commissaires (Xavier Guilbert et Léopold Dahan) ont su nous proposer une belle exposition, didactique dans un premier temps, balayant largement la carrière de la mangaka dans un second. Il est donc possible d’admirer tout le talent de Moto Hagio, notamment dans sa capacité à mettre de façon magistrale en page son récit. Les planches sont toutes mises en situation par des cartels développés, malheureusement peu lisibles car placés souvent trop bas et surtout écrits en noir sur un fond assez foncé, ce qui est aggravé par un éclairage oblique occulté par la présence des visiteuses et des visiteurs, forcément en nombre lors des quatre jours du festival ouverts au public. Nous ne féliciterons pas le scénographe qui a bien « merdé » sur le coup.

Une autre exposition était remarquable, celle consacrée au travail de Nine Antico. Il s’agit d’une autrice que je ne connaissais que de nom. Heureusement pour ma culture en matière de BD, la (pas si) petite mais intéressante rétrospective « Nine Antico, chambre avec vue » nous montrait une autre facette de la bande dessinée féminine, en proposant un propos féministe axée sur la culture populaire, ainsi que sur le rêve américain, à chaque fois à travers des femmes souvent touchantes dans leur comportement. Une belle mise en avant de la dernière œuvre de Nine Antico, Madones et putains, se déroulant dans l’Italie du XXe siècle, achevait de donner envie de lire l’ensemble de la bibliographie de l’autrice. Sa masterclass (titre pompeux pour dire que la rencontre se déroulait dans une grande salle) était tout aussi intéressante et superbement animée par Sébastien Thème (journaliste culturel, chroniqueur et producteur) que je découvrais (aussi) à cette occasion. Voilà un nouvel animateur qui faisait plaisir à voir et à entendre.

Cependant, le reste des exposition s’est révélé être globalement décevant alors que j’en attendais beaucoup pour certaines d’entre-elles. Je n’ai pas d’avis sur « Riad Sattouf, l’arabe du futur, œuvre-monde », n’ayant pas eu le temps de la visiter. Je n’ai pas beaucoup d’appétence pour le travail de l’auteur et ayant la possibilité de la voir jusqu’au 5 mai, je l’ai zappée, tout comme celle intitulée « Thierry Smolderen, le scénario est un bricolage ». Les deux sont situées au Vaisseau Mœbius, il est donc possible d’y aller bien après le festival. Toujours à propos des expositions non vues, il y avait « Lignes de départ » (au Nil), mais aussi celle consacrée à la série jeunesse Bergères guerrières. Nous zappons souvent l’Espace Jeunesse par manque de temps alors qu’il semblerait que les expositions y sont très souvent réussies, ce qui avait été le cas pour les deux dernières que nous avons pu voir. Nous n’avons pas été à celles organisées par d’autres organismes, telles que « Olivier Ledroit, Requiem » (à la C.C.I.) ou « Adolescents en guerre » au Musée du papier, par total inintérêt dans ces deux cas.

Le dimanche matin, une partie de notre groupe a préféré privilégier les expositions du Musée de la Bande Dessinée qui se sont, une nouvelle fois, révélées être plutôt moyennes, voire très moyennes : « Croquez ! La BD met les pieds dans le plat » est très rapidement foutraque et indigeste, « Photomatoon » est gentillette mais minuscule, « François Bourgeon et la traversée des mondes » est assez pauvre en explications, elle manque de mise en perspective. De plus, elle passait trop rapidement sur Les Passagers du vent et Le Cycle de Cyan. Il y avait heureusement de très belles planches en N&B. Cependant, où sont passées les super expositions du Musée de la BD d’il y a quelques années ? En dehors de l’éclaircie « Calvo, un maître de la fable » en 2020, ça commence à faire longtemps que nous n’avons pas eu quelque chose de vraiment remarquable.

Toutefois, il restait encore de quoi faire, tant la programmation est riche chaque année. C’est juste qu’elle n’a pas eu l’heur de me plaire… Deux exemples tout à fait parlant : « Attraper la course » permet d’admirer jusqu’au 10 mars de nombreuses planches de Lorenzo Mattotti, bédéaste, illustrateur et peintre de talent dont nous avions pu admirer des pièces magnifiques lors de la dernière édition du défunt Pulp Festival. La magie n’a pas opéré cette fois, peut-être à cause des textes plutôt inintéressants de Maria Pourchet, sans parler de la banalité du sujet à représenter. Seule la dernière petite salle possède une réelle atmosphère. Je n’en attendais pas grand-chose, je n’ai donc pas été réellement déçu par « Hiroaki Samura : corps et armes ». Son manga phare, L’Habitant de l’infini m’indiffère totalement, et ce, depuis une période où j’étais infiniment plus tolérant. Et ce ne sont pas les textes illisibles de Fausto Fasulo, le commissaire, qui a remonté mon intérêt. Par contre, la scénographie était sympa. J’avais l’impression de retrouver (en plus petit) l’exposition sur L’Attaque des titans où là aussi, c’était beaucoup d’esbroufe. Certes, c’était mieux dessiné cette fois, mais bon…

Toujours au rayon des déceptions, surtout quand on fait la comparaison avec la projection de l’année dernière consacrée à Druillet, nous avons « Dracula : immersion dans les ténèbres ». C’était peu impressionnant, moins immersif avec des problèmes de positionnement des vidéoprojecteurs placés ras-du-sol, ce qui créait sur les murs des ombres de visiteurs et visiteuses très malvenues, sans oublier une utilisation du plafond assez pauvre. Et comme je me fiche totalement de Shin’ichi Sakamoto, voilà un quart d’heure (le temps de se rendre sur place et de repartir) de perdu dans un programme heureusement peu chargé. Dernière déception, « Les 50 ans du concours de la bd scolaire ». Je m’attendais à pouvoir admirer l’évolution des centres d’intérêts des collégien·ne·s et lycéen·ne·s au fil des décennies, je n’y ai vu qu’un rapide retour en arrière à base d’affiches des différentes éditions et de pauvres textes versant un peu dans l’auto congratulation.

Bref, vous l’aurez compris, cette édition ne restera dans ma mémoire que pour sa première grande exposition matrimoniale… du moins en ce qui concerne ce type d’activité. Car, heureusement, le festival, ce n’est pas que ça. Il y a tant d’autres choses qui sont proposées que l’on arrive toujours à trouver quelque chose d’intéressant à faire ou à voir. Du moins, c’est ce qu’on attend du FIBD… En a-t-il été de même avec la cinquante et unième ? Vous le saurez dans la seconde partie de ce compte-rendu, qui est un peu plus enthousiaste, je vous rassure 🙂

Angoulême, la cinquante-et-unième !

La conférence de presse de la cinquante-et-unième édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a eu lieu ce jeudi 16 novembre. Nouvelle édition, nouveau lieu… Cette année, c’est au COJO Paris 2024 que la conférence a eu lieu, en petit comité (une centaine de personnes seulement) étant donné le lieu, très sécurisé. J’ai dû, comme quelques autres personnes, faire un peu le forcing pour y assister. J’en profite pour remercier Vincent-Pierre Brat de l’Agence La Bande d’avoir accepté ma demande. En effet, j’assiste au grand raout pré-festival depuis 2009 et ça aurait été dommage de rater celui-ci. Néanmoins, je n’ai pas pu croiser autant de petits camarades du monde de l’édition ou du journalisme spécialisé par rapport aux années précédentes. Dommage…

Le bâtiment du COJO est immense, moderne, son accès est, donc, sacrément sécurisé. J’imagine que c’est pour cela qu’il y a eu aussi peu d’invités à la conférence de presse. Après l’introduction par Franck Bondoux de l’édition 2024 (le festival, pas l’éditeur strasbourgeois) placée sous le signe de l’olympisme (il y a cinq grands festivals nationaux qui ont le label Olympiade Culturelle : Angoulême, Cannes, Avignon, Arles et Rock en Seine), nous avons eu le droit à un petit discours de Thierry Rey (à défaut d’avoir Tony Estanguet) ainsi qu’à une présentation de la forte présence à venir du Canada (Pavillon dédié, stands dans la Bulle du Nouveau Monde et au Marché des droits, exposition sur le parvis de l’Hôtel de ville et même un food-truck proposant des classiques de la cuisine canadienne) qui nous a rappelé l’époque (pas si lointaine) des pays invités. Par ailleurs, cette année, il n’y a pas eu un long défilé de personnalités ayant un petit discours à prononcer et c’est tant mieux.

Bien entendu, composée de Mangaversiens et Mangaversiennes, la petite délégation dont je ferai partie en janvier sera surtout intéressée par la bande dessinée asiatique. Fausto nous a donc éclairci sur l’évolution de Manga City (heureusement, car il n’y a que peu de choses dans le dossier de presse) : Le Hall 57 est reconduit avec Darwin Prod à l’animation, c’est-à-dire qu’il ne présentera aucun intérêt à nos yeux (food-court et goodies, non merci). Par contre, la bulle manga disposera de plus de place grâce au déménagement de l’espace dédié aux rencontres dans l’Alpha, ce qui est une excellente chose, même si du coup, on ne va pas y passer beaucoup de temps, forcément. À l’inverse, on va aller plus souvent à la médiathèque (qui ne proposera aucune exposition, à la différence des années précédentes) pour assister à différentes rencontres concernant la bande dessinée asiatique.

Sur les huit grands expositions annoncées, deux concernent le manga (et, une fois de plus, aucune pour le comics). Une des expositions phares est celle consacrée à Moto Hagio, la mangaka de référence trop longtemps ignorée dans nos contrées, notamment par le Festival (même si j’avais consacré à l’autrice une conférence en 2014 au Conservatoire). Elle sera située au Musée d’Angoulême, proposera environ 150 pièces (principalement des originaux qui ne sont jamais sortis du Japon) et bénéficiera d’un catalogue dont la qualité ne fait aucun doute car rédigé par Léopold Dahan et Xavier Guilbert (les deux co-commissaires). L’autre exposition manga sera consacrée à L’Habitant de l’infini de Hiroaki Samura et sera située dans la salle Iribe de l’Espace Fanquin. Il y aura aussi une sorte d’exposition / projection artistique située dans la chapelle du lycée Guez de Balzac qui mettra en scène la figure bien connue de Dracula par Shin’Ichi Sakamoto, l’auteur de #DRCL. Enfin, les fans d’animation auront l’occasion de rencontrer Rintarô à l’occasion de la diffusion de plusieurs de ses films en sa présence.

Une autre grande exposition (avec celle consacrée à L’Arabe du futur de Riad Sattouf, le Grand Prix 2023) et qui n’est pas à rater est celle consacrée à l’excellent Lorenzo Mattotti (au Musée d’Angoulême). Dans le cadre de l’Olympiade Culturelle, l’artiste / bédéaste a réalisé une centaine d’illustrations originales qui seront proposées avec de courts textes de Maria Pourchet. L’idée est de mettre en image l’art de courir. Là aussi, un catalogue sera édité à cette occasion. D’ailleurs, le programme des expositions est bien plus motivant que celui de la cinquantième édition. Celle de Nine Antico est intrigante. Située à l’Hôtel Saint-Simon (lieu qui a souvent permis de voir ou découvrir de nombreux talents), « Chambre avec vue » mettra en scène les femmes, dans toute leur variété, qui parcourent l’œuvre de l’autrice. Une grande rétrospective, montrant l’évolution des centres d’intérêt et des modes des jeunes lectrices et lecteurs sur plusieurs décennies, sera proposée avec « Les 50 ans du concours de la BD scolaire », située dans le Quartier Jeunesse. Enfin, la Cité propose actuellement (et jusqu’au 5 mai) l’exposition « François Bourgeon et la traversée des mondes », ce qui est à ne pas manquer.

Trois Masterclass nous seront proposées au Théâtre (Moto Hagio le jeudi, Shin’Ichi Sakamoto le vendredi et Hiroaki Samura le samedi). Par contre, on ne sait pas grand-chose des rencontres et tables rondes avec différentes autrices et auteurs, le dossier de presse étant très flou à ce sujet. On ne sait rien sur les rencontres du CNL situées au sous-sol du Conservatoire, et, a priori, il n’y a plus les conférences du Conservatoire (ce qui est extrêmement regrettable tant elles étaient intéressantes). Il va falloir attendre le Heure par heure pour en savoir plus. Il devrait y avoir pas mal de rencontres au pavillon Canada (situé rue Hergé), ceci dit. Seront-elles intéressantes ? On verra bien.

Je n’ai jamais grand-chose à dire ou à reprocher aux différentes sélections (l’officielle et les autres : jeunesse, polar, patrimoine, etc.), n’ayant souvent lu que moins de 10% des titres nommés. Par contre, comme les années précédentes, la sélection manga (là, par contre, je connais nettement mieux ce qui sort sur une année) ne me parait pas à tomber par terre. À part Bâillements de l’après-midi en Jeunesse (l’auteur plait, manifestement, il avait déjà était nommé en 2021), Utsubora en Polar, Le Clan des Poe en Patrimoine, Kujo l’implacable et EVOL en Officielle, les autres auraient pu faire sans mal la place à de bien meilleurs titres. Après, l’absence de telle ou telle œuvre peut être imputable à sa non-soumission par son éditeur, ou à l’absence de consensus au sein du comité de sélection dont je ne doute pas un seul instant du sérieux. Je regrette une fois de plus l’absence de manhua venant de Taïwan tant des choses intéressantes sont proposées depuis trois ans et qui sont largement meilleures que bien des mangas retenus, pour des raisons qui me sont obscures (car je sais que nombre d’entre-elles ont été proposées au comité). Je note aussi le « fiasco » du Lézard Noir et le retour de Cornélius, dans une sorte d’effet de balancier. Néanmoins, je suis très content de la présence du Dernier sergent, de Saint-Elme et de Contrition qui sont trois de mes chouchous de l’année (et il n’y en a pas tant que cela, vu que je n’aime rien… à ce qu’il parait).

Quoi qu’il en soit, et sans connaître le programme détaillé, je sais déjà que je serai sur place les cinq jours du festival (plutôt un après-midi, trois jours entiers et une matinée), « Moto Hagio oblige ». Et je ne doute pas un seul instant que le temps passera à une vitesse folle tant il y aura à faire et que le Festival d’Angoulême reste d’une qualité inégalée par les autres manifestations francophones du même genre…

Formula Bula fait pschitt

Pour le petit groupe parisien de Mangaversien·e·s, la fin du mois de septembre a ouvert le bal des festivals BD. Tout d’abord avec Formula Bula, suivi de Y/CON début novembre, de SoBD un mois plus tard et, en point d’orgue, le FIBD d’Angoulême fin janvier. Nous savions que nous commencions par le moins intéressant, mais nous n’imaginions pas que, dans sa nouvelle configuration, il serait à ce point raté. Voici notre petit retour d’expérience visiteur.

Pour ma part, je n’attendais rien de bon de cette édition, n’ayant pas une grande appétence pour la BD expérimentale, son seul intérêt pour moi étant d’être proche de mon parking parisien habituel. Ayant vu le programme de cette année et, surtout, vu le nouveau lieu du festival, principalement l’ancien campus de l’université de Censier (les nombreux autres sites participants n’ayant rien d’intéressant à proposer), seule la possibilité de voir quelques connaissances sur et autours des stands au Village des éditeurs m’a motivé pour faire le déplacement. De ce côté, c’est plutôt réussi, même si je n’ai pas pu discuter avec les responsables des maisons d’édition çà et là ou Lézard Noir. Grâce aux différentes rencontres avec des bulledairiens, des membres du groupe Facebook J’AI et quelques autres connaissances trouvées sur tel ou tel stand, sans oublier les dédicaces obtenues par mes camarades, l’après-midi n’a pas été gâché. Mais pour le reste…

Cela a mal commencé avec une absence de panneautage. Passant par l’entrée principal du bâtiment, nous n’avons trouvé aucune indication sur l’emplacement des rencontres et du Village des éditeurs. Il y avait heureusement un panneau indiquant, avec deux flèches allant dans des directions opposées (si si !), l’atelier Manga Miam animé par la traductrice Miyako Slocombe, atelier basé en partie sur la série La Cantine de minuit (Yarô Abe, au Lézard Noir). Nous y sommes arrivés avec presque une demi-heure de retard (sur 1h30), ce qui est regrettable étant donné qu’il était intéressant, interactif, avec une bonne participation du (notamment jeune) public. Ensuite, incapables de trouver le Village des éditeurs (la raison principale de notre venue, rappelons-le), nous avons dû demander à une personne qui passait par le hall d’entrée où ce foutu Village se trouvait (réponse : au premier étage). À l’entrée sur le campus, il fallait, en fait, prendre l’escalier à droite et ne pas chercher à passer par les grandes portes du bâtiment. L’indiquer clairement était manifestement en option, option non levée par l’organisation. Ceci dit, cette belle preuve d’inorganisation nous a permis d’assister à Manga Miam, donc nous ne pouvons pas nous plaindre.

Surprise ! Sis dans un endroit fermé de petite taille, sans aération, regroupant stands et expositions, le Village des éditeurs est moche, étouffant et peu pratique. Nous sommes vraiment très loin de l’espace (presque) bucolique de la médiathèque Françoise Sagan et du Carré Saint-Lazare. Les deux rangées de petits stands séparées par ce que les organisateurs ont appelé pompeusement « expositions » n’aident pas à circuler. Heureusement, il n’y a pas énormément de monde alors qu’on est samedi après-midi… Les « gros » éditeurs indépendants sont situés dans la partie intérieure du Village, les alternatifs sont tournés vers l’extérieur. La fréquentation des stands, comme souvent, dépend beaucoup de la présence ou non d’autrices, d’auteurs. Par exemple, L’Association a des poids lourds en dédicace, à la plus grande joie des bulledairiens : Emmanuel Guibert, Edmond Baudoin, Vincent Vanoli (entre autres) sont au travail. Et comme il n’y a pas beaucoup de monde, cela permet de discuter et de multiplier les demandes de « petits mickey ». Autre exemple, Agnès Hostache attire du monde sur le stand du Lézard Noir. Sur le stand de çà et là, nous pouvons voir Martin Panchaud et sa machine à dédicace. Il est aussi possible de discuter longuement avec Hugues Micol chez Cornélius, et même de le charrier gentiment sur ses sinogrammes dans Romanji. Il ne faut non plus oublier de passer voir les plus petits stands car il y a toujours moyen de trouver quelques titres difficiles à trouver en librairie et même rencontrer son auteur ou son autrice, à l’exemple de Maou et de son Fleur de prunier édité chez un petit éditeur de Lausanne ou acheter le dernier numéro de Rita, une revue montreuilloise (Montreuil Powa !).

Outre les dédicaces, c’est aussi le moyen de se retrouver « en vrai », de dépasser la virtualité des réseaux sociaux, des forums et autres blogs. Ainsi, le noyau parisien du groupe Facebook J’AI en profite pour se voir (maintenant, il faut que je trouve un membre dessinateur pour qu’il me réalise un portrait sur ma carte de membre papier). Nous pouvons aussi croiser telle ou telle connaissance, ou journaliste spécialisé, et échanger quelques mots à cette occasion. Voilà pour le côté positif du Village des éditeurs et ce qui justifie notre présence. Malheureusement, comme déjà dit, le lieu est inadapté : il est trop petit et absolument pas ventilé, ce qui en ces temps de reprise du COVID, n’est pas très malin… et de toute façon mauvais pour la qualité de l’air respiré, car bien vicié en l’occurrence (bonjour les maux de tête au bout d’un certain temps). Il y a aussi l’étrange idée de vouloir placer les « expositions » au centre de la pièce, donc dans le flux du passage des visiteuses et visiteurs, flux qu’on perturbait obligatoirement. Résultat, personne ne s’y arrêtait vraiment, et de toute façon, ça ne donnait pas envie. C’est d’autant plus dommage que même si ce n’était pas des « expositions » à proprement parler vu leur configuration, il y avait matière à lire et à mieux connaître les autrices et les auteurs concerné·e·s.

Je ne parlerai pas des rencontres organisées dans un énorme amphi qui devait résonner bien vide, nous n’avons assisté à aucune d’entre-elles. Concernant les concerts, vu la petitesse et l’emplacement de la scène, placée le long d’un mur, ça devait être bien nul et très loin de ce qui nous était proposé il y a quelques années au Point éphémère. Bref, lorsque je lis la communication et la satisfaction de l’organisation à l’occasion de cette édition, et que je pense à mon ressenti, je me dis qu’il y a comme un décalage. Pour moi, on a atteint cette année le fond (ce ne peut être un sommet) de l’inorganisation et de l’inintérêt. Je dois avouer qu’il s’agit une manifestation pour laquelle je n’ai jamais eu un grand intérêt par le passé (surtout comparé à Pulp Festival et à SoBD). Heureusement, l’entrée est gratuite et ça permet de rencontrer du monde. Mais, comme dirait un vieux con, c’était « moins pire » avant…

La Pomme prisonnière – Chats et filles nues

Il y a un an une sorte d’Objet Manga Non Identifié est sorti chez Noeve Grafx sous un titre étrange : La Pomme prisonnière. Comme l’explique Kenji Tsuruta dans sa postface, il s’agit en quelque sorte de la continuation sous forme de manga de ses travaux d’illustrations publiés dans un art book intitulé Hita hita. Il en profite pour expliquer quelles associations d’idées lui ont permis de passer de Hita hita (une onomatopée faisant référence à la submersion) à La Pomme prisonnière (en français dans la version originale). Il se révèle très rapidement que cette bande dessinée est en fait un improbable croisement entre deux passions de l’auteur : les chats et les filles nues. Voyons donc comment le mangaka en est arrivé là et quel en est le résultat…

Le lectorat francophone a pu découvrir très tôt Kenji Tsuruta, ce qui fait que nous avons en français la quasi-totalité de ses mangas. Son premier recueil, Spirit of Wonder, a été publié chez nous en 1999 par Casterman. Il s’agit d’une compilation de courts récits de science-fiction qui ont été prépubliés entre 1987 et 1996 dans Morning ou Afternoon, deux des magazines seinen de Kodansha. Il s’agit alors de son premier tankobon (volume relié). Tsuruta a débuté professionnellement à l’âge de 25 ans avec une histoire courte réalisée en 1986 pour Morning, après une carrière d’assistant pour plusieurs mangaka et après avoir publié plusieurs dôjinshi (fanzines) durant ses études en optique. En 2004, rebelote chez Casterman avec Forget-me-not, qui introduit Mariel Imari, une détective privée japonaise vivant à Venise. Il y a cette fois une sorte d’histoire suivie mais chaque chapitre est autoconclusif. Ceux-ci ont été prépubliés à partir de 1997 (toujours dans Morning) et regroupés au Japon en un seul tome en 2003.

Ensuite, plus rien en francophonie jusqu’à ce que Ki-oon édite en 2017 le premier des deux tomes de L’île errante. La série, commencée en 2010 dans Afternoon, est plus ou moins en pause depuis de nombreuses années. Plus exactement, elle est à parution très lente car le premier tome est sorti en 2011, le second en 2017 au Japon. C’est ensuite au tour d’Emanon de nous être proposé, toujours par Ki-oon. Il s’agit là de l’adaptation en manga d’une série de nouvelles de science-fiction écrites par Shinji Kajio. Les quatre tomes parus au Japon (en 2008, 2010, 2013 et 2018) ont été traduits en français entre 2018 et 2020. Notons que, cette fois, la série (inachevée) a été prépubliée dans le défunt mensuel Comic Ryu de Tokuma Shoten. En effet, le mangaka s’est mis à travailler assez tôt pour divers éditeurs, notamment pour Hakusensha. Sa dernière œuvre finie, La Pomme prisonnière (2016, Hakusensha) a été prépubliée dans le magazine Rakuen Le Paradis (un recueil périodique d’histoires courtes destiné essentiellement à un lectorat féminin, trois numéros par an) entre 2010 et 2014. Tsuruta y a commencé une nouvelle série en 2017, Le Repaire de Captain Momo (à paraitre en français, normalement fin 2023, chez Noeve Grafx). Cependant, une fois de plus, l’auteur est très lent (le rythme de parution du magazine n’aide pas, il faut dire) et le premier tome relié n’est sorti au Japon que fin 2022.

Car oui, le mangaka n’est pas très productif. Il faut dire qu’il est aussi un illustrateur de romans et qu’il réalise régulièrement des art books dont l’imposant Hydrogen (254 pages, 1997, Hakusensha) ou, comme déjà évoqué, Hita hita, un recueil d’images friponnes (40 pages, 2002, Hakusensha). Récemment, Tsuruta vient de sortir Tsubu-an (120 pages, 2022, Akita shoten), un nouvel art book revenant sur l’ensemble de sa carrière et comprenant notamment de nombreuses illustrations promotionnelles ou de commandes (pour des films ou des albums de musique, par exemple). S’il n’y a pas de nudité, les filles y sont souvent présentées de façon sexy, voire avec un peu de voyeurisme de la part de l’auteur.

La Pomme prisonnière est donc un manga particulier, « un peu spécial » comme le dit lui-même l’auteur. Pour commencer, il est impossible de présenter l’histoire car il n’y en a pas. En vingt-deux chapitres, représentant seize saynètes sans lien les unes avec les autres (certaines sont très courtes car ne comptant que trois pages), nous suivons les rêves, les cauchemars ou les agissements de Mariel, la détective privée du manga Forget-me-not. Le point commun à tous ces petits récits ? Le chat Oni. N’oublions pas les nombreuses apparitions de félidés en plus d’Oni avec, notamment, M. J, Hana et Chee. Il y aurait pu avoir un autre point commun avec la nudité de notre héroïne. Cependant, il arrive parfois que Mariel reste habillée. Venise aurait pu être un troisième fil rouge, mais la plupart des chapitres se passent dans des ruines à demi immergées qui pourraient se trouver n’importe où en Méditerranée. Quoi qu’il en soit, les chats sont représentés de manière réaliste, leur comportement est incontestablement crédible. Nous pouvons donc prendre La Pomme prisonnière avant tout pour une déclaration d’amour envers la gent féline, mais avec une contrainte : faire un manga avec des filles nues, dans la lignée de Hita hita, cet art book où Tsuruta s’en était donné à cœur joie.

En effet, comme nous l’apprend la postface, c’est une demande du rédacteur en chef (qui avait déjà travaillé avec l’auteur) du magazine pour jeunes femmes Rakuen Le Paradis qui a permis la création de cet OMNI. Néanmoins, l’existence d’une telle œuvre dans la bibliographie du mangaka n’est pas réellement surprenante. Les chats sont présents dans de précédents titres, tels que Forget-me-not (forcément) ou L’île errante. Et plus les années passent, plus les héroïnes de Tsuruta sont sexy et déshabillées, de Mariel que l’on voit de plus en plus découverte au fil des pages à Emanon qui n’est pas toujours très vêtue (surtout dans Errances d’Emanon). Sachant que l’auteur avoue dans ses petits commentaires qu’il aime dessiner des filles nues, il est tout à fait logique que ces différents centres d’intérêt se retrouvent ici… sans oublier le milieu marin que l’on retrouve dans une grande partie de ses mangas.

Dans le cas de Hita hita et, par extension, de La Pomme prisonnière, sommes-nous en présence d’un hommage rendu à un certain courant artistique européen, le nu ? Ou s’agit-il tout simplement de voyeurisme avec ce « male gaze » si important dans l’idéologie woke ? En effet, nous pourrions bien être en face d’une sexualisation exacerbée de la femme asiatique dans un univers occidental, un lointain avatar de l’orientalisme du XXe siècle. Après tout, Mariel est japonaise et l’histoire (si on peut dire) se passe à Venise. D’ailleurs, La Pomme prisonnière est-elle une œuvre compatible avec l’évolution récente des mentalités (et des débats que cela provoque) en ce qui concerne la représentation des femmes dans l’art ? Toutefois, toutes ces questions ne relèveraient-elles pas d’un certain ethnocentrisme ou plutôt d’un culturocentrisme qu’il faudrait apprendre à dépasser ? En effet, nous parlons là d’une œuvre réalisée avec un « esprit d’avant-garde » et créée pour un public de niche, japonais, sans visée exportatrice.

Évacuons de suite l’hypothèse d’un éventuel hommage à l’art du nu. Rappelons que ce dernier, du moins en Europe, est très ancien. Dans l’Antiquité, il s’agissait d’ailleurs plus de nus masculins qui exaltaient les vertus viriles des hommes sans la moindre sexualisation des corps. Petit à petit, ce genre artistique a évolué vers une mise en scène de femmes. Il y a plusieurs raisons à cela, certaines pouvant être amusantes. Notons que le dénudement partiel des corps, surtout féminins, était plutôt transgressif en Europe au XIXe et durant la première moitié du XXe siècle, ce qui permettait aussi de faire parler de soi. Il n’en est pas de même au Japon où l’ukiyo-e est un art pictural qui remonte au début de l’époque d’Edo. À partir du milieu du XVIIe siècle, de nombreuses estampes popularisent l’ukiyo-e, accompagnant ainsi le développement de l’industrie du livre de divertissement. Pour un certain nombre d’entre elles, il s’agit de montrer des courtisanes dans leur vie de tous les jours. Forcément, ces femmes ne sont pas toujours habillées, notamment lorsqu’elles vont au bain. S’il y a une référence au passé dans Hita hita et dans La Pomme prisonnière, c’est plutôt là qu’il faut chercher, et peut-être aussi dans l’art contemporain japonais.

De notre point de vue occidental et actuel, Tsuruta porte-t-il sur Mariel et ses filles de papier un regard masculin réifiant le corps féminin en en faisant un objet de désir ? C’est certain, du moins selon certains points de vue. Nous pouvons aussi penser que nous sommes plus dans une représentation onirique, référencée et humoristique de la nudité plutôt que dans un certain érotisme. D’ailleurs, dans La Pomme prisonnière, il s’agit plus de vivre nue quand cela est possible. Vivant seule à Venise ou dans une ruine à demi immergée à l’écart de toute habitation, Mariel est plutôt dans une position de nudiste, mais plutôt dans la sphère privée. Dans un chapitre, lorsque le brouillard (un phénomène habituel à Venise) se lève, elle et la fille à lunettes doivent cesser de danser nues sur la rive et elles se cachent pour ne pas être vues d’un promeneur solitaire. Toutefois, rappelons que la pudeur n’est pas tout-à-fait la même au Japon qu’en Occident. D’ailleurs, il y a un côté assez transgressif de la part du mangaka lorsqu’il montre la pilosité pubienne et axillaire. Les filles de Tsuruta ne sont pas épilées, elles sont naturelles. Nous pourrions même considérer que l’auteur promeut, notamment avec Mariel, une image de la femme libérée, ayant le contrôle de son corps.

Toutefois, nous pouvons nous demander si tout ceci ne serait qu’une intellectualisation excessive destinée à cacher le fait qu’il s’agit uniquement de se faire plaisir en dessinant / regardant des corps féminins, et qu’il n’y a rien de plus. Après tout, Tsuruta l’a bien dit à propos de Hita hita : « […] des filles nues et c’est tout. » Donc… place aux images !